‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 107 sur 126 · DÉBUTS FAVORABLES · texte numérisé non relu

DÉBUTS FAVORABLES

Le Comité Central, dans dcscirconstances difficileset extraordinaires, avait exercé le pouvoir sans violences, sans excès. Il n'avait effrajé personne. L'exécution des deux malheureux généraux rue des Rosiers n'était pas son fait. Il ne l'avait ni ordonnée ni acceptée. Il ne l'avait même connue qu'après son accomplissement, et il avait décliné toute solidarité avec les meurtriers. Les personnes et les propriétés avaient été en siîreté sous son autorité d'une semaine. Il se retirait avec dig-nité, devant le pouvoir élu, et il descendait les marches de l'Hôtel-de-Ville, le front haut, comme il s'en était vanté. La population ne pouvait qu'avoir déférence et applaudissements pour ce gouvernement honnête et débonnaire, à qui l'on n'avait pu reprocher que le défaut de notoriété de ses membres.

La Commune ne pouvait encourir ce reproche d'obscurité, au moins pour ses membres principaux : car si le parti modéré avait élu des hommes notoires comme Tirard, Desmarets, Méline, Brelaj, Marmottan, Ernest Lefèvre, Ranc, les électeurs plus avancés avaient nommé de jeunes et ardents révolutionnaires, déjà signalés par leurs luttes courageuses sous l'empire.commeTridon, Raoul Rigault, Protêt, Amouroux, Eudes, des vétérans célèbres du parti républicain comme Delescluze, Félix Pyal, Gamhon, avec des publicistes de renom tels que Vermorel, Arthur Arnould, Paschal Grousset, Jules Vallès. Il y avait bien cette fameuse Internationale, qui avait fait passer quelques-uns de ses

membres les plus actifs, comme Varlin, Malon, Vaillant, Lefrançais, Avrial, mais ceux-là étaient surtout des théoriciens, des philosophes, et il convenait que les intérêts, et les idées aussi, des travailleurs, eussent leurs représentants directs dans cette assemblée nouvelle. Elle apparaissait de composition bourgeoise dans son ensemble, et les Jacobins et les Blauquisles semblaient avoir besoin d'être soutenus et dirig-és par les plus dignes et les moins inquiétants des réformateurs sociaux.

Donc la Commune dans sa composition, comme par son origine, devait inspirer confiance et rassurer l'opinion.

Il y avait sans doute de l'illusion et du mirage dans l'espoir qu'on mettait en elle, mais tous les gouvernements à leur origine profitent de ce crédit, et cette attente optimiste, conforme à la nature humaine, ne fit pas plus défaut aux gens du a6 mars qu'à ceux du 4 septembre.

Un des grands adversaires de la Commune, l'académicien orléaniste Hervé, directeur du Journal de Paris, a dit, en constatant cette sympathie populaire, pour lui déplorable :

On est très habitué, en France, à considérer comme définitif et légal tout gouvernement de fait. Je crois que c'est Royer- CoUard qui a dit : « 11 y a une grande école d'immoralité en France depuis soixante ans. » En effet, nous avons vu la force triomphante et des doctrines l'ont justifiée.

Nous sommes tellement habitués à accepter le fait accompli qu'au bout de quelque .temps, pour les Parisiens qui étaient restés dans Paris, qui n'avaient pas pu le quitter, qui étaient plus pari, siens que frani;ais, le gouvernement qui percevait les impôts, qui commaudait, qui ordonnait, était le gouvernement régulier. Voilà une première cause.

Il y en eut une seconde. Parmi les bataillons même qui avaient pris part à la tentative de résistance sous l'amiral Saissct, il y en a qui ont consenti à marcher sous le drapeau de la Commune. Ces bataillons avaient été profondément troublé» par ce qui s'était passé au moment de la tentative du boulevard. Au moment

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(le la c.ipilulation des maires, il y eut de ces bataillons qui ont marche dans les rangs de la Commune. Ils ont été troublés par cette espèce d'abandon des pouvoirs. En outre, on a été entraîné par le spectacle de ce qui se passa autour de soi. On n'entendait plus que les voix des partisans de la Commune, on ne lisait plus que les affiches de la Commune. Non seulement parmi les ouvriers,mais dans la bourgeoisie, on disait : c'est un gouvernement comme un autre I c'était un gouvernement quelconque, et cel.» suffit en France pour qu'on soit obéi. A la fin, la Commune avait plus de partisans qu'au commencement.

Cette psycholog-ie de la popularité de la Commune est remarqiialile. Comme le dit, avec une profonde justesse, M. Edouard Hervé : pour beaucoup c'était un gouvernement comme un autre, très républicain, bien intentionné, devant amener une grande amélioration sociale, et cela était la cause de la confiance, de l'enthousiasme mômequ'iltrouva à ses débuts. Ainsi est expliquée l'illusion qu'eurent beaucoup de citoyens, intelligents et expérimentés, et non des utopistes ou des fanatiques, sur la durée de ce régime très possible, qui correspondait à bien des désirs, à bien des espérances. Nombre d'adhésions au gouvernement issu des élections du 26 mars trouvèrent, dans celte ambiance crédule et confiante, leur logique et leur justification.

Qu'a-t-il donc manqué à ce gouvernement pour qu'il durât, pour qu'il prît racine et pilt se développer, s'améliorer, s'adapter aux besoins et au.x nécessités du moment "? Des éléments secondaires lui firent certainement défaut: son infériorité militaire fut une cause d'échec final, mais la seule, la dominante cause de l'avortement de la Commune fui l'existence de la Commune elle-même.

Sans la préoccupation, honorable mais impolitique, de se transformer en gouvernement régulier, sans cette impatience de la sanction du suffrage univer-sel, le Comité Central eilt agi en pouvoir provisoire insurrectionnel, il ne se Il *9

fût pas arrêté aux amusettes électorales ; il eût évité l'embuscade des négociations où les maires, inconscients ou perfides, l'attirèrent, et il eût commandé, entraîné cette sortie torrentielle, tant et si vainement reclamée sous Tiochu. 11 eût lancé, des le 19 mars, toute l'armée parisienne emportée par la victoire, sur Versailles surpris, à peine défendu, privé alors de son gardien invincible, le Mont-Valérien. La capitale de la réaction se fût rendue avec armes, bagages, assemblée et ministère. Paris victorieux devenait maître de ses destinées et de celles de la France.

Les deux objections de la retraite de l'Assemblée sur une autre ville, Fontainebleau, le Mans, Bordeaux, et celle de rintervention des Allemands, ne résistent pas à l'examen- Est-il nécessaire de réfuter cette double supposition, dont plusieurs écrivains ont paru admettre l'importance? Une assemblée errante, aux membres dispersés n'aurait eu aucune autorité sur la France. Les députés républicains, qui formaient les deux tiers de l'Assemblée, n'eussent pas suivi les royalistes dans leur nouvelle émigration, et, impressionnés par l'arrivée des troupes républicaines, ils eussent d'eux-mêmes suspendu leur mandat. Quant aux Allemands, à moins de prétendre qu'ils tenaient à recommencer la guerre, ce que démentent les faits, ils n'eussent pas attaché plus d'importance à la substitution de la Commune de Paris, comme gouvernement, àl'Assemblée de Versailles,qu ils n'en attribuèrent à la substitution du ministère de M. Thiers à celui de Trochu ou de Gambetta. C'étaient là desatlaires intérieures dont ils entendaient ne pas se mêler, à condition toutefois que les conditions du traité de paix fussent reepectées. 11 est certain que le gouverment communal aurait, comme celui de Versailles, maintenu les termes convenus du traité et de l'indemnité de guerre.

On aurait donc admis, soutenu aussi, un gouvernement

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quelconque, comme a dit M. Edouard Hervé. Ce gouvernement était possible et durable, mais à la conditiou de l'imposer par la force, dont on ne sut pas user à propos. L'édifice communal, pourdcmeurer solide et inébranlable, devait reposer sur les fortes assises de la victoire militaire. Il n'eut qu'une victoire électorale éphémère. Par la faute du Comité Central, par l'babileté de M. Thiers, par l'illusoire capitulation des maires, par l'ivresse du triomphe populaire, le Dix-Huit mars devint une insurrection inutile, et la Commune, condamnée àraort en naissant, malgré l'allégresse du jour de baptême, eut pour berceau un cercueil.

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