‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 11 sur 95 · AUGUSTE BLANQUI · texte numérisé non relu

AUGUSTE BLANQUI

Louis-Aug-uste Blanqui, naquit le 12 pluviôse an XIII (1" février i8o5), à Pug-et-Théniers, Alpes-Maritimes. Il étaitfilsde Dominique Blanqui, — professeur de philosophie au lycée de Nice, membre de la Convention, puis sous-préfet de Pu^-et-Théniers sous l'empire, — et de Auçustine Sophie Bnonville, sa femme. Huit enfants naquirent du mariag'e. Auçuste était le troisième. L'aîné, .Adolphe Blanqui, élève de J.-B. Say, fut un économiste disting-ué; c'est répithète consacrée pour ces .savants spéciaux. Ses deux sœurs. M"" Barellier et M"'^ Antoine, ont été très mêlées à la vie de Blanqui, attentionnées et dévouées durant ses diversesdétentions.M"e veuve Antoine asurvécu à son frère, et la mort de M"« Barellier atteignit douloureusement Auguste Blanqui, à peine libéré, au cours de sa lutte électorale à Lyon. Un nutre frère, Jérôme, serrurier, eut peu de rapports avec lui. Il lui causa une peine vive, lors de l'une do

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ses sorties de prison. Auguste réclamait les papiers, notes, articles, travaux historiques qu'il lui avait laisses en dépôt. Jérôme, à la mort de M™* Blanqui mère, et sur sa recommandation, avait brillé ces précieux documents, par crainte sans doute des perquisitions possibles et des tracasseries de police.

Auguste Blanqui avait épousé Amélie Suzanne, âgée de dix-neuf ans. Une délicieuse, mais bien courte idylle, fut sa vie conjugale. Il conserva toute sa vie l'enchantement de ces minutes heureu.ses si vite enfuies. Il avait passé, avec sa jeune épouse, des journées charmantes et brèves, à Jancy, dans une maisonnette, aux bords de l'Oise. La jeune femme fut emportée en i84i, à vingt-six ans, par la phtisie, aggravée par la tristesse et l'inquiétude. Blanqui était alors enfermé au Mont-Saint-Michel, et ne put recueillir son dernier souffle. Pour lui, le deuil fut perpétuel. La prison concentre les affections comme les douleurs, etempêche l'oubli, la dilution des sentiments dans le torrent de la vie, ainsi que chez les autres hommes. Le captif perpétuel garda, jusqu'à son heure dernière, la poignante hantise de la triste .séparation. Ses interminables années de solitude forcée, il les vécut désormais en tête-à-tête avec l'image de la morte, avec le souvenir de son amour dont il subissait la posthume et cruelle imprégnation.

D'Amélie Suzanne, il avait eu deux fils, l'un mort en bas âge, l'autre qui survécut, et fut pour lui un sujet de déceptions et de chagrins. Ce n'est pas que cet enfant devint un mauvais fils dans le sens ordinaire du terme. C'était un bon commerçant, ce qu'on nomme un brave homme, probe, laborieux, rangé, mais pour Blanqui, un bourgeois, c'est-à-dire un être de sentiments, d'opinions et d'allures entièrement opposés à ses idées, à ses convictions ; un adversaire politiiiuc. Cet enfant, élevé loin de lui par des

parents, avaità peine entrevu sou père,elavait dû subir l'influence du milieu maternel, hostile. Rlanqui fils était marchand de vins en gros, à la Ferté-sous-Jouarre, capitaine de pompiers de sa commune et tout dévoué au gouvernement impérial. Avec sincérité, ne voulant point passer pour un fils dénaturé, pensant au contraire agir selon les convenances et la morale courante, il offrit l'hospitalité à son pore, libéré pour quelques mois, après l'amnistie de 1859. Il mit toutefois une condition qui rendait la proposition inacceptable, 11 entendait que Blanqui renonçât à la politique ; autant valait lui demander de renoncer à la vie. « A quoi bon vivre, a dit Juvénal, si l'on doit perdre ce qui l'ait le prix de l'existence. » Blanqui reprit donc sa vie d'isolé, en attendant qu'une nouvelle poursuite le ramenât dans une prison, son habitat familier, sa seconde patrie.

Comme les campagnes pour un troupier, les captivités pour ce soldat de la Révolution nombraient les années. Blanqui n'a pas eu besoin de laisser de « Mémoires » : pour connaître sa vie, il n'y a qu'à consulter les registres d'écrou. La nomenclature de ses détentions, c'est la table des matières du livre de son existence d'homme, à la fois aventureuse et monotone. Son enfance, par l'internat strict, eut l'avant-goût de la prison. Bon élève au lycée de Nice, puis au lycée Charlemagne à Paris, gardé comme « bête à concours» pour le compte del'institutionMassin, il remporta tous les prix, puis devint répétiteur. Il put collaborer à quelques feuilles d'opposition, participa aux manifestations de la jeunesse des «coles, s'affilia à la Charbonnerie : le voilà dans la politique, dans la bataille. Il prend le fusil en 1827, sous la Restauration, est blessé d'une balle au cou, à la barricade de la rue Saint-Denis. Plus tard on le retrouvera au premier rang des combattants de i83o. Il reçoit la croix de juillet. Il fait ses débuts comme prisonnier en 1882, il

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avait 27 ans. Il est condamné, avec Raspail, comme membre de la société des Amis du Peuple, pour complot contre la sûreté de l'Etat; en i836, autre procès et nouvel emprisonnement; en 1889, prise d'armes avec Barbes et Martin Bernard . C'est l'affaire du quai de l'Horloge et de la rue Bourg^-l'Abbé. Condamnation à mort, commuée en détention perpétuelle au Mont-Saint-Michel, où la nouvelle de la mort de sa jeune femme l'accabla. Là, dans cette rude g-eôle, il passa de longues heures pénibles et contemplatives. Sa face pâle et amaigrie appliquée aux barreaux de la cellule, il regardait la mer, scrutait les étoiles, et sondait l'abîme de chagrin qu'il portait en lui. La révolution du 24 février i848 lui apporta la liberté. Il participa à l'envahissement de l'Assemblée constituante, le i5 mai 1848. Condamnation à 10 ans de détention. La république l'enferme à Doullens, puis à Belle-Isle. Il s'évade, est repris, transféré à Corte, déporté en Afrique. En iSSg, amnistie, lia quelques semaines de liberté. L'Empire le poursuit, le reprend. Quatre ans de prison pour société secrète. Il est écroué à Sainte-Pélagie, prison politique au régime plus doux, où il peut recevoir des visites et prendre contact avec les militants de la jeunesse du Quartier Latin, les futursblanquistes.il collabore au Candide. Malade, il est transféré à l'hôpital Necker, d'où il s'évade. Il se réfugie à Bruxelles. La guerre est déclarée, Blanqui accourt à Paris. Ses amis l'entraînent à l'attaque téméraire d'un poste de pompiers, boulevard de la Villette, le i4 août, pour se procurer des armes et tenter une insurrection, coupable parce qu'elle a avorté. La réussite eût précipité la chute de l'Empire, évité le désastre de Sedan, sauvé peutêtre le pays. Blanqui, en qui dominait le sentiment patriotique, avait donné son adhésion au gouvernement de la Défense nationale. Il publia son admirable journal la

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Pairie en danger, dont le premier numéro contenait celte fière déclaration : « qu'il n'y avait plus de partis, ni de nuances en présence de l'ennemi, et que le g-ouvernement issu du 4 septembre représentait la pensée républicaine et la pensée nationale. Les rédacteurs de ce journal lui oÔiaient leur concours le plus énergique et le plus absolu, sans autre condition que de maintenir la République et de s'ensevelir avec eux sous les ruines de Paris, plutôt que de signer le déshonneur et le démembrement de la France! »

Mais son âme de patriote s'émeut au spectacle du péril grandissant. Il semble alors pourvu d'une clairvoj'ance qui fait défaut aux contemporains. Il voit le gouffre où les Trochuet les Favre entraînent la Patrie. Il fait entendre de mâles et prophétiques accents. Plusieurs de ses articles de la Patrie en danger, relus à quarante ans de distance, apparaissent flamboyants de vérité, de cette vérité que nous savons aujourd'hui sur les hofnmes et les faits de la Défense. Eloquents, persuasifs, ces appels au patriotisme sont en même temps remarquables par les connaissances stratégiques et la notion juste de la situation militaire. Un grand journaliste, nullement blanquiste, à peine républicain, J.-J. Weiss, a dit dans Journal de Paris : « Comme il possédait à un degré éminent la faculté politique, Blanqui a donné, du 4 septembre au g octobre, pendant qu'il en était temps encore, même en matière militaire, tous les avertissements qui, écoutés, eussent pu préparer le salut. Il a prédit, dès avant l'investissement, la catastrophe et les causes qui l'amèneraient... »

Ni les gouvernements, ni le peuple, oh ! le pire sourd d'alors! ne voulurent entendre cette voix qui était celle de la raison, de la prévoyance et du patriotisme. Au 3i octobre, Blanqui, Flourens, des jeunes gens du Quartier Latin, Eudes, Rigault, Alphonse Humbert, Henry Bauer, Jules

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Vallet et quelques énergfiques citoyens, à la nouvelle de la capitulation de Metz, tentent un mouvement sur l'Hôtel-de- Ville. Il s'agit d'ôtcr aux gens qui détiennent le pouvoir en vertu d'une insurrection, par une insurrection nouvelle, la direction de cette Défense à laquelle ils ne croient pas, qu'ils ont proclamée impossible. La Défense devait être confiée à de vrais défenseurs, à ceux qui avaient la foi dans la résistance et l'espérance du succès final. Le mouvement éclate et avorte. Blanqui, encore une fois, est vaincu et proscrit. La proscription dans une ville cernée!

Le voilà obligé de se cacher, prisonnier dans une cité qui déjà est une prison . Les destinées de la patrie sont livrées définitivement, par un plébiscite aveugle, à des hommes qui n'ont qu'une idée, qu'un but : se rendre. En même temps ils combinent une stipulation anormale, monstrueuse : la reddition totale, la capitulation de la France! Paris trahi n'a plus qu'à attendre, en grelottant et en se serrant le ventre, l'heure psychologique guettée par le vainqueur. Pour ce crime d'avoir voulu chercher la délivrance de la cité et le remplacement de chefs incapables, découragés ou traîtres, Blanqui fut arrêté, mais longtemps après, le 17 mars, le jour même où Thiers provoquait Paris et cherchait à désarmer la garde nationale.

Blanqui, pendant qu'à Bordeaux on préparait l'acceptation de la paix, avec le démembrement pour rançon, avait soutenu la résistance de Gambetta. Dans une belle lettre adressée à Ranc, il avait affirmé « qu'une place assiégée ne peut stipuler que sa propre reddition, et il refusait à un gouvernement prisonnier le droit de capituler pour toute la France. Ce droit souverain on ne l'avait pas reconnu à Napoléon III, pouvait-on l'accorder à Jules Favre»? Les élections de février étaient survenues. Blanqui, candidat à Paris ne fut pas élu. « H n'y eut pas de place pour lui, a dit

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son biog^raphe Gustave Geffroy, dans les listes de quarantehuit noms élaborées par les clubs, les comités et les journaux. Les rancunes et les ignorances firent leur œuvre, comme toujours. Lorsque Flotte, son fidèle ami, vint lui apprendre que, môme le comité de la Gorderie, malgré la parole pressante d'Edouard Vaillant, avait écarté son nom, la tristesse descendit sur le front du vieillard, et ce témoin dit avoir vu briller des larmes dans ces jeux qui n'avaient pleuré que la mort d'Amélie Suzanne. »

Nul candidat ne méritait mieu.x que lui d'être nommé par Paris, pour défendre Paris et la République, également menacés. Mais Blanqui était traité en ennemi, en paria par les républicains modérés; il était un disparu, un oublié pour les avancés. L'ingratitude est la monnaie avec laquelle la démocratie paie, à tour de rôle, ses meilleurs serviteurs. Découragé, accablé par les malheurs de la Patrie, de plus, malade, Blanqui quitta Paris pour prendre un peu de repos moral et physique. Il se rendit à Loullé, dans le Lot, chez le docteur La Cambre, qui avait épousé sa nièce. Sa sœur, M™i Barellier, l'accompagna pour le soigner. Ce fut là qu'ont vint l'arrêter le 17 mars 1871, malade.

L'arrestation parut motivée par une condamnation prononcée par contumace, pour les événements du 3r octobre. C'était bien loin, bien effacé le mouvement du 3i octobre! On ne pouvait même, juridiquement, établir une culpabilité, une responsabilité pénale, dans le fait d'avoir tenté de renverser le gouvernement légal, puisque cette légalité n'existait pas alors pour le pouvoir insurrectionnel issu du 4 septembre, puisque cette légalité ne fut reconnue qu'à la suite du 3i octobre, par le plébiscite du 8 novembre. La plupart des citoyens poursuivis pour ces mêmes faits avaient été acquittés par le conseil de guerre. On aurait pu s'assurer de la personne du contumax bien avant cette date

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du 17 mars, mais on avait néglig-é de le faire, et il y avait classement, abandon de la poursuite pour ce 3i octobre. Mais le i8 mars était la date que M. Thiers avait choisie pour son coup de main sur les canons. Ce devait être le début de sa lutte contre Paris, et il avait résolu de purger la ville inquiétante de ses éléments trop républicains. L'arrestation de Blanqui, réputé homme dang-ereux et capable de donner un chef à la résistance parisienne, fut décidée, comme le premier acte nécessaire du coup d'état thiériste.

Blanqui n'a donc pas participé au Dix-Huit mars. Il ne fut pour rien dans l'établissement de la Commune, ni dans les faits qui suivirent sa proclamation. Il est présumable qu'il ignora longtemps et l'insurrection triomphante et la lutte sanglante. Transféré à la prison de Cahors, il y reçut, le 17 mai, la visite de sa sœur. Le lendemain, il était emmené dans des conditions rigoureuses de secret et de surveillance au fort du Taureau, en mer, en face de Morlaix. C'était la détention au Mont-Saint-.Michel qui recommençait. Elle fut sévère et par moments atroce. Blanqui, résigné, mais hautain et impassible, opposa la plus ferme contenance aux mauvais traitements et aux provocations. Les sentinelles avaient l'ordre de tirer sur lui à la première démonstration interprétée comme rébellion ou tentative d'évasion. Dans un cachot entouré par les flots, ce vieillard faisait encore peur à ceux qui le tenaient. Il fut jugé à nouveau à Versailles par le 6' Conseil de guerre, et condamné à la déportation dans une enceinte fortiKée. Les médecins s'opposèrent à ce qu'il fiît envoyé en Nouvelle-Calédonie. Il fut conduit à la maison centrale de Clairvaux, le 17 septembre 1872. Il avait soixante-sept ans et avait passé près de quarante ans de .sa vie, exceptionnelle et malheureuse, dans les prisons de tous les gouvernements. Depuis sa jeunesse»

Charles X, Louis-Philippe, la seconde République, Napoléon III, la troisième République le tinrent enfermé.

Les blanquistes cependant n'oublièrent pas leur chef prisonnier. Très actifs, ceux qui survécurent à l'écrasement de la Commune avec ardeur entretenaient le culte de son nom, parlaient de lui en toute occasion favorable, lui faisaient décerner la présidence d'honneur des réunions qu'ils organisaient. Une candidature lég'islative se présenta à Paris, dans le Vie arrondissement, le quartier des Ecoles. Stephen Pichon, destiné à devenir un de nos plus remarquables ministres des Affaires Etrang-ères, proposa Blanqui. Sa candidature fut combattue comme celle d'un inélig'ible. Si.x cent dix-huit voix affirmèrent l'amnistie sur son nom. C'était un premier jalon posé. En avril 1879, Blanqui est de nouveau candidat, mais à Bordeaux. Il a pour adversaire André Lavertujon. Sa candidature fut présentée par un comité bordelais présidé par le serrurier Gairon et l'emplové Jourde, plus tard député; elle fut soutenue dans les réunions par un jeune ouvrier bordelais, orateur chaleureux, Ernest Roche, depuis plusieurs fois député de Paris, dont ce furent les débuts politiques, et par deux délégués du comité parisien pour l'amnistie. Blanqui fut élu par plus de six mille voix.

C'est la victoire, c'est la liberté ! pensa la foule. On s'attendait à voir décréter l'amnistie et acclamer le député de Bordeaux, enfin libre. C'était mal connaître la réaction. On le garda en prison et la Chambre prononça son invalidation, comme inéligible. Le dix juin enfin, les électeurs ayant été convoqués à nouveau, il est rais en liberté. Il se représente devant ses électeurs. Il y a ballottage, et, le 17 septembre 1879, Blanqui est battu avec 4-54i voix par le républicain modéré Achard, qui obtint 4.O97 voi.x. Ce qu'on nommait alors l'opportunisme triomphait, avec

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i56 voix d'écart. Blanqui fut emmené par des amis pour une tournée de conférences et de banquets en faveur de l'amnistie. Sa présence intéressante, sa physionomie sombre, son maintien grave, sa parole faible, mais nette et précise, produisirent sur les auditeurs attentifs une impression vive. On le regarda avec l'émotion et la compassion qui s'attachaient, après le i4 juillet 1789, aux prisonniers arrachés à la Bastille, promenés dans les rues de Paris. Les électeurs de Lyon lui offrent la candidature à la Croix- Rous.se. Il a pour adversaire M. Ballue, ancien officier, journaliste lyonnais. Il y a ballottage. Entre les deux tours Blanqui est rappelé à Paris par la mort de l'une de ses sœurs, l'aînée : M"" Barellier. A cette sœur, qui lui fut dévouée comme la cadette M"^^ Antoine, il donna avec douleur le dernier adieu, au cimetière Montparnasse, à Paris : « Puis avec Grangcr, dit M. Gustave Geffroy, il retourne à Lyon, où il loge à l'hôtel modeste du Cheval- Noir, continuant .sa propagande en compagnie d'Edmond Lepelietier (i) et d'Olivier Pain. Il échoue au scrutin définitif, revient à Paris reprendre la vie de réunions publiques de la salle d'Arrasà la salle Chaynes... » (L'EnJermé, Gustave Geffroy, p. 43.)

Aui;uste Blanqui mourut frappé d'apoplexie foudroyante, le i" janvier 1S81, à Paris, boulevard d'Itulie, chez son

(1) L'auteur, délégué, avec Emile Gautier, du comité pour l'amnistie, avait fait, en faveur de Blanqui et de t'amnistie, la campagne électorale de Bordcau.x en mars et avril 1879. Il alla également à l^yon, en mai 1880, soutenir la même candidature à la Liroix-Rousse, avec Ernest Hoclic et Olivier Pain.

Aux fi'Ies italiennes, en l'honneur de Garibaldi, à l'occasion de l'inauguration à Milan du monument d'I caduti (les combattants tués en iSôg) l'uuteur faisait partie, avec Ulanqui, Ilenii Kochcfort et Gustave Isambert, de la dé-légation des comités républicains parisiens. Aux obsèques du grand citoyen, déléjrué parles comités démocratiques de Lyon, l'autour prononça, au Père Laohaise un discours au nom du Comité électoral lyonnais, qui l'avait cliargé de déposer une couronne sur la tombe.

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ami Ernest Granoer,dont il partageait le log'emcnt. Il avait soixante-seize ans.

Ce ffrand et infortuné citoyen a laissé peu d'ouvrag-es, J mais tous remarquables. Les principaux sont : la Patrie \ en damjer, recueil de ses articles, et l'Eternité par les astres. Son souvenir, sa légende ontsurvécu à ses discours, à ses écrits. L'impression qu'il produisit sur ceux qui l'approchèrent à toutes les époques de sa vie fut vive, ineffaçable. Jeune encore, on l'appelait le « Vieux ». Il en imposait à la fois par son passé, par son extérieur, par sa parole claire, persuasive, par la lucidité de ses arguments, autant que par le souvenir des persécutions qu'il avait subies, et par le prestig-ede ses longues années de captivité. Le corps grêle, les membres fluets, il était de très petite taille, comme Napoléon, comme Thiers, ces chefs énergiques, à l'ascendant fort. Il n'avait pourtant nullement l'aspect d'un dominateur de foules, d'un chef de révoltés. Sa physionomie était sévère, chagrine ou méditative. Il avait le front large, les pommettes saillantes, les méplats accentués, le cou maigre, ridé, avecdes muscles bossuant la peau, tendus comme des cordes, la barbe grise, rare et rude, les cheveux blancs et court-s; les mains, petites et nerveuses, apparaissaient toujours gantées de noir, portant le deuil éternel de la chère morte.

Il évoquait la figure magistrale et énigmatique de ce Madeuf, le vieux savant des « Misérables », en qui les insurgés croient voir sur la barricade un spectre survivant des journées de la Révolution. La méfiance, la finesse et la perspicacité dominaient en ce visage de vaincu perpétuel, non pas renfrogné, mais sombre, qu'éclairait seulement, par lueurs subites, la flamme de la lutte, l'esprit de revanches obstinément cherchées avec la ténacité du vaincu qui se relève et ne veut pas demandergrâce. Il avait la gauche-

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rie et la naïveté des êtres longtemps reclus. Il se mouvait avec embarras parmi les hommes, ressemblant en cela à ^'albatros, dépeint par le poète, qui, privé de l'espace et ne [ iiivant donner ses grands coups d'aile, se traîne g'èné et timide sur le pont du navire où les hommes d'équipage raillent sa veulerie. Sur l'être humain, le milieu agit puissamment, autant et plus que l'hérédité et l'éducation. Le milieu de Blanqui ce fut un cachot. Il eut toujours l'allure comprimée, le geste ankvlosé d'un détenu qu'on pousse brusquement au grand air, à la pleine lumière. Durant les courtes journées, où, entre deux séquestrations, il fut libre et put vivre la vie des autres hommes, il se traînait dans la ville, comme un prisonnier à l'heure du promenoir. Il attendait le signal de la rentrée en cellule. Paris lui semblait une pièce plus vaste que son cachot habituel, mais plus bruyante, plus incommode, où l'on pouvait difficilement penser et il regrettait intimement la liberté morale de la prison. Là seulement il se sentait vivre. Là, il se trouvait libéré des servitudes qui maintenaient les autres hommes enchaînés. Durant ces courts intervalles passés hors des geôles, Blanqui vivait volontairement de la vie cellulaire, ou à peu près, sortant peu, sauf lorsqu'il lui fallait paraître dans une réunion, présider un club ou diriger une émeute. Claquemuré chez un ami, ou dans un réduit dissimulé à tous, avec des livres et ses papiers, il méditait, écrivait et goûtait l'âpre joie de la solitude, du tête-à-tête avec son rêve, avec sa foi, comme un moine des temps de croyance, moderne anachorète de la Révolution dont une forteresse était la thébaïde. En prison seulement, il s'appartenait. Alors il semblait vivre sa vie. Enfermé, il se sentait un homme libre. Une légende mauvaise, reposant, comme toutes les légendes, sur un fond de vraisemblance, s'est perpétuée autour de cette individualité puissante. Une

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brume suspecte, soigneusement entretenue par des ennemis ou des jaloux, épaissie par toutes les réactions, entoure encore cette physionomie célèbre, et en même temps indistincte et obscure. Aucun homme n'a été autant méconnu ni plus calomnié que Blanqui.

Cet épisode douloureux de sa vie fut l'invention absurde et scélérate d'un certain Taschereau, qui, en i848, publia dans sa Revue fiélrospective un prétendu document trouvé dans les cartons du ministère et qui semblait établir des révélations faites au pouvoir par Blanqui, au sujet de la conspiration devant aboutir à l'émeute de 1889. C'était invraisemblable et sot : le conspirateur, l'insurg-é, le prisonnier, le martyr que fut perpétuellement Blanqui, devenu tout à coup, et sans autre intérêt que d'être renfermé dix ans au Mont-Saint-Michel, un délateur, un instrument de la police! Mais les plus imbéciles suppositions trouvent, en politique, des oreilles crédules pour les recevoir et des bouches malveillantes pour les propager. Barbes et d'autres excellents républicains, envieux ou prévenus, eurent le tort grave d'accueillir trop facilement les calomnies de Taschereau, et de ne pas leur opposer une vigoureuse réfutation. Blanqui se défendit du reste avec l'indignation de l'honnête homme victime des drôles. Toute sa vie constituait une réfutation. M. Gustave Gelïroy, dans son livre excellent l Enjermé, a fourni tous les éclaircissements nécessaires sur cette ténébreuse machination, qui troubla, empoisonna même, une partie de l'existence du malheureux vaincu, si éprouvé par ailleurs.

Le peuple pour qui Blanqui a passé quarante années dans les cachots, le peuple pour qui il oll'rit sa vie en maintes circonstances, le peuple dont il poursuivait l'aEFranchissement, l'avènement, selon sa devise : Ni Dieu ni maître ! a ignoré et mal connu ce grand citoyen. Un souvenir con-

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fus de conspirateur masqué, un renom vag'ue de lutteur toujours vaincu dans une lutte inég'ale avec les pouvoirs établis, une célébrité romantique de captif lég-endaire, dans le genre de Latudc, voilà surtout ce qui est resté de lui dans la mémoire populaire. On a nég'ligéjOu ig'ooré, la véritable valeur de ce lutteur opiniâtre et patient. Dien peu savent que cet émeutier incorrig'ible et ce conspirateur récidiviste fut un penseur de premier ordre, un politique supérieur, portant en soi le génie sombreet la diplomatie impitoyable des profonds et durs hommes d'état du seizième siècle. A travers les obstacles, les périls, les insultes et les souffrances il a poursuivi son but et affirmé son idéal. Ce qui a nui à Blanqui, et étouffé le bruit que son nom, ses doctrines, ses actes devaient produire de son vivant, et après sa mort, c'est le sombre vêtement de coupe romautique dont il lui plut de s'envelopper. Toute sa vie, il demeura le carbonaro qu'il avait été dans sa jeunesse. Il ne comprenait la politique que pratiquée dans les souterrains. Les affiliations, les mots de passe, les menées secrètes étaient ses moyens d'action. Il fut le dernier disciple et le continuateur de Babeuf. Il ne comptait que sur un coup de force hardi, préparé dans l'ombre, éclatant brusquement comme une mine, pour mettre en ses mains le pouvoir. Alors il pourrait appliquer ses idées et achever la révolution politique de 89 par l'avènement du prolétariat. Malheureusement la mine éclata trop tôt, ou trop tard, rata, et le pouvoir lui échappa toujours.

Rien ne semble plus opposé au mouvement du Dix-Huit mars, et à toute l'insurrection communaliste, que la méthode et la doctrine de Blanqui. Il n'j' eut pas de complot, pas de conjurés, pas de motd'ordre alors. La Révolution fut préparée par les événements, et ce fut Thiers qui en donna le signal par son attaque de la Butte. Ensuite ce

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furent les négociations publiques et une bataille au grand jour. On semble donc émettre une opinion hasardeuse en attribuant à Blanqui absent, prisonnier, une influence, une action sur les événements accomplis du i8 mars au 22 mai 1871. Cette influence et cette action sont indéniables cependant. Les bianquistes furent le parti de l'action, les vrais, les importants « communards » ; ils se plaçaient là où se serait posté le chef, s'il n'eût été arrêté, enterré, la veille du Dix-Huitmars. Ils ont ag-i comme Blanqui l'avait indiqué, comme il voulait procéder au lendemain d'un de ces complots, d'un de ces coups de force sur lesquels il comptait seulement pour imposer la Révolution démocratique et sociale. Pénétrés de sa pensée, subissant la volonté de l'absent dont l'expression leur était familière, les bianquistes lui obéirent de loin en disciples fidèles, et c'est ainsi que le « Vieux », du fond de sa prison, paraît nettement, par ses jeunes suppléants, avoir dominé, dirig'é la Commune de 1871.

Nous verrons les bianquistes à l'œuvre à mesure que les événements se dérouleront.

Un seul homme parut, en 1871, se douter de l'importance et de l'autorité de Blanqui, même prisonnier. Ce fut M. Thiers, lorsqu'il refusa obstinément d'échanger l'inofl'ensif archevêque Darboy contre le redoutable détenu. M. Thiers se souciait peu que le malheureux prélat fût sauf ou massacré, mais il ne voulait pas donner à la Commune le chef qui lui manquait. Pourtant, et c'est une opinion toute personnelle que j'émets, une impression si l'on veut, M. Thiers paraît s'être exag^éré l'importance de ce chef in partibus. S'il eût consenti au troc, l'archevêque eût bien été sauvé, mais la Commune n'en eût pas moins été vaincue et perdue. Peut-être l'exécution de Darboy entrait-elle dans les vues du perfide et sang-uinaire vain-

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queur de Paris? N'était-ce pas un moyen de rendre plus odieux les communards, une chance pour atténuer l'horreur qu'il prévoyait à la suite de l'extermination en masse qu'il avait décidée? S'il avait cette chance que l'archevêque pérît, quand bien même la Commune n'eût pas ordonné sa mort, l'opinion se montrerait plus indulg'ente pour la répression, plus furieuse conlre les insurg'és. Donc il ne fallait pas échang-er Blanqui. On aurait sans doute ainsi la précieuse excuse de l'archevêque à venger. Et Blanqui dut rester en prison, afin que MgrDarboy demeurât exposé aux fureurs d'énergumènes exaspérés.

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