‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 2)Chapitre 96 sur 107 · LE MASSACRE · texte numérisé non relu

LE MASSACRE

La foule, à l'arrivée du nouvel otage, avait brisé les carreaux de la pièce où étaient gardés les prisonniers. Elle poussait des cris de mort. Elle menaçait d'enfoncer la porte. 11 v avait de tout dans cette cohue hurlante : des gardes nationaux sans doute, mais en petit nombre, noyés dans les flots écumeux de la tourbe arrivée là de tous les coins du vaste arrondissement. Des soldats du 88° et des chasseurs du 18= bataillon gesticulaient parmi les plus acharnés. Les femmes étaient en majorité. Quelles femmes ? Toules celles qui se sont trouvées sur la Butte, ce jour-là, ont été dépeintes comme des mégères hideuses, des prostituées ivres et cruelles. Une distinction est à faire. II y avait de celte espèce certainement, mais le matin c'était un autre public que celui de l'après-midi. Ce furent, lors du réveil, au bruit du tambour, seulement des ménagères du quartier allant aux provisions, des mères de familles attirées par la rumeur, qui formaient un cercle, suppliant et bienveillant, autour des soldats, des artilleurs. Ces bonnes femmes

LE DIX-HUIT MARS

.•adressaient aux soldats, les implorant, leur disant de lais- ,er les canons, de ne pas tirer sur elles, sur leurs maris, ;ur leurs frères. On sait qu'elles réussirent. Il est probable lue CCS braves personnes, enchantées du dénouement paciique, et fieras de voir les canons rester aux mains des leurs, pendant que les sol.lats se défilaient, regagnèrent presque toutes leur logis. Il fallait préparer le repas, et vaquer aux soins du ménage. Mais, dans l'après-midi, ce fut. en majorité tout au moins, une autre population qui accourut, attirée par le bruit, alléchée par une odeur de sang. Montmartre, surtout Clignancourt,la Goutte d Or, la Chapelle.contenaient,contiennent encore, une grande quantité de tilles, racoleuses des boulevards extérieurs, logeant dans les garnis suspects des environs, habituées des comptoirs et des bastringues des barrières voisines. Ce public en jupons n'est guère matinal. Il était donc absent, entre sept et neuf heures, quand, sur la Butte, rue des Rosiers, rue Lepic, rue Houdon, place Pigalle, la collision avec la troupe fut évitée, et justement par cette intervention féminine où les éléments violents et vicieux ne figuraient pas encore. Dans l'après-midi, au contraire, toute « la tierce » des p.-o.stituées, des souteneurs, des rôdeurs, de la ViUette à l'ex-barrière Rochechouart, était accourue,par curiosilé,par désœuvrement, par goût du désordre, par espoir d'assister i des bagarres, vraisemblablement sans désir de répandre le sang.mais toute disposée aie voir couler,prète à assister, comme à un spectacle de choix, sans protestation, mais sans répugnan.e. avec plaisir plutôt, à une scène de meurtre Us habitudes brutales, l'insensibilité physique, s alliant à l'endurcissement moral, faisaient de ce public, comme un sanguinaire chœur antique destiné à se mêler en paroles à l'action, à encourager les protagonistes, à provoquer par ses imprécations les pires péripéties de la tragédie.

460 niSTOIUE DE LA COMMUNE DE 187I

C'était la plèbe des arènes romaines, et dans ces pierreuses coiffées à la chien, aux chig-nons à l'air, aux clairs caracos, revivait l'âme cruelle des furies de la g-uillotine, sous la ; Terreur. Quant aux cavaliers de ces créatures, g-ardiens de ce bétail d'amour public, ils se recrutaient parmi les paresseux et les bellâtres du quartier, et aussi chez ces joueurs de dés ou de bonneteau, contre lesquels les autorités municipales prenaient vainement des arrêtés qu'on n'exécutait pas. Il n'est pas besoin pour expliquer la présence, autour de la maison de la rue des Rosiers, de toute cette assistance suspecte, d'ajouter foi à cette explication, que M. le comte d'Hérisson a formulée dans son Nouoeaa Journal d'un officier d'ordonnance, que « M. Thiers, quelques jours avant le Dix-Huit mars, avait fait mettre en liberté trois cents détenus de la maison de Poissy, en les engageant à devenir autant d'agents actifs de l'émeute. Ces trois cents gredins n'étaient pas pour donner, lorsqu'on les arrêterait par ci par là, un cachet d'honorabilité, de respectabilité, au mouvement populaire. » (Vol. cit., p. 78.) Il n'était pas nécessaire, cet appoint pervers. Une g-rande ville comme Paris, surtout avec l'afflux de population miséreuse, considérable au moment du sièg-e, et renouvelé à l'ouverture des portes, pouvait, devait même contenir un nombre suffisant de g'ens sans aveu, sans re.ssources, prêts à tous les désordres, sans qu'on ait à faire entrer en ligne de compte une importation de réclusionnaires lâchés.

Un de ceux qui furent condamnés pour le meurtre auquel il avait seulement assisté, sans participation aucune, Arthur Chevalier, a adressé à Gaston Da Costa, qui avait été son compagnon de bagne, en Calédonie, une intéressante déclaration sur la fin des deux générau.v.

Après avoir déclaré qu'il ne peut rien dire sur ce qui s'est passé avant l'après-midi, puisqu'il ne se trouvait pas alors

LE DIX-HUIT MARS

■ue des Rosiers, elqu'il ne veut parler que de ce qu'il a vu, Arthur Chevalier raconte ceci :

L'après-midi je monte sur la Bulle. Je vois beaucoup de monde se diriger vers la rue des Rosiers. Je suis >« n-;—^;?]' n i'enlre dans la cour du no 6. Celle cour est remplie de gardes Nationaux et de soldais. Je pénètre plus avant et je vo's, dans ,ne petite pièce du rez-de-chaussèe, à gauche, le ''«"^«"^f P'" eer de ma compagnie. U me fait signe d'avancer J entre diffacilement dans une sorte de vestibule, où s'ouvrait la pièce dans laquelle Pio-er cl d'autres gardaient les officiers prisonniers.

Les cris Vêlaient un peu apaisés, mais bienlùl ils reprirent, beaucoup plus inlenses, à l'arrivée d'un nouveau personnage le général Cle^mcnt Thomas, qui avait été reconnu et arrête, au bas

de la Butte. . . . ..!,„„

A ce moment-là ceux qui gardent les prisonniers sont débordés La fenêtre donnant sur la cour vole en éclats sous les coups des crosses de fusil. Un caporal de chasseurs saute sur 1 appui de la fenèlre. et, debout, couche en joue le général Lccomle, en prononçant des paroles que je ne puis enlendre. ^^-^ ''«"l*""''"' ';f .'j s'élance devant le général, et lui fait un rempart de son corps. U crie que, le prisonnier élanl sous sa garde, on le tuera avant de tuer le général. . . . , i

Dans ce court espace de temps, .pielqu'un avait lire le caporal de chasseurs et l'avait fait tomber de l'appui de la fenêtre. Les cris, les menaces continuaient.

Cependant, «n calme relatif renaît : on écoute un garibaldien qui sellent debout sur la marquise du premier étage. On dit que c'est Menolli Garibaldi, et c'est à celle méprise qu il doit d être écoulé quelques instants. .

C'était Hcrpin-Lacroix. Il demande que les généraux ne soient pas fusillés sans jugement. Il dit qu'à l'année de l'Est, lorsqu un traître était pris, on le fusillait, mais que, auparavant, on le faisait passer devant une cour martiale. Ses dermeres paroles se perdent dans les clameurs. On le menace. Les cris de « a mort . à morll » redoublent. . . , ir- -i

En même tennis le bruit circule que le Comité de \ igilance est réuni dans la salle du premier étage, et qu'il a donne ordre de lui amener les prisonniers.

Une poussée formidable se produit. Le général Clément Thomas est le premier entraîné dans un assez long couloir faisant face à la pone de la villa, et au bout duquel se trouve un jardin.

Peu après, le E;énéral Lecomte paraît à son tour dans le couloir. Piger nous donne l'ordre d'accompagner le général, au premier étage.

Nous nous acheminons à grand' peine vers l'escalier; mais, dès les premières marches, Lecomte nous est arraché, et ramené dans le corridor.

Au même instant, des coups de feu éclatent dans le jardin; c'est le général Clément Thomas qu'on fusille.

Lecomte est arrivé sur la première marcha du petit escalier descendant au jardin.

J'étais près de lui. 11 déclare qu'il veut adresser quelques paroles à ceux qui sont là.

Je m'écrie : ic Citoyens, avant de fusiller le général, laissez-le parler. Peut-être a-t-il quelque chose de grave à vous dire. »

Mais on ne m'écoute pas. Le général est poussé dans le jardin. 11 tombe au premier coup de fusil.

Vivement émotionné, je traverse les rangs serrés de ceux qui se pressaient dans toute la longueur du couloir, et je reviens à la pièce du rez-de-chaussée où se trouvaient les autres prisonniers. Je monte sur l'appui de la fenêtre où se trouvait, il y a un instant, le caporal de chasseurs et, m'adressant encore à la foule, je demande grâce pour les autres officiers prisonniers.

Ceux-ci ont démontré, par le massacre de milliers des nôtres pendant la semaine sanglante, que ma pitié était au moins naïve.

« Oui, grâce pour ceux-là », répond-on dans la fonle.

Immédiatement, nous formons une petite escorte; nous plaçons les prisonniers au milieu de nous et nous gagnons la rue.

Là, nous voyons accourir, ceint de son écharpe et les traits décomposés, le citoyen Clemenceau qui s'écrie : « Pas de sang t mes amis, pas de sang ! »

* Il est trop tard», lui répondis-je.

Sans s'arrêter, il traverse la cour. Nous, nous continuons notre retraite jusqu'au Château-Rouge, où nous laissons les prisonniers.

A ce témoig'Qage important, fait ea 1901, c'est-à-dire ving't-deu.t ans après l'amnistie, doue sans crainte, par un

LE DIX-BUIT MARS

de ceux qui payèrent durement et .ajustement le spectacle tragique auquel le hasard et la cur.os.té les firent assister il ressort qu'il n'y eut nullement un simulacre de cour martiale, encore moins la formation d'un peloton d exécu-

'°Lcs deux généraux ne furent pas tués ensemble. Clément Thomas fut frappé avec une rage inouïe par plusieurs torcenés. Son corps fut relevé percé de coups.

Le docteur Guyon, qui procéda aux premières constatations, et M. Moreau, aide de camp du général Clément Thomas, qui assista à l'exhumation du corps, ont reconnu la nature des blessures ayant amené la mort. Le général Clément Thomas avait .9 blessures bien apparentes sur le thorax et l'abdomen. La tète, dans sa partie droite, était fracassée par un grand nombre de balles. Le bras était à peu près détaché au-dessus du coude par plusieurs coups de feu, les jambes et les pieds avaient quatre ou cinq blessures. Aucune trace de coups de baïonnettes. Quelques ecchymoses aux épaules et sur les hanches, provenant de la bousculade, quand le malheureux avait été entraîné au dehors de la salle basse de la rue des Rosiers. Au total, les trous d'une quarantaine de balles furent constates.

Le général Lecomte avait reçu neuf blessures. Une seule, qui avait suffi à amener la mort immédiate, existait à la tète, à l-occiput. Le général avait été frappé par derrière. Deux balles avaient labouré les chairs, des genoux aux épaules. Ces blessures indiquaient que les coups de feu avaient été tirés quand le général était déjà tombé. Même observation pour les blessures relevées aux pieds de Clément Thomas, dont les chaussures étaient trouées.

Enfin, constatation importante : la plupart des blessures provenaient de balles de chassepol, d'armes de soldats par conséquent, puisque les bataillons auxquels appartenaient

les gardes nationaux signalés sur les lieux n'avaient que des fusils à tabatières.

Vraisemblablement ce l'ut un chasseur, ou peut-être un lignard du 88«, qui tira le coup de fusil qui atteignit le général Lecomte derrière la tête et le tua net (i). Le général avait conservé son sabre au côté.

La maison sinistre s'était promptement vidée. La fièvre de la foule était tombée. Une dépression s'abattait sur tous ces cerveau.x un instant liyperesthésiés. Une réaction, produite par l'efiFroi, le remords, la pitié peut-être, s'emparait de ces corps d'énergumènes, les poussait à s'éloigner, apaisés et un peu honteux. Les morts font peur aux enfants, qui s'enfuient des endroits où on les dépose. Celte popu-

(i) L'auteur se trouvait, avec M. Victor Simond, depuis directeur du Badtcal et de l'Aarore, au pied de l'escalier de la rue des Rosiers, vers cinq heures. Il revenait de l'enterrement de Charles Hugo, et, en sa qualité de journaliste, ayant appris que des officiers avaient été conduits au Châleau-Rouge, il s'y rendait afin d'avoir des nouvelles. Il monta la rue Muller. On ne laissait pas passer. Mais là se trouvait de piquet avec sa compagnie, un capitaine de la garde nationale, un confrère, Achille de Secondigné, rédacteur en chef du Citoyen. Celui-ci leur permit de franchir le cordon des gardes nationaux. Ils parvinrent ainsi sur le terreplein de la Butte, à peu près à l'endroit où fut depuis le restaurant du « Rocher Suisse ». A peine étaient-ils arrivés qu'ils entendirent des détonations successives, précipitées. Il y avait quelques personnes seulement à cet endroit, gardes nationaux et civils. Ils s'arrêtèrent. Presque aussitôt une foule descendit les degrés de l'escalier, parlant avec animation, mais sans cris. Un groupe entourait un soldat. C'était un homme du 88*. I. montrait, avec une ostentation féhrile, son chassepot dont canon élai noirci à l'orifice. Les assistants le regardaient, lui et son arme, dans une sorte de stupeur. Un de ceux qui étaient l.i essaya de goguenarder : — « Eh bien ! camarade, il ne vous f.. .plus dedans ?...» — C'est moi qui lui en ai f ... dedans 1 » répondit le soldat, un homme à figure ni bonne ni méchaute, avec un léger collier de barbe brune, très courte, ayant l'accent et l'allure d'un natif de r.\uvcrgne ou du Rouergue. Nous nous bâtâmes de descendre, impressionnés, pour porter la nouvelle au.x bureaux du journal le Peufile Snuverain. .^aa, rue Montmartre, dont le directeur était Valentin Simond, et le rédacteur en chef Pascal Duprat.

LE UIX-HllT MARS

lace, naguère si audacieuse et si bruyante, était devenue craintive et silencieusecomme une bande de gamins en faute. Le contact des cadavres la g-Jaçaitetla faisait se taire.

Des factionnaires, pour éviter toute curiosité indécente, furent placés auprès des deu.v dépouilles, qui avaient été réunies dans une salle du rez-de-chaussée. A dix heures du soir, par les ordres de M. Clemenceau, les corps furent enlevés, mis en bière et déposés dans le caveau provisoire du petit cimetière de la commune de Montmartre, sur la Butte, près la rue des Saules et la place de l'Abreuvoir (aujourd'hui place Constantin-Pecqueur). Les restes de Clément Thomas furent, par la suite, transportés au Père- Lachaise. Un monument a été érig-é, en exécution d'un décret de l'Assemblée Nationale.

EXPLICAriOXS DE M. CLEMENCEAU

Toute une polémique s'étant élevée au sujet du rôle joué par le maire de Montmartre dans cette tragédie, celui-ci protesta contre certaines allégations du comte Beugnot dans le récit publié par le Soir, reproduit plus haut. M. Beugnot reprochait notamment à M. Clemenceau de n'avoir paru qu'à six heures du soir, après l'assassinat des deux généraux « qu'il aurait pu peut-être empêcher ».

M. Clemenceau répondit, dans une lettre communiquée à la presse, le 3o mars 1871 :

Je passai la journée du 18 mars à la mairie, où me retenaient de nombreux devoirs, dont le plus impérieux éuit de veiller sur les prisonniers qu'on m'avait amenés le matin. Il est inutile d'ajouter que je n'avais et ne pouvais avoir aucune connaissance des faits qui étaient en train de s'accomplir, et que rien ne pouvait faire prévoir.

J'ignorais absolument l'arrestation du général Clément Thomas, que, sur la foi des journaux, je croyais en Amérique.

Je savais le général Lecomte prisonnier au Chàteau-Rouge, mais le capitaine Maycr, dont le nom revient à plusieurs reprises dans le récit de M. Beugnot, et qui avait été chargé par moi de pourvoir à tous les besoins du général, m'avait attirmé que la foule n'était point hostile. Enfin, je m'étais assuré que le Chàteau-Rouge était gardé par plusieurs bataillons de la garde nationale.

De nombreux groupes armés défilèrent tout le jour sur la place de la Mairie, au son d'une musique joyeuse. Je le répète, rien ne pouvait faire prévoir ce qui se préparait.

Vers quatre heures et demie, le capitaine Mayer accourut et m'apprit que le général Clément Thomas avait été arrêté, qu'il avait été conduit, ainsi que le général Lecomte, à la maison delà rue des Rosiers, et qu'ils allaient être fusillés, si je n'intervenais au plus vite. Je m'élançai dans la rue en compagnie du capitaine Mayer et de deux autres personnes. J'escaladai la Butte en courant.

J'arrivai trop tard. J'omets à dessein de dire quels risques j'ai courus,et quelles menaces j'ai bravées au milieu d'une foule surexcitée qui s'en prenait à moi du coup de force tenté le malin par le gouvernement, à mon insu. Je demande seulement à M. le capitaine Beugnot de me dire, avec une netteté parfaite, ce que j'aurais dû, ce que j'aurais pu faire, que je n'aie pas fait.

Je lui demande surtout de s'expliquer clairement sur la phrase où il reproche aux autorités municipales de Montmartre « de n'avoir pas fait d'efforts apparents pour sauver les apparences ».

Si, ce que je me refuse à croire, il entendait par là que j'ai connu le danger que couraient les deux généraux.et que c'est en connaissance de cause que je me suis abstenu d'intervenir jusqu'à quatre heures et demie (et non pas à six), je me verrais dans l'obligation de donner à celte assertion le plus formel et le plus catégori(|ue démenti, que je pourrais appuyer du témoignage de personnes qui ne m'ont pas quitté de toute celte journée.

Je vous prie, monsieur le Rédacteur, de vouloir bien publier cette lettre et d'agréer l'assurance de mes senlimenls distingués.

Clemenceau, ex-maire du XVIIIo arrondissement.

Il est démontré par les explications mêmes de M. Cle-

L8 DIX-HLMT MARS

mencoau, qu'il a eu connaissance, dès la matinée, par le capitaine Simon Majer, de la présence du général Lecomte et de ses officiers au Chàteau-Rouge. Il a même délivré le bon pour le repas de ces prisonniers. Pourquoi, dans lo courant de la journée, ne s'est-il pas rendu au Château -Rou^e, pour voir ce qui s'y passait? Il s'est tenu, dit-il, à la mairie, surveillant les gendarmes et autres prisonniers faits sur la Butte, et qu'on lui avait amenés le malin. Mais il aurait pu envoyer un adjoint, ou des gardes nationaux avec un officier, pour s'informer, pour lui rendre compte, et pour veiller sur la sécurité de Lecomte et de ses compagnons. Il est vrai qu'il ne les croyait nullement en danger.

Durant tout le siège," on avait arrêté et gardé dans les postes des gens accusés de faire des signaux au.T Prussiens, ou de tout autre fait donnant de l'inquiétude aux gardes nationaux, on les relâchait bientôt; et rien de grave n'avait généralement suivi ces séquestrations populaires. Il pouvait supposer qu'il en serait de même en cette circonstance. Il avait confiance aussi dans le capitaine Simon Mayer, à qui il avait fortement recommandé de bien veiller sur les prisonniers. Dès que cet officier vint l'avertir que les prisonniers avaient été emmenés du Château-Rouge et conduits rue des Rosiers, le maire partit en hâte pour les secourir. Il arriva malheureusemenltrop tard. Simon Mayer aurait peutêtre dû pressentir plus tôt le danger, et se rendre à la mairie avant le départ des prisonniers pour la rue des Rosiers. Mais ni le capita'ine, ni le maire ne pouvaient prévoir ce qui allait se passer.

Le reproche, ou plutôt l'observation, que peut susciter l'examen des faits, - et c'est une réflexion d'après coup, qui vient à l'esprit après la connaissance du massacre, — consiste dans ceci, que M. Clemenceau, quand Simon Mayer vint l'avertir, à neuf heures et demie du matin, de l'arres-

468 HISTOlRIt DE L\ COMMUNE DE 187I

tation, aurait dû courir immédiatement au Château-Roug-e, avec une force suffisante, pour se faire remettre les prisonniers et les emmener à la mairie. Il n'eût à ce moment, Simon Mayer étant avec lui, rencontré aucune opposition sérieuse. Il a répondu à cette critique eu disant qu'il avait cru devoir rester à la mairie, pour veiller à la sécurité des gendarmes qui s'y trouvaient emprisonnés. Devoir impérieux sans doute, et louable préoccupation. Les événements ont démontré que d'autres existences étaient aussi en péril, rue des Rosiers, et peut-être un adjoint, Dereure ou Jaclard, eussent-ils eu l'autorité suffisante pour défendre la mairie et protéger les g-endarmes, en son absence.

La vérité est que Clemenceau éprouvait peu d'entrain ce matin-là à se rendre au milieu d'une foule surexcitée, qui probablement eût méconnu son autorité. Clemenceau avait perdu beaucoup de sa popularité. On savait qu'il avait négocié avec le gouvernement ; il avait même paru promettre l'abandon des canons, ou leur livraison, qui s'effectuerait, affirmait-il, sans grandes difficultés, entre les mains des chefs de bataillons ou qui seraient versés à l'artillerie de la garde nationale. La soudaine attaque le mettait dans une position fausse. Il s'était hâté de retourner à la mairie, après avoir assisté, rue des Rosiers, aux débuts de l'opération, et après avoir parlementé avec le général Lecomte pour le transport à l'hôpital, qui lui fut refusé, de Turpin, le factionnaire blessé mortellement. Il avait fait entendre des paroles rassurantes au général, et s'était retiré assurémentpersuadé qu'il ne se passerait rien de grave. C'était trop d'optimisme, sans doute, mais il faut se souvenir qu'il y avait alors fort peu de monde sur la Butte, et que l'ensemble de la ville paraissait très calme.

Les membres du Comité de Clignancourt étaient devenus des adversaires politiques. Il ne tenait pas à s'exposer

LE DIX-HUIT MARS

à les rencontrer au Chatoau-Rouge. et à soutenir avec eux une discussion, où sans doute on se f.lt accuse r-.p.oquenient de trahison et de rébellion.Il préféra attendre les évc- Tments dans sa mairie. Ce fut une faiblesse, et même une

^' On doit dire qu'il ne pouvait croire les prisonr.iers en péril, et qu'il jugeait sa présence indispensable a la marie où, toute la journée, il eut à répondre à des demandes, à do. délégations, et à donner des visas et des signatures. Au procès des accusés pour participation au meurtre des généraux, le rapporteur mit en cause, indirectement, M. Clemenceau. 11 lui reprocha d'avoir inspire conHance augénéral Lecomte, en lui disant qu'il réponda.tde la tranquillité de son arrondissement. « Devant une telle assurance, donnée par un magistrat, ajoutait le rapporteur, le général continuaà attendre les attelages, et ne prit aucune

mesure de sûreté. » ,•.(•. „,.„.

M. Clemenceau, qui figurait comme témoin, réfuta aNe. énergie les insinuations perfides du rapporteur et du con,mandanlRoustan. commissaire du gouvernement.il somma même le président, colonel Aubert, de le faire passer d. banc des témoins au banc des accusés, si on lest.ma.t responsable ou coupable. 11 termina par celte fiere déclaration : « Je suis resté tout le temps à mon poste, et s, le gouvernement avait fait son devoircomme j'ai fait le mien, nous n'aurions pas à déplorer les malheureux événements

du 18 mars. « • , 1 . „„ i„

Une provocation, suivie d'un duel au pistole avec k commandant Poussargues, eut lieu au cours des débats. Le commandant Poussargues fut blessé à la cuisse.

On trouvera dans une partie finale de cetteH.stoire, intitulée .< la Répression «, l'analyse de cet important procès, qui ont lieu à Versailles, devant un conseil de guerre prc-

sidé par le colonel Aubert. Il y eut 24 accusés, dont deux femmes. Il fut impossible d'établir que ces accusés avaient été les auteurs du meurtre des g^énéraux. On les condamna pour participation aux événements de la Butte. Le fait .seul d'avoir été présent, d'avoir été témoin, suffisait à entraîner la condamnation. Ce fut de la justice distributive. Parmi les condamnés, il y eut Simon Mayer, qui n'avait pas assisté au meurtre, puisqu'il était parti chercher le maire de Montmartre, bien avant le premier coup de fusil, et qu'il revint l'accompagnant quand tout était consommé, et aussi Herpin-Lacroix, g'aribaldien, ancien franc-tireur qui s'était vaillamment comporté à Dijon et à J>Juits. Revenu à Paris et nommé chef de bataillon, ce brave eut la malchance de se rendre, le 18 mars, de son propre mouvement, rue des Rosiers, où sa chemise rouore le signala facilement. 11 fit ce qu'il put pour apaiser la foule, et s'il proposa la constitution d'une cour martiale, c'était pour gagner du temps,pour permettre une intervention ou un apaisement. A côté de lui, s'assit au banc des accusés Poncin, un garde national qui avait eu la fâcheuse initiative, au milieu du désordre de la rue des Rosiers, d'exécuter un roulement de tambour pour permettre i Herpin-Lacroix de haranguer. On condamna aussi Kadanski, garibaldien et vieux combattant Polonais. Celui-ci s'était démené pour préserver les prisonniers contre les mauvais traitements de la foule, durant le transfèrement du Château-Rouge à la rue des Rosiers. Il avait été injurié et malmené de ce chef. Un autre condamné, Arthur Chevalier, dont on a lu le récit plus haut, n'avait eu qu'un rôle de spectateur ; d'autres accusés, Ribemonl, les lieutenants Meyer et Piger, avaient tout tenté pour défendre et sauver les officiers. Ces efforts révélaient leur présence, signalaient leur autorité au moins nominale, et ils furent fiappés inexorablement. Enfin, on ne put nulle-

L« DIX-HLIT MARS

ment établir que le principal accusé, -^««^ "f.'-P^-^;"!';; le ser<^ent Venla-uer, du 88» de l.gne, eût t.re la balle de haSpot qui tul net le général Lecomte. ^^^ -.- e malheureux, aux yeux des offic.ers du conseU, fut plutôt Tn cri « armes à terre! », quand les soldats do sa compagnie refusèrent de faire feu.sur l'ordre donné pour la tro.

Lme fois par le général ^ecom^^' ^^ <^ 7';;^;;:: J^t donner le signal de la défection. Le servent \e-^=^j;«; ^^^ condamné à mort, et fusillé à Satory, le 2. janv.ei .87a. avec Herpin-Lacroix et Lagrange.

Icun'de ces trois suppliciés n'a pu être conva.ncu d'avoir tiré sur les deux généraux. Les autres accuses dont deux femmes, qui furent d'ailleurs acquittées, n tentpas davantage reconnus -mme étant les au eur des coups de feu qui ava.ent atteint 1- v.ct.me. Cepea dant les corps porUient de nombreuses blessures.il y avait don :: des Vus qui ava.nt tiré. Mais c'é-t toute une foule qui avait assailli Clément Thomas et l^comle. «eux eu. aient tué n'avaient-ils pu s'échapper? n tarent Is îas englouti» dans les monceaux de cadavres, à la u te Ses fusillades formidables des derniers jours de mai. L un d saLusés, Herpin-Lacroix, en «t 'a remarque au président • « Dans la rue des Rosiers, d.t-.l avec énergie, vous avez fusillé quarante-deux hommes, trois femmes et quatre n nts, sou's prétexte qu'ils étaient les assassins des gene^ raux • .. Il est probable que ces quarante-deux malheureux Paient pas tous tiré des coups de fusil sur les^^mes^ mais peut-être se trouvait-il parmi eux, des coupabk.. Le^ Teux morts de la rue des Rosiers furent donc ternblemen V n^és, injustement aussi. Si de vrais coupables durent éviter la peine, combien d'innocents furent frappes pour ce drame de la rue des Rosiers, à commencer par les trois suppliciés de Satory !

L'exécution des g-énéraiix Clément Thomas et Lecomte, le premier portant le poids d'un passé sanglant.et le second expiant les rig-ueurs du devoir militaire en temps de g-uerre civile, coupable aussi, aux yeux des insurgés, d'avoir commandé à ses soldats de faire feu sur des masses inoffensives et désarmées, fut un malheur pour la cause populaire.

Des écrivains malavisés ont fait une allusion, à propos de la tragédie de la rue des Rosiers, aux massacres de Septembre ga. C'est une erreur de comparaison. La situation et les mobiles furent bien différents. Au 2 Septembre, le canon d'alarme tonnait dans Paris; Longwy, « la ville de> lâches », s'étant rendue, la frontière était franchie, l'invasion déjà débordait sur la France, et Brunswick promettait, au nom des souverains de toute l'Europe coalisée, de raser Paris et d'exterminer ses habitants. La Patrie était proclamée en danger. La France appelait tous ses enfants aux armes. Les volontaires parisiens se pressaient aux abords des estrades, sur la place publique, où l'on recevait les enrôlements. Les patriotes savaient que les royalistes espéraient la défaite, appelaient l'étranger. Les prisonniers du dix août souhaitaient, à haute voix, la victoire de la coalition. Elle égorgerait les républicains et rétablirait le roi dans tous ses pouvoirs. Des bruits sinistres circulaient sur une révolte intérieure, et l'on se répétait que. dans les prisons, encombrées, où la surveillance devenait impossible, les ennemis de la Révolution conspiraient. Ils donneraient la main aux émigrés revenus avec les Prussiens. Les Parisiens ne voulurent pas s'exposer à être frappés par derrière, tandis qu'ils feraient face ;i l'ennemi. Ils résolurent, avant d'aborder les armées autrichiennes et prussiennes dans les défilés de l'Argonne, de se débarrasser des complices de l'étranger. Ils songèrent à frapper ces royalistes, ces chevaliers du poignard, qui se préparaient à s'élancer hors des

LE DIX-nUIT MARS

prisons, et à commencer la guerre civile dans les rues de Paris vide de ses défenseurs, pendant que les citoyens valides seraient retenus par la guerre étrangère dans les Ardennes. De là l'explosion de fureur qui endurcit les terribles exécuteurs aux Carmes, à l'Abbaye, à la Force. Quelques-uns seulement firent le massacre, mais tous le laissèrent s'accomplir, et la victoire de Valmy l'amnistia. 11 y eut aussi une sérieuse et farouche pensée politique, dans cette ruée inexorable vers les prisons, où bien des victimes innocentes, avec d'autres moins inoffensives, tombèrent sous le sabre ou les piques, en sortant du tribunal exceptionnel que présidait le sombre Maillard. Il fallait à la fois inspirer la terreur aux ennemis de la Révolution, et compromettre à jamais, engager pour toujours, ses amis. Sans les massacres de Septembre, l'énergie eût fait défaut aux révolutionnaires; l'espoir d'une pacification, d'un gouvernement constitutionnel avec Louis XVI, et d'un traité avec la coalition, eilt amolli et leurré les patriotes. La République n'eût pas duré, si elle avait môme pu commencer. Ce sont les journées de Septembre qui ont sauvé la Patrie, en obligeant les volontaires à vaincre à Valmy, et en forçant les républicains à frapper la royauté à la tète, puisqu'il n y aurait à attendre d'elle et de ses défenseurs, les émigrés et les Prussiens, ni transaction ni merci.

Rien de semblable au Dix-Huit Mars. La guerre était terminée. 11 n'était nul besoin de répandre la Terreur, m au dehors, ni au dedans. C'était plutôt le calme, le bon ordre, la paix sous toutes ses formes, qui était nécessaire. Les projets monarchistes de l'Assemblée Nationale pouvaient être déjoués par la ferme altitude et par l'union de tous les républicains. Paris cependant devait rester en armes, pour contenir les factions réactionnaires. En restituant les canons, en gardant ses fusils, c'était la république inattaquable. Les

mesures nt'cessaires, pour la reprise du travail et le retour du crédit, nedeniaudaientpas du sang- pour être appliquées. Il était même indispensable de ne pas effrayer la bourg-eoisie, les commerçants, les employés, tous ces gens paisibles ne s'occupant qu'accidentellement de politique, sans lesquels on peut faire des émeutes, mais non pas établir un gouvernement. La Commune, que bon nombre de citoyens réclamaient, sans trop savoir ce que ce régime signifiait ou comportait, mais en qui ils pressentaient une république démocratique, avec les franchises municipales, et que comme telle ils acclamaient de confiance, pouvait s'installer par la force de la volonté populaire, appuyée par les baïonnettes de deux cent mille gardes nationaux.

La révolution nouvelle, née du hasard d'une provocation gouvernementale, et d'une défection de l'armée, comme aux Trois Glorieuses, comme au 24 février 481 mouvement purement patriote et politique à ses premiers jours, pouvait, après avoir constitué un gouvernement régulier, évoluer progressivement et pacifiquement, se transformer en révolution sociale. Il n'était nul besoin, pour ce magnifique essor de la République communaliste et de la Fédération des villes et villages de France, de massacrer ces deux très secondaires personnages. Sur eux s'était acharnée, sans commandement, sans mot d'ordre, sans chefs, une foule aveugle, impulsive, et n'ayant ni programme, ni drapeau, ni idéal, — une foule qui ne représentait ni la garde nationale, ni le Comité Central, ni la Commune.

L'exécution de ces deux personnalités, bien que deux morts à côté des monceaux de cadavres qui s'entassèrent ensuite dans Paris soient une perte négligeable, fut cependant un fait grave. Ce massacre absurde donna une arme empoisonnée à la réaction, fournit une rhétorique sentimentale aux écrivains et aux orateurs, dont ils abusèrent. Cette

LE DIX-HUIT MAHS

septembrisade réduite ne fut nullement un stimulant pour les républicains, ni un effroi pour les coalisés deVersail os. Elle permit d'ameuter contre la jeune révolution les vieilles notoriétés de /,8, et elle fournit un prétexte aux hommes de la fin de l'empire, à ceux qui avaient récolté pouvoirs, fonctions, honneurs et mandats, dans les sillons du 4 Septembre, de se séparer avec éclat des patriotes et des révolutionnaires du Comité central et de la Commune. Le san-, inutilement versé rue des Rosiers, tacha les mains de ceux qui prirent le pouvoir au lendemain du 18 mars.

M Thiers profita seul de cet accident déplorable. Le détestable plan de Thiers ne pouvait rencontrer de meilleurs agents, inconscients ou involontaires, que ces assassins anonvmes et ignorés, dont l'esprit de parti, la sott.se, la mauvaise foi et l'ignorance, allaient faire les premiers soldats du drapeau rouge, les communards d'avant la Commune.

Page 1