‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 2 sur 126 · LENDEMAIN DE VICTOIRE · texte numérisé non relu

LENDEMAIN DE VICTOIRE

Le dimanche ,9 -ars, le soleil se leva clair et gai sur la ville paisible, reposée. La journée sannonç t prmta nière Paris s'éveillait rasséréné comme après un cauche Tar Du cachot ténébreux, où la cité prisonn.ère, même :^:és 'armistice, s'était sentie confinée les verrou-taenfin tirés. On retrouvait l'ami soleil! Beaucoup de Pan s en" au saut du lit, firent le projet d'une promenade à la campagne, c'est-à-dire hors des murs. Dans la .one devasr l'on trouverait de l'herbe, de l'air, des gu.ngue t ave'c des tonnelles déjà verdissantes, et l'on ramasserait des éclats d'obus épars auprès des --ons écrou ees^ On ferait en régalant ses poumons d'oxygène et ^es jeux d'Lorils, nnventan-e rapide des désastres suburbams^ On paraissait oublier qu'on avait, la ve.lle, assisté à une

^'Dtfles quartiers du centre, c'était la grasse -Unée. Les rues' étaient sans animation. Aux taubo^s. ménagères allaient aux provisions, comme a ^^^ Z\ Is paraître alarmées, ni disposées à des bavardages plus

Vifs. Les hommes, chez le barbier, au comptoir voisin, devant 1 étalage des marchands dejournau.x, se rencontraient, sabordaient, mais sans témoig-ner d'inquiétudes ni d'impatience. On attendait sans doute des nouvelles, mais comme personne n'en apportait et que tout était calme, on ne paraissait pas trop anxieux d'en avoir. Cette population nullement effrayée et d'excellente humeur, laissait passer les heures, comme on reg^arde couler l'eau du haut d'un pont.

Vers midi, des groupes se formèrent devant des affiches apposées avec célérité. Aucune démonstration. Ni enthousiasme n. hostilité: de l'étonnement seulement; ces affiches étaient blanches. On reconnut une notification de l'autorité. On ne savait pas encore laquelle. On s'approcha pour bre et savoir.

PREMIÈRES PROCLAMA r/O.VS

C'était la première proclamation d'un gouvernement nouveau, qui avait pris possession de l'Hôtel-de-Ville. Elle était ainsi conçue :

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Calme, impassible daas sa force, il a attendu sans crainte, coin- République!""""' '" '""^ ''^"'^^ 'I^' ^'°"'=''-' '°-'«'- à 'a

Celte fois, nos frères de l'armée n'ont pasvoulu porter la main sur ] arche sainte de nos libertés. Merci à tous, et que Paris et la France jettent ensemble les bases d'une République acclamée avec toutes ses conséquences, le seul gouvernement qui fermera pour toujours l'ère des invasions et des guerres civiles.

L état de siège est levé.

Le peuple de Paris est convoqué dans ses section» pour faire ses élections communales.

LE COMITÉ CBNTHAL

La sûreté de tous les citoyens est assurée par le concours de la garde nationale.

Holel-de-Ville, Paris, le 19 mars 1871.

Le Comilé Central delà Garde Nationale ; Assi — BiLLioRAY. — Ferrât. — Babick. — Edouard Moheau. — C. Dupont. — Varlin. — BounsiER. — MoRTiïR- — GouaiER. — Lavalette. — Fr. Jourde. — Rou.sseau. — Ch. Lull.er. — Blanchet. — J. Grollard. - Barbold. — H. Géresme. — Fabre. —

FOUGERET.

On lut, sans grande émotion, cette déclaration, conçue en termes assez%mphatiques et qui ne précisait pas srand chose. La phraséologie vague n'indiquait pas ce qui s'était réellement passé. Il n'était question ni de l'atlaque des Buttes Montmartre, ni des canons repris, ni de la fuite du gouvernement, m du maire de Paris obligé de céder l'Hôtel-de-Ville, ni de la retraite de l'armée. Il y était parlé d'un « joug » qu'on voulait imposer au peuple. Thiers et Vinoy avaient pensé à tout autre chose qu'à un « joug ». Que venait faire « l'arche .sainte de nos libertés » sur laquelle « on voulait porter la main » ? Les canons n'avaient rien d'une « arche ». EnKn on annonçait un gouvernement « qui devait fermer pour toujours l'ère des invasions et des guerres civiles ». C'était pur verbiage. Les invasions dépendent des peuples envahisseurs, et la révolution du 18 mars semblait plutôt destinée à ouvrir qu'à fermer « l'ère des guerres civiles ».

Deux faits clairs étaient seulement énoncés dans ce placard insuffisant : la levée de l'état siège et la convocation pour les élections communales. C'étaient là deux actes de gouvernement. Mais il n'était pas dit ce qu'était, ce que

voulait ce gouvernement de fait, qui se présentait sous ce nom : « le Comité Central de la Garde Nationale ».

Une seconde affiche, plus nette, fut, presque à la même heure, apposée. Elle s'adressait aux g-ardes nationaux de Paris, et disait :

Citoyens, vous nous aviez chargés d'organiser la défense de Paris aide vos droits.

Nous avons conscience d'avoir rempli cette mission : aidés par voire généreux courage et votre admirable sang-froid, nous avons chassé ce gouvernement qui nous trahissait.

A ce moment, notre mandat est expiré, et nous vous le rapportons, car nous ne prétendons pas prendre la place de ceux que le souille populaire vient de renverser.

Préparez donc et faites de suite vos élections communales, et donnez-nous pour récompense la seule que nous ayons jamais espérée : celle de vous voir établir la véritable République.

En attendant, nous conservons, au nom du peuple, l'Hôtel-de- ViUe.

Hôtel de Ville, Paris, le 19 mars 1871.

Le Comité Central de la Garde Nationale : Suivaient les mêmes signatures.

Cette affiche,plus explicite,aDnonçait ainsi que le Comité Central considérait les pouvoirs qu'il tenait de la Fédération de la Garde Nationale constituée dans les réunions du Waux Hall comme près d'expirer, et qu'il céderait bientôt la place à ceux qui seraient les élus de Paris. Il y aurait donc des élections immédiates. Jusqu'à la constitution du pouvoir communal, le Comité Central siégerait et gouvernerait à l'Hôtel-de- Ville. Il se constituait en g-ouvorneraent provisoire. C'était conforme aux traditions insurrectionnelles età la nécessité du moment. Rien de plus rationnel.

La lecture de ces deux proclamations ne suscita ni protestations ni approbation. Une réflexion, logique suffisam-

LE COMITE CBNTRAI.

ment, se produisait pourtant dans les groupes épluchant les signatures mises en bas des deux proclamations. On se demandait : « Qui est-ce donc celui-ci ? Et celui-là, le connaissez-vous î » On s'iiiterrog-eait, on cherchait à se souvenir, à deviner la signification de ces noms. Personne ne semblait connaître ces hommes qui parlaient au peuple et annonçaient « qu'ils avaient été chargés d'organiser la défense de Paris et des droits des citoyens ». Dans tel quartier un nom évoquait une personnalité ; la rue traversée, l'identité s'évanouissait. Un autre nom, pour quelques passants, représentait quelqu'un de familier, un voisin, un camarade des bataillons du siège. Deux des noms de l'affiche échappaient à cette localisation de la notoriété. Ces deux noms généralement connus étaient ceux d'Assi et de Lullier. Encore leur donnait .on une importance excessive et étaient-ils l'objet d'une fausse interprétation. La présence de ces deux personnalités, notoires déjà, dans ce gouvernement provisoire, n'indiquait nullement la participation, encore moins la prépondérance d'un parti politique ou d'un groupe socialiste auxquels ils appartenaient. Le nom d'Assi frappait cependant l'esprit etabusait. Plusieurs s'écrièrent, de bonne foi, en voyant le très connu mécanicien du Creusot figurer en tête des proclamations initiales de ceux qui se présentaient comme les chefs de l'insurrection victorieuse : « Mais alors c'est l'Internationale I » C'était là une erreur.

ASSJ

Assi faisait partie de l'Internationale, mais n'en était nullement l'un des membres importants et ne pouvait passer pour la représenter. Il avait été compris, à tort, dans un de» procès faits sous l'empire aux membres de cette

lIISTOlaC DE I.K COMMUNb

association. Assi avait seulement donné à l'audience son adhésion à l'internalionale. Aussi ne f'ul-il pas condamné.

Adolphe-Alphonse Assi, né en i84o, était un ouvrier mécanicien. Né en France, mais d'origine italienne, brun, alerte, nerveux, il avait la phvsionomie et l'énergie de ces enfants de la Ligurie, dont l'endurance et la sobriété sont héréditaires, et qui fournirent jadis à Jules César ses meilleurs lég-ionnaires. Tout jeune, Assi s'engagea, mais le régime militaire fut pour lui pénible, bientôt intolérable. Se trouvant dans un poste isolé, il avait déserté. « Après vingt-quatre heures de garde, les pieds dans k neige, a-t-il dit pour expliquer sa fuite, nous ne reçûmes à manger qu'à quatre heures du soir, et ne fûmes remplacés qu'à huit heures. En rentrant, je voulus me faire porter malade. On me mit à la salle de police. Il y avait là trois hommes qui me proposèrent de passer en Suisse. Je souffrais, j'avais souffert beaucoup, je les écoutai et je les suivis. Je ne suis donc pas un déserteur pour éviter des peines disciplinaires, comme on a eu l'air de le dire, et j'ai des excuses, ne serait-ce que mon jeune âge, car j'avais alors dix-neuf ans. »

Réfugié en Suisse, il travailla comme mécanicien, et acquit rapidement une certaine habileté profe-ssionnelle. Mais Garibaldi faisait alors appel aux braves de tous les pajs pour donner l'indépendance à l'Italie. Le déserteur fit partie des vaillants volontaires garibaldiens. Après la défaite il revint en France, bénéficiant de l'amnistie, il se présenta aux usines du Creusot et fut accepté comme mécanicien-ajusteur.

Assi, actif et audacieux, prit bien vite une grande influence parmi ses camarades. Il avait la parole facile et possédait quelques notions de socialisme. Il catéchisa ses compagnons. Bientôt il entraîna dans une révolte, d'abord

pacifique et d'allure légale, ces rudes travailleurs, serfs résig-nés de la glèbe minière et industrielle. Une caisse de secours existait au Creusot. Elle était alimentée par des prélèvements sur les salaires des ouvriers, mais administrée par le patron, M. Schneider. Les ouvrieis, à l'instigation d'Assi, émirent la prétention, fort admissible, de gérer eux-mêmes cette caisse et de déléguer un des leurs pour en contrôler le fonctionnement. M. Schneider, personnage considérable alors, directeur des usines et président du Corps Législatif, ne voulut pas admettre cette immixtion. Les ouvriers ayant acclamé Assi comme gérant de la caisse de secours, ce choix désigna le mécanicien aux foudres patronales. Assi fut congédié avec une certaine solennité provocatrice. Devant les ouvriers rassemblés, son renvoi lui fut signifié. Ce fut le signal d'une grève, dont le retentissement fut grand. L'Internationale soutint la cause des grévistes, leur envoya des fonds. Des journaux avancés, dont la Marseillaise publièrent des articles destinés à passionner l'opinion du dehors, à accroître l'esprit de résistance chez les ouvriers du Creusot, et aussi à leur attirer, avec les sympathies, des secours. Un rédacteur de la Marseillaise, Achille Dubuc, fut envoyé au Creusot pour suivre les progrès de la grève et en rendre compte jour par jour. La grève un instant apaisée fut ravivée par la mesure, brusque et véritablement agressive, prise par la direction, de diminuer les salaires. Malon et Varlin dirigèrent cette nouvelle grève, où Assi ne joua qu'un rôle secondaire.

11 fut arrêté le i^f mai 1870 et impliqué dans le procès fait à l'Internationale. Il fut défendu par JM« Léon Bigot, qui devait par la suite se signaler par ses plaidoiries devant les conseils de guerre, notamment dans la défense de Gustave Maroteau. Assi fut acquitté, car on le poursuivait pour participation à une société secrète, alors qu'il ne fai-

l8 HISTOIRE DE LA COSMUNE

sait pas partie de cette association, déférée aux tribunaux. Ce fut à l'audience seulement qu'il déclara que, tout en n'étant pas membre de rinternationale, il en approuvait l'esprit et adhérait à ses statuts.

Ce procès sensationnel, dont tous les journaux reproduisirent les débats, donna à Assi une g^rande notoriété. Son nom fut un de ceux que le public retint. Il se rencontre ainsi, à la veille des grandes crises politiques, des noms devenus significatifs, que la foule répète et vante un peu au hasard. On prend pour drapeau et on suit de confiance, .sans examiner de trop près sa valeur, l'homme qui les porte.

Assi parla dans diverses réunions publiques, mais ses harangues ne sortaient pas de la vulgarité courante, et il ne débitait que des lieux communs populaires. Il ne joua qu'un rôle effacé pendant le siège. Il fit partie d'un corps franc, la guérilla de l'Ile-de-France, avec le grade de lieutenant. Il obtint aux élections de février un nombre assez important de suffrages, mais insuffisants pour le faire nommer. Membre du Comité Central de la garde nationale, dont il présida plusieurs séances, il fut un de ceux qui siégèrent àla Commune. Ily fut envoyé par le xi' arrondissement, avec 19890 voix. Il fitparliede la commission de Sûreté générale. Il parut suspect, à une époque où il y eut compétition et antagonisme entre la Commune et le Comité Central. Assi fut mis en arrestation par ordre de la Commune, puis relâché. Il n'eut qu'une influence restreinte à l'Hôtel-de- Ville. Il fut arrêté, dès les premiers moments de la lutte dans Paris, condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, et envoyé en Calédonie. Il est mort conseiller municipal, à Nouméa, où il exerçait son métier do mécanicien et avait pu acquérir une petite aisance. Figure en somme médiocre, et dont la célébrité a dépassé les mérites.

CHARLES LULLÏER

Le lieutenant de vaisseau Charles-Ernest Lullier est un des personnages les plus en vue de la révolution du i8 mars. Ce fut un incapable turbulent et un orgueilleux étourdi. L'acoolisme le gouvernait. Une nervosité continue le faisait gesticuler et grimacer dans les moments de calme. Il convient d'ajouter à ces qualificatifs peu enviables une épithète qui est la pire flétrissure dans notre lovai pays : ce fanfaron encombrant et déséquilibré fut un traître.

Il ne fut pas payé de sa trahison. Ceux à qui il s'était ofl'ert, après qu'il eut servi plus ou moins consciemment leurs desseins, l'envoyèrent en Calédonie. La déportation qu'il subit peut susciter quelques sentiments de commisération, mais elle ne saurait atténuer la gravité de ses fautes qui ressemblèrent à des crimes. Les durs traitements qu'il endura au bagne ne peuvent faire oublier ses actes de déloyauté. Sa responsabilité demeure grande dans la défaite de la Commune et la répression qui en fut la conséquence.

Lullier était né à Mirecourt, dans les Vosges, le 27 avril i838. Il fut admis à l'école navale, dont il sortit aspirant de 2* classe, en i856. Il fit, en cette qualité, plusieurs grands voyages et publia un volume intitulé : « Mission politique et maritime de la France au xix<^ siècle. » Il était signalé déjà, parmi ses camarades de navigation et les officiers des ports, comme un e.xalté et un inquiet, bien près d'être un dévoyé. Il envoyait à divers journaux des correspondances et des notes, où il critiquait vivement ses chefs, où il attaquait l'organisation de la marine. Ceci ne saurait lui être imputé à grand crime, car il est certain qu'alors comme de nos jours bien des abus, bien des négligences étaient à signaler daas l' administration navale. Mais son

caractère vauileux,querelleur et indiscipliné déjà se révélait. Le commandant, chef de l'escadre d'évolution à Brest, lui appliquait la mention suivante sur le tableau des proposilions pour l'avancement : « LuUier, Charles — sans aptitudes, sans jugement, a besoin de tout apprendre, surtout à ne pas trop écrire. » Excentrique d'allures, atteint d'une fébrilité maladive, les gestes saccadés, la parole rauque et scandée, il apparaissait comme un échappé perpétuel des maisons de santé. Il avait cependant acquis une réputation, d'ailleurs peu justifiée, de militaire hardi, d'homme d'action, de redoutable escrimeur aussi, et on l'entourait d'un certain respect dans les réunions populaires. Les foules ont de l'admiration pour les matamores et croient les hâbleurs. Dans les bas-fonds sociaux, celui qui S3 déclare toujours prêt à jouer du couteau est salué du titre de « terreur » et fait la loi dans son entourag-e. Lullier passait pour être une terreur de cafés politiques. Maigrelot, d'une taille ordinaire, la moustache blonde, peu épaisse,' tortillée, mordillée avec fureur, les yeux gris-bleu fixes, la lèvre crispée, les mouvements anguleux et toujours surexcité à la tribune ou à une table de café, soit qu'il fit le procès de la marine et de seschefs, soit qu'il lançât des défis à ses adver.saires éloignés,Lullier produisait l'impression d'un de ces casse-cou.prêtspour toutes les entreprises téméraires. On le crojait capable de les mener à bien. On lui attribuait, sur sa parole, une grande compétence militaire. En même temps, il était considéré comme un intrépide et un vaillant, avec lequel les ennemis de la démocratie devraient compter. On était flatté, dans les groupes républicains, d'avoir avec soi un officier, un vrai militaire. Son grade de lieutenant de vaisseau était moins familier aux oreilles parisiennes que celui de capitaine dans l'armée de terre. On l'appelait commandant, et cela sonnait

bien et en imposait. Son uniforme réconfortait, sa casquette g'alonnée donnait de l'espoir. On aurait en lui un chef « à la prochaine ! » Quand, à la suite de ses démêlés avec ses chefs, Lullier dut quitter la marine et se mit à fréquenter plus étroitement les journalistes et les politiciens, son prestige grandit. On parla de lui couramment comme de l'homme indispensable et tout indiqué pour le coup de force qu'on cherchait, qu'on attendait. Ainsi se créa une légende funeste, dontil profita jusqu'aux premières journées qui suivirent le i8 mars.

Ses attitudes de capitaine Fracasse lui avaient attiré toute la confiance des habitués du café de Madrid, dansles dernières années de l'empire. Il roulait des yeux si féroces, à l'heure de l'absinthe, que personne n'eût osé douter qu'on avait affaire à un grand homme de guerre méconnu. Le poing sur la hanche, il s'avançait à la terrasse du café, lieu ordinaire de réunion des républicains, avant le dîner, comme un premier rôle de mélodrame prêt à dégaîner. Il empoignait brutalement une chaise, la plantait brusqusraent sur l'asphalte, s'asseyait à califourchon, en promenant des regards terribles à la ronde. Ainsi campé, il prenait sa consommation en esquissant, avec sa badine, des contres de quarte, des dégagés, comme s'il fût entouré d'invisibles assaillants contre lesquels il eût à ferrailler. Ce d'Artagnan de brasserie parlait peu et fort sèchement, mais pour raconter des menteries. Il persuadait volontiers à son auditoire bénévole, et un peu intimidé par ces façons de mousquetaire, que rien ne lui serait plus facile que de pourfendre chaque matin un bonapartiste de marque. On croit volontiers qui affirme avec aplomb des talents qu'on n'a pas et que chez autrui l'on admire ; aussi considérait-on comme déjà occis tous les adversaires à qui le matamore envoyait des cartels en l'air.

Malgré ses vantardises et ses allures d'épileptique, oa prenait donc très ausérieux ce bretteur, qui semblait devoir couvrir de son épée tous les jeunes républicains et mettre en déroute tous les vieux champions de l'empire. Il n'alla pourtant sur le terrain qu'une seule fois, et encore fut-ce dans des circonstances peu g'iorieuses, où il y eut même du ridicule. Après l'absorption de nombreux apéritifs, il s'était avisé de dévisag-er avec outrecuidance, dans un restaurant de la rue de l'Ecole-de-Médecine, une jeune femm^ qui dînait là, en compag'nie de son ami, un clerc de notaire nommé Boiron. Ce dernier, exaspéré par les mines provocatrices et la mimique g'alante de son voisin de table, à la fin se fâcha. 11 y eut échange de mots vifs, puis voies de fait, et le lendemain rencontre. Sur le terrain, le clerc de notaire se comporta fort bien, et le résultat dxx duel fut ce qu'on nomme un coup fourré. C'est un coup de maladroit, ou du moins de novice en fait d'armes. Le clerc, nullement escrimeur, avait instinctivement étendu le bras, et LuUier, au lieu de parer, ne se fiant pas sans doute à son habileté pour écarter le fer, avait simplement allongé aussi le bras, négligeant de chercher la parade, le battement et le dégagé : d'où un embrochage réciproque. Des deux blessures, celle que reçut Lullier eut seule quelque gravité.

Il n'y a nulle honte à ne pas être un escrimeur de force et à revenir d'un duel le bras en écharpe. On peut faire un usage meilleur de sa jeunesse, et un plus intelligent emploi de son temps que de traîner les sandales sur la planche et de ferrailler dans les salles d'armes, mais pour Lullier C'était presque une obligation professionnelle que l'escrime et une nécessité de s'y exercer. Un gaillard qui parlait sans cesse de provoquer tout le monde devait justifier par un peu de pratique du fleuret des prétentions qu'il affirmait. Cela obligeait de se proclamer le champion toujours prêt du

LE COMITÉ CÏNTUAL "

parti républicain, 'dont les militants, souvent provoques, ne passaient point pour être de taille à se mesurer avec les fines lames du clan bonapartiste. Rocbefort, et les autres polémistes combattant l'empire, revenaient généralement endommagés de ces rencontres, et cela produisait un ellet fâcheux dans l'opinion. Le prestige de Lullier demeurait intact, précisément parce qu'il ne se battait jamais. On répéUit naïvement dans le public que Paul de Cassagnac . classé comme épée redoutable et qui n'avait plus à faire ses preuves, avait eu peur de LuUicr. C'était une illusion. Il était exact que M. de Cassagnac avait refusé un cartel tapageur de Lullier. Pourquoi cette fin de non-recevo.r ? Un ne peut admettre que ce fût par crainte. Il est probable que les allures désordonnées de son adversaire firent craindre au spadassin bonapartiste un résultat grave, pour Lullier, et l'éventualité d'une issue funeste à cette rencontre bruyamment cherchée lui en fit éviter l'aventure. Il ne voulait pas être accusé d'avoir blessé, ou tué peut-être, un extravagant et maladif adversaire, incapable de se défendre. En réal.lc ce duel ne pouvait offrir aucun danger pour Cassagnac, et ce fut son relus inexplicable de croiser le fer avec Lui . or qui fit toute la réputation de cet inoffensif champion. Lullier ne fréquentait aucune .salle d'escrime, n'étaitnuUement classé comme tireur parmi les amateurs. S'il avait, comme tous les officiers de marine, fait des armes dans sa jeunesse, à l'école navale, depuis, ne pratiquant pas, il s'était rouillé. L'escrime, c'est un peu comme le violon. L'exercice doit en être continu. Si Paganini, a dit justement Balzac, avait cessé, un seul matin, de prendre son archet, Paganini fût demeuré un violoniste ordinaire. L'épée, comme l'archet, exige un exercice constant. Et Lullier n'était ni un virtuose, ni même un adepte de capacité ordinaire en fait d'armes. Par négUgence, ou pour toute autre cause, il ne s'était

a4 HISTOIRK DE LA COMMUNE

jamais exercé. Son duel avec le clerc Boiron fournit la preuve de son manque de science, de son défaut d'entraînement, et le parti qui le prenait pour champion eût éprouvé la plus complète déception, si le fier-à-bras du café de Madrid eût été amené sur le terrain en face d'un adversaire sérieux. Mais la légende était si bien établie, Lullier était si flatteusement classé comme le seul escrimeur devant qui Cassag-nac eût reculé, que ce mérite lui valut d'être proposé comme candidat, à Paris, aux élections de novembre 1869, dans le 3" arrondissement (Arts-et-Métiers). 11 y avait trois concurrents importants : le bonapartiste Pouyer-Quertier, industriel renommé, et deux hommes de 48, de grand talent: Pascal Duprat, ancien constituant, orateur, philosophe.journaliste de haute valeur, et Crémieux, ancien membre du gouvernement provisoire. Un racoleur de clients sur les degrés du tribunal de commerce, le défenseur officieux Falcet, une des notoriétés des réunions publiques, présenta Lullier le recommanda aux électeurs réunis, salle Molière, en ces termes qu'il estimait persuasifs : « Citoyens, vous n'avez pas besoin d'écrivains ou d'avocats pour renverser l'empire, ce n'est pas avec la langue ou avec la plume qu'on fait les républiques, c'est avec du fer ! Je vous demande de voter tous pour le lieutenant de vaisseau Lullier. Je vous présente en sa personne l'épée de la République ! « Les électeurs ne prirent au sérieux ni le présentateur ni le présenté, et ce fut Crémieux qui passn.

Mais au 18 mars, l'occasion se trouva de caser la fameuse épée. On a vu l'accueil, plutôt frais, fait au (( général » Langlois se présentant aux quelques membres du Comité Central réunis à rHôtel-de-Ville,après le départ de Jules Ferry, dans la soirée de l'insurrection. Langlois évincé, il paraissait urgent de nommer sur-le-champ un chef à la garde nationale. Lullier se trouvait là. Quelqu'un

rappela son nom, vanta peut-être ses mérites. On l'avait déià désigné au comité, rue Basfroi, dans lajouroee. On était embarrassé, pressé de faire un choix et les candidats possibles manquaient. Lullier était ofhoer ; on connaissait ses opinions avancées ; et il jouissait d une notoriété indiscutable.On lui avait offert, à la réunion du \\ aux- Hall ce commandement qu'il n'avait pas accepte, parce qu'on le subordonnait à Garibaldi, qui, par a suite refusa également. Des membres du Comité Central l avaient convoqué rue Basfroi. Il s'y était rendu. On lu. fit de nouveau l'offre du commandement. Pour ne pas paraître se ieter goulûment sur cette nomination dont ,1 avait la tr.ntale il fit la petite bouche, et demanda à connaître les plans du c'omité. Un membre lui répondit: ce Notre plan, c^oyen Lullier, est bien simple. Il consiste à s'emparer de l Hôte de-Ville et à y rester jusqu'à ce que l'assemblée versai laissait fait droit aux légitimes revendications du peuple de Paris. » Lullier répondit superbement : « Ces revendications n'ont rien que de très légitime, je suis votre homme ! Demain,à cette heure,je serai maître non seu ement de l'Hùtel-de-Ville mais de Paris, ou je serai mort 1 » Cette rodomontade renouvelée de Ducrot produisit quand même son effet, et à l'Hôtel-de-ViUe on réitéra 1 oftre faite rue Basfroi.

Il parut le meilleur candidat. On ne se préoccupa n. de son état mental ni de sa moralité, et on lui prêta des talents militaires qu'il ne possédait qu'en rêve. Il fut donc nommé. Ce choix fut déplorable. Edouard Moreau, qui l'appuya, pas plus du reste qu'aucun de ses co lègues, n'en pouvait prévoir les terribles conséquences. La pre-mièreet la principale fut la non-occupation du Mont-Vale rien, abandonné par Thiers. De toutes les fautes commises par le Comité Central et par la Commune, durant les deux

mois de lutte, aucune ne fut plus désastreuse. Si la Commune avait occupé et conservé le Mont-VaIérien,les conditions de la bataille chang-eaient entièrement, et à défaut d'une victoire finale et décisive, une transaction se serait imposée .

La reprise par les troupes de Versailles de la citadelle de Paris, nég-liœéeou abandonnée par la faute de Lullier, puisque, investi du commandement supérieur, c'était à lui qu'il incombait d'envoyer à temps des troupes suffisantes afin de garder cette clef de la cité, fut-elle due à l'incapacité ou à la trahison? Dans une réunion mémorable tenue à l'Eljsée-Montmartrc, après la rentrée des amnistiés(i), Lullier, revenu de Calédonie, fut mis en accusation, avec une certaine solennité. Tony Révillon, député de BelleviUe, présidait. Lissagaray, combattant de la suprême semaine et auteur d'une remarquable /^«/ojVec^e /a Commune, prononça un éloquent et sévère réquisitoire contre Lullier.

Alphonse Humbert, revenu de Calédonie, où pour fait de presse il avait subi la peine e.xorbitante du bagne, démontra la culpabilité de l'accusé.

L'assemblée ratifia par son vote les conclusions de l'orateur. L'ex-général de la garde nationale fut convaincu d'avoir trahi, en permettant au gouvernement de Versailles de reprendre facilement la forteresse délaissée. Ce fut une condamnation morale, sans sanction possible, mais Lullier s'y soumit en disparaissant.

La trahison calculée, voulue, et portant sur ce fait, pris isolément, de la non-occupation du Mont-Valérien. n'a pas été nettement et absolument établie, mais plusieurs autres actes de Lullier et son attitude en diverses circonstances, le rendent aisément suspect. En Calédonie, au bagne, U

(i) L'auteur, qui faisailpartie de la commission préparaloire, assistait a cette séance.

lénonça une évasion projetée par quelques-uns de ses ,0-détenus. Gaston Da Costa l'a formellement accusé de :ette dernière infamie. (La Commune vécue ^■^\lJ^''.\[ On a vu commenl,dansraprès-midi du i8mars,M.Thiers Bt les ministres délibérant dans un salon du ministère des affaires étrangères, avaient failli être surpris et enlevés par un des bataillons de Grenelle. Ces gardes nationaux se contentèrent de défiler en musique, sous les fe-tres du palais, où les membres du gouvernement tremblaient et perdaient la tôte. Ces gardes ignoraient j intéressante capture qu'ils étaient à même de faire. Leur défile inquiéîaiteut seulement pour eflet de décider M. Thiers a brusquerson départ. Sans s'attarder en plus longue conversation avec ses ministres, il s'empressa de fausser compagnie, s'esquivant en hâte, par un escalier donnant accès a la rue de l'Université. LuUicr ne fut pour rien m dans 1 alerte, ni dans la fuite. Il éprouva le besoin, par la suite de s attribuer un rôle dans la dérobade de M Thiers. Dans son livre Mei Cachots, où il emploie le style indirect, il attiibua « à Charles Lullier le salut de M. Thiers )>. et 1 témoigna en même temps de son admiration pour « cet honorable vieillard ». Voici ce passage significatif de ses Mémoires Lullier du reste ne fut ni récompensé m épargne par l'ingratThiers, à qui il avait pourtant rendu de si précieux services :

De la place Vendôme, Charles Lullier envoya l'o';d''« ^ six bataillons d'occuper la Madeleine, les parties voisines des boulevald eues rues aboutissantes... puis il prit aveclu. trois ba a.lbns pour s'emparer du min-stère des affaires étrangères et se donner cette avancée sur la rive gauche.

Comme il débouchait du pont de la Concorde, un capitaine envoyé avec sa compagnie, par Duval, en patrouille sur la nve tauche vint à lui et prévint que M. Thiers et les ministres &t, en ee moment, rassemblés au ministère des affaires etraa-

■'° HISTOIRE DE i.A COMMUNE

gères, qu'il n'avait pas une force suffisante sous la main pour cerner le ministère et s'en emparer. A cette nouvelle, G. LuUier arrêta net sa colonne et lui fît rebrousser chemin ; puis prenant cette compagnie pour escorte, il s'achemina vers l'hùipl de ville. La capture de M. Thiers et des ministres ne rentrait d'aucune façon dans les plans de C. Lullier. Que les communards aient crié ensuite à la trahison, voilà ce qui lui importe peu.

Souvent, le peuple ne voit pas plus loin que le bout de son nez ; il n'envisage jamais que les résultats immédiats, sans en prévoir les conséquences. Ce n'était pas sur M. Thiers ni sur ses ministres, appartenant pour la plupart au parti républicain, qu'il fallait mettre la main, mais bien sur la majorité réactionnaire qui voulait faire d'eux ses instruments. M. Thiers prisonnier, ils auraient nommé un autre chef du pouvoir e.vécutif, Mac-Mahon ou Changarnier, deux brutes, et un ministère à l'avenant. C. Lullier connaissait les passions populaires, et, pour rien au monde, il n'eût voulu leur jeter en proie un vieillard honorable, plein de patriotisme et de talent, qui, depuis quarante ans, combattait pour la liberté. Il eût préféré voir son propre cadavre servir de marchepied à l'ambition et à la vengeance des meneurs.

(Ch. Lullier : Mes Cachots, p. 35, Paris, 1881.)

Il y a dans ce récit une inexactitude évidente. Sans tenir compte des sentiments de Lullier, qu'il s'efforce de montrer si favorables à M. Thiers et au g-ouvernemont (sentiments intéressés, et qui probablement n'étaient pas les siens au 18 mars), il est impossible qu'il ait joué ce rôle et qu'il ait eu, dans la journée, le pouvoir qu'il s'attribue. Lullier ment et se vante d'exploits imaginaires. Il n'eut de commandement que dans la soirée.

Lullier reconnaît qu'il était sept heures du soir quand il sortit du .«icge du comité, rue Basfroi. « Les boutiques se fermaient lentement, dit-il. Un .silence solennel planait sur Paris. Trois bataillons du quartier attendaient l'arrivée de C. Lullier sur le boulevard des Filles-du-Calvaire. Il se fit reconnaître. Les bataillons semirent aussitôlàses ordres..- A 9 heures, Lullier fit cerner l'Hôtel de Ville et s'en empara

>n peu après.... » Tout l'ensemble du réct est inexact, et es heures ne concordent pas. Il dit lui-môme qu d a passe a iournée du .8 mars « à rêvasser dans le pala.s des rh mes qu'il ne quitta que vers le soir». « I se présenta u Comi'te' Central à six heures du soir. >. (Mes Cachots, r, .8). Ce fut alors seulement qu'on lui ptoposa le com- Lndement, et qu'il questionna les -mbres du comUé sur « leur plan ». 11 n'avait donc n. commande, n. com Lattu, ni m' me figuré dans les événements, durant tou e la ioûrnée du 18 mars.Tout ce qu'il raconte sur les ordres o nés I dix bataillons d'occuper la Madele.ne, dans la ioûrnée, sur sa présence au pont de la Concorde, ou d fut iv r i de la P-sence de M. Thiers et des ---^-^ /^ '" bérant au ministère des Affaires étrangères, sont des in ions. Il se dément lui-même, quelques pa.es plus oin dans son livre d'apolo.ie, puisqu'd ~.-t> -t exact et vérifié, qu'il ne fut en présence du Con.. Cen rai que dans la soirée, et que sa nommation a 1 Hot 1-de- V Ik, par les membres du Comité qui s'y trouvaient ra semblé', sous la présidence de faitd'Edouard Moreau n eu lieu qu'après l'évacuation du palais municipal et le d.parl de Jules Ferrv, c'est-à-dire à onze heures du soir.

Toutes ce; hâbleries et imaginations sont sans impor^ tance Lullier n'a joué aucun rôle dans la journée du .8 Z7s jusqu'à sa nomination, faite dans la séance de nuit. U n'a pu ni prendre les dispositions militaires qu il énu IL ni se trouver à même de capturer le gouvernement, pas davantage il ne put, avec magnanimité, laisser Thiers ïtles ministres libres de s'échapper et de se retirer à Versadles pour attaquer et bombarder Pans.

Lu lier a suffisamment de méfaits à son dossier, sans lui in^puter d'avoir sauvé M. Thiers, comme il s'en est vanté par la suite.

En Calédonie, Lullier fit montre d'une surexcitation extrême. D'abord, il ne voulut pas descendre à terre et soutint avec ses g-ardiens une lutte dans l'entrepont du Var. Résistance vaine et protestation puérile. On le happa dans la cabine-cellule, où il s'était retranché, à l'aide de ringards, grandes tigres de fer qui servent aux chauii'eurs de navires pour remuer le charbon en combustion. Transporté à terre, il continua sa résistance, refusant la nourriture, injuriant les officiers et les matelots qui s'approchaient de lui. II ne voulut pas quitter son uniforme bien vite en lambeaux, repoussant et déchirant le costume du pénitencier.

Il est certain que les traitements infligés aux malheureux vaincus de la Commune étaient odieux et indignes d'une marine civilisée. Sauf quelques exceptions, les officiers furent impitoyables. Mais l'attitude provocatrice et furieuse de Lullier n'était point faite pour améliorer le régime de ses compagnons et le sien, ni pour disposer favorablement marins et gardiens. 11 y avait surtout de l'enfantillage et de l'obstination dans sa résistance à se soumettre à un règlement rigoureux, impitoyable, inhumain sans doute, mais- qu'il eût été plus digne de supporter avec résignation et mépris. Alphonse Humbert, Da Costa, Lucipia, tous les autres condamnés de la Commune, protestèrent comme condamnés politiques contre le régime du bagne, qui, au mépris de toute justice, leur était imposé, mais ils le subirent sans se livrer à des rébellions impuissantes. Lullier ne sut pas garder la fière contenance du gaulois captif, vantée par les histoires. Il se comporta plutôt en dément, qui subit une crise dans son cabanon, qu'en prisonnier politique se plaignant de rigueurs injustes et exceptionnelles. « Pendant deux mois, a-t-il raconté, le prisonnier fut visité par des gens de toute espèce, de tout uniforme, venant à tour de rôle lui faire des sommations.

LE COMlri CENTRAL

Mais le prisonnier ne s'amusait pas à leur faire des discours. A qui cela aurait-il pu servira l'Ile Noal Marjaritas anle porcos.ll se contentait de leur lancer à la face le mot de Cambronne à Waterloo. » {Mes Cachots, p. 368 ) Bien qu'on doive s'indigner au récit des mauvais traitements qu'il énumère, mais que ses violences inutiles paraissent surtout avoir provoqués, il est permis de préférer la noble et ferme contenance d'un Blanqui ou d'un Barbes en présence des vexations dont ilsétaient l'objet, à Doullenset au Mont-Saint-Michel, de la part des geôliers. Lullicr, en face de ses persécuteurs, eut la gesticulation désordonnée d'un ivrogne qu'on conduit au poste et non le fier maintien d'un martyr au poteau des supplices.

Il passa une partie de son temps de condamnation à l'infirmerie, cil il dut être transporté à la suite de ses luttes quotidiennes avec les gardiens et de ses refus d'alimentation. Il fut atteint de scorbut. Amnistié, il revint en France, publia deux volumes {Mes Cachots et Journal d'un Prisonnier) où il faisait son éloge et vantait ses aptitudes militaires, se comparant modestement à Turenne et à Napoléon. Il se retira de la vie politique après l'exécution qui lui fut infligée à l'Elysée-Montmartre. Il ne reparut qu'un instant, pour oifrirsa vaillante épée et son génie de stratège à la faction boulangiste, puis disparut de nouveau pour aller occuper un petit emploi aux travaux du canal de Panama, où la mort vint le calmer pour toujours en juillet 1891. Il avait cinquante et un ans.

Ce fut un homme néfaste et un agité nuisible. L'exagération qu'il manifestait dans sa personne, dans ses écrits, dans ses actes, s'est retournée contre lui, et il fut la victime des quelques qualités qu'il pouvait avoir autant que de ses défauts et de ses tares. Contre lui se dressent, du fond des charniers de mai, toutes les victimes que son incapacité et

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ses trahisons livrèrent à Thiers et aux cours prévôtales. Ces témoig'n;ig-es, qu'on ne peut récuser, condamnent à jamais ce malheureux. La fameuse cpée de la République, que les naïfs et les abusés croyaient lui voir brandir pourla déroute des adversaires de la démocratie, ne fut jamais dans ses mains, que secouait le tremblement alcoolique, qu'un instrument mortuaire, semblable à la pelle du fossoyeur. C'est lui qui, dès le Dix-Huit mars, creusa la fosse sanglante où ne devaient pas tarder à s'abîmer la Commune et ses défenseurs.

LES lA CONNUS DU COMITÉ CENTRAL

On a certainement exagéré dans les journaux de l'époque, et plus tard dans les livres de la réaction, la « stupeur » produite par l'apparition de ces hommes nouveaux, inconnus surg-issant d'une trappe pour recueillir le pouvoir vacant. Assurément, l'opinion se trouvait déroutée. En i83o, en 1848, quand la monarchie avait cédé la place, évacué la capitale intenable, quand, l'empire vaincu, l'empereur prisonnier et ses serviteurs en fuite avaient laissé le champ libre au g-ouvernement du 4 septembre, il s'était aussitôt prouvé des notabilités de la Chambre, de la presse, du barreau, des chefs de groupes politiques bourgeois, tous personnages influents, presque tous désignés d'avance par l'opinion pour occuper les fauteuils ministériels vides, pour distribuer ensuite les sièges secondaires à leurs amis. Rien de semblable au 19 mars. C'étaient des hommes qui n'avaient ni passé politique, ni illustration quelconque, qu'on voyait surgir au premier plan et qui se proclamaient les maîtres. Ces inconnus avaient cependant une raison d'être et leurs titres étaient aussi valables que ceux des Trochu et des Favre. Ils étaient notoires dans leurs quar-

iei's, dans leurs bataillons, et cela, pour le momeut, Hait une investiture suffisante.

Il ne faut pas oublier que la révolution du Dix-Huit mars j était issue ni d'un conflit parlementaire ni d'une conspiration org-anisée par des chefs déjà notoires et populaires, :omme c'eût été le cas autrefois. Si les complots et les émeutes do iSSa, de iSSg, sous Louis-Philippe, eussent réussi, Barbes, Blanqui, Martin Bernard, avec l'adjonction Llecélébritésdela presse et de la tribune, comme Louis Blanc, Proudhon , Raspail , eussent été les membres, prévus ou subis, du gouvernement provisoire nouveau. Ici rien de pareil. Le Dix-Huit mars, résultat d'une surprise, suite l'une provocation manquée, ne fut pas, en réalité, une révolution faite par l'ensemble de la population, c'est-à-dire par la coalition des travailleurs, des chômeurs, des miséreu.x des faubourg-s, avec les mécontents et les audacieux de la bûurg'eoisie, mais bien un pronunciamiento, républicain assurément, ayant quand même le caractère et l'impulsion initiale d'un soulèvement militaire. Ce sont les troupes qui n'ont pas tenu et se sont prononcées pour la débandade. Ce sont les bataillons de la g'arde nationale qui ont résisté à l'attaque de Thiers et de l'armée, qui ont paralysé celleci, mis en fuite celui-là. Le Dix-Huit mars fut une insurrection de rég-imenls de ligne accompagnée d'une révolte de bataillons de miliciens. Ceux-ci étaient composés d e citoyens armés, de volontaires, mais constituaient une troupe organisée, enrégimentée, ayantses cadres jlesinsurg-c-s non militarisés ne comptaient pas. Tous les citoyens étaient alors, par le fait de la guerre et du siège, incorporés, mais la garde nationale n'en composait pas moins une force militaire, distincte de la population prise dans son ensemble. Ce n'était plus, mises au service d'une émeute, les masses ouvrières ou bourgeoises prenant spontanément II 3

le fusil et courant aux barricades impioviscî'es au hasard des appels populaires. C'était donc un résultat logique de voir les chefs réguliers de cette garde nationale, les élus de ces bataillons, depuis longtemps formés, prendre le pouvoir, occuper les sièges et les édifices officiels vacants, et parler au peuple comme étant la seule autorité existante. Ces membres du Comité Central, tous investis par le suffrage de la garde nationale, formaient comme une députntron de l'armée citoyenne. Ils étaient les représentants du peuple armé. Leur pouvoir provisoire était légitime, sinon légal. La force faisait leur droit.

L'obscurité de ces chefs nouveaux n'était que relative. Ils avalent la notoriété qu'il fallait. L'idéal, le type irréalisable d'un gouvernement démocratique, n'est-ce pas le gouvernement direct ? Chaque citoyen émettant son vote, imprimant l'impulsion à tout l'Etat, prenant les déci.s.ons utiles et les appliquant sans intermédiaire? C'estune utopie admirable, mais aussi une chimère dangereuse et inapplicable pour les agglomérationsconsidérables. Les républiques antiques ne contenaient que des bourgades, et les citoyens actifs, ceux qui exerçaient le droit de vote et de contrôle sur les aflaires publiques, pouvaient se trouver tous rassemblés, à un signal donné, sur la place publique, comme dans une salle de séances. Le système concentrique de la garde nationale fédérée se rapprochait, le plus qu'il était possible dans notre état social, du gouvernement direct et chaque mairie devenait forum et agora. Quant à l'inconvénient de la délégation du pouvoir à des hommes n ayant d'action et derayonnement que dans un cercleétroit, il était compensé par l'avantage démocratique de la participation immédiate de toutes les fractions du peuple à l'adminisliation de la cité. C'était le point de départ de l'organisation de la République communale et fédérale, qui sera cerlai-

iiement la formule, non seulement en France, dans les pays latins, mais clans toute l'Europe, puis dans toute la civilisation mondiale, des démocraties de l'avenir. Alors c'était prématuré. Il est difficile d'anticiper sur les progrès et périlleu.v de devancer son temps.

Le défaut de notoriété large, de consentement général et d'acclamation majoritaire par tout le pajs, furent les vices originaires et les germes de mort du pouvoir né des événements du Dix-Huit mars. Go Comité Central et, à sa suite, la Commune ne pouvaient être des gouvernements viables parce qu'ils ne semblaient pas continuer une tradition toute puissante, parce qu'ils apparaissaient comme des pouvoirs irréguliers, que rien ne pourrait légaliser, ni faire accepter comme normau.x. La confiance ne se décrète pas. Les influences de rhérédité, l'habitude de la soumission à des autorités se succédant comme par une transmission prévue, acceptée d'avance,déterminent le consentement des peuples. Les nations, dans les temps actuels, ne sont susceptibles de supporter que des gouvernements paraissant relever et continuer les régimes renversés. Anacharsis Cloots, rêveur humanitaire, a pu s'écrier, en portant sa tête sur l'échafaud : « France, guéris des individus ! • La France, comme les autres pays d'ailleurs, ne veut pas, quant à présent du moins, de cette guérison. Elle a le respect instinctif des individualités, et la répugnance qu'elle manifesta à rei'onnaître pour ses chefs, au Dix-Huit mars, des personnalités sans célébrité, des maîtres neufs, des hommes ignorés, ne fut que l'affirmation éclatante de ce misonéisme gouvernemental. Cette répulsion contre toute nouveauté dans toute l'histoire de l'humanité se rencontre, enrayant le progrès dans sa marche, comme le sabot ralentit le mouvement d'une voiture, sans pouvoir l'immobiliser complètement, sans l'empêcher de descendre la pente, d'obéir à l'impul-

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sion dounée et de subir l'énerg'ie de la vitesse acquise.

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