‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 3 sur 126 · LES PREMIÈRES FAUTES · texte numérisé non relu

LES PREMIÈRES FAUTES

Le Comité Central était-il donc destiné à périr, à avorter dès le 19 mars, à raison de sa nouveauté, de son manque de preslig-e'POui, s'il voulait g-ouverner, légiférer,org-a. niser les services publics, convoquer les électeurs, constituer un pouvoir communal usurpant les attributions nationales. Au contraire, il pouvait durer et imposer une république nouvelle au pays, s'il savait borner son rôle à celui d'un comité révolutionnaire, d'une junte insurrectionnelle, ne cherchant qucla victoire, finissant par l'obtenir, et entraînant toute la nation à en profiter. Il avait pris les armes le 18 mars, il ne devait pas les déposer le 19. Ce n'était pas à l'Hôlel-de- Ville qu'il devait siéger, mais sur les hauteurs de Ville-d'Avray, de Meudon, de Marly, menaçant Versailles, cernant l'Assemblée au moment de sa réunion, le 20, la dispersant, l'anéantissant, brisant son prestio-e d'autorité, abolissant son autorité, comme au l^ septembre avait été abolie l'autorité avec le caractère légal du Corps législatif mis en fuite. Le Comité Central aurait dû poursuivre une tâche unique, un but fixe et opiniâtre : la suppression de l'Assemblée nationale par l'intimidation, par la déroute, au besoin par l'arrestation de ses membres.

C'eût été, dira-t-on, un procédé criminel, rappelant le dix-huit brumaire et le deux décembre; Voilà une objection sentimentale à mettre au rancart. La diOéreuce du but eût effacé le mauvais effet de l'analogie des moyens. Est-ce qu'un chirurgien, s'armant d'un couteau, l'enfonçant dans la chair vive, ne procède pas comme un assassin ? Cependant on ne s'avise pas de le qualifier de meurtrier, parce qu'on sait que, s'il répand le sang, c'est pour ramener la

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santé, et non pour donner la mort. Si le Comité Central avait aî-i, s'il avait continué le combat, au lieu d'établir un armistice de fait qui permit à Thiers, un instant affolé, de se ressaisir vite, et qui donna le temps à l'Assemblée de se réunir et à l'armée de répression de se constituer, l'insurrection du 1 8 mars devenait une grande révolution. Prudemment contenue dans Paris, cherchant l'isolement, c'està-dire le suicide, préoccupée d'occuper des fonctions, de continuer l'administration, de diriger les services municipaux, de reprendre les routines parlementaires, la force populaire que possédait la réunion des braves gens, incapables et timorés pour la plupart, qui se trouvaient rassemblés à l'Hôtel-de-Ville, le soir du i8 mars, s'évanouit, devint inutile, nuisible même.

Il ne pouvait y avoir place pour deux pouvoirs : l'Assemblée de Versailles et la Commune de Paris.

Le Comité Central commit la faute inexplicable de vouloir constituer l'une sans avoir détruit l'autre.

Pouvait-il, au 19 mars, débarrasser le pays de l'Assemblée versaillaise ? Ou a contesté cette possibilité. La question est d'une haute importance historique. De sa solution dépend la responsabilité de tout le sang- versé, du 3 avril aux derniers jours de mai, et aussi le blâme de la postérité contre une insurrection se perpétuant inutilement et cruellement, sans aucun espoir de réussir, avec l'impossibilité, bientôt évidente, d'aboutir à une paciHcation, avec l'impuissance constatée de constituer un régime régulier et accepté. A quarante ans de distance, nous possédons les éléments d'appréciation indispensable et le sang-froid nécessaire pour examiner les termes du problème. Nous pouvons aus.si indiquer la solution qui était possible au moment où s'accomplissaient les événements.

Les hésitations du Comité Central au 19 mars sont expli-

cables, excusables même, mais qu'elles eurent des conséquences désastreuses !

Il faut d'abord établir, en principe, que toutes les chances de succès paraissaient être du côté de l'insurrection, durant les deux journées qui suivirent la surprise du i8 mars.

Le Gomilé Central possédait une force militaire considérable. 11 avait des canons, des vivres. Il savait où trouver de l'argent : les caves de la Banque étaient à sa portée. Il n'avait qu'à étendre la main et à ouvrir ou briser les portes du trésor. Sur les deux cent mille g'ardes nationaux, armés, équipés, dont il disposait, il y avait un quart de mauvais combattants, inutilisables, non- valeurs ou réfractaires francliement hostiles, un quart de douteux, un quart de passables, qui marcheraient au succès passivement, craintivement, mais qui feraient nombre, comme dans toutes les armées. Restaient donc 26.000 hommes intrépides, résolus à vaincre ou à périr, avec lesquels on pouvait tout espérer, tout tenter. Ce sont ces hommes-là qui ont soutenu la lutte héroïque et disproportionnée dans les communes suburbaines, Neuilly, Asnières, Clichy, Issy, Vanves, MontrouQ^e, pendant un mois et demi, et qui ont fourni les combattants, les héros et les cadavres de la dernière semaine.

Versailles ne pouvait, dans les journées de mars, opposer à cette armée de aS.ooo républicains, pleins d'enthousiasme, que des bataillons aux faibles conting-ents, démoralisés, peu disciplinés, épuisés physiquement, déprimés par le siège et par la défaite. Ces troupes, en majeure partie depuis six semaines désarmées, étaient comme disloquées par le séjour dans Paris; les officiers étaient découragées et les hommes disposés à la défection, à la suite du long' contact avec l'habitant , par les propos libertaires

recueilli., etausslparles verres choqués avec des socialiste» II. les comp Jrs. Les chefs. Ducrot V.noy, d Aure e de Paladines, se trouvaient totalement démonétises. La dcrohadedu 18 mars n'était pas de nature à relever leur Drestine Elle ne devait pas accroître la confiance qu ils pouvaient .voir dans leurs soldats, dans le gouvernement, dans eux-mêmes aussi. Les troupes impériales capt.ves,sur lesquelles Thlers comptait, commençaient seulement à revenir d' Allemagne. Les régiments rapatries, en petit nombre, n'avaient pas encore eu le temps de se refaire, de réparer leurs forces, ni de recevoir l'équipement et l arn^ement indispensables. Il leur fallait plusieurs jours pour reprendre l'esprit de corps et la pratique de a discipline. L'argent faisait défaut à Versailles, et .1 était facile de supprimer les ressources susceptibles d'être envoyées de Pans Les hauteurs non défendues et le Mont-Valér.en évacué, rien n'était plus aisé que de s'emparer de Versailles et d envelopper l'Assemblée.

Les ruraux aura'ient-ils émigré ? Se seraient-.l retrouvés à Fontainebleau, ou au Mans, comme il en avait été déjà Question, ou seraient-ils retournés à Bordeaux? G était invraisemblable, surtout si la prise de Versailles, la marche en avant étant commencée dans la nuit du 19 au ao, était effectuée dans la matinée du lundi, quelques heures avant la réunion de l'Assemblée au château. Les députés eussent été surpris et dispersés sans qu'il y eût du sang répandu, au moins dans les rangs parlementaires. Les ruraux désa- ^é-és eussent alors prudemm.3nt regagné leur terroir ou recherché quelque cachette à Paris. Les politiciens de la l^auche, effarés et irrésolus, eussent accepté le fait accompli Les députes vraiment républicains n'auraient pas osé demeurer avec les monarchistes. Louis Blanc, Clemenceau, Lockroy Floquet avec leurs amis, n'auraient pu commuer

à refuser leurs noms et leur concours à un g-ouvernemenl insurrectionnel, imposé par Paris sans doute, mais dont ils fussent devenus membres par la force des choses, imitant leurs devanciers au 4 septembre. La Commune victorieuse et les appelant dans son sein aurait eu alors tous les titres, toutes les vertus, et ceux-là même qui, en refusant de la servir, l'ont fait prendre en défiance, puis en horreur, par la province, eussent été ses parrains et ses répondants devant la France. L'idée communaliste était sauvée.

Le triomphe de l'armée insurrectionnelle à Versailles, comme à Paris, était certain. Mais la province, quelle eût été son attitude ? Eût-elle accepté un gouvernement d'émeute proclamé sur la Butte de Picardie, à Versailles, alors qu'elle s'est refusée à reconnaître ce même gouvernement, parce qu'il avait été fait sur la Butte Montmartre ? On peut admettre que, Thiers réduit à l'impuissance, et l'Assemblée de Bordeaux ne pouvant se réunir, les choses changeaient brusquement. L'Assemblée, ajant terminé la guerre, avait rempli toute sa mis.sion, et personne n'eût songea la rappeler. Alors la province eût accepté le Dix- Huit mars comme elle avait accepté le 4 septembre, et plus volontiers, n'ayant pas la crainte de l'invasion et l'anxiété de changer les conditions de la guerre, par un changement politique, tandis qu'on se battait.

Il j aurait eu une condition toutefois à cette soumission : il fallait que, dans le nouveau gouvernement, elle rencontrât des hommes ayant à peu près le crédit et la notoriété dont les gens de la Défense nationale avaient bénéficié. Ces hommes politiques qu'elle connaissait, qui avaient une popularité acquise sous l'empire et pendant la guerre, Gambetta en tête, lui eussent donné confiance, l'eussent rassurée et entraînée.

Or, on aurait eu leconcours de ces hommes connus, qui.

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BUT, n'étaient pas frappés d'incapacité présumée à ra.son de leur obscurité, et .'. qui la France eût fait crédit, si le Comité Central,au lieu de s'occuperd'abolir la conscription et d installer ses délégués dans les ministères et les -randes administrations, eût canonné Versailles de la crête des collines qui l'environnent, après l'avoir entouré, ce qui était facie dans la journée du dimanche, d'un cercle de fer. On eût empêché les députés, les bons et les mauvais, de s échapper, d'aller installer au loin un fantôme d'assemblée nationale ou de se fortifier dans la cité de Louis XiV, devenue le camp retranché delà réaction.

Donc le Comité Central eut le tort de s'endormir sur sa facile victoire du samedi, i8,etde ne pas poursuivre Thiers et les fuyards l'escortant, la baïonnette dans les reins. C'est à Versailles que la Commune devait être imposée, avant d'être proclamée à Paris.

Pourquoi le Comité n'a-t-il pas marchésur Versailles, dès le dimanche soir ? Pourquoi a-t-il hésité et permis à Thiers de gagner du temps et d'amuser la révolution avec les négociations fallacieuses des maires ? Deux raisons sont données à cette temporisation ; les historiens favorables à la cause parisienne ont cru devoir les reproduire, avec approbation. Ce ne furent pourtant que deux illusions, deux craintes imaginaires.

Il convient de dire, pour l'excuse du Comité, que ces deux illusions et ces deux craintes, toutes chimériques qu'elles nous semblent aujourd'hui, étaient alors prises très au sérieux et considérées comme très réelles.

C'était d'abord la persuasion que l'on avait, et dans tous les milieux, d'un retour offensif de Thiers et de Vinoy. Toute l'après-midi du 18 et une partie de la journée du 19 se passèrent à se prémunir contre une attaque jugée certaine, contre une revanche présumable de l'armée, et à atten-

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dre l'apparition des troupes de Versailles ou l'assaut des bataillons venus des quartiers bourg-eois. Toutes les barricades, d'ailleurs peu sérieuses, furent construites de façon à défendre les quartiers hauts, à protég-er les points principaux du centre au pouvoir de l'insurrection. Les mitrailleuses placées au milieu des pavés entassés, sans g-abions, flanquées de tranchées improvisées, avaient toutes la g-ueule tournée vers Paris. On redoutait, à Montmartre, à Belleville, à Montroug'e, dans la Cité et aux abords de l'Hôtel-de-Ville, un mouvement de reprise des troupes rassemblées à l'Ecole Militaire. On craignait aussi un effort des bataillons dits de l'ordre. On se souvenait de leur irruption soudaine le 3 1 octobre. A ce retour offensif imprévu le gouvernement avait dû sa victoire. Cette anxiété devait pourtant être dissipée dans l'après-midi du samedi, puisqu'on apprenait alors que des ordres de retraite étaient donnés partout aux troupes. Quant à l'appréhension d'une attaque des bataillons bourgeois, elle pouvait être lég-itimée par des bruits qui se répandaient. On sig-nalait une résistance qu'ûrjo^anisaient les maires et les députes tenant une réunion à la mairie du III« arrondissement. Mais, ainsi que les journées subséquentes en fournirent la preuve, il n'y avait pas à compter sur une action bien énerg-ique de la part de ces bataillons du centre, dont les éléments hostiles étaient diminués par l'exode qui avait suivi l'ouverture des portes.

Le Comité Central, en s'immobilisant dans Paris, en bornant son action à élever des barricades que personne ne song'eait à venir attaquer, laissa la fortune échapper, sans grand espoir de la ressaisir par la suite. Il compromit par son inertie les chances de la Révolution. Ce fut une faute à peu près irréparable.

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