‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 25 sur 126 · CHARLES LONGUET · texte numérisé non relu

CHARLES LONGUET

Passons à une physionomie d'honnête et brave citoyen, à un homme d'autre valeur, collaborateur de Vésinier à VOfficiel, comme lui membre de la Commune, mais combien différent de ce g'nome malfaisant !

Charles Long-uet fut directeur de l'Officiel, plus longtemps que Lebeau et Vésinier. Bien qu'il passe pour avoir rédigé la plupart des premières proclamations du Comité Central, et qu'il ait publié d'excellents articles dans VOJficiel, son importance parmi les hommes de la Commune tient à d'autres et plus sérieux titres. C'était un disciple de Proudhon. Il est resté fidèle au grand démolisseur, alors que les jeunes écoles collectivistes aflf'ectaient de ne voir en Inique le socialiste des petits paysans et des petits bourgeois. Le Proudhon des premiers écrits, a-t-ii dit justement, avait pu être hostile à l'esprit d'association, mais l'auteur de la Justice dans la Révolution et dam l'Eglise, de la Théorie de V Impôt et de la Capacité des classes ouvrières, était favorable à la fédération^agricolc et industrielle qu'il donnait comme soutien à la fédération politique. « Plus de trente-cinq ans avant l'Internationale, avant qu'il y eût un parti démocrate-socialiste en Allemagne, Proudhon, écrivait Longuet dans ses notes sur la traduction de rouvra?e de Karl Marx, La Commune de Paris, avait complètement, merveilleusement démontré la possibilité et la nécessité [de constituer en France un parti du travail, nettement opposé aux diverses fractions du parti du capital. »

Deux jrrandes influences éducatrices et directrices dominèrent les hommes de la Commune : Blanqui el Proudhon. 11 l'aul reconiiaîlre la netteté de vision, la clairvoyance intellccluelle, qui firent de Charles Longuet le propagateur elle gardien des idées proudhoniennes au sein de la Commune de Paris.

Longuet était né à Caen, et avait trente-deux ans, quand il siégea à l'HtMel-de-ViUe. Il avait eu, au quartier latin, une jeunesse active et laborieuse. D'une haute taille, justifiant son nom, évidemment ancien sobriquet patronymique, la barbe peu fournie, les yeux vifs et noirs, maigre, alerte, la gesticulation prompte, la parole ardente, toujours prêt à discuter, à argumenter en vrai normand, il était l'un ;des discoureurs familiers de la brasserie Serpente et aussi de la fameuse brasserie de la rue Saint-Séveriu « ChezGlaser». Il avait commencé ses études de droit, mais le journalisme et la politique l'empêchèrent de les pousser loin, et il ne parut à la barre des tribunaux que comme prévenu. Il fut l'un des premiers fondateurs de ces petites feuilles de combat philosophique et d'esprit critique qui réveillèrent la jeunesse des écoles. Il signait, comme gérant, La Rive Gauche, quand parurent les Propos de labieniis de Rogeard, ce qui lui valut un certain nombre de moisdc prison. Il alla, à Liège, aucongrès des étudiants et s'y montra l'un des plus vigoureux adversaires de l'empire" Bien que les discours incriminés par le parquet eus- .sent été prononcés sur un territoire étranger, il fut poursuivi el condamné.

Il fut pendant le siège commandant du 2486 bataillon de la garde nationale. Au 18 mars, il occupa les abords du Panthéon avec son bataillon et prit possession du Luxembourg. Il fut élu membre de la Commune aux élections complémeuUires, dans le xvi" arrondissement (Passy) par

1.018 voix et sièg'ea avec la minorité. Il vota contre le Comité de salut public, en motivant ain.si son bulletin : « Ne croyant pas plus aux mots sauveurs, 'qu'aux talismans et aux amulettes, je vote contre I »

Le biographe peu bienveillant des Hommes de la Commune, M. Jules Clère, a dit de lui : « Si sa nature est d'ordinaire vive et emportée, il faut reconnaître qu'il v a chez lui un fonds de bon sens et une intellig-ence qu'on ne rencontre pas chez la plupart des membres de la Commune. »

Plus juste est le portrait qu'a tracé de lui, dans l'adieu funèbre qu'il prononça au Père-Lachaise, le jour des obsèques, Anatole France :

a Un mot, un seul mot d'adieu, dit avec émotion l'éminent académicien. Il y a trente-cinq ans que j'ai fait connaissance avec ce généreux, ce brave, ce boa Charles Longuet . I! était en ce tempslà ce qu'il était hier encore, plein de jeunesse et tout ardent de justice et d'amour. Bien qu'il soit mort sexagénaire, on peut dire qu'il est mort jeune, tant les années en s'écoulant avaient laissé en lui la chaleur du cœur et la clarté de la pensée. C'est là ce qui rend notre tristesse plus cruelle ; nous regrettons un ami tombé en pleine force de vie.

C'était un caractère d'une forte trempe. Les souffrances, les défaites glorieuses et terribles, les rudes travaux de la propagande ne l'avaient point lassé. II avait l'optimisme des laborieux et des courageux. Jamais il ne désespéra de la cause populaire, jamais il ne douta du progrès de la justice sociale dans le monde confusément agité par des forces contraires et soulevé par des pensées nouvelles.

Et il semble que, sans céder au charme des illusions dangereuses, de hautes espérances soient promises, quand on voit en France, en Allemagne, en Angleterre, aux Etats-Unis, le prolétariat, malgré les obstacles que lui opposent toutes les forces gouvernantes et possédantes, procéder au développement organique de ses incalculables énergies et préparer lentement, mais sûrement, la conquête du pouvoir dans l'univers pacifié.

Telle est la pensée, citoyens, qui s'élève de cette tombe.

LE COMITE CEiNTRAI. 120

Charles Longuet fui une vive intelligence et un esprit libre. Journaliste, il mit au service du parti socialiste son activité brûlante, son infatigable dévouemeut. 11 laisse des enfants dignes de lui.

Enfants de Ciiarles Longuet, que le souvenir de ce que fut votre père mêle (luelijue douceur à l'amertume de votre deuil!

Charles Long-net est mort à Paris le 7 aoiît igoS. Ses obsèques furent célébrées avec une solennité exceptionnelle pour un vaincu de la Commune. Il est vrai qu'il avait été aussi membre du conseil municipal de Paris et du conseil général de la Seine. Deux magnifiques couronnes de fleurs offertes par ces deux assemblées furent portées en tête du cortège par les employés et travailleurs municipaux, qu'accompag-nait une délég-alion des deux conseils, composée de MM. Landrin. Rozieret Henaffe. Au cimetière, après Anatole France, des discours furent prononcés par Martelet, ancien membre de la Commune; Ovry et Romme, au nom delà fédération de la Basse-Normandie; Landrin, au nom des socialistes et du Conseil Municipal; Eug-ène Fournière; le docteur Clauzol, au nom du groupe Charles Lont^^uet, du xiV^ arrondissement (Petit-Montrouge), et Gabriel Bertrand, au nom de la Petite République, dont il avait été le collaborateur et où le fils du défunt, Jean Longuet, était rédacteur. La cérémonie eut donc un caractère imposant, et les regrets sincères de tous ceux qui avaient connu soit le conseiller municipal, soit le journaliste et le philosophe complétèrent et accentuèrent les hommages ultimes rendus à ce vaillant citoyen, à cet homme de cœur et d'intelligence.

Charles Longuet avait épousé, dans sou exil à Londres, une des filles de Karl Marx.

,3o HISTOIRE DE LA COMMUNE

EXPLICA TIONS A U PEUPLE

Le Comilé Central, durantces deux journées initiales, parut surtout préoccupé d'exposer sa situation, de justifier sa présence à l'Hôtel-de-Ville et de plaider la cause de la ré- Yolution du Dix-Huit mars. Explications, justifications et plaidoiries eussent tenu dans quelques coups de canon bien dirigés sur la préfecture de Versailles, suivis de l'entrée des bataillons fédérés au palais où siég-eait l'assemblée rurale. Les membres du Comité Central éprouvaient la démangeaison d'écrire, de pérorer, de se disculper, comme si l'on eût alors déjà songé à incriminer leurs actes, comme s'ils eussent à se défendre à une barre de tribunal ou à une tribune de réunion publique. Comme il ne disposait que du Journal OJficiel, le Comité usait et abusait de ce truchement. Le peuple attendait pourtant de lui des actes et non des plaidoyers.il devait siéger en permanence, comme un conseil de guerre avant le combat, se préoccupant seulement de donner le signal du feu et de lancer des bataillons en avant, et il perdait ces précieuses journées irréparables, quand il n'ergotait pas avec les maires, à rédiger des défenses et à développer des conclusions.

Voici l'un de ces documents de procureur, qui, tout encontenant d'excellents arguments, n'a ni la concision affirmative ni l'énergie entraînante des proclamations qu'on pouvait attendre de chefs d'insurgés. Il est peu probable que les dissertations de ce genre aient produit grand effet sur les contemporains auxquels elles s'adressaient. Ce long mémorandum n'est pas sans intérêt pour nos générations. Il aide à définir la situation, et à déterminer la mentalité de ces hommes d'action, étourdis par leur victoire, incertains sur l'usage qu'ils devaient en faire, et qui s'empê-

LE COMITÉ CENTRAL l3l

traient dans une phraséologie justificative, complètement superflue, fâcheuse plulùt.

Le Journal Officiel du mardi 21 mars publia donc la note suivante sous ce titre : La Révolution du 18 mars.

Les journaux réaclionnaires conlinuent à tromper ropinion publiiiue en dénaturant, avec prémédilalion et mauvaise foi, les événements politiques dont la capitale est le théâtre depuis trois jours. Les calomnies les plus grossières, les inculpations les plus fausses et les plus outrageantes sont publiées contre les hommes courageux et désintéressés, qui, au milieu des plus grands périls, ont assumé la lourde responsabilité du salut de la Républiijue.

L'Histoire impartiale leur rendra certainement la justice qu'ils méritent, et constatera que la Révolution du Dix-Huit mars est une nouvelle étape importante dans In marche du progrès.

D'obscurs prolétaires, hier encore inconnus, et dont les noms retentiront bientôt dans le monde entier, inspirés par un amour profond de la justice et du droit, par un dévouement sans bornes à la France et h la République, sinspiranl de ces généreux sentiments et de leur courage à toute épreuve, ont résolu de sauver à la fois la patrie envahie et la liberté menacée. Ce sera là leur mérite devant les contemporains et devant la postérité.

Les prolétaires de la capitale, au milieu des défaillances et des trahisons des classes gouvernantes, ont compris que 1 heure était arrivée pour eux de sauver la situation en prenant en mains la direction des affaires publiques.

Ils ont usé du pouvoir que le peuple a remis entre leurs mains avec une modération et une satîessc qu'on ne saurait trop louer.

Ils sont restés calmes devant les provocations des ennemis de la République, et prudents en présence de l'étranger.

Us ont fait jjreuve du plus grand désintéressement et de l'abnégation la plus absolue. A peine arrivés au pouvoir, ils ont eu hiUe de convoquer dans ses comices le peuple de Paris, afin qu'il nomme iniméiliatcnient une municipalité communale, dans les mains de laijuelle ils abdi(|uei'ont leur autorité d'un jour.

Il n'est pas d'exemple, dans l'histoire, d'un gouvernement provisoire (|ui se soit plus empressé de déposer son mandat entre les mains des élus du sufl'rage universel.

En présence de celle conduite si désintéressée, si honnête et si démocratique, on se demande avec élonnemenl comment il peut

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se trouver une presse assez injusle,malhonnête et ehontee, pour déverser la calomnie, l'injure et l'outrage sur des citoyens respectables,dont les actes ne méritent jusqu'à ce jour qu'éloge et admiration. ...

Les amis de l'humanité, les défenseurs du droit, victorieux ou vaincus seront donc toujours les victimes du mensonge et de la calomnie? . ...

Les travailleurs, ceux qui produisent tout et qui ne jouissent de rien, ceux qui souffrent de la misère au milieu des produits accumulés, fruit de leur labeur et de leurs sueurs, devront-ils donc sans cesse être en butte à l'outrage ? .„ ,,

Ne leur sera-l-il jamais permis de travailler a leur emancip a. tion sans soulever contre eux un concert de malédictions ?

La bouro-eoisie, leur aînée, qui a accompli son émancipation il V a plus de trois quarts de siècles, qui les a précèdes dans la voie de la révolution, ue comprend-elle pas aujourd'hui que le tour de l'émancipation du prolétariat est arrivé ?

Les désastres et les calamités publiques, dans lesquels son incapacité politique et sa décrépitude morale et intellectuelle ont nlongé la France, devraient pourtant lui prouver qu elle a fani son temps, qu'elle a accompli la tâche qui lui avait été imposée en 89 et qu'elle doit, sinon céder la place aux travailleurs, au moins les laisser arriver à leur tour à l'émancipation sociale.

En présence des catastrophes actuelles, il n'est pas trop du concours de tous pour nous sauver. . /■ , i „, „„p ^ Pourquoi donc persiste-t-elle, avec un aveuglement fatal et une ] persistance inouïe, à refuser au prolétariat sa part légitime de-

mancipalion? . , .„ o

Pourquoi lui conteste-t-elle sans cesse le droit commun ? Pourquoi s'oppose-t-elle,de toutes ses forces et par tous les movens, au libre développement des travailleurs ?

Pourquoi met-elle sans cesse en péril toutes les conquêtes de l'esprit humain accomplies par la grande révolution Irançaise . Si depuis le i septembre dernier, la classe gouvernante avait laissé un libre cours aux aspirations et aux besoins du peuple; si elle avait accordé franchement aux travailleurs le droit commun l'exercice de toutes les libertés ; si elle leur avait permis de développer toutes leurs facultés, d'e.xercer tous leurs droits et de satisfaire tous leurs besoins ; si elle n'avait pas prelere la ruine de la patrie au triomphe certain de la République en Europe, nous

n'en serions pas où nous en sommes, et nos désastres eussent été évités.

Le prolétariat, en face de la menace permanente de ses droits, de la néeralion absolue de toutes ses légitimes aspirations, de la ruine de la pairie et de toutes ses espérances, a compris qu il était de son devoir impérieux et de son droit absolu de prendre en mains ses destinées et d'en assurer le triomphe en s'emparant du pouvoir.

C'est pourquoi il a répondu par la Révolution aux provocations insensées et criminelles d'un gouvernement aveuçlc et coupable, qui n'a pas craint de déchaîner la guerre civile en présence de l'invasion et de l'occupation étrangère.

L'armée, que le pouvoir espérait faire marcher contre le peuple, a refusé de tourner ses armes contre lui, elle lui a tendu une main fraternelle et s'est jointe à ses frères.

Que les quelques E:out(es de sang versé, toujours regrettables, retombent sur la tète des provocateurs de la guerre civile et des ennemis du peuple, qui, depuis près d'un demi-siècle ont, été les auteurs de toutes nos luttes intestines et de toutes nos ruines nationales.

Le cours du progrès, un instant interrompu, reprendra sa marche et le prolétariat accomplira, malgré tout, son émancipation.

Un seul passage est intéressant à noter dans celte surabondante apolog'ie : c'est celui où, par la plume de Vésinier, le Journal OJficiel paraissant reproduire la pensée et le programme des chefs issus de l'insurrection, proclame le droit à l'émancipation des travailleurs, et dit à la bourçeoisic qu'elle a fait son temps, terminé son rôle, et qu'elle doit céder la place au prolétariat. Dépassant certainement son rôle et la limite de ses pouvoirs, le rédacteur du Journal Officiel rend la bourgeoisie responsable de « la ruine de la patrie», c'est-à-dire qu'il impute à la classe moyenne, ce qui est injuste, la guerre et ses désastres, et prononce, de son autorité privée, la déchéance de tout ce qui n'est pas la classe des travailleurs. Vésinier, qui ne fut

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pas démenti par le Comité Central, déclare aussi que « le prolétariat, menacé de perdre ses droits, avait cru devoir prendre en mains ses destinées et s'emparer du pouvoir pour assurer le triomphe de ses espérances ».

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