COMITÉ CENTRAL ET COMMUNE
L'assertion d'un traître avéré doit toujours sembler suspecte. Ici, en outre, les faits et les documents démentent les appréciations et l'opinion de Crémer. Assurément la Commune renfermait de hautes intellig'ences, des écrivains de talent, des philosophes remarquables et des penseurs notoires. Le Comité Central n'avait pas dans son sein d'hommes d'incontestable valeur tels que : Delescluze, Félix Pyat, Jules Vallès, Arthur Arnould, Vermorel, Paschal Grousset, Long-uet, Protot, Malon, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus connus, mais ce n'est pas avec des publici-stes disting-ués, avec des avocats diserts et des sociologues profonds, qu'on fait la guerre civile. Les mem-
hres de la Commune furent trop disposés à se constitueren parlement. Ils avaient l'aptitude parlementaire plus forte que leur vocation nouvelle de chefs de barricades. Ils firent trop de motions, trop de discours, trop de politique et trop de socialisme théorique. Ils laissaient faire les barricades, leur véritable besogne, par un brave homme dévoué, mais insuffisant, le cordonnier Gaillard. Il fallait se considérer comme des insurgés en permanence et se battre au lieu de légiférer. L'insurrection triomphante et Versailles vaincu, contraint à demander la paix, alors la Commune, avec sa sélection révolutionnaire, avec ses mandarins socialistes, pouvait jouer un rôle grand et fécond. Mais il u'y avait pas de place pour les théoriciens, pour les hommes de réunions publiques et les doctrinaires de cabinet, sur le champ de bataille. C'était l'endroit où le Comité Central, maître des bataillons, devait se montrer, commander, agir, entretenir et activer la flamme insurrectionnelle. La dualité de pouvoir, la rivalité de direction et l'antagonisme des deux autorités issues de l'insurrection furent nuisibles à la cause et contribuèrent à sa défaite. S'il avait été possible d'opter, c'est le Comité Central qui eût dû subsister seul, tant que Versailles aurait gardé les armes. La Commune a perdu la Commune.
Le Comité Central ne l'eût pas sauvée, après le 2 avril ; mais avant? Durant les deux semaines gaspillées, ce pouvoir combattant, cette dictature militaire, même avec de déplorables éléments comme ils en contenaient, et qu il faut reconnaître, sans accepter toutes les divagations malveillantes de Crémer, traître évincé, eussent certainement pu entraîner les cent cinquante mille hommes sous les armes, bien vite grossis de bataillons indécis et de gardes prêts à se rallier au succès probable. Alors Versailles envahi, débordé, capitulait.
a38 HISTOIHE DE LA COMMUNE
L'Assemblée émigrait-elle, comme on l'a envisagée ? Par l'interception des trains, par la suppression des recettes, elle devenait isolée, prisonnière, ellaprovince l'abandonnait, surtout si le Comité Central, conservant ses pouvoirs insurrectionnels, convoquait, comme en février 48i non pas une assemblée parisienne, mais une assemblée nationale, à laquelle la France entière se fût ralliée, car pour tout le monde, sauf pour les entrepreneurs de restauration monarchique, l'Assemblée avait épuisé son mandat, la paix votée.
En procédant à l'élection d'une Assemblée Communale, en installant les élus, en prenant possession d'une salle de délibération, en se préparant à entendre et à prononcer des discours, les hommes de 71 crurent agir sag-ement et régulièrement. Ils eurent la manie de la légalisation et subirent la séduction des organisations parlementaires. Ils obéissaient à l'atavisme. Ils se soumettaient avec complaisance à la loi de l'imitation. Ils se préoccupaient de recommencer l'histoire de la Révolution. Ces histoires-là ne se recommencent guère et ne supportent pas de parodies. Quand la Convention et la Commune de 98 discutaient, entendaient de belles, pompeuses et longues harangues, des discours pour la plupart écrits et répétés devant la glace, quand les Comités entassaient les décrets et vaquaient à de multiples, diverses et surprenantes besognes administratives, quand ces actives assemblées accomplissaient un travail législatif considérable, elles n'avaient pas à se préoccuper de leur salutimmédiat. Des comités militaires spéciaux s'occupaient à organiser la victoire, la frontière était reculée par les baïonnettes des volontaires de l'an II, les rois tremblaient chez eux, et leurs trônes remuaient, ébranlés par les pas de plus en plus rapprochés des quatorze armées républicaines, invincibles. Les princes de la coalition ne songeaient plus à corriger les Parisiens, ni à leur donner des lois.
LE COMiré CENTBAL ^^9
Robespierre et Ghaumelte pouvaient en toute sécurité monter à la tribune et faire voler leurs motions : Hoche devant les li£;nes de Wissembourg, Marceau mettant le pied sur le nid de vipères des buissons vendéens, dans le nord Jourdan, Kléber sur le Rhin et le lieutenant d'artillerie Bonaparte à Toulon, leur assuraient la parole, garantissaient la sanction des décrets qu'ils proposaient. On n'avait à se préoccuper que des coups de main à l'intérieur : 3i mai, Thermidor, Prairial, Vendémiaire. Il était loin d'en être ainsi en mars et avril 71.
Avant d'organiser la République communale, il fallaltla faire naître, il fallait lui permettre de vivre. Il était impossible de discuter des textes et d'élaborer des lois, quand il fallait avant tout se battre et vaincre. Le Comité Central, pouvoir exclusivement militaire, gouvernement d'action et non pas parlementaire, s'il fût demeure seul et maître, sous la pression des circonstances se fût resserré, amélioré. Il semblait désigné pour agir, et non ergoter, pour continuer la bataille sans se soucier des ordres du jour, et pour amener la victoire, sans phrases. Sa retraite devant les élus de la Commune, d'ailleurs incomplète et accomplie avec restriction mentale, eut pour seul (résultat de ralentir l'action militaire. Sa préoccupation de régulariser son pouvoir, dans l'interrègne électoral, eut surtout cet efl'et désastreux d'empêcher que cette action fût immédiate et suivît la fuite du gouvernement.
Le général Crémer a donc porté un jugement faux, lorsqu'il prétendit que le Comité Central ne pouvait soutenir la résistance, ni avoir raison de M. Thiers, de l'Assemblée, et des faibles forces dont ils disposaient. La Commune, malgré l'indispensable attention qu'elle dut porter aux opéralions guerrières, malgré la participation directe et personnelle de plusieurs de ses membres aux combats, représenta
ce qu'on pourrait appeler l'élément civil dans la révolution du Dix-Huit mars, et c'était rélémenl militaire qui était seul nécessaire. La garde nationale devait avoir seule la parole et l'autorité, au moins jusqu'à ce qu'une bataille décisive et une victoire, sinon définitive, mais suffisamment complète, eussent permis de rentrer dans la cité sauvée et pacifiée. Alors on eût discuté et poursuivi la réalisation des changements politiques, avec les réformes sociales que le prolétariat, vainqueur au dehors, était en droit d'imposer au dedans. Les hommes du Comité Central se sont hâtés fâcheusement de céder la place. Ils devaient garder leur poste périlleux, tant que la cause qui le leur avait fait confier n'était pas victorieuse. Ils avaient le devoir de rester sur la barricade, aux remparts, ou aux avant-postes, tant qu'il y avait à tirer des coups de fusil, et ne pas croire que leur présence était nécessaire à la tribune.