LE GÉNÉRAL CRÉMER
Crémer, qui fut le principal agent de la délivrance de Ohanzy, était l'un de nos plus jeunes générau.v de 1870. Un instant populaire, acclamé pour sa patriotique ardeur, et considéré comme un général vraiment républicain, il avait manifesté son désir do continuer la lutte, sans désespérer comme tant d'autres de la possibilitéd'empècher, les armes à la main, le démembrement de la patrie. 11 fut rangé parmi les partisans delà guerre à outrance, parmi les gambetlistes, comme tel suspect à Bordeaux. Ceci ne nuisait
pas à sa popularité parisienne. Ses états de service étaient, au moment de la sig'nature des préliminaires de paix, extrêmement brillants, comme sa personnalité était alors sympathique.
Camille Crémer était né à Sarreg'uemines (Moselle) le 6 août i84o. Il avait donc trente ans lors de la guerre. Sorti de Saint-Cjr et de l'école d'application de Metz, avec le numéro 2 en 1861, il fit la campag-ne du Mexique comme lieutenant au i*'' zouaves.
Il était capitaine d'état major en 1866. Quand éclata la guerre allemande, il faisait partie du corps de Bazaine et était aide de camp du général Clinchant. Fait prisonnier à la capitulation de Metz, il s'évada audacieusement d'Allemagne, gagna la France sous divers déguisements, et vint se mettre à la disposition de la délégation de Tours. Il fut nommé général de division et reçut le commandement du corps de mobilisés de l'Est, opérant entre Beaune et Dôle et formant l'aile droite de l'armée de Garibaldi. Attaqué auprès de Nuits, le 18 décembre, par le général Werder,il défendit la gare avec acharnement; les pertes des Allemands dans cette affaire furent sérieuses. Il fit avec énergie toute la campagne de l'Est, terminée, par la faute de Jules Favre, en déroute de l'armée de Clinchant et en retraite sur le territoire helvétique. Au dix-huit mars, il accourut à Paris et offrit indirectement son épée au Comité Central. Cette démarche fit qu'on l'a classé un moment parmi les partisans de la Commune. C'est à tort, car il ne peut y figurer qu'au rang des traîtres, s'il est considéré comme ayant un instant occupé le commandement en chef, qui lui fut offert. Il l'eût accepté s'il avait cru à la victoire. Caractère aventureux, dépourvu de sens moral, très ambitieux, patriote sincère aussi et militaire avant tout, il vit dans l'insurrection une occasion d'exercer un grand commandement, et peut-être
LB COMITÉ CBNTBAL '
de continuer la lutte contre les Allemands, avec les forces parisiennes victorieuses, dispersant TAssemblée et constiluant un nouveau régime républicain, ayant la revanche pour prog^ramme.
Les acclamations populaires Tencouragèrent dans cette voie honorable, mais périlleuse. Il se découragea vite, et nerveux, impressionnable et d'humeur changeante, quand il villes choses tourner mal, il cessa ses rapports avec le Comité Central, retourna s'offrir à Versailles, qui ne voulut point utiliser ses talents. On a vu que son crédit était encore assez fort auprès du Comité Central, puisqu il parvint aie déci.ler à faire mettre en liberté le général Chanzy, malgré les influences contraires du général Duval, qui commandait toute la rive gauche, et, avec Raoul R.gault, était maître de la préfecture de police.
Avec une défaillance indigne d'un aussi vaillant homme de guerre, pour racheter sa soumission éphémère au Comité Central, et pour s'allier les faveurs deVersailles, Crémer, qui avait écrit une lettre bizarre et plate au général Vinoy pour se mettre à sa disposition, c'est-à-dire pour trahir le Comité avec lequel il était en pourparlers, n'hésita pas, dans VEnr/iiêle Parlementaire, à outrager et à calomnier le pouvoir insurrectionnel dont il avait cru devenir le général en chef.
Voici sa lettre à Vinoy :
Mon Général.
Arrivé depuis peu à Paris, j'attendais pour aller vous rendre
visite qiK- mon tailleur m'eût mis dans un état présentable, mais
comme cela tarde beaucoup, je tiens à vous dire que je mets à
voire disposition et ma personne et le peu d'iutluence que je puis
avoir. ,
General Cremer.
Le Comité Central eut connaissance de cette lettre que
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les journaux s'étaient empressés de publier. Il eut un instant l'iilée de mettre en état d'arrestation celui qui l'avait écrite, révélant ses intentions de passer à l'ennemi. Crémer protesta de ses sentiments tout dévoués à l'insurrectiou et au Comité. Il promit de désavouer celte lettre. On crut à sa promesse, et on le laissa en liberté, en lui permettant d'aller, avec Babick, faire sortir le général Chanzy de la prison de la Santé.
Tout faillit être perdu, a dit Crémer, par la publication de cette letlre. On se demandait si on devait me faire fusiller. Je promis de faire démentir la lettre le lendemain. Mais la lettre est authentique. Si le Comité ne m'avait pas cru, au lieu de sauver le général Clianzy et Langourian, je rentrais en prison avec eux, dans des conditions plus mauvaises.
Crémer qui, n'ayant pas démenti sa lettre, comme il l'avait promis, se trouvait en fâcheuse posture à Paris, s'empressa de filer sur "Versailles. Là il se trouvait en siireté etdans un milieu qu'il supposait devoir lui êtreavantageu.'ï. Mais la réaction lui fit grise mine. 11 était mal vu des militaires, comme n'ayant pas supporté avec eu.x l'inaction, et parce qu'il était venu à Tours pour se battre, et aussi pour prendre les galons des camarades restés chez l'ennemi, ayant signé le revers. Pour les ruraux, c'était un g-ambettiste, un de ces énergumènes qui rêvaient la guerre à outrance. Pour le gouvernement, il était un personnage remuant, peu sûr, et dont les rapports avec l'insurrection, malgré sa lettre à Vinoy, conservaient un caractère suspect. Ne pouvant obtenir le commandement qu'il espérait. Grémer demanda à marcher, comme volontaire, dans un bataillon quelconque, brûlant de combattre ceux dont il avait failli devenir le général en chef. M. Thiers refusa son offre, disant qu'il lui paraissait meilleur que pour l'instant il s'effaçât. Il devait disparaître en attendant qu'une enquête
fiU faite sur ses ag-issements. Crémer se retira donc, l'âme ulréiée. Par la suite, afin de rentrer en grâce, devant la commission d'Enquête il accumula les injures et les calomnies à l'égard du Comité Central.
Le président de cette commission lui faisant remarquer qu'il était du petit nombre de ceux qui, ayant pu pénétrer dans l'Hôtel-de-Ville, avaient pu voir à l'œuvre le Comité Central, et que, pour cette raison, il lui demandait de dire à la commission comment ce gouvernement fonctionnait, Crémer répondit avec aplomb, visiblement préoccupé de flatter celte commission partiale et furieuse, de laquelle, pensait-il, pouvait dépendre sa réintég-ration dans son commandement:
C'était un spectacle navrant de voir ces salles de l'IIÔtel-de- Ville pleines de gardes nationaux ivres. Quand on monlail par le grand escalier, il y avait dans la grande salle tout ce (luc I orgie peut avoir de plus ignoble, des hommes et des femmes ivres ; on traversait deux ou trois autres salles plus calmes, et on arrivait a une autre qui donne à l'angle de la place de l'Hôlel-de-ViUe et du quai C.-cst là <iue le Comité tenait ses séances. Nous avons passe une journée à aller dans les cabarets pour trouver les membres du gouvernement, et le soir, nous avons dû taire les mêmes courses pour les ramener et les faire délibérer sur l'élargissement du général Chanzy. Ils se prenaient aux cheveux au bout des cinq premières minutes de délibération. Il n'y a pas de cabaret qui puisse donner une idée des séances du Comité Central. Tout ce qu'on a imaginé d'excentrique dans ces derniers temps, pour les petits théâtres, les Bouffes-Parisiens, n'est rien a côte de ce que j'ai vu. Si cela n'avait pas été si terrible, ces séances auraient été du plus grand comique. . . Je n'aurais pas cru néanmoins qu'ils en seraient arrivés où ils en sont arrives. Si on n avait pas fait la Commune, le Comité n'aurait jamais pu organiser une défense comme celle qui a été organisée Us criaient, ne faisaient rien. Tout le monde voulait commander, personne ne voulait obéir, c'était la cour du roi Pétaud.
(Enquête parlementaire. Déposition du gt-ntral Crémer, t. U, p. 3oi.)
Comme un membre lui demandait : « Avez-vous vu une des séances de la Commune ? » il répondit nég-ativement, tout en continuant à acccumuler de nouveaux mensonges calomniateurs.
Non ! je suis parti le jour où la Commune s'est constituée. Ils n'étaient jamais plus de si.x ou sept en délibération ; les uns sortaient, les autres entraient. Il y en avait qui étaient ivres, ceux-là étaient les plus assidus, parce qu'ils ne pouvaient plus s'en aller...
Le président alors lui posa cette question : — Vous attribuez la résistance que nous avons rencontrée à la Commune et non au Comité Central ? Crémer donna cette e.xplication contestable :
Oui, il n'y avait rien de possible avec les gens du Comité Central ; s'il n'était pas entré dans la Commune des hommes plus intelligents, ayant plus d'esprit de suite, je suis convaincu qu'on n'aurait rien fait, que le Comité Central devait tomber de luimême au bout de quelque temps...