‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 94 sur 107 · ARRESTATION DE CLÉMENT THOMAS · texte numérisé non relu

ARRESTATION DE CLÉMENT THOMAS

ClémentThomas était un républicain autoritaire de i848 . Il n'avait eu, dans l'armée, sous la monarchie de Juillet, qu'un grade inférieur. Elu député par la Gironde et lié avec tous les chefs du parti républicain, il était devenu colonel de la 2" légion, puis général en chef de la garde nationale, à la suite de l'insurrection du i5 mai 48. Il avait laissé des souvenirs plutôt pénibles, et son nom était peu populaire, bien qu'assez oublié eu 187 1. Exilé à la suite du coup d'Etat, il avait pendant le sièg'e été replacé à la- tète de la g'arde nationale. Il démissionna au mois de janvier,

LE DIX-HUIT UARS 4^'

et le général d'Aurelle de Paladiaes le remplaça au commencement de mars. Il n'avait donc pas participé aux événemeuts qui précédèrent le i8 mars. Rentré dans la vie civile, rien ne pouvait donner à penser qu'il ddt être une des deu.x victimes de cette journée. La fatalité, et aussi l'idée sini^ulière qui lui passa par la tête d'aller se promener, en vôlemenls bourg-eois il est vrai, au milieu d'une foule en insurrection, furent cause de sa perte. Reconnu, signalé, empoig'né, aux environs de la place Pig-alle, il fut conduit au poste de la rue des Rosiers, où son passé de « fusilleur de 48 », et de général de la g-ai-de nationale, pendant le sièg'e, excita contre lui la plèbe déchaînée. On lui reprocha surtout des insultes publiquement proférées contre les gardes nationaux dos quartiers avancés, que ses services anciens, sous Gavaig'nac, ne lui faisaient pas traiter avec bienveillance. Après Buzenval, il avait reproché à certains bataillons de ne pas avoir montré assez d'entrain à l'ennemi; c'était une calomnie et un parti pris, car les bataillons qu'il accusait de ne pas vouloir se battre, avaient été les premiers, le 28 février, à se porter dans les Champs-Elysées, au-devant des Prussiens. L'entrée de l'armée allemande était annoncée pour ce jour-là, et ces gardes nationaux, que Clément Thomas déclarait incapables de tenir devant l'ennemi, accompagnés de troupes professionnelles, allaient hardiment tenter, sans le secours de l'armée régulière, de barrer le passage à l'envahisseur, avec la presque certitude d'être écrasés. C'était sans doute du patriotisme exalté, à la don Quichotte. Mais le brave chevalier eût fait montre de la même bravoure, si, au lieu d'avoir affaire à des moulins à vent, il s'était trouvé en présence de véritables géants. Ainsi les gardes nationaux, si les Prussiens étaient réellement entrés cette nuit, comme on le disait, se fussent trouvés là pour essayer de les arrêter, et pour

lfB2 IllSTOmE DE LA. COMMUNE DE 1 87 1

mourir. Clé ment Thomas avait donc eu tort de taxer de forfanterie les démonstrations belliqueuses de la garde nationale. Des bataillons qui envisas^eaient, sans faiblir, l'éventualité d'une bataille dans Paris, la nuit, avec l'armée prussienne, maîtresse des forts, et décidée à tout exterminer, à tout bombarder, ne méritaient pas les mépris de l'ancien g^énéral de guerre civile. On n'avait pas oublié ces griefs à Montmartre. Les vieux de 48 étaient \k pour faire chorus avec les jeunes de Buzenval. Ces souvenirs furent un stimulant de haine et de vengeance, quand Clément Thomas se trouva pris, comme dans uu piège où il se serait lui-même jeté.

On ne sut pas bien ce qui l'avait poussé à venir place Pigalle, au moment où l'on s'y battait. Plaisir d'amateur, de connaisseur, attirance semblable à l'attraction qui pousse les anciens lamaneurs à stagner sur la jetée, contemplant la fureur des vagues et la difficulté des luttes soutenues contre les flots par ceux qui les ont remplacés, ou bien simple badauderie, besoin de savoir ce qui se passait? On a cru aussi à un désir d'avoir des nouvelles des généraux, dont quelques-uns étaient ses amis. On lui a également prêté l'intention de réclamer aux gardes nationaux, à la mairie de Montmartre, un de ses anciens ofHciers d'ordonnance, qu'on lui disaity avoir été conduit prisonnier. Une homonymie l'aurait abusé. Enfin, peut-être obéissaitil à la pensée vaniteuse d'observer les fautes commises, et de noter, avec l'intention de le faire .savoir à ses amis et protecteurs politiques, ce qu'il eût fait à la place de ceux qu'on avait chargés de réduire Montmartre, et comment il eût, lui, maté l'insurrection, puisque c'était sa spécialité et qu'il avait fait ses preuves. Cette aventureuse incursion sur un champ de guerre civile devait lui coûter la vie.

Son arrestation a été racontée d'une fa(;on pittoresque,

Page 1