‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 24 sur 126 · EMILE LE BEAU · texte numérisé non relu

EMILE LE BEAU

Le premier rédacteur en chef du Journal Officiel, A^rks le 19 mars, fut Alfred-Alphonse-Emile Lebeau. 11 était né à Lille le 8 novembre 1889. C'était un employé de commerce. Il s'était eng-ag-é dans l'armée active au moment de la g-uerre, et avait obtenu l'épaulette de sous-lieutenant. Un grand et solide garçon, de belle allure, et dont la prestance martiale était remarquée, quand il défilait à la tête de ses bataillons, comme lieutenant-colonel de la 6° légion. Il montait avec élégance et dextérité un superbe pur sang, réquisitionné dans l'écurie d'un sportsman absent, peu désireux de cavalcader en personne dans les escadrons fédérés.

Lebeau avait été chargé parLullier d'occuper les ateliers et les bureaux du Journal Officiel. Il remplit cette mission avec trois compagnies, qui d'ailleurs n'eurent même pas

à croiser la baïonnette. Maître de tous les locaux du journal, Lebcau ne savait que faire, attendait les ordres. On lui notifia de garder rimprimerle,d'emp6cher les anciens rédacteurs de venir s'immiscer dans la rédaction. Comme il fallait .|ue le journal parût le lendemain, on lui ordonna de faire le nécessaire pour cela, en s'adjoignant à son gré une ou plusieurs personnes compétentes. Lebeau prit donc comme collaborateurs Vésinier, puis Barberot, Pireaux et P Vapereau, qui étaient venus s'offrir.

Il y eut bientôt une contestation vive, suivie dune scène de pugilat, entre Lebeau et Cbarles Longuet, désigné pour lerem^placer. Lebeau ne voulait pas céder la place. Il protesta dans les journaux contre son expulsion, disant : «C'est moi.inconnudans le journalisme, qui ai impnméau Journal Officiel son allure révolutionnaire et qui ai tait, a^ec rassenUment du Comité Central, tous les d crets qui ont donné au mouvement du i8 mars sa véritable s,gmh-

cation !» . , , j f-,.

Lebeau dépassait certainement les limites de la modestie et celles de la vérité aussi, quand il affirmait qu il était routeur de « tous les décrets ., du Comité Central, parus dans les premiers numéros. Il est probable qu'il dut arranger la disposition typographique, et peut-être corriger quelques termes impropres, ou remettre d'aplomb quelques Jhrases boiteuses, dans ces documents qu on lui donnait a faire composer. Ces décrets et ces proclamations étaient improvisés, jetés sur des bouts de papier et envoyés, à peine relus, tant était grande la hâte et si bousculée la mise vir écrit des motions et des décisions prises au milieu de la fièvre et du désordre àl'Hôtel-de-ViUeet dans les ministères, durant ces heures initiales de la révolution. Il fallait évidemment relire, retoucher les brouillons avant de les imprimer. C'était la besogne d'Emile Lebeau, mais .1 n eut

ni la l'onction ni l'importince qu'il s'attribuait, lors de sa polémique avec son successeur.

Lebeau continua, après son départ de VOJficiel, à servir la Commune. Il fut délég-ué à la direction des télégraphes. Il est mort retiré, oublié, en 1909.

VÉSfNIER

Son co-rédacteur, collaborateur puis successeur de Charles Longuet, à la rédaction en chef, fut Pierre 'V^ésinier.

Une des personnalités les moins sympathiques de la Commune. Ce malheureux était contrefait et son esprit ne fut jamais bien droit. La vie fut pour lui rude et sans grandes satisfactions. Sa difformité, son allure minable, le dédain et le mépris qu'il rencontra partout autour de lui, aigrirent son caractère et enfiellèrent son âme. Pendant la lutte communale, Rochefort, railleur sans pitié pour les faibles et les disgraciés, se plaisant à signaler les imperfections physiques et à faire rire aux dépens des infirmités de ses victimes, l'avait gratifié du sobriquet de : Racine-de-buis. Le pauvre bossu a porté, dans la presse, en exil, et a gardé jusqu'à ses derniers jours, le fardeau de ce désobligeant surnom.

Il était né à Cluny (Saône-et-Loire) en 1826. Son père était huissier. Le farouche démocrate tenait donc, par ses origines, à cette bourgeoisie, qu'il affectait d'exécrer, qu'il chargeait detous les crimes, et dont il disait, avec une âpre énergie :

Plus la classe bourgeoise, exploitante et gouvernante est riche plus la classe ouvrière est durement exploitée, pauvre et malheureuse. La lutte entre les capitalistes et les travailleurs ne peut être égale; ces derniers sont toujours certains de succomber Les

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travailleurs ne doivent donc pas se faire d'illusions, ils ne pourront jamais s'affranchir par les moyens légaux. . . P. Vésinier [Comment a péri la Commune). Préface, Savine.cd. Pans,

Il fit d'assez bonnes études au lycée de Mâcon. En i848, il se montra ardent républicain et, au deux décembre, honorablement, il protesta. Il s'efforça d'organiser la résistance dans sa ville natale. 11 fut obligé de chercher un refuge en Suisse, pour éviter d'être arrêté, et vraisemblablement déporté. En exil, il devint le secrétaire du romancier populaire et socialiste. Eugène Sue, et travailla avec l'auteur du Juif Errant à son grand roman historique et philosophique, resté inachevé, les Mystères da Peuple. Il quitta bientôt ce genre de littérature, secondaire mais honnête, pour se livrer à la confection de libelles scandaleux et surtout graveleux, destinés au colportage clandestin. 11 publia ainsi Le Mariage d'une Espagnole, ou 1 impératrice Eugénie était déshabillée de toutes les façons, et les Nuits de Saint-Cloud, ^utre tableau de mauvaises mœurs. Ces petits livres malpropres avaient la prétention d être des pamphlets républicains. Ils n'étaient en réalité que de méprisables opuscules pornographiques, 'entièrement dépourvus d'art. Ces écrits le firent expulser de Genève, ou le rigorisme des disciples de Calvin n'admet guère les peintures licencieuses, même présentées comme des satires politiques. Il passa en Belgique, d'où il fut expulsé pour sa participation à la grève de Charleroi. Revenu en France en 1869, il se montra dans diverses réunions, et fut poursuivi comme membre de l'association internationale. H écrivit à la Réforme et au Rappel. Il prit une part active au 3i Octobre, et s'empara de la mairie de Belleville. H fut, de ce chef, arrêté et resta quatre mois en prison. Il tut un de ceux que le conseil de guerre acquitta. Au 18 mars,

il se trouvait membre du Comité Central, et fit alors partie de la rédaction du Journal OJficiel. Il ne manquait pas d'une certaine facilité de plume, et savait rédiger, avec une phraséologie abondante et suffisamment éloquente, comme le montre « l'Appel aux départements » reproduit plus haut. Son caractère jaloux et irritable ne lui permit pas de vivre longtemps en bonne intelligence avec Charles Longuet, qui lui fut donné comme rédacteur en chef. Il dut céder la place à celui-ci, après l'altercation avec Lebeau, pourqui il avait pris parti. Charles Longuet, à la suite des incidents ayant accompagné la reddition du fort d'Issy et l'arrestation dont Rossel fut l'objet, avait été obligé de démissionner. Vésinier, à la date du i3 mai, rentra à VOfficiel, et reprit possession de son fauteuil de rédacteur en chef. Il lui restait peu de jours pour l'occuper. Il faillit cependant l'échanger contre une cellule à Mazas. Le 28 mai, rO//?ciV/parutencore.Les troupes de Versailles étaient dans Paris depuis la soirée du 21, mais le journal ne contenait pas de partie officielle. Il était ce jour-là imprimé sur une seule page. La copie officielle avait été égarée. La Commune vit là, non seulement une négligence, mais un commencement de trahison, et Vésinier fut décrété d'arrestation. L'ordre ne put recevoir d'exécution. La déroute commençait et les troupes occupaient le Corps Législatif, à centmètresderO/)îc/e/,quandlerédacteur en chef s'enfuit, à cinq heures du matin, laissant inachevé le tirage de ce numéro ultime, dont quelques exemplaires furent saisis à l'imprimerie Wiltersheim.

^'Officiel parut cependant encore une fois, mais en dehors de l'imprimerie Wittersheim. C'est le n" i44, daté du 4 prairial, an 79 et mercredi 24 mai 1871. Il fut imprimé, 17, passage Kuzner,à Belleville, chez l'imprimeur Prissette, avec des caractères emportés de l'imprimerie na-

LE COMITÉ CCNTRAL

tionale. Ce numéro, donl nous ràsuracrons la teneur, dans le récit des événements du 24 mai, contient les énergiques et suprêmes appels à une résistance désespérée, signés des meml.res du comité de salut public. C'est un numéro curieux, d'une farouche et éloquente violence.

Vésinier avait été élu membre de la Commune, aux élections, complémentaires, dans le i" arrondissement, par 2.6a6 voix. 11 fit partie de la commission des services publics et fut désigné comme l'un des secrétaires de la Commune. Il avait fait paraître, entre temps,un journal nommé l'arislibre, qui n'eut qu'une courte existence. Il vota pour le comité de salut public et approuva généralement toutes les décisions les plus énergiques.

Réfugié en Angleterre, après la défaite, il fut un agent de discorde et un instrument de diffamation dans la proscription. Il s'atlira de violentes animosités, par ses dénonciations, ses récriminations, ses calomnies. Il a publié par la suite un livre : Comment a péri la Commune, où à côté de justes réprobations, comme par exemple lorsqu il flétrit la conduite de LuUier, il se livre à des suppositions malveillantes, à des accusations non prouvées, contre plusieurs de ses anciens collègues. Il s'efforça notamment de convaincre Dombrowskide trahison. La bravoure constante de ce vaillant chef, et la blessure mortelle qu'il reçut à la barricade de la rue Myrrha, auraient dû le protéger contre les attaques du venimeux bossu. Les traîtres se sont fait rarement tuer pour la cause qu'ils ont voulu livrer. Vésinier était resté, jusqu'à la fin de sa méchante et peu heureuse existence, le libelliste des Nails de Saint-Clond, et n'ayant plus l'impératrice k diffamer, il s'en prenait aux femmes de ses compagnons de lutte et de proscription. Quant aux hommes, il eut à leur égard la véracité et la bienveillance de Maxime du Camp.

Ce triste personnag-e s'est éteint, à Paris, i8, rue de Belleville, dans l'hiver de 1909, méprisé de ceux qui l'avaient connu, dcdaig-né par ses adversaires ; sa fin fut inaperçue.

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