‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 122 sur 126 · LA COMMISSION EXECUTIVE · texte numérisé non relu

LA COMMISSION EXECUTIVE

Enfin une commission centrale et principale, nommée Commission executive, constituait le pouvoir, le gouvernement de la Commune. Elle remplaçait le Comité Central. Elle était nommée pour un mois, mais renouvelable. Elle signait et faisait exécuter les décisions de la Commune.

Elle comprenait les citoyens : Tridon, Eudes, Vaillant, Duval, Bergeret, Félix Pjat et Lefrançais.

Les blnnquisles dominaient, avaient quatre sièges sur sept dans la commission: Tridon, Eudes, Vaillant, Duval. Le Comité Central n'y avait qu'un de ses membres : l'incapable et vaniteux Bergeret.

Enfin deux hommes de valeur, mais de mérites bien différents et tous deux peu pratiques : Félix Pyat et Lefrançais, complétaient le pouvoir exécutif de la Commune.

Félix Pyat personnifiait l'ancienne école révolutionnaire, romantique et traditionnelle. Il était de ceux qui voulaient décrocher dans le vestiaire du passé les défroques démodées et surannées, et s'en affubler, pour jouer une reprise de la Commune de 92. Lefrançais représentait l'Internationale.

LB COMIxé CENTRAL

LEFRANÇA/S

Lefrançais, qui fut le premier président élu de la Commune, appartenait, comme le président d'âge, à la bourgeoisie Il avait élé instituteur à Mâcon, et était devenu comptable intéressé dans une entreprise rivale de la célèbre maison Richer, ce qui lui valut do la part des échoUers des feuilles réactionnaires d'interminables et sottes plaisanteries. C'était un proscrit de 5i.

Gustave Lefrançois.dit Lefrançais, était né à Angers.le 28 janvier i8u6. Il était de taille plutôt petite, courtaud, d'aspect vigoureux, très barbu, les cheveux épais et très noirs, la tête fine et la physionomie intelligente et grave, ne paraissant point son âge. 11 imposait l'attention et les égard.s par la dignité tranquille de son maintien et l'assurance de ses affirmations. Sa parole était nette et précise. Sans emballement, il dél)itait les formules es plus hardies, et froidement énonçait les plus violentes mesures, qu'il eût été d'ailleurs incapable d'exécuter. C'était un terionste en paroles et un exécuteur des œuvres de la République d'utopie. Les solennel» et les gourmés en imposent toujours aux assemblées parlantes. L'autorité de ce magistei , qui présida comme il eût fait la classe, était grande sur la Commune. ,

Il avait vécu en Suisse, à la suite des événements de décembre, et y avait pris la ponctualité et la prudence des négociants genevois. Rentré en France, il s'occupa d'affaires" commerciales ; il se sépara de son associé, Chéron, à la suite d'un procès qu'il gagna. Dès que la tribune fut rendue au peuple, il s'y montra, et fut, avec Dnosue, l'orateur le plus applaudi des réunions publiques.

Au Pré-aux-Clercs, à la Redoute, et au Waux-Hall, il développa ses théories sur la propriété, sur l'hérédité, sur l'u-

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nion libre. Son éloquence était sèche, mais pénétrante; son ton ne cessait jamais d'être doctoral. On ne le vit pas s'emporter, on n'entendit point sortir d'épithètes injurieuses ou d'apostrophes brutales de sa bouche pincée de prédicateur socialiste. Il se présenta aux élections, en 1869, ^^^ns la circonscription d'Ernest Picard, à Paris, et ne fut pas nommé. Candidat à l'Assemblée nationale aux élections du 8 février 1871, il obtint un peu plus de 62.000 voix, et se trouva donc parmi les plus rapprochés des derniers élus. Pendant le sièg-e, il avait été nommé adjoint à la mairie du XX« arrondissement (Belleville) par 8.619 voix.

Lefrançais, doctrinaire du socialisme plutôt que révolutionnaire militant, avait formulé le premier, dans les réunions publiques sous l'empire, le système collectiviste. A la réunion du Pré-aux-Clercs du 29 janvier 1868, il avait fait adopter cette motion, dont il avait développé les termes :

« Considérant que l'hérédité est contraire à la justice, la réunion conclut non point à la modification de la loi actuelle sur l'hérédité, mais à sa suppression, et décide que l'on doit substituer la propriété collective à la propriété individuelle. »

Gaston Da Costa a dit de lui :

Lefran(.-ais fut un puritain de la vieille école. Homme d'études, mais peu fait pour l'action, imbu des principes de droit proclamés par la Constituante et qui ne résolvent aucune des questions sociales dont la solution passionne notre époque.

{La Commune vécue.)

L'un des biographes des hommes de la Commune, M. Jules Clère, a tracé de lui ce portrait, en 1871 :

Lefrançais, froid et énergique révolutionnaire, sut gagner au

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communisme bien des esprits peu éclairés que l'habilelé de son arsïumentation avait séduits. Au i septembre, il continua d'être, comme aux élections de;i 869, l'adversaire acharné des députes de la gauche aux(|uels il avait maintes fois reproché, dans des reunions tenues chez BudaiUe, au boulevard Clichy, d'ignorer complètement les questions sociales et de les éloufler dans leurs vagues et banales revendications politiques.

Un autre biographe, M. Paul Delion, l'a ainsi défini :

Révolutionnaire au dehors et père de famille au dedans, dénonçant le mariage comme immoral et la propriété comme un vol, dans les salles de bal transformées en salles de prêche, mais une fois rentré chez lui, doux et bon, aimant particulièrement les petits enfants, leur faisant des joujoux, et inc.-ipable de la moindre indélicatesse ù l'endroit de cette propriété qu'il vient de décrier, tel est Lefrançais... Il joua un rùle important dans la Commune et eut le bon sens de s'opposer aux violences des écervelés qui l'entouraient...

(Paul DelioD. Les Membres de la Commune, p. ia4-)

Lefrançais. nommé membre de la Commission executive, fit ensuite partie de la Commission des finances, où il se trouvait mieux à sa place. Cet homme de bureau, ce comptable, était très brave. Il le prouva, en allant se promener tranquillement, au pas, sans broncher ni pâlir, à la Porte- Maillot, le long des fortifications, d'un secteur à l'autre, sous une pluie de projectiles, à la suite d'un article de Vermersch dans le Père Duchène, où il était dit que les membres de la Commune avaient eu peur d'aller au feu. Il avait proposé, en guise de duel, la promenade périlleuse à son critique, qui ne jugea pas à propos d'accepter cette rencontre à l'obus.

Mais, comme l'a dit Gaston Da Costa, ce philosophe, ce théoricien du communisme, ce propagandiste de l'Internationale, n'était pas un homme d'action. Or ce n'était pas

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de théoriciens que la Commune avait besoin. Le choix de ce socialiste à belle barbe noire, pourvu de toute la correction bourgeoise, aux allures de bureaucrate, solennel, pontifiant, et un peu raseur, disaient irrévérencieusement les chroniqueurs de l'opposition, ne réalisait pas absolument l'idéal d'un membre de la Commission executive de la Commune. Le président hebdomadaire des premières séances était aussi convenable, aussi éloquent, et aussi inoffensif que le digne Beslay, le président d'âge auquel il succédait. Ni l'un ni l'autre ne parurent se rendre un compte exact de la situation, vivant leurs rêves, mutuellisme ou communisme, heureux de se trouver à la tète d'une assemblée municipale, poursuivant en de paisibles délibérations la discussion des réformes sociales qu'ils avaient à coeur de voir voter et discuter. Ils ne parurent se douter, ni l'aîné, ui le cadet, en parlant à cette assemblée d'insurgés trop régularisés, trop désireux de légiférer, impatients de réclamer la parole, attentifs à la discussion et au vote d'ordres du jour, que, pendant ces parlottes, M. Thiers, après avoir été reconnaître les hauteurs de Bellevue et de Saint-Gloud, avec ses généraux, contrairement à ceux-ci qui estimaient suffisante une batterie de vingt canons placés sur la hauteur de Brimborion dominant Paris au sud-ouest, décidait l'établissement d'une formidable batterie de cent pièces. Cette artillerie, jugée superflue par les culottes de peau, paraissait indispensable au stratège en redingote pour éteindre les feux des forts de Vanves et d'Issy, gardiens bientôt impuissants de la brèche pratiquée dans les remparts de la cité condamnée.

ADOPTION DU NOM DE « COMMUNE DE PARIS » Avant de clore la première séance, l'assemblée, sur la

UB COMITé CËNIRAL

proposition d'Emile Eudes, décida quelle prendrait le nom de : Commune de Paris. .

Au point de vue ling^uislique et juridique ce terme était mal employé pour désigner une assemblée délibérante et un gouvernement agissant. 11 désignait plutôt 1 ensemble ,les citoyens d'une ville, d'une agglomération. Les Communes de Paris, de Lvon.de Beauvais, de Noyon. de Laon. pouvaient exister sous l'autorité d'un empereur, d un roi, d'un évêque. Ce terme de Commune était indépendant du régime établi. Sous Napoléon III, les administrateurs, les juristes, les publicistes, avaient souvent parlé des droits, des capacités, des intérêts de la commune, soit à Pans, soit dans chaque région de la France. Mais, dans le langage courant, depuis le siège, on entendait désigner sous ce nom un ensemble de gouvernement populaire, démocratique, au caractère révolutionnaire, et aux pouvoirs mal déterminés. Gomme au 4 septembre, au 3i octobre, au 22 janvier, au i8 mars, on espérait en ce mot. G était une formule d'espoir, une lettre de change tirée sur 1 avenir. La Commune, c'était la Révolution opposée à la Réaction, Paris contre Versailles. Eudes fit bien, en proposant cette dénomination vulgarisée, comme devant être le nom légal du régime issu do l'insurrection du Dix-Huit mars et des élections municipales du 26. Dans sa pensée d heber iste, il s'y mêlait un souvenir de 9a, et le désir de rappeler et d imiter la Révolution Française. En ceci il avait tort, mais la population n'entendit guère en ce sens le nouveau terme l,Val Depuis longtemps elle en usait pour designer un gouvernement plébéien, et les adversaires même avaient employé cette terminologie.

L'assemblée eut raison d'adopter le nom habituel et familier aux oreilles parisiennes. Elles l'entendaient d ailleurs h contre-sens.

HISTOIHE DK LA COMMUNE

La Commune, cela signifiait surtout un g-ouvernement municipal, la cellule de l'organisme politique de Paris, ayant pour conséquence logique l'accord et l'union avec les autres communes de France, c'est-à-dire la constitution et l'organisation d'une République Fédérale.

Plusieurs villes, principalement dans le midi, l'interprétèrent en ce sens, mais les événements allaient changer la signification du terme et la commune de Paris isolée, séparée des autres communes de Lyon, de Marseille, de Narbonne, de Saint-Etienne, de Toulouse, de Limoges, qui elles aussi avaient prétendu décentraliser et se déclarer autonomes, n'allait plus être considérée que comme une cité en révolte contre le pacte national, destinée à être domptée et ramenée violemment sous le joug centralisateur, par la victoire de l'armée de Versailles, instrument de l'unité française.

La Commune fit, le ag mars, afficher la proclamation suivante :

Citoyens,

Votre Commune est constituée.

Le vote du 26 mars a sanctionné la Révolution victorieuse.

Un pouvoir lâchement agresseur vous avait pris à la gorge : vous avez dans votre légitime défense, repoussé de vos murs ce gouvernement, qui voulait vous déshonorer en vous imposant un roi.

Aujourd'hui, les criminels que vous n'avez même pas voulu poursuivre abusent de votre magnanimité, pour organiser aux portes même de la cité un foyer de conspirations monarchiques. Ils invoquent la guerre civile; ils mettent en œuvre toutes les corruptions ; ils acceptent toutes les compUcités ; ils ont osé mendier jusqu'à l'appui de l'étranger.

Nous en appelons de ces menées exécrables au jugement de la France et du monde 1 Citoyens,

Vous venez de vous donner des institutions qui défient toutes les tentatives.

Vous êtes maîtres de vos destinées. Forte de vo « appu. la ..eprésentation que vous venez d'établir va reparer les desast« causés iiar le pouvoir déchu : l'induslne compromise, le tra%a.l suspendries transactions commerciales paralysées vont recevou une impulsion visroureuse. j„„,~;r.

Dés aujourd'hui, la décision attendue sur les loyers; demain celle des échéances. .

Tous les services publics rétablis et simphfies

La garde nationale, désormais seule force armée de la c.te, réorganisée sans délai.

Tels seront nos premiers actes.

Les élu» du peuple ne lui demandent, pour assurer le tnom phe de la République, <,ue de les soutenir de sa confiance.

Quant à eux ils feront leur devoir. Hôtel-de-Ville, ,9 -"ars .87. . ^^ ^^^^^^^^^ ^^ p^^,,

Cette proclamalion était conçue en termes trop généraux et contenait une exagération évidente. Au Dix-Hu.t mars M. Thiers n'avait pas du tout voulu ^'"Pf «f "V"' ) .^l'^^ autres décrets parurent en même temps à ^ «//ne^ 1 un abolissant la conscription et appelant tous les citoyen valides à faire partie de la garde nationale; 1 autre faisant remise générale aux locataires des termes d'octobre janvier,

et avril échus. Tous les baux étaient résiliables à la volonté des locataires, pendant une durée de six mois.

Le premier de ces décrets, nous l'avons dit, s appliqua, à toute la France, en ce qui concernait la conscription et ne pot U avoiraucune sanction.Le second la levée en masse de la garde nationale et les locations résiliables au gre du eu lo'cataire,ne pouvait être appliqué que si la Comn^un durait. Les illusionistes de l'Hôtel-de-Ville auraient dû commencer par assurer cette durée.

ATheuro mêmeoù Paris se constituait en Commune, les .randes villes, un instant soulevées et agitées, s ap-saient fenonçaient à imiter Paris et se soumettaient. La Province

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ne vint pas au secours de Paris et laissa s'accomplir, sans trop de protestations, l'étrang-lemeat de la capitale, méconnue, jalousée, et le massacre de ses habitants, qu'elle considérait, d'après les dépêches de M. Thiers et les affiches des préfets, comme un ramassis de bandits et de g^ens sans aveu ni foi politique.

Dans sa première séance, la Commune de Paris avait parlé de l'adhésion de la France et discuté l'envoi de délégués dansles g-rands centres, pour exhorter les républicains des villes et des campagnes à proclamer aussi la Commune et à suivre l'exemple de Paris. Ce fut là encore une illusion profonde, suivie bientôt d'une brutale déception.

du a' volume de YHistoire de la Commune.

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