LA VIE A VERSAILLES
Un des fuyards du 18 mars, M. Léonce Dupont, a, d'un crayonalerte, dessiné la physionomie du Versailles de l'émigralion de 71 :
Je retrouvai sur les avenues, et particulièrement dans la rue des llcservoirs,toute la société que j'avais rencoiilrer. pe.irlant a guerre, à Tours sur le Mail, et à Bordeaux sur les allées de Tourny Celte société était austmentéede tous les fu^iti s que e siroe n'avait pas éloignés de Paris, mais que les approches de la -nierre civile avaient arrachés aux boulevards. C'éla.l un compose tort bizarre de toutes les professions libérales dans ce .pi elles avalent de plus éminent. La littérature y était représentée par M- Théophile Gautier, par M. Alexandre Dumas, par M. biu.le Au-ier, par MM. Arsène Houssaye père et fils et par beaucoup dauties arrivants, losçés à Versailles même ou dans les environs. Cham, le caricaturiste, son chien sous le bras, se promenait d'un air effaré. Les vaudevillistes, tels que MM. Ludovic Halevjet Victorien Sardou, montaient, descendaient et remontaient, nritients et rcsi-nés comme Sysiphe, l'élernelle rue des Keservoirs,s-interro-cant les uns et les autres, se mêlant a des arroupes de dépnlés.dc journalistes et de fonctionnaires en detre:,sc.
Il arrivai! aussi beaucoup de monde de l'étranger. Des partisans du régime déchu qui, depuis le 4 septembre, n'avaient point ose
l40 HISTOIRE DE LA COUMUiN'E
reparaître, risquaient un pied, puis l'autre, et finalement se montraient tout entiers à la faveur de l'effroi universel.
Léonce Dupont, .?ou!'en!>s de Versailles pendant la Commune, p. lo. Dentu, «dit., Paris, ii<8i.
A rapprocher ce croquis do Pierre Véron, dans le Monde Illnslré, du 8 avril 1871 :
Versailles présente l'amalgame le plus hétérogène. Les hommes politiques connus y coudoient les demi-mondaines en renom; M. Prud'homme, tout ému, s'y est réfugié en même temps que maint prince du million. Tout cela gravite dans l'étroit espace compris entre le chemin de fer et la rue des Réservoirs.
Dès 7 heures du matin, on est dehors pour faire la chasse aux nouvelles. Les marchands de journau.x, glapissant et courant, parcourent les rues avec l'aurore. Leurs vociférations répondent aux éclats de la trompette sonnant la diane sur les boulevards transformés en camps.
Puis commence l'assaut des boutiques de coiffeurs, un des épisodes les plus mouvementés de la journée.
La plupart des émigrés ont négligé de se munir des accessoires indispensables de la toilette. D'où l'invasion quotidienne des lavabos de perruquier.
On se livre bataille autour d'un morceau de savon. Un peigne est une conquête qui coûte de laborieux efforts ; quant à une brosse à dents, il n'en reste plus une de disponible à Versailles depuis huit jours.
Comme impression générale, le Versailles de l'émigration ressemble à s'y méprendre aux villes d'eau quand a sonné l'heure de la villégiature. L'analogie est tellement frappante qu'on a toujours envie de se demander quand on se rencontre: Avez-vous pris votre bain '?
Le bain est remplacé par les séances de l'assemblée, qui,d'ailleurs, joue son rôle d'étuvele plus consciencieusement du monde.
Chaque nuit, au poste de la mairie, la garde nationale donne asile à une cinquantaine de vagabonds involontaires ; on a fini par leur faire un coin sur des sacs de café.
Quand hommes ou femmes se présentent, le chef du poste leur montre galamment leur gîte, du même geste qu'un hôtelier désignerait sa chambre à un voyageur attendu.
LE COMITE CF-NXnAL
Quant aux habitants de Versailles, tout cela se traduit pour eux par des recettes extraordinaires. Les cafetiers finiront par être tous millionnaires si la France a encore une série de catastrophes sur la planche, ce qui ne laisse pas de leur constituer une situation assez insolite. Comme citoyens, ils sont mélancoliques, comme commerçants, ils sont hilares.
Le corps diplomalique s'était empressé de déménager et avait suivi le gouvernemeat. 11 était accoutumé à ces pérégrinations. Depuis la guerre, la diplomatie était devenue ambulante et les ambassades étaient foraines, installées en garnis. De hauts personnages étrangers complétaient l'émigration. Lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre, s'était logea l'Hôtel des Réservoirs; le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche, demeurait rue Duplessis; M. Okounine, chargé d'affaires de Russie, rue Colbert; le comte de Moltke, chargé d'affaires d'Allemagne, logeait rue du Peintre. Lebrun; le ministre d'Italie, chevalier Nigra, partageait une maison de l'avenue de Saint-Cloud avec le chargé d'affaires d'Espagne. Le minisire du Portugal avait trouvé ;\ louer un appartement, rue Saint- Louis; le nonce, rue de Montreuil, faubourg de Versailles ; le ministre de Suisse était campé rue Hoche ; celui de Suède et de iNorwège, boulevard de la Reine; le ministre du Chili, rue de la Paroisse, et la légation chinoise avait pu s'installer rue de rOran"'erie. Tout ce monde ofliciel était fort à l'étroit, et les chancelleries de ces diverses légations n'avaient pu suivre les ambassadeurs et ministres.
Le maire de Versailles, l'avoué Rameau, dés la première heure, le dimanche 19, fit afficher la proclamation suivante aux habitants, annonçant l'arrivée du chef du pouvoir exécutif et la transformation de cette ville en capitale et en place do guerre.
Les déplorables événements qui ont eu lieu hier à Paris, de-
l/Jï HISTOmE DE l.A COMMUNE
puis l'heure où je vous faisais concevoir des espérances, entraînent une grande concentration de forces militaires dans notre ville.
Le chef du pouvoir executif, qui ne saurait se séparer de l'Assemblée Nationale, est venu se fixer près d'elle avec tous les ministres, et se trouve placé de façon à donner tous les ordres et à obtenir tous les concours nécessaires.
La ville de Versailles, qui n'a rien à redouter, grâce aux forces dont le gouvernement dispose, a de grands devoirs à accomplir.
Il faut surtout que notre armée soit bien accueillie par elle, et, à cet égard.je suis heureux de pouvoir féliciter notre population des excellentes dispositions qu'elle a déjà manifestées.
Espérons que le calme se fera bientôt dans les esprits, que la loi sera respectée et l'ordre public rétabli ; qu'enfin la république sortira encore une fois victorieuse des cruelles épreuves que lui imposent les passions anarchiques.
Le maire de Versailles, député de Seine-et-Oise, Rameau.