CI/ARLES DELESCLUZE
Charles Delescluze est demeuré la plus haute personnalité de l'époque de la Commune, et cependant ce grand citoyen ne saurait personnifier ni le mouvement conimuna-
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liste ni ses tendances, car ses idées ne furent pas celles del'Assemblée communale. Il ne fut pas l'expression vraie de la Commune, môme lorsqu'elle le plaça à la direction de la guerre et à la tête de son comité de salut public.
Républicain autoritaire, esprit net, précis, étroit même, politique instruit et chef averti, il était peu enclin à s'associer aux rêveries socialistes, aux extravagances communistes, de plusieurs de ses collègues. Il représentait à l'Hôtel-de-Ville les théories jacobines, plutôt que la révolution sociale. Il la comprenait, mais comme un but, et assez lointain. Il voulait d'abord établir la république sur de solides bases démocratiques. Il procédait des grands révolutionnaires de 93,et, parmi ses contemporains, il s'éloignaitdeLouisBlanc, et se rapprochait de Ledru-Rollin, toutefois avec plus d'énero-ie pratique et en affirmant des opinions plus hardies.
Louis-Charles Delescluze appartenait à la classe bourgeoise. Il était né à Dreux (Eure-et-Loir) le 3 octobre 1809. Il fut envoyé à Paris de bonne heure, et fit ses études au collège Bourbon (depuis Bonaparte-Fontanes-Condorcet). Etudiant en droit, il participait à toutes les généreuses agitations de la jeunesse des écoles, et se trouvait au premier rang des combattants du quartier latin, durant les journées de i83o. Après la victoire escamotée, qui ne profita qu'à la famille d'Orléans, il se mêla aux groupes opposants et fit partie de la Société des Droits de l'Homme. Arrêté avec les accusés d'avril, il fut poursuivi pour complot et participation à une société secrète, en i836. Use réfugia en Belgique où il rédigea le Journal de Charleroi. Eu i84i,de retour en France, il eut la direction, à Valenciennes, de V Impartial du Nord, et fut bientôt poursuivi de nouveau et condamné. Il prit une part active au grand mouvement de la Réforme, et fut l'un des organisateurs du banquet réformiste de Lille. Il se lia alors avec Ledru-Rollin. La révolu-
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tion de i848 avait porté ses amis au pouvoir; il fut envoyé comme commissaire général dans les départements du Nord et du Pas-de-Calais. A celle époque se produisit l'avenlure connue sous le nom d'expédition de Risr/tions-Tout. C'est le nom assez bizarre d'un villag-e au-delà de la frontière belg-e.Une troupe d'insurg-és, dont la plupart venaient de Paris, avait franchi la frontière, se dirigreant sur Bruxelles, pour y proclamer la République. La désorganisation se mil bientôt dans les rangs de la bande aventureuse et cette expédition téméraire, folle même, aboutit à une débandade au village de Risquons-Tout. Une instruction judiciaire fut commencée contre ceux qui avaient participé à l'échauffourée. Delescluze voulut s'opposer aux poursuites. Il fut désavoué par son gouvernement, et dut cesser ses fonctions. Il revint à Paris ,et y fonda la Révolution démocratique et sociale. Son nouveau journal fut supprimé après l'émeute du i3 juin 1849. Delescluze fut alors condamné à la déportation, par contumace. II put se réfugier en Angleterre. Il ne voulut pas proHler longtemps de b sécurité de l'exil, et retourna à Paris, en i853,dans le but de conspirer contre l'empire, de le renverser. Bientôt reconnu et arrêté, il fut condamné à quatre années de détention,et envoyé à Belle-Islc, puis en Corse et à Toulon. Il allait être libéré, quand, en vertu de l'odieux article a du décret du 8 décembre i85i,qui permettait do transporter les membres de sociétés secrètes, condamnés à la surveillance, et ce, après l'e.xpiration de leur peine,il fut embarqué pour la Guyane. Il ne revint en France qu'à l'amnistie de i859.0uand,en 1868, l'empire, se relâchant do sa rigueur, supprima l'autorisation préalable, il Et paraître le Réoeil, vaillant organe, qui fui, jusqu'à sa suppression, à l'avantgarde de la presse républicaine.
Delescluze avait supporté avec une mâle constance les
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rig'ueurs administratives sous le jcliinat dc^primant de la Guyane. Il a laissé un livre intitulé De Paris à Cayenne, journal d'un Iransporlé, inléressant et douloureux récit de ses souffrances et de ses misères. Il reprit, aussitôt rentré, son activité révolutionnaire. Il attaqua et dénonça au mépris populaire les ouvriers phraseurs de l'Internationale à son début, qui se laissaient flatter et subventionner par le gouvernement impérial. Il se montra implacable adversaire de ceux qu'il nommait les démocrates césariens. L'Empire libéral ne lui disait rien qui vaille, et les demiconcessions de Napoléon III lui paraissaient surtout susceptibles d'amollir les travailleurs et de les détourner de la Révolution. Il avait tort, car les réformes dues à Emile Ollivier fournissaient des armes redoutables contre le régime impérial : la presse était sans cesse menacée, il est vrai, mais sous son bâillon, elle parlait, elle excitait l'opinion ; des plumes puissantes ébranlaient le trône et les institutions impériales; les ouvriers pouvaient se coaliser, organiser des grèves; les réunions publiques devenaient autorisées, où l'empire, ses fonctionnaires, ses actes, ses origines, ses crimes, étaient traduits devant un jurj' populaire. Les lois neuves, imprudemment données par l'empire libéral, constituaient un arsenal, jusque-là inexistant, où les républicains puisaient.
Tout en faisant dans son journal une propagande vive, en combattant l'empire par de quotidiennes polémiques, l'ancien émeutier du règne de Louis-Philippe, le revenant de Cayenne, guettait l'heure de susciter une agitation dans la rue. Il cherchait l'occasion et les moyens de provoquer une insurrection. Il savait, par expérience, qu'un soulèvement peut avoir un début presque insignifiant; puis on le voit soudainement grandir et devenir irrésistible. Il faut toutefois cette condition, que l'agitation soit continuée et accrue
au point d'amener les deux éléments indispensables, bourgeois et ouvriers, à y participer. Tout mouvement qui n'est accepté que par une de ces deux classes de la population ne peut aboutir. La trouvaille de la tombe de Baudin, la victime oubliée du Deux Décembre, les discours, les rassemblements, les charges policières et les arrestations, qui en avaient été la suite, avaient paru réveiller l'opinion. Delescluze ne s'illusionnait pas sur la portée de la manifestation au cimetière Montmartre, dont son ami et collaborateur Charles Quentin avait donné le signal. C'était seulement là un comm'encement satisfaisant. Il fallait suivre et développer le mouvement. La souscription ouverte dans les journaux pour élever un monument à Baudin lui avait paru bonne pour attirer à soi une partie de la bourgeoisie et obtenir l'adhésion imprimée des notabilités démocratiques. Le Réveil et l'Avenir national avaient pris l'initiative de cette souscription, et le public avait répondu à l'appel. L'affaire Baudin était lancée. Elle préparait les esprits par l'indignation ; elle hâtait le moment psychologique de la prise d'armes souhaitée. Mais il ne fallait pas s'arrêter en route ni se contenter d'une protestation sentimentale, avec des articles de journaux et des harangues. Le procès, intenté aux journaux ayant publié les listes de souscription, arriva à propos.
C'était une lourde et nouvelle faute commise par l'empire; elle procurait un avantage certain à la Révolution. Le tapage fait autour du martyr de décembre, loin de s'affaiblir avec le temps et la réflexion, persistait et grossissait. Un débat public fournirait une nouvelle occasion de reprendre le réquisitoire commencé parmi les tombes du cimetière INIontmartre. Le prétoire de la correctionnelle, avec la presse répercutant partout ce qui s'y dirait, fournirait la meilleure des tribunes. Le procès fait aux journaux
à propos de celle bienheureuse souscription deviendrail le procès fait à l'empiie. Alors, poursuivi à son tour devant l'opinion, pour le crime originel, pour l'acte illégal et sanglant qui l'avait fait empereur, Napoléon III, confronté avec le spectre, exhumé à propos, de sa victime, serait traduit à son tour à la barre, là où ses magistrats avaient amené les républicains. Il y serait flétri et condamné. Ce procès aurait pour sanction le verdict du jury de la nation. La poursuite vraiment était un coup du sort! Il fallaitsavoir en tirer parti et ne pas laisser échapper la précieuse occasion. Le Réveil et son rédacteur en chef étaient assignés, eh bien ! ils se défendraient, mais en attaquant. A la sortie de l'audience, malgré la condamnation par les magistrats, qui était certaine, ou plutôt cherchée, on additionnerait les résultats de la bataille, oncompterait les coups, et l'on verrait alors que les hommes de l'empire, touchés à fond, ne se relèveraient pas. On saurait aussi de quel côté était le parti vaincu,' de quel côté serait bientôt la véritable force et la durable victoire.
Une plaidoirie-réquisitoire, une plaidoirie-massue, sous laquelle le régime et son défenseur officiel seraient écrasés à l'audience, était indispensable. Mais qui la prononcerait ? Charles Delescluze n'était ni un vaniteux ni un étourdi. Il se sentait très capable de dire des paroles dures à la barre, et l'avocat impérial ne l'intimiderait pas, mais il se savait aussi fort médiocre orateur, dépourvu de verve, dénué de tout brio. II ne pouvait s'engager à lâcher un flot de phrases creuses et sonores emplissant la salle, de là se répandant au dehors, faisant déborder l'indignation publique. Il était un ennemi de l'épithète. Il serait incapable de lancer à la face de l'empereur la poignée de qualificatifs redondants, qui, en le criblant, résonneraient comme la grêle crépitant sur les toits. Il fallait trouver une voix
de cuivre pour remplir le r.Me de bonisseur tragique, qui attirerait ensuite devant les tréteaux populaires la foule surprise et d'abord amusée, bient.M passionnée et irritée. Un avocat à la faconde tapageuse remplirait parfaitement le rôle. On devait en trouver un parmi les jeunes. Nul besoin dechercher dans les notoriétés caduques du barreau- Après le procès, ce déclamateur juvénileseraitsuffisamment connu. Il fallait donc charger de la défense l'un de ces verbeux méridionaux, assez nombreux dans les parlottes et les brasseries du quartier latin, qui fût capable de rassembler la foule et de racoler des ennemis à l'empire. Ce fut alors que quelqu'un parmi les défenseurs delà cause, peutêtre Crémienx, Clément Laurier plutôt, peut-être aussi vraisemblablement l'un des journalistes habitués du café de Madrid, où l'on s'occupait fort du procès annoncé, prononça le nom de Léon Gambetta. Ce jeune avocat sans causes fut choisi. 11 entra inconnu au Palais le jour de l'audience, prononça la plus violente plaidoirie qu'on eût entendue, et .sortit célèbre. Ce fut un coup terrible porté à l'empire.
Quand le régime impérial s'abîma dans l'entonnoir sinistre de Sedan, Delescluze applaudit naturellement à la naissance de la République improvisée et encouragea ses premiers pas, mais il ne ménagea pas, dans le Réveil, les conseils, les avertissements et les blâmes au gouvernement du 4 septembre. Il participa à l'insurrection du 3i octobre, et fut choisi parmi ceux à qui l'on voulait confier le pouvoir. Emprisonné pour ces faits du 3i octobre, il fut élu maire du XIX" arrondissement (Bultes-Chaumonl). Aux élections du 8 février 1871,11 fut nommé représentant de la Seine par oA-ooo suffrages. Il se tint dans une réserve méfiante à Bordeaux. Elu membre de la Commune par le XIX» arrondissement, avec 5.8/,0 voix, il donna sa démis- «ion de député et vint siéger à l'Hôtel-de-ViUe
Il avait alors soixante ans. Son intellig'ence et son ('nerg'ie étaient restées jeunes, son corps seul avait vieilli. On ne subit pas impunément la prison, l'exil et Cayenne.
De taille moyenne, maig-re, le corps sec, le visag'e hâlé par les vents marins et l'air brûlant des tropiquesi une courte moustache grisonnante avec de lég'ers bouquets de barbe roussâtre, laissés aux joues et portés, ras à la façon des cavaliers du premier empire, les cheveux drus et taillés court, il allait droit et un peu raide. Il était ordinairement vêtu d'une jaquette noire, coiffé d'un chapeau haut de forme. Il posait la main, en marchant, sur une canne à bec. Ce révolutionnaire avait l'aspect pacifique d'un bon bourg'eois retiré, les allures d'un fonctionnaire en retraite.
Mais une flamme ardente jaillissait de ses yeux gris et profonds. Ses lèvres minces se pinçaient, au cours de la discu.ssion, et leur contraction accentuait les paroles brèves et souvent impérieuses, tombant de sa bouche toujours un peu dédaig-neuse, au plissement désabusé.
Même quand il complimentait, il semblait gronder, et son sourire rare était triste comme son approbation était mesurée. Il donnait de l'autorité, sans emphase, à toute affirmation qu'il énonçait. Il n'était cependant ni doctoral, ni prudhommesque ; mais toujours simple, froid et maître de soi. 11 agissait sans effort sur son interlocuteur, parce qu'on sentait le vouloir dans son accent et la conviction dans tout ce qu'il disait. Il n'avait rien de l'orateur traditionnel, de l'insupportable phraseur, mais dans un petit cercle, dans une conversation imprévue, il devenait persuasif, sans être insinuant. Il ne se fâchait jamais, mais il avait toujours le dernier mot. Il recherchait la discu.ssion supportait la contradiction, et ne se lai.ssait pas entamer par elle. Ses amis l'appelaient avec une familiarité iléfé-
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rente « Barre-de-Fer ». Il justifiait ce surnom par la rigidité Je son caractère et la fermeté de ses convictions. Sa parole était claire et précise. 11 évitait toute exajjération. Il avait en horreur la rhétorique. Il fuyait, dans ses articles, dans ses discours, l'éloquence et l'amplification ; bien qu'il eût fait d'ex-ccllenles éludes juridiques et qu'il se fût même préparé au barreau, rien eu lui ne rappelait l'avocasserie, si commune dans son entourage. Il avait le tempérament septentrional. Il était né dans le paisible pays chartrain, mais ses origines le rattachaient à nos provinces du nord. Dans les comparaisons avec les hommes de la Révolution, qui se présentaient volontiers à l'esprit de la génération de 1869, Gambetta paraissait rappeler Danton, Delescluze évoquait plutôt le souvenir de Robespierre, sans avoir la fâcheuse sentimentalité déiste de l'Incorruptible.
Il fut un journaliste plutôt secondaire. Ses articles, judicieux et vigoureux, dégageaient une sécheresse peu communicative. Son journal le Réveil ne passionnait guère les foules, amantes du tapage, se plaisant aux jeu.x de mots, admirant les vocables injurieux et se pâmant à la lecture des adjectifs insolents. La Lanterne et la Marseillaise. d'allures plus vives, de ton plus vulgaire, toutes pimentées de violences, de personnalités et de grosses ou brutales plaisanteries, amusaient et surexcitaient le public, qui trovivait le Jieveil ennuyeux et Delescluze austère. Son opposition, sous l'empire, avait paru aussi trop grave de ton, et sa critique semblait trop sérieuse pour être goilléedu gros des lecteurs attirés et entraînes par les lazzis de Rochefort. Une de ses recommandations habituelles à ses collaborateurs pour leurs articles était : « Gardez-vous de l'épithètel » La rigidité de ses mœurs se retrouvait dans sa polémique, et l'au.stérité de sa vie se reflétait dans son style. Célibataire, il vivait auprès de sa sœur, qui avait pour
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lui une vénération affectueuse et un dévouement attentif.
Comme il réprouvait l'éplthète, la couleur, dans l'écriture, il s'abstenait des g'estes dans la conversation, à la tribune ou dans le commandement. Il ne s'emballait jamais, et, s'il eut de la haine, cette haine vigoureuse dont parle Alceste, contre les méchants, contre ceux qui abusaient de la force et de l'autorité que le hasard de la naissance ou des circonstances mettaient à leur ilisposition, il ne témoig-na jamais de colère ni de rancune personnelle. Au travers des polémiques de presse et des luttes politiques, il eut beaucoup d'adversaires et peu d'ennemis.
Emile OUivier, dont il combattait avec âpreté le ministère, a donné sur lui cette impartiale et remarquable appréciation :
11 y a eu, depuis la Révolution Française, une succession d'hommes à l'égard desquels on éprouve un sentiment tout à fait coalraijictoire. S'arrête-t-on à leurs doctrines, aux écrits et aux actes par lesquels ils les propaa;ent, on les réprouve ; ne considère-t-on que leurs vertus privées, le désintéressement de leur vie de sacrifice, on les admire, en regrettant que tant de vertus n'aient pas été conduites par un peu de bon sens ; et quand, chargé de la puissance publique, on les frappe, parce qu'on est obligé de protéger la société contre leurs insanités, on en souffre etonles plaint. Delescluze est un des hommes à l'égard desquels j'ai le plus vivement éprouvé ce double sentiment, bien que je n'aie jamais eu à sévir contre lui...
(Emile Ollivier. Empire Libéral, t. XI, p. 78.)
Delescluze, comme beaucoup d'hommes de sa génération, que les préoccupations politiques et les destinées sociales accaparaient depuis la jeunesse, bien que suffisamment lettré, se désintéressait des choses de l'art et goûtait peu la littérature. Parfois cependant, on l'entendit participer aux discussions, tour à tour politiques et littéraires, qui s'élevaient entre les habitués du café de Madrid, où il déjeunait
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fréquemment. Il mainlenail alurs avec âpreté ses opinions, ses préjugés et ses erreurs aussi, car il en était pourvu, comme tout iiomme. Surtout en matière littéraire, il énonçait parfois de choquantes hérésies, mais sans se départir d'une correction voulue. Evitant de s'enflammer, il conservait son calme et son diapason, au milieu des vociférations de la clientèle exubérante de ce café, lieu de réunion de la jeunesse républicaine, des journalistes, des militants de la Commune, comme il savait garder son sang-froid au milieu des charges de cavalerie sur le boulevard Montmartre, des blouses blanches cherchant k provoquer une bagarre, et des invasions policières balayant la terrasse du Madrid, durant les dernières années de l'empire.
A l'Hôtel-de- Ville, Delescluze, par ses services passés, par son caractère, par sa fermeté et la dignité de son attitude, eut une grande autorité et remplit, jusqu'à la fin, le premier rôle.
Nous exposerons ses actes au fur et à mesure des événements. Il était retenu au lit par la maladie au moment où se produisirent les débats sur l'institution du Comité de salut public, et la scission qui en fut la conséquence. Jules Clère, dans sa biographie des Hommes de la Commune^ écrite pendant que la Commune siégeait encore, a dit de lui:
Delescluze revint reprendre sa place à rassemblée, quand ou avait pu déjà avoir les preuves de l'incapacité violente des membres de ce Comité de salut public. Ce fut Delescluze qui, <iuoique encore souffrant, porta au Comité le coup de grâce, dans un discours prononcé d'une vobc presque éteinte et souvent interrompu par les attaques des membres d'une certaine partie <le
l'assemblée. ,. „ , , , n -.a
a II faut que nous sauvions le pays, dit Delescluze, le t-omitc
de salut public n'a pas répondu à ce qu'on atlendait de lui. 11 a
clc un obstacle au lieu d'être un stimulant, je dis qu'il doit dis-
UlSrOlRli DE LA CUMUUNE
paraître. Il faut prendre des mesures immédiates, décisives. Votre Comité de Salul Public est annulé, écrasé sous le poids des souvenirs dont on le charge. Il ne fait même pas ce que pourrait faire une simple commission executive. »
Le résultat de ce discours fut la démission des membre» du Comité de salut public et l'élection dejDelescluze parmi les membres du nouveau Comité, fonction qu'il a quittée, pour prendre, , à la place de Rossel fugitif, le poste de délégué à la guerre, où il est encore en ce moment-ci.
(Jules Clère. Les Hommes de la Commune, Deatu, édit., 1871, p. 78).
Sa fin fut celle d'un romain. Tel Gaton se perçant la j poitrine pour ne pas survivre à sa cause vaincue, il alla audevant delà mort avec sérénité. C'était le jeudi soir 26 mai. Les troupes de Versailles, par des mouvements tournants j habilement conduits, favorisés en certains points par la] trahison, sur d'autres par la défection et par l'irrésolution,! étaient maîtresses des trois quarts de Paris. Les soldats de] Versailles avaient pénétré inopinément, le dimanche soir] 21, dans la ville mal gardée par une g'arnison confiante et lassée. L'insurrection,enfin vaincue, reculait de toutes parts. Les bataillons des fédérés ne formaient plus qu'une poig'née de partisans, se défendant en désespérés, dans des îlots cernés. La surprise de l'entrée des troupes avait amené cette brusque dislocation de ce qui avait été l'armée parisienne. C'était la défaite totale désormais inévitable. Delescluze résolut de ne pas être témoin de la victoire définitive, , qu'il n'avait pu empêcher, qu'il se voyait impuissant àj retarder.
11 avait tenté, dans la journée, sur le conseil d'Arnold etj d'autres coUèg'ues, une suprême démarche, que Ma.\imoj Du Campa contestée, mais qui paraît avoir été faite. Il agissait à contre-cœur, en cherchant dans l'angoisse finale unej chance de salut pour les derniers combattants. Le repré-j
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sentant des Etals-Unis, Washburne,pouvail-il offrir sa médiation? Arnold l'affirmait. Il fallait trouver ce diplomate, à Vincennes. Alors probahlement obtiendrait-on un armistice, préliminaire d'une capitulation. Le feu cesserait de part et d'autre, et quelques milliers d'existences seraient ainsi préservées. Mais, à la porte de Vincennes, les fédérés de garde refusèrent de laisser passer ledélég-uéà la g'uerre et les deux membres de la Commune qui l'accompagnaient. Ces gardes, surexcités et méfiants, prétendirent que les trois chefs voulaient s'enfuir. Ils refusèrent donc le passage. « On sera collés au mur tous ensemble! » dirent-ils avec une gouailleuse crânerie. Vainement on parlementa, on produisit un ordre de Ferré avec le cachet de la Commune. Les gardiens obstinés refusèrent d'abaisser le poutlevis. A cette heure tragique, il n'y avait plus ni galons, ni cachets, ni Commune. Ecœuré, Delescluze renonça à joindre le ministre américain qui vainement l'attendait de l'autre côté du pont-levis dressé. Silencieux, il revint à la mairie du boulevard Voltaire, dernier siège de la Commune dispersée, réduite à quelques membres, battant en retraite vers Belleville et le Père Lachaise, ultime refuge, donjon du désespoir.
Delescluze écrivit alors à sa soeur adorée sa fameuse et touchante lettre-testament. Un ami put sauver et faire parvenir à celle à qui elle était destinée, cette relique.
Ma bonne sœur.
Je ne veux ni ne peux servir de victime et de jouet à la réaction victorieuse. Pardonne-moi de partir avant loi qui m'as sacrifié la vie. Mais je ne me sens plus le courage de subir une nouvelle défaite après tant d'autres. Je t'embrasse mille fois comme je t'aime. "Ton souvenir sera le dernier qui visitera ma pensée avant d'aller au repos. Je le bénis, ma bien aimée, ma seule famille depuis la mort de notre pauvre mère. Adieu I
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adieu ! Je t'embrasse encore. Ton frère qui l'aimera jusqu'à son dernier moment.
Charles.
Ayant accompli ce suprême adieu, et comme allégé d'un fardeau, n'appartenant déjà plus à ce monde, il se leva toujours .silencieux et calme. Il sortit de la mairie. Il alla vers le Château-d'Eau ; là était la mort, et il le .savait. Il était vêtu comme à son ordinaire : jaquette noire, pantalon marron, chapeau haut de forme, col rabattu, cravate noire. A sa boutonnière, une cocarde avec ruban roug-e à franges d'or, insigne des membres de la Commune. Il n'avait pas d'armes ; sa main s'appuyait sur sa canne à bec, selon sou habitude. Il se dirigea vers la fontaine, dont la vasque s'étalait alors un peu en avant de la place de la République actuelle, comme pour inspecter les postes et surveiller la construction de la barricade que Lisbonne faisait commencer au coin du boulevard Voltaire. Avec sa tête penchée, méditative, sa démarche lente, son costume propre mais râpé, son chapeau de haute forme, on l'eût pris, sans les détonations ébranlant l'air de tous ciltés,sans les tirailleurs embusqués, apprêtant leurs armes dans l'encoignure des porches, pour quelque vieu.v professeur se rendant à son cours. Son allure était spectrale, énigmatique. Nul ne s'in. formait du but mystérieux vers lequel s'acheminait ce vieillard, visiblement préoccupé, et qui semblait indifférent aux balles qui sifflaient autour de lui, aux projectiles qui s'écrasaient sur son parcours. Quelques combattants qui revenaient, en chargeant leur fusil, de la barricade du Ghàteau-d'Eau évacuée, le reconnurent et le saluèrent, sans l'interroger. D'autres qui se repliaient en rasant les murailles, passaient rapidement sans faire attention à lui, étant pressés de se retrancher derrière les pavés que Maxime Lisbonne
échafaudait à quelques mètres. Le boulevard était déseit et n'appartenait, pour ainsi dire, plus aux vivants. Il était devenu allée de cimetière. Le canon faisait la solitude. Le vide était sinistre à cet endroit si animé en temps ordinaire. Le soleil descendant à l'horizon balayait la large voie évacuée de sa traînée chaude, et la silhouette mince de Delescluze se détachait sur le fond de fjloire de la place en feu.
Plus le fantôme sombre et maigre s'enfonçait dans la lumière, plus les être.s vivants devenaient rares, s'évanouissaient comme des ombres. Au loin vers la Bastille, vers le canal, Delescluze put apercevoir, et ce fut son ultime vision, des groupes de fédérés se dépêchant. Tous remontaient dans la direction de la Roquette et ilu Père Lachaise. Lui seul descendait.
Il parvint enlin à la barricade abandonnée. Aperçut-il, derrière le mur en partie éventré, et en contre-bas, les fusils émergeant? Il gravit, comme s'il n'avait rien vu, les pavés écroulés formant escalier, et parut sur la crête de la barricade. Le disque du soleil roulait à l'occident, comme un énorme obus vermeil. Delescluze eut l'ébloulssement de la grande lumière avant de rentrer dans l'ombre éternelle.
Une décharge éclata. La noble victime tomba, face en avant. Le grand citoyen Delescluze n'était plus.
11 était mort sans armes, sans cris, sans gestes, sur la barricade prise, statue renversée sur un socle brisé. C'était la fin du vaincu de Décembre, Baudiu, représentant du peuple comme lui, qu'il avait glorifié, sans prévoir qu'il aurait même destinée.
L« cadavre du héros demeura quelque temps abandonné,
parmi les pavés rougis. Il fut reconnu dans la soirée et
transporté à l'église Sainte-Elisabeth, tandis que la police
arrêtait, dans son modeste logis, une vieille femme en pleurs,
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coupable d'avoir été la sœur chérie de l'insurg-é. La fin de Charles Delescluze fut un noble suicide à peine dissimulé, un sacrifice cherché, voulu. Le g^rand vaincu se fit donner la mort, car il voulait que cela fût ainsi. Il tomba comme un soldat, comme un martyr. Charles Delescluze put achever ainsi sa digne et vaillante existence dans la splendeur d'une apothéose sinistre.