‹ Histoire de la Commune de 1871 (volume 3)Chapitre 98 sur 126 · FIN DE LA HÉSI.-^TANCE · texte numérisé non relu

FIN DE LA HÉSI.-^TANCE

M. Loiseau-Pinson, dans la journée, avait congédié en ces termes le bouillant Quevauvilliers et ses hommes, en leur faisant part de la convention sig'née à midi :

L'Assemblée nationale, messieurs, ne veut prendre en considération aucune de nos propositions. Nous avons donc cru devoir appeler les électeurs à voter demain, i)ui!>quc nos mairict. nous sont restituées. Et puis, s'il faut tout dire, malgré notre profond respect pour l'Assemblée nationale, il y a une chose qui nous a révoltés et qui a été pour beaucoup dans la décision que nous venons de prendre : c'est la proposition de nommer le duc d'Aumale lieutenant général des armées, dont il a été tbrtement question à la Chambre.

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Le colonel Quevauvilliers, tout en répétant que la résistnnce était pour lui très possible, et qu'il disposait do 20.000 hommes résolus, déclara que puisque les maires et députés avaient décidé le contraire, il n'avait qu'à s'incliner. Il donna aussitôt l'ordre de faire rentrer les gardes nationaux dans leurs foyers, et de ne laisser à la mairie que le poste ordinaire.

En même temps l'amiral Saisset, pareillement préveau au Grand-Ilôtel, se hâtait de décamper, déguisé comme on l'a vu, gagnant Versailles à pied, après avoir laissé au capitaine A. Trêves, sous le couvert de son aide de camp, Edouard Dupont, l'avis suivant:

J'ai l'hoiineur d'informer MM. les chefs de corps, officiers, sous-officiers, cl g.irdes nationaux de la Seine, que je les autorise à rentrer dans leurs foyers, à dater du samedi 25, sept heures du soir.

Le vice-amiral commandant en chef de la garde nationale de la Seine.

Saisskt.

Copie de cet acte fut adressée aux journaux par l'aide <le camp do l'amiral.

La résistance était bien finie, et il n'j avait plus qu'à se préparer à la lutte pacifique et légale des bulletins do vote.

Pourquoi les maires, adversaires du Comité Central, et qui ne voulaient nullement se ralliera la Commune, renoncèrent-ils à tenter la lutte, à user de ces forces que le colonel Quevauvilliers évaluait à 20.000 hommes? Etait-ce parce que le résultat de la bataille leur apparaissait ou difficile ou im|)ossible? parce qu'ils pensaient que l'insurrection serait encore une fois victorieuse et qu'elle écraserait définitivement les bataillons dits de l'ordre?

Il faut, pour répondre à cette partie du problème, distin- II 36

ffuer, parmi les maires, les fourbes des sincères. Les premiers, qui, sans avoir conféré avec M. Thiers sur ce point, servaient inconsciemment ses desseins, suivaient son pian arrêté avant le Dix-Huit mars, instinctivement, par communauté d'esprit réactionnaire, cherchaient seulement à lu. ^aener du temps, comme ils l'ont avoué. Ils lui perme taient ainsi de concentrer et de réorganiser l'armée versaillaise. Donc, ceux-là ne voulaient pas commencer la lu e avant l'heure, et préféraient attendre l'intervention de cette armée, qui ne pouvait manquer d'être supérieure aux forces dont disposeraient le Comité Central et la Commune. Ils ne devaient pas non plus accepter les offres des officiers et gardes nationaux prêts à se battre, désireux de renouveler les prouesses des bataillons bourgeois de juin 48. Ces auxiliaires, dont un grand nombre ne dissimulaient pas eurs opinions monarchistes, deviendraient gênants, et peut-être dangereux, après la victoire. Se passer d'eux était plus

''ny en avait quelques-uns, parmi les chefs de la résistance, Schœlcher en tête, qui voulaient maintenir la République, et qui n'entendaient pa. servir les intérêts des monarchistes de Versailles. Ils craignirent une lutte inégale funeste aux institutions républicaines, et ils seftorcèrent de l'éviter. Malgré les exagérations de certains exaltés, comme lo lieutenant-colonel de Beaufond, chef d état-major général par intérim, annonçant ni.ooo citoyens armés pour la défense de l'ordre, on peut reconnaître que Saisset, Schœlcher et QuevauviUiers disposaient d'environ 25.000 hommes résolus, commandés par des chefs également déterminés. Plusieurs de ces chefs étaient exercés et capables, comme les officiers de marine Trêves, Salicis, d autres encore de l'armée do terre. C'était fort suffisant pour une bataille de rues. Les fédé.és ne pourraient conserver

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l'Hôtel-de-Ville, assailli de trois côtés. Les quartiers du centre formant un camp retranché formidable, les bataillons rouges se trouveraient refoulés vers les hauteurs, BelleviUe, Montmartre, la butte aux Cailles, le faubourg' Saint- Antoine, partout où eut lieu la lutte désespérée des derniers jours. Les forces que le Comité Central considérait comme siennes seraient réduites de moitié, du jour où le combat commencerait. La solde ne serait pas assurée, car la Banque fournirait-elle l'argent? Elle était aux mains des résistants jusqu'à nouvel ordre. Les défections se produiraient nombreuses. Les maires payant la solde à leurs bataillons, ceux-ci au contraire iraient se renforçant. Donc les chances de la bataille n'étaient pas aussi défavorables que s'empressait de le crier Saisset, qui ne tenait point à l'eng-ag-er, qui avait bâte de se sentir en sûreté à Versailles.

De son côté, le Comité Central doutait du succès. On peut dire, et les témoins survivants ne me démentiront pas, que l'incertitude et la crainte de cette lutte dans Paris étaient la grande préoccupation des chefs de l'insurrection dans la semaine qui suivit le Dix-Huit mars. Ils regardaient avec une inquiétude peu dissimulée les préparâtes qu'on signalait, faits à la mairie de la Bourse et au Grand-HôteL Ils négligeaient ceux de Versailles. Le Di.x-Huit mars, on s'attendit toute la journée à un retour offensif des troupes retirées à l'Ecole militaire et sur la rive gauche. Les jours suivants, on ne parut craindre qu'une attaque venue du centre de Paris, d'où la satisfaction profonde du Comité, quand il put, en menaçant, en feignant d'être prêt à enlever les mairies dissidentes et à brusquer le combat, décider les maires à capituler. Quand tout parut arrangé, quand on finit par sceller l'accord final, le Comité Central était aussi satisfait que les maires.

Pourquoi ceux qui pouvaient croire qu'ils étoufferaient

l'émeute par la force, par le nombre, et qu'ils auraient raison du Comité Central, firent-ils toutes les concessions ? Pourquoi les vrais républicains, ceux qui ne faisaient point le jeu de M. Thiers, mais qui repoussaient la guerre civile, capitulèrent-ils, au lieu de laisser aller les

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Ils ont dit qu'ils voulaient éviter l'effusion du sang. Ce sentiment est humain et l'explication doit être tenue pour l'expression au moins partielle de la vérité. Ils ne prévoyaient pas qu'ils ne faisaient qu'ajourner la saignée, et qu'aux victimes et aux morts, qui pouvaient résulter d'un combat fratricide dans les rues avoisinant l'Hôtel-de-Ville, se substituerait bientôt une atroce extermination, une bou. chérie aveugle et féroce dans tous les quartiers de Pans bombardé, .saccagé, en flammes et en ruines.

Mais cette pensée, cette arrière-pensée, comme disait M. John Lemoinne dans les Débats, dominait ces élus de novembre 70 et de février 71 : « Si nous entamons la lutte, si nous remportons une victoire sanglante, malgré la nécessité dominante et la sincérité de nos intentions, malgré la justification de l'ordre républicain à maintenir et le souci de la défense de la légalité, nous nous rendrons odieux, impossibles aussi. Bien vite, on oubliera que nous avons risqué notre popularité et notre existence, pour rétablir le calme dans la cité, pour donner à Paris ses libertés municipales, avec un régime régulier, légal, ramenant le travail, la confiance, la prospérité; on méconnaîtra nos bienfaits et nos services. Nous ne serons plus les favoris du suffrage universel. Un mouvement de réaction impossible à enrayer se produira. Nous en deviendrons les victimes. Nous serons à la merci d'une assemblée dont les sentiments républicains sont douteux, où les éléments monarchistes sont puissants. Si les royalistes ne sont pas assez hardis ni assez

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nombreux, pour donner, comme le bruit en a couru à Versailles, la lieutenance générale à un prince d'Orléans, les adversaires des institutions républicaines, délivrés de la crainte des conting-ents révolutionnaires, débarrassés de nous par l'impopularité, puis par le suffrage ingrat et apeuré, établiront un régime qui ne s'appellera peut-être pas royauté, mais qui n'aura plus rien de la République. C'est ainsi que les choses se sont passées après la victoire de l'ordre en juin 48. Sans ces fatales journées, il n'y aurait pas eu les trois années de réaction qui suivirent et permirent aux ennemis de la République de s'emparer de toutes les fonctions, de diriger l'Etat et, après le coup de Décembre, de rétablir l'empire. Nous sommes républicains, nous voulons donc conserver la République ; c'est pourquoi nous devons ne pas recommencer la sinistre expérience de juin, et par conséquent nous devons transiger! » Ce raisonnement était séduisant.

Ces mêmes hommes, certainement sincères, en évitant la guerre civile, comme ils le croyaient, espéraient conserver leur popularité, l'accroître même, et maintenir leur situation parisienne. La plupart de ceux qui acceptèrent la transaction supposaient que le scrutin leur serait favorable. S'ils se décidèrent à se rallier à la date du 2G mars, au lieu de faire mine de résister jusqu'à ce que le Comité cédât sagement et adoptât la date du 3 avril, celle que le gouvernement approuvait, c'est qu'ils avaient la pensée de derrière la tête que le délai si court leur serait avantageux. On transigeait le samedi, à midi, et la population n'aurait que le soir connaissance de la date ferme acceptée. On voterait le lendemain malin dimanche. Les électeurs n'auraient que la nuit pour se concerter et discuter les candidats, pour faire la propagande et ce qu'on nomme la cuisine électorale. Il n'y aurait ni réunions publiques ou privées, ni articles de

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journaux à redoulcr, à peine quelques affiches hâtivement posées, lues avant d'entrer dans la salle dévote et quand les bulletins seraient en poche. Aucun vote ne serait chang'é par des attaques ou des appels précipités et toute manœuvre delà dernière heure serait inutile. Dans ces conditions, pensaient les sag-es, les habiles, il était présumable que les candidats du Comité Central, des hommes nouveaux, des inconnus, ne pourraient rassembler des suffrages suffisants. Des voix s'éparpilleraient sur des notoriétés révolutionnaires restreintes et rivales. Au contraire, les membres des municipalités, bien connus comme républicains, estimés comme citoyens, vus à l'œuvre pendant le siège, ayant déjà la vitesse acquise électorale, retrouveraient une grande partie de leurs électeurs. Les principaux élus du 8 novembre auraient pour le Conseil municipal à peu près le même nombre de voix qu'ils avaient obtenu pour les municipalités dans leur arrondissement. Il faudrait sans doute faire la part de l'outrance révolutionnaire de certains quartiers, mais dans l'ensemble le vote serait favorable aux maires et adjoints en place, la majorité dans la future assemblée communale leur semblait assurée aux maires et adjoints en fonctions.

Ce raisonnement, que les résultats du lendemain devaient démentir, eurent une g-rande influence sur l'espvit de la plupart de ceux qui signèrent la convention. Les maires capitulaient, mais c'était pour se rendre maîtres de la place.

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