PARIS DANS LA JOURNÉE DU DIX-HUIT MARS
La journée du dix-huit mars fut confuse et pacifique. La surprise était g'énérale. Des barricades s'élevaient lentement dans tous les quartiers de Paris, sans violence, sans désordre. Dans les rues populeuses qui montaient vers le Père-Lachaise, on invitait les personnes se rendant au cimetière pour assister aux funérailles du fils de Victor Hug'o à mettre un pavé, pris au tas voisin, à la barricade en construction, et ce péage insurrectionnel satisfait, on laissait s'éloigner le passant. Aucun commandement n'était donné, et nulles mesures générales n'apparaissaient, comme étant prises ou réclamées. Habitants et gardes nationaux se retranchaient dans leurs quartiers, comme au hasard, selon l'inspiration de quelques citoyens d'initiative, et en tenant compte de la disposition des lieux. Le sentiment qui paraissait dominer était la crainte d'un retour offensif des troupes, et l'on s'efforçait de barrer l'accès des hauteurs et des arrondi-ssements populaires à une force ennemie venue du centre. Les bataillons des quartiers excentriques paraissaient vouloir se protéger surtout con-
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trc les bataillons des quartiers aristocratiques et commerçants, qu'ils supposaient hostiles, prêts à soutenir le gouvernement. Il y avait deux gardes nationales en présence. Rue des Martyrs, place Blanche, rue de Paris à Belleville, fauhour- du Temple en haut, rues d'Allemagne, de Flandre, de Grimée et dans le XI' arrondissement, rues Saint-Sébastien, Sedaine, Saint-Sabin et faubourg Saint- Antoine à l'angle de la rue du Chemin-Vert se dressèrent les premières barricades. La plupart étaient armées d'une mitrailleuse. Ces défenses populaires ne formaient que de simples barrages. On ne reconnaissait, derrière ces remparts improvisés, ni la fièvre révolutionnaire, n. la sombre anxiété d'insurgés isolés se préparant, dans des circonstances analogues, à soutenir l'assaut, et à répondre par la fusillade aux sommations des autorités et aux attaques des
"lI uix-Huit mars ne ressemblait en rien aux journées d'émeutes du passé. On ne pouvait même dire qu'il y eût insurrection. Un peuple qui s'insurge s'etforce de désarmer les soldats, de s'emparer des principaux édifices ou fonctionnent les services publics, et de chasser le gouvernement en pénétrant dans le palais où il siège, en dispersant les corps élus, en occupant l'Hôtel-de-Ville, tout cela au milieu de la fusillade, parmi les cris des blesses, les râles des morts, les clameurs des combattants et le sourd roulement des tambours battant au loin la charge, avec des commandements d'armes, et des cris de victoire leur repoQdant Ici, rien de semblable. La ville avait conserve à peu près son aspect ordinaire. On ne circulait pas très commodément, à raison des rues dépavées et des barricades en construction, mais on eût dit plutôt des quartiers ou des travaux de voirie étaient en cours qu'une grande cité en révolution. Il n'y avait eu aucune tentative pour prendre
possession des bâtiments et des services publics, et aucun chef populaire ne se trouvait à rHôlel-de- Ville.
La physionomie du centre de Paris n'avait pas chang'é. Les cafés avaient leur clientèle d'habitude.
Que faisait la population, en dehors des militants travaillant aux barricades? Elle attendait.
Que faisait le Comité Central ? Ses membres allaient et venaient dans leurs quartiers, veillant à la mise en état de défense du périmètre où ils étaient connus, obéis, et pour le reste, ils attendaient.
Que faisaient les g-énéraux, les troupes, la police? Tout ce qui constituait le pouvoir, l'administration, la surveillance de la cité, attendait.
Seul, le g^ouvernement incarné dans M. Thiers, le g-ouvernement qui était M. Thiers ne se trouvait pas dans l'attente, ni dans l'indécision. M. Thiers suivait son plan ligne à ligne. Il marchait droit vers le but qu'il s'était assigné.