LE VOTE
Le dimanche matin, 2G mars, le scrutin à Paris s'ouvrit, régulièrement et paisiblement, dans toutes les mairies. Nul incident sérieux ne se produisit. Ni cris, ni protestations, ni rassemblements tumultueux dans la rue ou autour des urnes. Le temps était doux, le ciel ensoleillé. La joie du printemps rayonnait partout. Il y avait de la gatté dans les yeux et de l'espérance dans les coeurs. Pour la plupart des votants, cette journée de scrutin était l'aurore d'une vie renaissante de tranquillité, de bien-être, certains pensaient de rénovation sociale aussi. Bien que les idées purement socialistes n'eussent que légèrement influé sur les électeurs, préoccupés surtout d'avoir un conseil municipal et de voir se clore les négociations, les discussions avec le gouvernement versaillais pouvant avoir pour issue un conflit redoutable, on augurait favorablement, dans les milieux ouvriers, pour le progrès des réformes sociales et pour l'amélioration du sort des travailleurs, de la fin de l'interrègne. L'établissement d'un pouvoir neuf et démocratique, qui par le scrutin semblait investi d'une incontestable légalité, devait inspirer à tous un sentiment de sécurité, de repos. La re-
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prise du travail, des affaires, si impatiemment attendue, devait être la conséquence logique de l'installation d'un gouvernement rég-ulier dans la Cité. Car nul ne doutait de la rég-ularité et de la légalité de la Commune qu'on élisait, qui allait entrer en fonctions.
Les maires, élus au 8 novembre, pouvoir institué par le suffrag-e universel, n'avaient-ils pas accepté, contresigné la convocation des électeurs? Ces maires n'avaient-ils pas agi avec mandat, avec approbation du gouvernement ? N'étaient-ils pas autorisés par un acte public du ministre de l'intérieur Picard à prendre toutes les décisions utiles et nécessaires, pour le bien de la Ville de Paris, en l'absence du Gouvernement? Cette utilité et cette nécessité pouvaient-elles être contestées en ce qui concernait la convocation des électeurs et la nomination du conseil communal? Nul ne pouvait concevoir le moindre doute sur la légitimité d'élections faites dans ces conditions. On se disait que le danger d'un conflit avec Versailles étant conjuré, il n'y aurait plus place que pour une bataille pacifique autour des théories, des principes, des systèmes. Dans les milieux bourgeois, où l'on prévoyait l'élection de nombreux représentants de la classe ouvrière, on se préparait a des concessions, et l'on se disait que les masses populaires, à qui l'on devait la victoire du Dix-fluit mars, méritaient qu'on s'occupât de leurs intérêts, de leurs besoins. L'opinion moyenne était que la Commune, gouvernement fait par le peuple, avait pour devoir, pour raison d'être, de transformer, non pas violemment et par à-coups révolutionnaires, mais par une série de mesures légales, transitoires, acceptables par tous, la société jusque-là trop exclusivement organisée au profit des classes favorisées par l'héritage et la possession des instruments de production de la richesse, par le capital en un mot.
LE COMITE CENTRAI,
11 ne faudrait pas généraliser ni renforcer ces aspirations sociales, encore faibles, contenues dans quelques poitrines. Ce serait une sorte d'anachronisme que deplacerau26 mars une manifestation socialiste triomphante. On ne doit pas, comme Karl Marx et ses disciples, interpréter le Dix-Huit mars comme un brusque avènement du prolétariat. Les sociétés, comme la nature, en dépit des cataclysmes, procèdent par des évolutions. La défaite de la Commune fut sans doute celle du prolétariat, mais son triomphe provisoire, au 26 mars, ne pouvait être qu'une indication en faveur de ce prolétariat, devant désormais participer plus directement aux affaires. La Commune ne put, k raison de la brièveté de sa durée, et au milieu des combats qu'elle dut soutenir sans relâche, qu'apporter l'espoir aux réformateurs sociaux.
Cet espoir suffisait, avec la certitude de la guerre civile évitée, crovait-on, pour donneraux physionomies un aspect joveux, le jour du vote. On oubliait les souffrances passées et les déceptions subies; on recommençait une existence. Les vieux, ceux qui avaient connu les luttes, avec les représailles d'autrefois, juin et décembre, n'y pensaient plus. Ils considéraient les défaites anciennes et les long'ues nuits de l'empire autoritaire comme un mauvais cauchemar disparu. Ils se g-audissaicnt dans la sécurité optimiste du réveil. Les jeunes jouissaient du présent avec une inconscience béate, comme d'un bien tout naturel, qui leur était dil, qui devait durer, qui était sûr autant que le lever du jour, et leurs narines frémissantes humaient l'avenir avec délices.
Sauf quelques têtus adversaires de la démocratie, tout le monde accordait crédit au nouveau régime dont les bulletins dévote allaient former les fondations. Même les adversaires passionnés du Comité Central, les militants de la
veille au Grand-Hôtel et à la mairie de la Banque, ceux qui admiraient Thiers et eussent favorisé un retour offensif du gouvernement réfug'ié à Versailles, renfonçaient leurs récriminations et faisaient, contre mauvaise fortune, bon cœur et belle mine. Beaucoup, parmi ceux-là, espéraient une victoire électorale du parti des maires, et abusés par quelques symptômes partiels, escomptaient la reprise du pouvoir municipal par les signataires bourg-eois de la transaction avec les révolutionnaires; ils entrevoyaient déjà la soumission des bataillons roug;es à l'assemblée nouvelle, supposée en g'rande majorité composée de modérés, g'ouvernée par les élus issus du Quatre-Septembre. Le scrutin du 26 mars, avec une faible augmentation des représentants ouvriers, devait être , selon eux. la confirmation de celui de novembre.
Ceci explique pourquoi le nombre des abstentions ne fut pas du tout celui qu'avaient espéré les résistants passionnés de la semaine, ceux qui, comme MM. Dubail et Degouve- Denuncques, avaient protesté contre ce qu'ils nommaient la Capitulation des maires. Ces abstentions n'eurent pas le caractère hostile que lui attribuèrent, après coup, les écrivains de la réaction. Le total en fut relativement normal. Des adversaires du Comité Central furent élus dans plusieurs arrondissements. Ils furent même plus nombreux que les élus faisant partie de ce Comité. Le Comité Central avait laissé poser la candidature de ses membres dans presque tous les quartiers ; or treize de ces candidats parvinrent seulement à troquer l'écharpe à Irançes d'arg'ent contre l'écharpe à frang-es d'or des membres de la Commune.
Ce furent les citoyens : Antoine Arnaud, Babick, Berg-eret, Billioray, Brunel, Champy, Glovis Dupont, Fortuné Henry, Géresme , Jourde, Mortier, Pourille dit Blanchet et Ranvier. Et les élus bourgeois, qui témoignèrent de leur an-
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tag-onismeen se retirant de la Commune, plus ou moins hâtivement, furentau nombre dedix-neuf: c'étaient MM. Adam, Barré, Brelay, de Bouteiller, Chéron, Desmarets, Ferry, Ernest Let'èvre, Pruneau, Albert Leroy, Méline, Marmottan, Cil. Murât, Nast, Loiseau-Pinson, Ranc, Robinet, Tirard, Ulysse Parent.
La comparaison de ces deux résultats suffit à prouver la liberté et la sincérité des élections. Aussi M. Thiers a-t-il falsifié la vérité, une fois de plus, quand, dans une dépêche datée de Versailles du 26 mars, à midi, il disait à la province, tenue par la force dans l'isolement et dans l'ig-norance de ce qui se passait réellement à Paris :
Un accord, auquel le gouvernement est resté étranger, s'est établi entre la prétendue Commune cl les maires pour en appeler aux élections. Elles se feront aujourd'hui sans liberté et dès lors sans autorité morale. Que le pays ne s'en préoccupe point et ail confiance. L'ordre sera rétabli à Paris comme ailleurs.
M. Thiers aurait pu ajouter, selon la formule célèbre, « Gomme à Varsovie ». Dans une dépêche subséquente, M. Thiers persista à nier la lég-alité de la convention signée par les maires autorisés par lui. Il téléj^^raphia aux départements :
Versailles, 28 mars 8 h. 35 matin.
A Paris, règne un calme tout matériel.
Les élections, au.xquelles une partie des maires s'est résignée, ont été désertées par les citoyens amis de l'ordre. On verra ce qui sortira de ces illégalités accumulées.
Il n'y eut ni irrégularité signalée ni protestation sérieuse déposée, durant toute la journée du vote. Le dépouillement du scrutin commença dans la nuit. Il ne fut terminé que le lundi dans la soirée.