‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 4 sur 95 · ERREUR ET ILLUSIONS · texte numérisé non relu

ERREUR ET ILLUSIONS

L'insurrection, pour les parisiens, paraissait terminée avec l'accord des maires, le vote et la constitution de la Commune de Paris. Les combattants avaient bien g-ardé leurs fusils charg'és, mais ils espéraient que la Commune ne leur commanderait pas de s'en servir. On avait repris possession des canons de Montmartre, et des pièces étaient aussi disposées sur d'autres points stratégiques, mais nul ne souhaitait les entendre tonner. On avait été assez long^temps assourdi par l'artillerie. On respirait comme au sortir d'un lonsf et pénible hiver, tout à la joie du soleil revenu, et l'on ne redemandait pas l'ouragan. Paris était tranquille ; il attendait la reprise, uou des hostilités, mais du travail. L'opinion s'affirmait optimiste. On était persuadé que la nomination d'une assemblée municipale mettrait fin au conflit, jusque-là jug'é imminent, et ramènerait le cours normal de l'e-tistence. Cette croyance tenait en haleine la cité. Heureusement, la révolution n'avait pas été sanglante! Un ordre de choses nouveau, sans combat intérieur, sans violences, était donc possible. Il serait inauguré dès la Commune installée à rHôtel-de-Ville,Ies chefs des insurgés l'ayant quitté, empressés à se démettre de leurs pouvoirs dé.sormais sans objet.

L'insurrection, le Comité Central, c'était le passé : le présent, et sans doute aussi l'avenir appartenaient à la Commune de Paris. Une joyeuse clarté d'aube illuminait toutes choses.

Le gouvernement communal s'était promptement constitué. Il ne semblait pas différent, quant aux origines, des régimes précédents, étant né, comme eux, au milieu d'événements insurrectionnels. Une difl'érence profonde e.xistait

LE GOUVEBNEMKNT DE l'|1ÙTKL-DE-VILLE

cependant, qui ne permettait pas de considérer la révolution du Dix-Huit mars comme le point de départ d'un régime rég-ulier et durable. Los pouvoirs sortis des coups de force de i83o, de février i848, de décembre 5i, dispersant des gouvernements établis et se substituant à eux, avaient été acceptés, acclamés ou subis, par la France entière. La Commune, au contraire, eut, dès son premier jour, sa légitimité originelle contestée, et vit son autorité méconnue en dehors de l'enceinte de Paris et des localités suburbaines immédiates. De plus, elle avait en face d'elle une Assemblée et un gouvernement qui représentaient pour la majorité du pays, l'autorité légale, le pouvoir national. Sa situation était donc neuve, exceptionnelle et périlleuse. Ainsi la Commune ne pouvait être et ne fut jamais qu'un pouvoir insurrectionnel, au domaine restreint, à l'autorité combattue. On a pu lui reprocher d'agir comme un gouvernement ordinaire, mû par des rouages compliqués et dociles, comme si elle en avait à sa disposition tout le mécanisme traditionnel. Elle s'efforça de légiférer, d'administrer, alors que son rôle devait consister à briser la résistance versaillaise, à attirer ou à dominer la démocratie des départements, enfin, à préparer l'avéuement et l'organisation de la Révolution sociale. Sans la victoire complète sur Versailles, sans l'approbation expresse ou tacite des départements, sa défaite plus ou moins retardée était certaine. Les fautes qu'elle put commettre par la suite, les faiblesses, les violences qu'on lui a imputées, les divisions signalées parmi ses membres, ne furent que les causes secondaires de son écrasement. Eilt-elle administré avec la sagesse légendaire de Solon ou de Lycurgue, avec la prudence et l'énergie du sénat romain, qu'elle n'eût pas évité la chute finale. C'est une erreur d'optique et de jugement que de voir seulement dans l'assemblée parisienne une cohue

lIISTOinE DE LA CI'MMUNE

d'incapables et de médiocrités, dont la présence et l'autorité vouaient à l'échec le g-ouvernement tombé en leurs mains. Richelieu et Napoléon, ne disposant que des mêmes moj'cns militaires et enfermés comme eux dans une cité sans secours extérieur possible, eussent été impuissants et vaincus, comme l'ont été Rossel et Delescluze. Tout dépendait du succès des armes, qui, les premiers jours passés, devenait problématique, puis fut impossible. La Révolution du Dix-Huit mars a été vaincue, parce qu'elle a lais.sé passer l'heure de la victoire. Il est dans les insurrections, comme dans toutes les batailles, un instant psvcholog-ique dont il faut savoir profiter. Le Comité Central ne sut pas.

Non seulement le Comité Central, pouvoir absolument maître de Paris, et qui ne pouvait rencontrer aucune résistanceintérieure sérieuse, dès le 19 mars ne songea pas à tirer avantage du désarroi moral des adversaires de la Révolution, de la fuite de M. Thiers, de la situation pour lui si favorable de la France sans gouvernement, avec la possession de Paris, mais il parut avoir cette unique préoccupation de proclamer finie l'insurrection. Or elle commençait seulement. On cessa le combat avant qu'il ait eu lieu. Les membres du Comité Central avaient hâte de quitter le rôle d'insurgés. Ils voulaient se montrer des citoyens aptes à f^ouverner selon les modes traditionnels ; ils cherchaient à renouer les traits cassés de l'attelage gouvernemental. Ils s'efforçaient de remettre sur pied, sous le vieil harnachement administratif et parlementaire, l'équipage du passé, changeant seulement les conducteurs, prenant leur place, en invoquant les formes légales. C'était aller au devant de la catastrophe.

Pouvait-elle être évitée? Peut-être, mais à la condition que l'obstacle versaillais eût été d'abord brisé ou écarté. Il fallait aussi que la démocratie départementale, n'ayant pas

LK GOUVEHNEMhNT DE I, HUTEL-DE-VILLK Ig

eu le temps d'être trompée, intimidée et captée par M.Thiers et ses ag'cnts, vînt pousser à la roue et faire escorte. En durant, en poursuivant la route, on permettait l'arrivée de ce secours; il serait probablementvenu à l'attelage embourbé. Pour obtenir cette prolongation de la lutte, qui était pour la Commune la seule chance de prolonger son existence et d'être secourue, il ne fallait pas une assemblée parlante, mais un conseil de guerre permanent. La tribune était alors non seulement superflue, mais dangereuse. Tout ne fut pas assurément oiseux, inutile ou incohérent, dans les délibérations politiques ou sociales de l'Hôtel-de- Ville, mais c'était là une action parallèle nuisible. La Convention avait pu mener de front les délibérations parlementaires, le vote des lois civiles, les mesures réformatrices, avec la conduite des armées au feu. Cette grande assemblée, le même jour, écoutait l'exposé des motifs d'un titre nouveau du Code civil et le rapport d'une victoire sur le Rhin. La situation en 1871 n'avait aucune analogie. Si la Convention eût été bloquée entre les Allemands et les Vendéens, anxieuse d'une surprise pour le lendemain, incertaine de siéger encore la semaine suivante, elle eut ajourné sagement les intéressantes propositions de Treilhard ou de Cambacérès, et n'aurait laissé la parole qu'à Hoche ou à Kléber. L'élection et les délibérations d'un gouvernement parlementaire furent une aberration, une funeste et même coupable résolution. La première semaine de la Commune fut ainsi en proie à l'erreur et aux illusions.

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