MAUVAISES EXPLICATIONS DU GÉNÉRAL VINOY
Dans sa déposition devant la commission d'enquête, le général Vinoy a donné les renseignements suivants sur l'opération qu'il avait si peu habilement dirigée :
Il fut décidé, au Conseil, qu'on attaquerait. On examina ce qu'il fallait faire. Je prévoyais bien qu'on m'obligerait à tenter une attaque sur .Montmartre ; j'avais envoyé, par prévision, deux officiers de mon état-major, habillés en blouse, déguisés, lever le plan de Montmartre, plan qui du reste a servi plus tard à reprendre Montmartre, ce qu'on a fait très facilement en l'attaquant par derrière.
Je pris ensuite toutes mes dispositions pour une attaque, et ces dispositions furent discutées entre moi et le ministre delà guerre à sept heures du soir. Les dispositions définitives étant prises,je convoquai chez moi, à huit heures, les !;énérau.\ pour leur donner communication de ce qui avait été décidé. Il fallait attaquer à quatre heures du matin. Et il ne s'agissait pas seulement d'attaquer Montmartre, mais les Buttes-Chaumont, IJelleville, et il fallait, en outre, se porter place de la Bastille, et maintenir partout la population. S'il n'y avait eu que quelques canons à enlever, l'affaire eût été simple, mais il y en avait cinq ou six cents,
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et faites attention à ce ([ue c'est que de descendre, à bras des canons des Butlcs-Monlmartrc. Vous savez que pour traîner des nièces de quatre ou do huit, il laut quatre chevaux, et qu .1 s agissait de pièces de douze. Nous avons ramené, je crois, soixantedix pièces de canon, il eût fallu deux ou trois jours pour ramener tout le reste. Et du reste, les fédérés pouvaient en prendre d'autres sur les remparts. Les premières pièces furent donc enlevées, mais ceci ne s'était pas fait sans bruit.
El voilà les femmes, les enfants, qui sortent des maisons qui commencent à parler avec les soldats, qui s'approchent, les temmes en tête, et qui forment une espèce de barricade vivante, les hommes restent par derrière, et tout d'un coup : % ous ne tirerez p.s sur nous! vous êtes nos frères! Un régiment qui levé la crosse en lair, les autres qui sont cernés! Je donne, en apprenant cela, l'ordre de se replier le plus vite possible sur le Champ de Mars.
Cette explication n'explique pas ^rand'chose. Qu'il y ait eu de sérieuses difficultés de transport, à raison du nombre des pièces, de leur lourdeur et des pentes ra.des a parcourir, c'est évident.Mais les généraux devaient avoir prévu ces obstacles, qui n'étaient pas insurmontables.On a eu plusieurs fois, dans les guerres, des montées, des descentes < e canons aussi pénibles,elil fallait opérer alors sous le feu de l'ennemi. Les Prussiens notamment, le jour delà bataille de Buzenval, ont armé des batteries sur les pentes de Garches et de Vaucresson, autrement escarpées et d'accès plus difficile que celles de Montmartre. Et les attelages? pourquoi ont-.ls fait défaut? Et le général Paturel. et le général Susbielle, et Vinoy lui-même,pourquoine sont-ilspas venus au secours du général Lecomte? Vinoy nesouftle pas un mot de tout cela; il ne dit même pas pourquoi il était si pressé de détaleravec toute une armée, au bruitde quelques coups de fusils tirés place Pigalle, qu'il en a perdu son képi en galopant à fond de train sur la déclivité de la rue de Clldiv II n'avait pas d'ennemi aux trousses, pourquoi
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tant (le hâte à se mettre à l'abri? Avait-il peur que ses soldats ne reprissent l'offensive, ou l'avantage? On le croirait, lia vu les troupes attaquées par des femmes, qui cherchaient à embrasser les soldats, et cela lui a paru une force supérieure, un élan à ce point irrésistible, qu'il n'y avait plus, selon lui, qu'à battre en retraite, aussi vite que possible. Mais au Deux-Décembre, notamment dans le Var, où ce même Vinoj s'était sig-nalé par ses actes de vigueur, il y avait aussi des femmes avec les insurg'és. Leur présence J a-t-elle arrêté Vinoy et ses soldats? Et Montmartre était-il 1 si imprenable que le prétendirent lesgénéraux du Dix-Huit mars? La Butte était-elle plus inexpugnable ce matin-là, où cependant il y avait eu surprise, où les gardes nationaux ne vinrent que tardivement, isolément d'abord, et ensuite par groupes rassemblés au hasard, au bruit du rappel battu spontanément, où ces défenseurs improvisés ne firent pas usage de leurs armes, où il n'y eut pas un soldat de tué? Dans les journées de mai, où la défense était sérieuse, où les combattants étaient organisés, préparés, où il y avait des batteries qui tiraient des Buttes-Chaumont, où les ruelles de la Butte étaient couvertes de barricades, où la poudre et le sang enivraient les défenseurs exaspérés, où les fusillades sommaires annonçaient qu'il n'y avait pas de quartier à attendre, et qu'il fallait résister jusqu'à la dernière Cartouche, jusqu'au dernier homme, Montmartre fut pourtant surpris, emporté et conservé. L'opération de la matinée du Dix-Huit mars était un jeu d'enfants en comparaison. Puisque Montmartre était très vulnérable du côté de la plaine Saint-Denis, comme l'a reconnu Vinoy, en exécutant un mouvement tournant double, très facile, à droite, par le boulevard Ornano, à gauche par l'avenue de Saint- Ouen.en faisant jonction au centre de la boucle, rue Marcadet; puisque Vinoy savait déjà par ses espions, à défaut de
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caries, que Montmartre élail facile âprendre par derrière ce "fût vérifié dans l'atta.,ue de ma.; pu,s,a .1 ava.t fa.t dr sser un plan à cet effet par ses deux offic.ers de.u.sfe pourquoi nlt-il pas au moins tenté ce coup de ma.n, qm a vAÎl tant de chances pour lui?
^T tlldéposiùoa es!! pleine c^'o^scurité et i;on peu s demander si Vinoy, en agbsantcomme il 1 a fait ou plutôt en n'a,nssant pas, et en battant en retraite devant des emnïs et une ^née de gardes nationaux l^és.ants n e- L pas de connivence avec ThiersV Cette ^t^^^-;; ^^ n^arlre, faite sans ardeur, sans conv.cUon, et aussUôt lAcbée, Tefut-dle pas une des conditions d'exccut.on du plan combiné par lo chef du pouvoir exécutif?
nXEXPLlCABLE RETARD DES ATTELAGES
Le supérieur hiérarchique du général Vinoy le général Le F lô, ministre de la Guerre, qu, n'était certamement pa insl secret, etqu'on navait pensé àconsulterque lorsque tt était arrôté,\ émis des critiques assez vives sur la façon dont Yinoy avait préparé et exécute son attaque .
L'armée a dit U ministre de la Guerre, «^«'>«>?°*»*^ «7J''°^ Conseil seb '^'"l;"'^'"'',, ' J. . ,,. . ^.^ „rès décidée. J* demandai
"Ï;^^it ;n,a.iné (Vinoy, Thiers ou le Conseil?) ne voya^^a^
cette opérMion,,ui n.e !-«>;-; J^^F^^^X s'.ô^p'^s^L; q„'an coup de ma.o a accomplir, de fa.re sor ur t
^acs, c'esl-i-dire sans eurs bagages c H" '« »«' ^,^. l'nlili.nimn Je revenir le lendemain. Ui, s-i loptiauu litÏitt ° £ troupes étaient obligées de bivouaquer loin de
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leurs sacs, de leurs approvisionnements, et de tout ce qui assure leur situation. Je déclarai que cette façon d'engager les soldats sans leurs bagages était une faute considérable...
J'insistai beaucoup. Mon opinion ne fut pas suivie parle Conseil. On me dit que cela contrarierait le général Vinoy. Cependant, vers neuf heures du soir, je fis appeler le général Vinoy, et je lui fis de nouvelles représentations sur la résolution qu'il avait prise de laisser les bagages dans les casernes. Il persista dans son opinion. J'eus la faiblesse de lui céder. Je lui dis : je cède, mais j'ai la conviction qu'il résultera de cette mesure de très graves inconvénients ; je cède donc parce que l'opinion du Conseil m'est défavorable, mais je déclare que si pareille situation se reproduisait, je donnerais ma démission plutôt que de l'accepter.
Le combat s'engagea le lendemain. Les ordres n'avaient pas été parfaitement donnés, j'en avais fait l'observation. Les troupes devaient partir à trois heures du matin, et être en face des pièces d'artillerie à cinq heures au plus tard. Les choses se passèrent à peu près ainsi. Les troupes étaient sur les Buttes Montmartre à peu près à si.\ heures, et il n'y avait plus qu'à enlever les pièces. J\Lalheureusement les équipages n'étaient pas là, et il fallait une heure et demie pour qu'ils vinssent de l'école militaire. Ils n'arrivèrent qu'à huit heures, quand la population avait eu le temps de s'éveiller et l'agitation de se produire dans tous les quartiers.
Autre inconvénient. Les troupes étaient un peu dispersées. 11 y en avait place de l'flotel-de-Ville, place de la Bastille, sur les boulevards, sur le canal Saint-Martin, et encore plus loin. Mais enfin le grand malheur résultait de ce que les attelages n'étaient pas là; s'ils étaient arrivés à six heures du matin, il n'y a pas de doute que les troupes n'eussent opéré leur retraite, sans être inquiétées d'une manière sérieuse. Voilà donc une des causes principales, à mon sens, de l'insuccès de la journée.
(Enquête Parlementaire. Déposition du gênerai Le Flô, t. II, pp. 78-79-)
Cette déposition, intéressante à plusieurs litres, précise trois points importants : d'abord que le ministre de la Guerre n'a pas été consulté, n'a pu prendre aucune disposition, et que, quand il a émis un avis sur les mesures
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,.„ a jugeait mal combinées, on ne l'a pas écoute; ensuite ;,„.. les soldats auraient dû partir munis de leurs sacs ; et '„lin que les attelages en retard ont surtout fa.t manquer l'opération. Mais le ministre ne dit point pourquc. avant l'autorité supérieure, son avis, qui pouvait devenu- un ordre, n'a pas prévalu. Le général Le Flô n a pas démasqué la personnalité du chef du pouvoir ex cuUf, ma.s >1 est évident que seule la volonté bien arrêtée de Thiers pouvait lui imposer un plan de combat qu'il jugeait mauvais, qu'il prévoyait devoir aboutir à un échec.
Le ministre ne donna pas la raison pour laquelle les sacs, qu'il tenait tant à voir prendre par les soldats, furent laissés dans les casernes. Il a Insisté assez fortement, dans le Conseil, sur cette question de bagages, pour qu on s y arrête. Le sac n'était pas une telle aggravation de fatigue pour le soldat qu'on fût obligé de l'en dispenser, pour une aussi courte étapeque celledu centre deParis à Montmartre. Il était d'usage, sans doute, de faire mettre sac a terre pour un assaut, pour une attaque à la baïonnette Les hommes pouvaient donc laisser leurs sacs au pied de la Butte sur les boulevards extérieurs,par exemple. A 1 atUaue à' la baïonnette des hauteurs de Buzenval, le 19 janvier, on fit déposer les sacs à l'entrée du parc. On les reprit lors de la retraite. Il en eût été de même après 1 affaire des Buttes. On ne peut expliquer l'obstination de Vinov soufflé par Thiers,que dans une intention d évacuation "ultérieure. Thiers, ayant l'arrlère-pensée d'emmener l'armée à Versailles, tenait à ménager les forces du soldat, à garder les hommes plus dispos pour l'étape longue,cellelà avec sacs et bagages, qu'il prévoyait pour l'après-nudi. Le ministre de la Guerre n'a pas fourni cette explication. Ha seulement dit, dans sa déposition, que « M. Ihiers pensait que, dans le cas où le succès ne répondrait pas aux
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espérances qu'on avait conçues, il faudrait se résoudre à abandonner Paris. »
Quant aux attelag-cs, ni le g-énéral Vinoy, ni le g-énéral Le FIô ne donnent la raison pour laquelle ils furent en retard. Ce retard ayant été la décisive et principale cause de l'insuccès, on peut se demander comment il s'est produit. La désobéissance et la débandade ne s'étaient pas encore manifestées. Il est donc certain que les équipages eussent été prêts, et fussent partis à l'heure, si on avait fixé cette heure comme il convenait. Les troupes étaient bien descendues à l'heurevouhie dans les cours et avaient quitté à temps leurs casernes. Pourquoi les équipag-es militaires n'avaient-ils pas suivi? C'est apparemment parce que Vinoy et Thiers ne leur ont pas donné l'ordre de se mettre en route, avec les autres corps. L'excuse, donnée par des militaires, que l'état-major avait calculé, selon son usag'e ; arg^uant, pour éviter l'encombrement sur les routes et ponts, que les équipag-es doivent être mis en mouvement, en dernier, une heure environ après qve les troupes de combat ont passé. Cet ordre de marche est applicable avec utilité pour les grandes concentrations de troupes disséminées, dans les mouvements de corps d'armée de la g-rande g^uerre; il ne saurait être employé pour une courte étape, et pour une expédition restreinte comme celle des Buttes Montmartre, pour deux kilomètres à faire dans Paris.
La question se pose donc ainsi : les équipag-es ont-ils été intentionnellement commandés pour une heure trop tardive?
Il est hors de doute que les hommes du train n'ont pas refusé de marcher, et que si on les eût commandés pour l'heure convenable, ils se fussent trouvés à temps aux Buttes, à portée des canons, qui étaient pris et qu'il fallait emmener. Si les équipag-es ne .sont pas partis en temps
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Utile c'est qu'on leur a donné l'ordre en conséquence. Qui a donné cet ordre? M. Thiers fut très évasif sur ce point, lors de sa déposition dans l'Enquùto :
A trois Leures, a-t-il dit, les troupes étaient sur pied sortant des casernes, et, h cinq heures, elles arrivent aux p.eds des hauteurs qui furent enlevées avec une extrême pronipUtude. Malheurcusemcnl il restait une opération très difficile à exécuter, et qui ne fut pas aussi bien conduite que la première. Un gouvernement qui se respccie doit partasçer les malheurs communs, et ne s en prendre à personne iors,|ue le succès n'a pas toujours consacre SCS etVorts.Nous avons été malheureux dans la seconde opération, nui consistait à emmener les canons. Je pourrais accuser celu.-ci ou celui-là, je ne le ferai pas, quoiqu'on ait souvent mo.ns d egardspour moi. Je ne dirai pas à quoi a tenu la faute comm.se,
si toutefois il y a faute
Pour qui sait rimpétuosité et la violence autoritaire de M Thiers, il est évident qu'il n'eût pa.s hésité à dénoncer, et k blâmer sévèrement, l'auteur de l'ordre mal donne, ou ceux qui l'avaient mal interprété. 11 n'a signalé m Vinoy, ni un chef quelconque, comme coupables de cette désobéissance 11 n'a infligé à personne le blâme que mentait justement celui qui, par sa négligence ou son oubli, avait empêché le général Lecomle de se retirer avec les pièces qu'il avait prises. Au.x Buttes-Chaumont, il y eut même 'etard. L'auteur resté anonyme de l'ordre tardil est donc responsable de l'échec et de ses conséquences. M. Ihiers ne voulut pas livrer le nom de l'oflicier coupable, et pour cause ! c'était lui-mémc,ou. d'après sou ordre, c'était \inoy qui avait donné les instructions, laissant un intervalle.entre la prise des canons et leur enlèvement.assez long pour permetlre aux gardes nationaux surpris de battre le rappel, de se rassembler, de recourir aux armes, et de commencer la période in-surredlonnclle , qu'attendait, que voulait M. Thieis.
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Les attelages attendaient encore, à dix heures, dans les Champs-Elysées, pourquoi?