LES BUTTES CHA UMONT
Les événements se précipitèrent donc selon les prévisions et les espérances de M. Thiers. Une seule éventualité, qu'il n'avait pas prévue, le déconcerta un instant : l'immense défection des troupes. Il y eut aussi cette ng-gravation, que la défection ne se produisait pas uniquement à ISIontmartre ; elle fut g-énérale, spontanée, simultanée.
Le plan d'ensemble de la provocation du Di.x-Huit mars comprenait la moitié de Paris. Il ^'agissait de soulever la population sur les points stratégiques importants, afin d'amener une résistance dans tous les quartiers, ce qui motiverait l'action militaire énergique, la bataille, la répression, avec, en cas d'insuccès, la retraite sur Versailles, puis le retour offensif et le désarmement final.
Les Buttes Chaumont avaient aussi un parc d'artillerie, ovi se trouvaient des canons patriotiquement soustraits aux Prussiens, le 27 février. La brigade La Mariouse, de la division Faron (composée des meilleurs régiments, 35% 428, 109e et 1 10» de ligne, la seule division ayant conservé ses armes) fut chargée d'enlever ces canons. La division Faron occupa toutes les positions indiquées, avec succès. Le 42« de ligne, par les rues du Faubourg-du-Templeet de Belleville, prit possession de la mairie du XX* (ancienne). Il était maître, au matin, de cette citadelle des insurrections. Le 20 bataillon du 35» de ligne, par la rue Lafayette, le boulevard de la Villette et la rue de Puebla, gagna les hauteurs, tandis que le i"' bataillon, par les rues d'Allemagne et de Crimée, s'emparait des Buttes Chaumont. La rue de Flandre, le canal, les boulevards, et les rues de
Bellevilleet de Ménilmoatant étaient gardées par le loge de lig-ne, ainsi que les gares du Nord et de l'Est. Aucune résistance ne s'était produite, pas un coup de feu n'avait été tiré; le gémirai Faron, dès les premières heures, tenait donc toute la partie orientale de Paris, les quartiers réputés les plus violents, ceux d'où étaient descendus les bataillons du 3i octobre.
L'Hôtel-de-VllIe était défendu par le iio» de ligne et la garde républicaine : deux bataillons du lao" garnissaient la caserne du Prince-Eugène (place de la République). Les Tuileries avaient reçu le 89' de ligne; le Louvre, état-major général, avait un bataillon de gendarmerie.
La division Maud'liuy était chargée de contenir la Bastille, le faubourg Saint-Antoine et la Cité. Le général de briy-ade WoUT occupait la gare de Vincennes, le pont d'Austerlilz, et, par le boulevard Richard-Lenoir, rejoignait les troupes de la division Faron au faubourg du Temple. Le général de brigade Henrion gardait la cité, la place Saint- Michel, le Luxembourg.
Un régiment de cavalerie, le g» chasseurs, avec une réserve d'artillerie, se tenait sur la place de la Concorde et les Champs-Elysées. Là se trouvaient des attelages, vainement réclamés à Montmartre par le général Lecomte, aux Buttes Chaumorit par le général La Mariouso et le colonel Lespion. Ces équipages attendaient, inutiles, des ordres qui ne venaient pas.
C'était donc tout un plan d'attaque de la moitié de Paris, qui avait été exécuté. On remarquera toutefois qu'il ne visait quela rive droite. La rive gauche était laissée de côté. Sauf une avancée de la brigade Henrion vers la place Saint- Michel et le Luxembourg, on put constater que le quartier latin, le Jardin des Plantes, les Gobclins, la Butte au.x Cailles, Montrouge, Vaugirard, Grenelle, ne furent ni
occupés, ni menacés. C'étaient pourtant là les arrondissements, XIII», XIV', XVe, les mieux préparés pour une insurrection. On avait sig-nalé, à plusieurs reprises, dans les conseils du g-ouvernement, l'altitude de deux chefs improvisés de la garde nationale, Duval et Henry, qui dans ces arrondissements prenaient les titres, l'un de colonel, l'autre de g-énéral. Et c'était dans ces quartiers que l'organisation du Comité Central avait débuté. 11 était doncprésumable que sur toute cette vaste surface, dont les bataillons étaient actifs, ardent», prêts à défendre la République contre l'assemblée, supposée, surtout dans l'esprit de ces populations, prête â des manœuvres monarchistes, il j aurait une résistance énergique, un combat sanglant, une lutte de plusieurs jours peut-être. Rien ne bougea, parce qu'il n'y eut, de ce côté, aucune provocation. Pourquoi fut-il négligé, délaissé, cet important périmètre révolutionnaire, où le désarmement de la garde nationale devait paraître à la fois difficile et urgent? Là seulement la garde nationale était organisée, avec des chefs résolus, pour commeucer un mouvement, à la première occasion que l'assemblée réactionnaire ne pouvait manquer de fournir.
Ici, encore se retrouve la trace,et pour ainsi dire la preuve manifeste du complot de Thiers contre Paris.