LES DERNIERS JOURS DE MARS
La Commune installée, du ag mars au i""' avril, période de calme et d'attente, vota différentes mesui-es d'organisation et d'ordre intérieur sans grande importance. Elle décida que les membres de la Commune prendraient la direction administrative de leurs arrondissements, et auraient seuls qualité pour procéder aux actes de l'état civil. Ils pouvaient s'adjoindre une commission pour l'expédition des affaires. Ce conseil et cette dualité de fonctions n'étaient pas favorables à la bonne administration. Les membres de la Commune étaient trop surchargés de besognes diverses, et ils étaient plutôt disposés à ne pas négliger l'Hôtel-de-Ville, qui était pour eux un parlement attrayant, avec toute la mise en scène et la figuration décorative des assemblées législatives. Aussi laissèrent-ils la direction de leurs mairies à des citoyens, souvent bien intentionnés, mais auxquels faisaient défaut l'autorité et la responsabilité.
Une commission avait été nommée pour examiner les élections du 26 mars. Le rapporteur, Parisel, lut son travail le 3o; le 3i il parut à V Officiel.
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Le rapporteur étudia les différentes propositions suivantes : I» Existe-t-il une incompatibilité entre le mandat de député à l'Assemblée de Versailles et celui de membre de la Commune? Le rapporteur concluait à l'incompatibilité. 2° Les étrangers peuvent-ils être admis à la Commune? Le rapporteur s'appuyait sur cet argument que « toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent, et que le titre de membre de la Commune étant une marque de confiance plus grande encore que le titre de citoyen, comporte implicitement cette dernière». Il concluait à l'admission des étrangers.
Cette décision paraissaiten contradiction avec lesopinions étroitement nationales de la grande majorité des parisiens, au lendemain du siège. Paris était fort éloigné de tout cosmopolitisme, et les membres de la Commune, parmi lesquels les internationaux étaient en très petite minorité, ne devaient pas se montrer disposés à braver sur ce point délicat les susceptibilités ou les préjugés de leurs commettants. « Le drapeau de la Commune était bien, comme le disait le rapporteur, celui de la République universelle », mais c'était là une figure, une aspiration philosophique. Donc l'Assemblée communale ne devait comprendreque des nationaux. Il y avait cependant des précédents remontant à la Révolution, et cette considération avait son poids. La Convention avait accepté l'américain Thomas Payne et le prussien Anacharsis Cloots. Plus récemment, les parisiens, au 8 février 1871, avaient élu député Garibaldi, et ce fut un scandale et un défi à l'opinion républicaine, quand l'Assemblée de Bordeau.x insulta le vaillant italien, le prit au mot offrant sa démission , et refusa d'entendre les explications qu'il voulut donner. Menotti Garibaldi, son tils, fut nommé membre de la Commune; son élection fut validée, mais il ne siégea pas.
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Le principe de l'inélig'ibililô de certains citoyens était conibaltu par celui de la souveraineté du suffrage universel. Il est cependant des dérogations à cette souveraineté, et ce dogme n'est pas absolu. Le suffrage universel ne peut être au-dessus des principes généraux des sociétés, ni du bon sens, ni de la possibilité matérielle. Lorsque l'inéligibilité provient de dispositions légales, dont l'utilité et la légitimité sont relatives, comme cellesqui résultent descondamnalions politiques, d'exclusions arbitraires ou d'exceptions particulières, on conçoit que le suffrage universel, en se prononçant énergiquement, puisse abroger ces cas spéciaux. Le scrutin produit, ou du moins, devrait produire, tous les effets d'une amnistie, d'une nouvelle législation. Mais un vote particulier, n'exprimant que la volonté partielle de certains électeurs, ne peut avoir qu'une puissance restreinte. La souveraineté populaire ne peut ni annuler les lois générales, ni décréter contre la raison. Ainsi, en ce qui concerne certaines catégories d'inéligibles, un scrutin particulier ne pourrait faire considérer comme valable, par exemple l'élection d'un mort, d'un aliéné, d'un mineur, et, dans l'état social actuel, il ne saurait faire disparaître les nullités provenant du sexe, du défaut de déclaration, de domicile insuffisant ou d'exfranéité. Le rapporteur, Parisel. a dit que l'élection comme membre de la Commune équivalait au droit de cité accordé par une ville. Ce droit, trrs pratiqué dans la législation romaine, n'existe pas dans la nôtre, et notre république ne confère pas à des étrangers le titre de citoyen de Paris ou de toute autre ville, comme cela se pratique en Belgique, en Hollande, aux Etats-Unis. Ou pouvait cepentlant considérer l'élection d'un étranger comme valant naturalisation. Puisque l'opinion et la loi admettent la faveur de la naturalisation, et puisque l'on a vu, récemment, siéger dans nos assemblées des naturalisés commo
Cluserel,Mac-Adaras el Heredia ,cc dernier même a été ministre, on ne saurait condamner ni considérer comme une manifestation cosmopolite fàclieuse l'admission d'un iHrang-er au conseil communal. Le cas particulier qui donna lieu aux conclusions du rapport de Parisel visait l'élection du citojenLéo Frankel, hongrois d'orig-ine.Ce choix, qu'avaient fait en connaissance de cause les électeurs, était d'ailleurs soutenable, et Frankel fut un des membres les plus distingués de la Commune, s'occupant plus spécialement des questions et des intérêts du Travail. Il eût toutefois été plus logique que la qualité de français fùtexig'ible pourêtre membre de la Commune de Paris.
On avait, dans le camp des réactionnaires et des vaincus du scrutin du 26 mars, conteste, en masse, l'importance numérique du vote. Nous avons indiqué le peu de valeur réelle de ces critiques. Le nombre des inscrits, d'après les listes établies sous l'Empire au moment du plébiscite de 1870, avait certainement varié. D'abord, lors du plébiscite impérial, le chiffre des électeurs avait été grossi. Ou avait inscrit sans vérification, admis des inscriptions en bloc, et les doubles emplois étaient nombreux. Ensuite, la guerre, le siège, les décès et les départs en masse avant l'investissement et après la réouverture des portes avaient diminué considérablement le nombre des électeurs présentset faussé les calculs des votants présumables. Les chitïres des suffrages exprimés pour la Commune furentà peu près les mômes que ceux du vote pour les municipalités en novembre 1871, malgré l'exode important qui suivit l'armistice de janvier. Il était donc difficile de trouver en mars une proportion équitable pour fixer le quorum électoral.
La Commune proposa de valider les six élections qui ne comportaient pas le huitième des voix, conformément à la loi de iS49- Ces conclusions furent adoptées et les six élec-
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tlons, auxquelles manquait la condition du huitième, furent validées. Il est exact que les circonstances dans lesquelles on avait voté, notamment le fait des listes remontant au plébiscite de mai 1870, permettaient de modifier les termes de la loi de 1849. mais on avait eu tort de viser cette loi dans le décret de convocation. On aurait dû prévoir une déro;;ation, et c'est avant le scrutin qu'il fallait prévenir les électeurs que la loi de 1849 ne pourrait être intég-ralement appliquée. Venant après le vote, celte constatation que les exigences de cette loi ne pourraient être maintenues, la guerre et ses conséquences ayant g-randement modifié la composition du corps électoral parisien, cela paraissait une interprétation tendancieuse avant pour effet de valider six élections incomplètes, qui n'avaient eu comme résultat qu'une majorité relative et ne pouvaient lég-alement être déclarées bonnes qu'après un second tour. Ceci n'avait du reste qu'une importance secondaire, car il est probable qu'un second tour, dans ces circonscriptions en partie désertées, n'eût pas amené un nombre plus g-rand d'électeurs et que les résultats eussent été à peu près les mêmes.
La question des Postes préoccupa justement la Commune, dès sa prise de pouvoir des services. Le dimanche 26 et le lundi 27 mars, ni lettres ni journaux ne furent distribués dans Paris. On aurait dû, dès le 26, ag-ir vigoureusement. On laissa M. Rampont, jusqu'au 3o, à la tête des services. Il profita de ce délai pour les désorganiser. Ce ne fut que le 3o mars, au soir, que le citoyen Theisz put prendre la direction des Postes et commencer le rétablissement des communications postales.
On était arrivé à la date du i"' avril. Ce jour-là M. Tiiicrs lança dans les départements une dépêche annonçant « la fin prochaine d'une crise qui aura été douloureuse mais courte ».
La province était ainsi avertie. Vingt-qualre heures n'allaient pas s'écouler avant que les premiers coups de feu de la g-uerre civile n'aient éclaté, à Neuilly. Le plan de M. Thiers, conçu en trois parties, s'exécutait avec méthode et sûreté : commencé dans la nuit du i8 mars, sur la butte Montmartre, il allait être poursuivi dans la zone suburbaine à partir du 2 avril, pour s'achever dans une vapeur de sang- et de fumées du 22 au 29 mai sur les hauteurs de Belleville. Comme les spectateurs du cirque romain, à l'abri, et criant : « Les chrétiens aux bêtes I », les réactionnaires en sûreté, et aussi nombre de républicains peureux et abusés, allaient crier : « Les Communards au mur ! » et seraient satisfaits.
Il y eut cependant quelques exceptions dans quelques grandes villes, et des tentatives de résistance aux décisions de M. Thiers et de l'Assemblée se produisirent. Mais ce ne furent que des tentatives, et elles apparurent brèves autant qu'inutiles.