‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 30 sur 126 · VINOY REVEILLE M. THIERS · texte numérisé non relu

VINOY REVEILLE M. THIERS

M. Thiers s'était installé à la Préfecture. Il succédait, comme voyageur, à Tempercur d'AlIemaj^ne. Sa vanité dut être satisfaite, quand il coula son petit corps dans le grand lit qui avait reçu le conquérant. Il savourait, la nuit du dimanche, en des rêves moelleux, la double satisfaction de cumuler bientôt les joies victorieuses de Guillaume et de Napoléon, car il ne doutait pas que le nouveau sièg-e de Paris et la prise decette ville ne fussent des épisodes dignes de compléter l'histoire des deux campagnes de France, quand il entendit une voix rude, l'éveillant. Il était une heure du matin. Il sursauta, car il était d'un caractère craintif dans le privé. A peine rassuré par le ronflement sonore des deux cuirassiers qui couchaient dans un cabinet touchant sa chambre, il se dressa sur son séant, effaré. Il

LE COMITÉ CINTBAL '4"

vit, à la clarté d'une lampe coiflée de son abat-jour, qu'élevait M""' Thiers, en peignoir, avec des papillottes tirebouchonnées sous son bonnet nocturne, un général se pencher vers son lit. Il entendit ce guerrier lui crier aux oreilles : — Monsieur le président ! Monsieur le président ! je vous demande pardon ! mais il faut absolument que je vous parle!

M. Thiers, les yeux appesantis, reconnut vaguement celui qui l'éveillait, et dit de sa voix aigrelette, d'un ton contrarié :

— C'est vous, Vinoy? que se passe- t-il donc? M"» Thiers intervint ;

— Le général a voulu vous parler absolument. Il dit qu'il s'agit de choses très graves...

Le général prit aussitôt la parole, cependant que M"" Thiers, après avoir posé sa lampe sur un guéridon, s'éloignait discrètement. Vinoy dit alors que, s'il avait insisté pour parler au chef du pouvoir exécutif, malgré l'heure indue, c'est qu'il avait appris, et avec stupeur, que l'ordre avait été donné à la brigade Daudel de rallier immédiatement Versailles. Or, ce mouvement avait eu pour conséquence de laisser le Mont-Valérien dégarni de troupes, à la merci d'un coup de main des insurgés. M. Thiers reconnut que c'était là une imprudence, mais il ne pouvait rester à Versailles sans protection; il était responsable de la sécurité de l'Assemblée nationale qui allaitse réunir, et la brigade Daudel était sûre; elle seule avait des régiments surlesquels on pouvait compter; il ne lui était pas possible de s'en passer. Le général Vinoy dit alors avec fermeté qu'il avait déjà écrit pour réclamer la réoccupation immédiate du Mont-Valérien, et qu'il résignerait son commandement si l'on ne tenait pas compte de sa demande.

Vinov a raconté ainsi cet entretien nocturne, dont les

, A A UISTOItVE DE LA COMMUNE

conséquences devaient être si graves pour le sort de Paris :

M Tliiers me dit : « Mais quelles troupes mettez-vous au Moni-Valérien'? » Je lui rt-pondis : — Vous savez bien que je vous ai envoyé à Versailles le 119^ de ligne pour netloyer et approprier la ville, que vous m'avez dit être dans un elal déplorable ' le 119' est bien commandé. C'est ce régmienl qu il iaut envoyer au Monl-Valérien, et il faut que je l'y envoie tout de suite" parce que les deux baladions de chasseurs doivent partir a sept heures du matin. M. Thiers se décida à signer l'ordre que ie demandais. J'allai trouver le colonel qui commandait le 119 , et je lui dis : « Où sont vos hommes ? — Us sont éparpilles un peu partout. — Il m'en faut trouver au moins trois cents. »

Je fus prendre un escadron de cavalerie, de l'artillerie.

J'écrivis un mot au colonel qui commandait le Mont-Valerien et j'acheminai mes troupes vers la forteresse.

Un MEMBRE. — A quel moment? , ,o i j-

M le général Vinov. — Dans la nuit du dimanche 19 au lundi 20 parce que les deux bataillons de chasseurs devaient partir a sept heures du matin. J'avais fait dire au commandant du lort de ne pas les laisser sortir, avant qu'il aperçût la tête de colonne des troupes que j'envoyais. L'ordre fut exécuté. Le détachement arriva avant que les chasseurs ne fussent partis.

M Maniai Delpit. — Me serait-il permis de demander au général l'heure précise à laquelle l'ordre d'évacuer les forts a ele

donné? ...

M. le général Vinoy. - Cet ordre a été donne a peu près vers

trois heures.

M. Martial Delpit. — Le 18.

M. le général Vinoy. — Par conséquent une heure avant le

départ de M. Thiers.

[Enquête parlementaire du i8 mars. Tome II, page loo.)

Après le départ du général Vinoy, se hâtant de diriger des renforts sur le Monl-Valérien, M. Thiers se replongea dans ses oreillers et dans ses songeries belliqueuses, se doutant à peine qu'il venait d'assurer la défaite de Pans et la victoire versaillaise.

Ainsi le Mont-Valérien était resté sans garnison, ou dé-

LE COMIlt CliNTHAL

fendu bien faiblement par quelques chasseurs démoralisés et qui n'eussent pas résistif à une attaque sérieuse. La sommation qui leur fut faite, dans la journée du 19, n'étant pas suffisamment appuyée ne pouvait avoir de résultat. En admettant, que, dans la journée du 18 mars, le Comité Central n'eût pas eu l'autorité ni l'initiative suffisantes pour occuper le Mont-Valérien, puisque même à Paris son pouvoir sur les bataillons ne se fit sentir que dans certains quartiers de la ville, .sans action générale, et que les forces insurrectionnelles agirent éparpillées et comme isolées, il avait eu cependant toute la journée du dimanche, et même une partie de la nuit du lundi, pour mettre la main sur la forteresse. Il ne fit rien, faute impardonnable. A défaut de l'ordre de LuUier, trahissant déjà, l'un des membres du Comité, des chefs hardis, comme Duval, Henry ou Serizier, n'avaient qu'à se mettre à la tête de deux ou trois bataillons pour s'emparer de la citadelle de Paris. Ils n'y pensèrent pas. El cependant, ils n'ignoraient pas que la ville n'avait dû son salut qu'à la pos.session du Mont-Valérien pendant le siège. Si les Prussiens avaient tenu cette forteresse, ils ne se fussent pas contentés d'une parade dans les Champs- Elvsées, le i«f mars; ils eusscntdonné l'assaut et pris Paris de vive force dès les premiers jours de l'investissement. A Paris on eut donc le même oubli du Mont-Valérien qu'à Versailles. Il ne se trouva malheureusement pas un Vinoy, à l'Hôtel-de- Ville, pour réveiller les chefs et leur arracher l'ordre d'occuper la forteresse.

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