RÉUSSITE DU PLAN DE M. THIEHS
M. Thiers n'était pas assuré de l'insuccès sur la rive droite. Il pouvait être surpris par une victoire rapide et complète, dérangeant ses calculs. A Montmartre, il s'en fallut de peu que les troupes ne fussent maîti-esses des canons, sans qu'il y ait eu bataille. Les attelages, bien que très tardifs, pouvaient arriver encore assez à temps, si le général Vinoy n'avait pas été si prompt à tourner bride. Les
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forces des -éaéraux Sashielle et Paturel étaient suffisantes pour reprendre roffensive, et, en attaquant la Butte à revers, Vinoy pouvait faire réoccuper les positions abandonnées. A Belleville, la division Farou jusqu'à onze heures demeura victorieuse sur ses positions. A cette heure-là seulement, le général se retira, sans d'ailleurs brûler une cartouche, ni donner un coup de baïonnette. Il reçut probablemeùl l'ordre d'avoir à ramener ses troupes aux casernements. Le colonel Lespion fut seul entouré, et contraint de sie-ner l'engagement de ne plus continuer son action. Oa le laissa reprendre la route de l'Hôtel-de- Ville, sain et sauf avec ses troupes intactes.
A onze heures du matin, les nouvelles de Montmartre étaient parvenues à Belleville. et les soldats de la division Faron pouvaient être -agnéspar la démoralisation ambiante. Pourtant ces mêmes troupes, ramenées à Versailles, furent par la suite des plus solides, et ne montrèrent pas un instant l'intenlion de faire défection. Mais on peut admettre que les généraux Faron, La Mariouse, Maud'huy, Henrion, qui occupaient tout l'est parisien, craignirent de voir la contagion entamer leurs troupes et se hâtèrent de les soustraire au contact de la foule, de plus en plus épaisse, mais toujours inoffensive, fraternelle.
Thiersnc pouvait supposer que les troupes ne tiendraient pas. Il ne se doutait pas de la persuasion de la foule. Il devaitdonc se garder contre l'éventualité d'une victoire trop prompte, et trop décisive. C'est pourquoi il ménag^ea les arrondissements les plus ardents, toute cette rive gauche turbulente, où Duval et Henry tenaient leurs bataillons en haleine, signaient des ordres, mettaient leurs principales positions en état de défense. Il dut penser que les événements de Montmartre et de Belleville auraient là leur répercussion, et que le maximum de résistance qu'il prévoyait,
se produirait surtout dans ces quartiers préparés à la lutte, si par ailleurs la soumission s'établissait. Il ne voulait pas avoir à la fois tout Paris sur les bras, et surtout il ne désirait pas mettre sur pied les bataillons de celte rive g-auche, par laquelle il comptait faire passer les troupes, pour les emmener à Versailles. Tliiers s'empressa de proHter de la défection des réjçiments,dont, de toutes parts, on lui apportait les nouvelles désastreuses. Il n'avait pas prévu débandade aussi g-énérale,ni cette mise en déroute de l'armée parla population, sans combat, sans violence, sans un coup de feu. Cette unanime et universelle dislocation sans ordre le surprit, mais ne l'abattit point. Il résolut aussitôt d'en tirer le parti qu'il avait projeté.
Il est intéressant de constater la spontanéité de cette levée de crosses en l'air sur tous les points occupés.
Ce n'est que par suite du retard dans l'arrivée des attelages, a dit l'amiral Potliuau, que nos troupes ont fini par se démoraliser et par lever la crosse en l'air. A partir de ce moment, il a été évident que le découragement allait se propager sur toute la ligne, et c'est en effet ce qui a eu lieu. Alors seulement les troupes qui étaient à Montmartre et à Belleville ont fait Jélection, mais, dans certaines casernes, elles ont pactisé avec lémeute. On ne pouvait plus alors se faire la moindre illusion sur le secours de la force armée...
(Enquête Parlementair$, déposition de M. le vice-amiral Pothuau, t. II, p. 5ii.)
Le colonel Vabre, qui avait la g-arde de l'Hôtel- de- Ville, a relaté que le colonel Lespion voulait se faire sauter la cervelle « parce que ses troupes avaient été entourées par une foule sans armes, qui les avait mises dans l'impossibilité d'ag-ir; qu'il avait dû composer, et que, pour ravoir ses pièces,il lui avait fallu promettre de rentrer àl'Hôtel-de-Ville. » (EnquAle Parlementaire.)
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Il se produisit donc partout une sorte de suggestion populaire, de domination de la part d'une masse désarmée, visiblement inoffensive, où les femmes et même les enfants formaient un appoint 'considérable. Les troupes impressionnées, ébranlées, attendries môme, cédèrent la place, ne tirent aucun usage de leurs armes, et, en quelques endroits, les rendirent. Cela tient du miracle. Les paniques sont des phénomènes suggestifs. Ici, il y avait panique, sans danger, sans inquiétude. Les troupes avaient peur de cette foule désarmée ; elles ne voulaient pas lui faire de mal, et reculaient, ou se sauvaient devant elle, comme si elle eût été terrible. Cette mentalité militaire, dont M. Thiers n'avait pas eu un instant l'idée, avait des précédents historiques, bien connus de lui. Il s'attendait seulement aune résistance armée de la part des gardes nationaux, à une retraite de la troupe devant des insurgés opiniâtres tirant sur elle, avec des barricades élevées partout, menaçant de couper un retour possible aux casernements.lAussi avait-il cru à la nécessité de ne pas les engager à fond, de les rappeler, de les mettre à l'abri, afin de les avoir sous la main, et de pouvoir les emmener hors de Paris, en vue de la rentrée offensive et victorieuse qu'il souhaitait.
M. Thiers aurait pu cependant prévoir cette défection, d'après certains indices et des renseignements qu'il devait posséder, ainsi qu'il résulte du témoignage dedivers témoins entendusdans l'enquête. Un écrivain fanlaisiste,mais obser. valeur avisé, écrivant au jour le jour les faits qui se passaient sous SCS yeux, et notant les impressions du moment, a consigné celle juste appréciation, sur les événements auxquels il venait d'assister :
Eh ! dira-t-on, inscrivait-il sur son journal, le soir même du Dix-Huit mars.leeouvernemeDtpouvait-ilsupposerqueleslignards
lèveraient la crosse en l'air, que les chasseurs, après avoir perdu un seul officier, ne songeraient plus qu'à tourner le dos, et que tous les exploits des troupes régulières se borneraient à de copieuses bombances en compagnie des insurgés? Non seulement le gouvernement aurait pu supposer cela, mais je ne conçois pas qu'il ait pu un seul instant espérer un dénouement qui ne fût pas absolument celui-là. Commentl depuis bien des jours déjà, les soldats oisifs erraient danslesrues avec les gardes nationaux ; ils logeaient chez les Parisiens, mangeaient leur soupe, courtisaient leurs femmes, leurs filles, ou leurs bonnes. Déshabitués de la discipline par le relâchement que la défaite avait introduite dans l'organisation militaire, désabusés du prestige que les chefs essayaient en vain de conserver après les désastres, importunés de leur uniforme qui désormais ne pouvait plus leur inspirer de fierté, ils devaient évidemment être tentés de se mêler à la population, de se confondre parmi ccu.x à qui l'humiliation de la défaite incombait moins directement. Le soldat vaincu voulait se cacher dans le citoyen. D'ailleurs, les généraux, les colonels, les capitaines, ne connaissaient-ils pas l'esprit des troupes? Faut-il admettre qu'ils se soient grossièrement trompés à ce sujet, ou qu'ils aient trompé le gouvernement? Donc celui-ci pouvait et par conséquent devait être en situation de prévoir le résultat de sa tentative de répression. Il avait peut-être le droit de sévir, mais il n'avait pas celui d'ignorer qu'il n'en avait pas le pouvoir.
(Catulle Mendès, les j3 journées de la Commune. Lachaud, éd. Paris, 1871,)
M. Thiers n'ig-norait pas complètement le désarroi moral où se trouvait l'armée. Plusieurs dépositions de g'énéraux et de fonctionnaires, dans l'Enquête, démontrent qu'il avait été averti par eux. C'est même parce qu'il était au courant de la situation, parce qu'il était persuadé qu'il ne pouvait faire grand fonds sur les troupes restées dans Paris, ayant subi le siè^e, et assisté aux désordres qui firent suite à la capitulation, qu'il combina son plan, dont le premier résultat devait être de soustraire ce qui restait de bon et de sain dans l'armée, au contact de la population, et au milieu parisien, qu'il estimait pernicieux. C'est dans cet état d'es-
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prit qu'il ne voulut pas attendre, et qu'il brusqua l essai au'.l L pouvait se dispenser de tenter. Il voulait refaire une année pour les luttes civiles, et il comptait sur leretour des troupes prisonnières en Allema^^ne, dont .1 négocia, et pressait le mouvement de rapatriement. Il ne tenai donc nullement à être tout à fait victorieux, le 18 mars. Il lui fallait unerésistancepluslonguequ'unejournéed émeute, et c'est pourquoi, on le verra, après avoir abandonne Par«. traîner les négociations en lonerueur avec les maires, leurrer les républicains de bonne foi qui s'interposaient pour amener unetransaction.On assistera à ses perfidies doucereuses, à ses promesses évasives, pour faire croire à la conciliation possiblc,tant qu'il n'aura pas en mains des troupes sufhsantes,réconforlées, et visiblement disposées, excitées même à combattre, par le double désir de prendre leur revanche de la défaite devant les Prussiens et de la débandade devant les Parisiens.
La journée du samedi Dix-Huit mars ne fut donc pas, comme on l'a cru, une victoire de l'insurrection, un triomphe momentané de la Révolution. Ce ne fut qu'une émeute non sanglante, avant pour résultat la victoire deM. Th.ers, et le triomphe de ses combinaisons et de ses espérances.
LA TRAGÉDIE DE LX nUE DES nOSIERS
Un événement Ira-ique se produisit au cours de cette iournée, qui fut, en .son ensemble. paciHque. 11 est même extraordinaire, étant donnés, d'une part, le déploiement énorme de soldats, do gendarmes, de forces policières, et, d'autre part, la surexcitation delà population, ensendrée par le siège avec ses privations physiques et ses détresses morales, que sur un point seulement, rue des Rosiers, il y ait eu effusion de sang. L'exécution des généraux Clé-
ment Thomas et Lecomte fut un acte inhumain et déplorable, autant qu'impolitique. On ne saurait l'excuser. Il est permis seulement, en plaignant ces infortunés, de s'étonner qu'ils aient été les uniques victimes, au milieu du formidable bouleversement d'une ville de deux millions d'êtres.
Les récits sont nombreux et les versions différentes sur celte catastrophe. Voici, d'après des documents contemporains et des souvenirs personnels, le résumé de ces tristes événements, qui ont imprimé à la première pag-e de l'histoire de la révolution parisienne une tache sanglante, que la réaction a par la suite démesurément élarg-ie, dont elle a abusé. Elle a vu et montré par le gros bout de la lorgnette les flots de sang répandus par elle dans les rues de Paris, et par le bout grossissant les regrettables gouttelettes de la rue des Rosiers.
Le général Lecomte fait prisonnier par les gardes, par la foule, et aussi par quelques-uns de ses soldats, fut conduit, dans une poussée furieuse, comme on l'a vu, au poste du Château-Rouge. Les huées, les menaces, les injures l'accablèrent, durant cette douloureuse dégringolade de la Butte en colère. Une descente de Calvaire, à laquelle devait correspondre, car les révolutions ont de ces terribles antithèses, la montée, cruelle aussi, du membre de la Commune \arlin, deux mois après. Peut-être fut-ce à peu près la même tourbe insultante et féroce, qui fit semblable cortège ignominieux au général et au communard.
Lecomte avait été remis, par ceux qui l'entraînaient, au capitaine Simon Mayer du 798 bataillon, qui commandait le poste. Il était environ neuf heures et demie.
Simon Majer traita avec humanité son prisonnier. Il le consigna dans une petite pièce, au second étage du pavilvillon du Château-Rouge. Les officiers, également arrêtés,
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furent laissés dans la salle du premier '^'^^^^Jll'^f^'^l^ .>,«nssée surélevé de plusieurs marches, servant de bureau UW:;:::àmlnistrition du bal. ces officiers étaient e commandant Poussargues et le -P-tame Franck du .8 ba taillon de chasseurs à pied, le chef de bataillon du 8b de Marche deux capitaines du ..5- de ligne, et un capitaine du 4% en vêtements civils, qui revenait ^e captivité, et qui a.- it été arrêté à la ,are du Nord, à sa descen e du Tain Le Rénéral Lecomte se montrait plus rassuré, loin de cettt folle hurlante qui l'avait assailli durant le par-
'"lT général Claude-Martin Lecomte avait cinquanteneuf ans Il avait été, à l'école d'apphcal.on, à Metz, le cama "de de Trochu et de Ducrot. Il avait, lors de la capila ion, remplacé l'amiral Fleuriot de L'Angle, au com- ^Imlement d'u secteur de la Muette. Il dut P-d-, e" cette qualité, les dispositions nécessaires pour lentee des Pniss ens dans Paris. Nommé alors général de bngade à Paris il avait demandé et obtenu le commandement du P ytanée de la Flèche. 11 devait s'y rendre prochainement^ 1 était strict et même sévère dans le service, mais en ehors de ses devoirs professionnels, il se -on^-^ ^ u" caractère amène. Il était bibliophile, connaissant bien la l t^ Xt te ancienne et la numismatique. Il possédait une int^ essante collection de médailles et de livres rares. Il avait
^r::p:^ine Simon Mayer, les prisonniers en s.i.té s ^
tait hâté de se rendre à la mairie de ^I-^-^^; . 'X^- ^ maire, Clemenceau. Celui-ci, sur sa demande de vivres Zr les prisonniers arrêtés, délivra et signa un bon pour ^d'ieuners. Le maire ajouta : « Gardez ces prisonniers, vous en répondez! » Simon Mayer acquiesça.
M. Clem'enceau savait donc, à dix heures du matin, que
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le g-énéral Lecomte et plusieurs officiers étaient détenus au Château-Roug-e. ftlais il les croyait en sûreté, et se fiait à la surreillance du capitaine Simon Mayer, seule autorité présente à ce poste. Ce capitaine, pour assurer la g-arde, et surtout la sécurité des prisonniers, se fit accompag-ner d'une compao^nie de renfort, prise à la mairie.
Le ç-énéral Lecomte et les officiers avaient demandé, à plusieurs reprises, à être interrogés, désireux de connaître l'inculpation sous laquelle on les gardait. On leur avait répondu que le « Comité » s'occupait d'eu.t, délibérait, et qu'ils auraient bientôt à comparaître devant lui. On ne désignait pas autrement ce Comité. Il est évident qu'il ne s'agissait nullement du Comité Central.
Le Comité (Central ne se trouvait pas à Montmartre, il n'eut connaissance des événements que dans la soirée, et pas une minute l'intervention d'un de ses membres ne fut constatée, soit au Château-Rouge, soit rue des Rosiers. Oa a vu qu'il était resté tout à fait étranger à la résistance improvisée sur la Butte, lors de la tentative d'enlèvement des canons.
Ce Comité, dont parlaient les gardes du poste du Cbâteau-Rouge, et le seul qui doive garder une certaine responsabilité morale dans les tragiques péripéties qui suivirent l'arrestation de Lecomte, c'était le comité de Vigilance du XVlll* arrondissement. On sait que les Comités, dits de Vigilance, qui s'étaient formés pendant le siège, fonctionnaient depuis la Fédération de la garde nationale, à côté du Comité Central, émanant de cette Fédération. Ce Comité de Vigilance montmartrois avait pour principaux membres: Théophile Ferré, Dereure, adjoint de Clemenceau, J.-B. Clément, Le Moussu, Avronsart, Garcin, Moreau. Ce fut ce (Comité qui, au lieu d'interroger sur place les prisonniers, donna l'ordre de les transférer rue des llosiers, au poste de
de transfert porta.t le cachet <iu surprenant
,„ite,savo.rde q-.^-^'^^'^jti;;, « ,oit aussi facile-
-::?rS::t:Lisu.er.^r.p^^^^^
qu'en se ^^'-•'JXJltu;;! uTréussit'.u.re puisqu'il compromettre. Celte ^«^^'q"^ " prétendus meurtriers des
fut i-P"q-'^f-'^Pn : Tu eurs^de rexécution ne furent généraux, car les ventabWu^^^^^^^ ^^ ^^.^^
ni désignés, n> .lUffés, et q« ^^ t^ ^^^^ ^^^^^^^ ^^
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ComUé de V>çilance, >l est P-bable qu ^ ^^^^^^^^^
de s'assurer de la personne u ^er^.^^ ^^ ^^ ^^^^^^^ comme d'oUges, et de lesavo.r a p ^oinentde
de Montmartre. Us V^'^^'^^:^'.. trouvaient aux .ajournée ^X^Ue oue T ^vernement essaierait de environs de la Butte que '« &° d'occuper tout au
reprendre j^s ^--u^s s o^^^ ^ ,,,.
,,oins les abord , et ^e 'le' i^^^^ accessible, et ne
teau-Rouçe, au bas de la Uutle, et ^^^ ^^^
pouvait ..tre facilement de^nd. A^po^^ ^^.^^. ^^,^„^
Rosiers.au -"^"; f^^^^^.^t „remier retour otYensif. Leur faciles à garder, à ^ «^r. d un p nationaux, et
personne servirai de garantie aux J Parrestalion. On Lrtout aux soldats, --P-- ondH on , en échange de pourrait ?^^^'J:ZZ^ ,a mise en liberté des la restaufon de ces o a es „^„ .^suite des au-
citoyens qu. avaient ^^\P"^' J ^^, j, Comité de Vig.- ,,,,. I, est certain que ni les - mbr- d ^^^^^ ^^
lance, ni personne ^f^^^^Ue m'ort. Si queU
IIISTOinE DE LA COMMUNE DE ij
teau-Rouge, avait eu l'intention de faire tuer ces malheureux, il n'aurait eu qu'à écarter les gardes nationaux qui les protégrea.ent, qu'à laisser les détenus exposés au contact de la foule funeuse et sauvage. Le Iransfèrement des prisonniers duChdteau-Rouçe, endroit découvert, mal -ardé aux portes facilement franchissables, était plutôt pour eux une mesure de sauvegarde et de salut. Les circonstances firent que les choses tournèrent différemment. Mais il est impossible de voir, dans cet ordre fatal, un calcul scélérat, une préméditation sanguinaire.
On fera cette objection qu'aucun des membres de ce Lomité de Vigilance ne parut, l'ordre donné, et que ces chefs populaires.en se dérobant, exposèrent les prisonniers à la violence de la foule.C'est exact :pas un des membres du Comité ne se montra, ni au Château-Rouge, ni rue des Rosiers, mais ce ne fut pas pour permettre à la populace de se ruer sur les otages. Si ces chefs avaient eu cette arrière-pensée criminelle, ils eussent maintenu les ofHciers au Chàteau-Rouge, plus facilement envahissable, et ils ne les eussent pas fait conduire au poste, où ils avaient la haute-main,'où ils devenaient garants de leur sécurité. Les auteurs de ce transfèrement encouraient, de ce chef, une responsabilité personnelle qui pouvait être grave, car, à ce moment, ou ignorait le succès complet de l'insurrection; on savait seulement que quelques soldats du 88^ avaient levé la crosse en l'air, mais les autres troupes avaient été ramenées par leurs chefs dans les casernes ; elles pouvaient en revenir.
Pourquoi donc le Comité de Montmartre, avant mis les prisonniers à l'abri de la double éventualité d'être délivrés facilement par le gouvernement renvovant des forces suffisantes, ou d'être enlevés et massacrés par la foule, ne s est-il pas montré, dès que le péril lui fut signalé? Pour-
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quoi n'est-il pas intervenu, n'a-t-il pas imposé son autorité? C'est qu'il eut, lui aussi, peur de cette foule menaçante, grossie à chaque minute, où se mêlaient aux gardes nationaux des éléments nouTeaux, dont il ne se sentait plus le maître. Il craignit de se jeter dans une bagarre redoutable, d'y jouer sa popularité, et peut-être sa tête, en essayant de résister à ces fauves en fureur, en osant leur disputer la proie. Les membres du Comité de Vigilance ne songèrent même plus à conserver des otages, quand ils connurent les sentiments frénétiques de la foule. Ils eurent peur d'elle. Ils eurent recours à l'abstention, bouclier méprisable et souvent insuffi.sant des irrésolus et des timorés. Le Comité tira, comme on dit, son épingle du jeu; il laissa faire, abandonnant les mallieureu.v otages au torrent populaire, s'abandonnant lui-même.
11 est établi que, jusqu'à rapi-è.s-midi,le poste du Château- Rouge parut assez sûr. Il n'était pas que.stion, dans la matinée, du transfèrement des prisonniers. Ceux-ci réclamaient cependant d'être conduits devant le « Comité », sans savoir au juste qui composait ce pouvoir populaire, dont ils invoquaient à tout hasard la juridiction inconnue, et duquel ils espéraient obtenir un ordre d'élargissement, puisque les gardiens semblaient lui obéir. Peut-être fut-ce sur leurs instances réitérées, pour se soustraire à leurs réclamations, en même temps qu'aux difficultés de leur garde, que le capitaine Simon Mayer vint demander au Comité de Vi"-ilanoe l'ordre de transfèrement, qu'il obtint.
RliCIT DU COMTE BEUGNOT
On a sur ces événements le récit, véridique et coloré, d'un des témoins, l'un des officiers mis en étal d'arrestation, le comteBeugnot.Cetofficier était le petit-fils du comte
^^6 IIlSTOinE DE LA COMMUNE DE I S" I
Beug'not, un personnage de la llestauration, célèbre pour avoir inventé le mot historique prêté au comte d'Artois, lors de la rentrée des Bourbons : « 11 n'y a rien de chang'é en France, il n'y a qu'un Français de plus », mot d'ailleurs aussi inexact qu'apocryphe. Le comte Beugnot publia donc, dans le journal le Soir, un récit que le comte d'Hérisson a reproduit, dans son Nouveau Journal d'un Officier d'ordonnance.
M. Beugnot écrivit le 24 décembre 1888 à M. d'Hérisson, lui demandant des détails sur les événements de la rue des Rosiers :
Je ne puis mieiix faire que de vous envoyer le récit de cette journée tel que je l'ai publié, au lendemain des événements, dans le journal /e .Soir, no^ du 24 et du 25 mars 1871. Je n'ai rien à y ajouter, rien à y retrancher ; pour ce qui concerne la journée, c'est le récit exact et improvisé de ce qui s'est passé. J'aurais hésité à vous envoyer un document vieux de dix-huit ans, si je n'étais pas convaincu qu'il est peu connu. Le Soir, en effet, ne paraissait plus à Paris à celle époque. On l'imprimait à Versailles. C'était le Moniteur de l'émigration, tiré sur une feuille volante, comme une affiche. Les numéros de celte période sont introuvables aujourd'hui. Je suis donc persuadé qu'aucun de vos lecteurs ne connaît mon récit, le voici :
a ... nul ne peut raconter plus fidèlement que moi cette lugubre histoire, car j'ai assisté à toutes les péripéties de ce drame, qui remplira désormais une des plus sombres pages de notre histoire.
« J'ai été fait prisonnier par les insurgés, à neuf heures du matin, au haut du boulevard Magenta; j'étais à cheval, accompairné d'une escorte de deux cavaliers, et chargé par le général Le Flù, ministre de la Guerre, d'explorer les quartiers de Belleville et de Montmartre, pour lui rendre compte de l'opération projetée de l'enlèvement des canons.
« Nous arrivâmes au Château-Rouge, et après avoir traversé le jardin, je fus amené au pavillon, où je devais rendre compte de ma conduite au Comité annoncé. On me fit attendre plus d'une demi-heure devant la porte ; une foule de gardes nationaux m'en-
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curaient toujours, el devenaient d'autant plus meaarants que perrne ne donnait d'ordres. Le plus forcené eta.t un v-ux cap^ aine delà ^arde nationale, à ebeveux et à barbe blanc., décore Ha mcdaL de Juillet, qui répéuit avec délices qu ,1 fu.sa.tdes IvoluTions depuis quarante ans. Il semblait fur.eux contre mot, t m'annon,-ait^,ue mon allaire ne serait pas longue. Je commençLiTà voir ;iair dans la situation, et je ne me d.ss.mula.s plus le
'"rire^ah^rr^if heures à peu pr^. Les uns voulaient me Hisser dâus le jardin, probablement pour en fin.r avec mo. plu. ;iee autres voulaient me faire monter dans la ma.son auprès du Comité ces derniers réussirent et, après une nxe v.o ente avec feurs^marades. ils m'enlevèrent au premier etaçc de la ma.son iTelus introduit dans une chambre où je trouva, un cap.la.ne i:- Se bataillon de la ^arde nat.onalc, qu. me re.ut, je do.s e dL de la manière la plus courtoise, sans voulo.r cependant me dre'aunomdequi il me faisait comparaître devant lu., et surfôut de quel droit on m'avait arrêté. Il se contenta seulement d une manière évasive, mais toujours très polie, de me d.re que son par avait besoin de garanties pour la journée, et que nous et.ons derôtâ es • le ecrand mol était hVché, et toutes les represa.lles de- Ïenaiem'ossiWes contre moi. Je demandai sou nom a ce cap....r i me dit se nommer M. Mayer, être journaliste, avo.r .n fils au 'service et prisonnier des Prussiens, et être tot^iours, ajou,a-ttr prè à nous adoucir, autant qu'il le pourra.t, les r.^ueu . de ll'pSion. 11 m'annonça aussi que le général Lecomte ava.t e e faiPp onnier par une foule furieuse qui séta.t jetée sur lu. que es t~s rav-.ieul abandonné, et ,,ue seul, un jeune cap.ta.ne du lÏe bataillon de chasseurs i pied de marche, M. branck ava.t llu lWmpa.ner, cherchant à le dégager J -qu'au dermer moment.Je n.'aper.us en effet de '»?--"-; '*";;P''^„\";,^:r''nue i'avais dabord pris pour un oU.c.er de la garde nat.onalc. ' kous étions .ardes ï vue par deux ^-^^^y'^^'^^]^^ et nous ne pouvions avoir aucune commun.cat.on avec le gène
"!,Ïur Tes entrefaites arrivèrent d'autres prison..iers faits par les
insurgés : c'étaient M. de Poussargues, ehet du 1«"-^»''^- ^^ chasseurs à pied, qui était so..s les o,-dres du gênerai Lecomte, e nui avant aipris que le général avait été fait pr.sonn.er, aya, 'v^ulu genére'u'sem nt s'enquérir de son sort, e. ava.t ete arrête ,
puis un chef de bataillon du 998 de marche, je crois, deux capitaines du H5e ligne abandonnés par leurs hommes dans la gare du Nord, et un capitaine du 84e en bourgeois, quirevenait de captivité en Allemagne, et avait été arrêté à sa descente du chemin de fer comme « mouchard ». Je restai dans la compagnie de ces messieurs, jusqu'à trois heures et demie ; le capitaine Mayer, auquel nous demandions sans cesse de nous montrer enfin ce comité dont tout le monde parlait autour de nous, était fort embarrassé de nous répondre, mais très attentif pour nous, et plein de prévenances.
A ce moment, je me mis à la fenêtre, et je vis se produire dans le jardin un mouvement de mauvais augure; des gardes nationaux formaient la haie, mettant la baïonnette au canon ; tout cela semblait annoncer un départ. Il était évident que nous allions être emmenés du Château-Rouge. Effectivement, le capitaine Mayer vint nous prévenir qu'il avait ordre de nous faire mener aux Bultes Montmartre, où se tenait définitivement le Comité, qu'on cherchait, nous dit-il, depuis le matin. Je vis bien clairement alors que ce Comité n'existait pas, ou bien ne voulait p.is s'occuper de nous ; et j'en conclus que nous étions bel et bien perdus, que nous allions jouer tta dcu.xième acte à la tragédie du général Bréa et de son aide-de-camp, lâchement assassinés le 24 juin 1848, à la barrière Fontainebleau.
a Nous descendîmes ; c'est alors que je vis pour la première fois le général Lecomte, qui avait été gardé au secret dans une chambre séparée; il avait l'air calme et résolu. Nous le saluâmes, et les ofiîciers de la garde nationale en firent autant, mais les hommes qui faisaient la haie nous injuriaient en nous menaçant d'une fin prochaine. Je n'y étais pour ma part que trop préparé!
« Maintenant commence notre véritable supplice, notre chemin de croix.
« Nous traversons, au milieu des huées et des imprécations de la foule, tout un quartier de Montmartre. Nous sommes assez énergiquement défendus par les officiers de la garde nationale, qui cependant devaient savoir que nous exposer ainsi à cette foule furieuse, à leur propre troupe affolée, c'était nous condamner à mort. Nous gravissons le calvaire des Buttes Alontmartre, au milieu d'une brume épaisse, au son de la charge (amère dérision), que sonnait gauchement un clairon de la garde nationale. Des femmes, ou plutôt des chiennes enragées, nous montrent le
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poing, nous accablent d'injures, et nous crient qu'on va nous tuer.
« Nous arrivons dans ce cortège infernal au haut de la Butte, et l'on nous fait entrer dans une petite maison, située rue des Rosiers ; j'ai remarqué le nom de cette rue. Cette maison est composée d'une porte cochère, d'une cour découverte, d'un rez-dechaussce, et a deux étages. La Coule veut s'engouft'rer avec nous dans la cour, mais tous ne peuvent pas nous suivre, car ils sont près de deux mille.
(( Ou nous tire un coup de fusil, au moment où nous entrons dans la cour, mais personne n'est touché.
« On nous bouscule dans une salle étroite et obscure, au rezde-chaussée, et le vieux décoré de Juillet, à la barbe blanche, nous dit que le Comité va statuer sur notre sort.
a Le général Lecomte demande à voir immédiatement ce Comité, répétant maintes fois que nous sommes arrêtés depuis le matin, sans raison et sans jugement.On lui répond qu'on va le chercher. Le capilaine Mayer, qui nous avait protégés des brutalités des hommes armés du Château-Rouge, n'était pas monté avec nous à la rue des Rosiers, mais nous eûmes à nous louer grandement, en son absence, du lieutenant Meyer du 79« bataillon, qui nous fît bien des fois un rempart de son corps, et d'un jeune garde national, dont malheureusement le nom m'échappe, et qui me défendit vingt fois contre les attaques de la foule.
« Et le Comité n'arrivait toujours pas! La foule, lasse de l'attendre, lui et sa décision, avait brisé les carreaux de la fenêtre, et, à chaque instant, nous voyions un canon de fusil s'abattre vers nous ; mais les officiers de la garde nationale, comprenant toute la gravité de notre situation, et revenant trop tard sur la légèreté avec laquelle ils nous avaient fait sortir du Château -Rouge, et exposés à la fureur d'une populace, qui croyait que chacun de nous avait au moins tué dix hommes de sa main dans la matinée, ces officiers relevaient les armes dirigées sur nos poitrines, parlaient à la foule qui hurlait : « A mort! » tâchaient de gagner du temps, nous promettaient qu'ils défendraient notre vie au péril de la leur.
Mais tout cela ne faisait qu'irriter davantage la foule qui hurlait toujours notre mort.
Le châssis de la fenèlre se brise sous les efforts du dehors, et livre passage aux plus furieux. Dois-je dire que les premiers
qui mirent la main sur le général furent un caporal du 18« bataillon de chasseurs à pied, un soldat du 88« de marche et deux gardes mobiles? Un de ces derniers misérables, lui mettant le poing sur la figure, lui disait :
Tu m'as donné une fois huit jours de prison : c est moi qui te tirerai le premier coup de fusil !
C'était une scène hideuse, à rendre fou, bien que nous ayons tous fait le sacrifice de notre vie. Il était cinq heures. Une clameur immense domine toutes les autres, une bousculade alireuse se passe dans la cour, et nous voyons tout à coup jeter au milieu de nous un vieillard à barbe blanche, velu d'habits bourgeois noirs et coiQé d'un chapeau haute forme. Nous ne savions pas quel était ce nouveau prisonnier, et nous plaignions, sans le connaître.ce vieillard inconnu qui n'avait évidemment plus que quelques instants à vivre.
Le lieutenant Meyer me dit que c'était Clément Thomas, qui venait d'être arrêté rue Pigalle, au moment où il se promenait en curieux ; qu'il a été reconnu par des gardes nationaux, et traîne aux Buttes Montmartre pour partager notre sort.
L'arrestation et l'arrivée de ce prisonnier nouveau, Clément Thomas, furent probablement la cause du meurtre de Lecomte.