ÉMOTION A LA COMMUNE EXECUTIVE
Paris, durant cette matinée tragique, avait ignoré les événements. On avait bien entendu le canon, comme un grondement confus et lointain, mais seulement dans les quartiers de l'ouest. A Belleville, à Montmartre, à la Bastille, dans les arrondissements du sud et sud-est, on n'avait rien perçu, rien soupçonné même. Le Mont-Valérien, dont
LK GOUVEaNEMENT DE l'hÔTEL-DE-VILLF. 1 85
les grosses pièces eussent donné l'alarme, n'avait pas tiré, contrairement à ce que rapportèrent les journaux le lendemain. L'histoire doit accueillir avec prudencect vérification les récils immédiats. La seule artillerie versaillaise qui avait donné se composait de trois pièces volantes sur la route de Saint-Germain, un instant enveloppées, puis abandonnées, sur le point d'être prises et emmenées, enfin dég-agées par le mouvement tournant du 1 1 3' de ligne. Elles furent alors transportées au rond-i)oint de Courbevoie (la Défense). De là, ces pièces de campagne peu bruyantes, enfilant l'avenue jusqu'au delà du pont, avaient bombardé des maisons de Neuillj, et leurs obus atteignirent la Porte Maillot, mais sans donner l'alarme dans le centre. Tous les environs de cette porte, les Ternes, Passy, furent seuls bientôt informés que la collision, menaçante depuis quelques jours, avait eu lieu. La nouvelle se répandit alors dans Paris, et une foule rapidement accrue se porta aux Champs- Elysées.
Des patrouilles furent commandées pour maintenir l'ordre. Des officiers d'état major et des estafettes passaient au grand trot dans les deux sens. On vit rouler, à fond de train, six pièces de sept. Elles allaient, disait-on, renforcer les défenses de la Porte Maillot. La gare de ceinture avait été transformée en ambulance, des matelas requis dans le voisinage furent installés dans les salles d'attente. La pancarte« Ambulance » fut apposée à l'entrée, avec un factionnaire gardant le seuil. Un chirurgien-major prit la direction du service. Des omnibus, des brancards furent envoyés vers le pont de Neuilly pour ramener les blessés. Des bataillons rentraient par les Champs-Elysées. On interrogeait avec fièvre les sergents, les gardes marchant à l'extrémité des files. Ils ne pouvaient donner que de vagues renseignements entrecoupés, le bataillon pressant sa marche. Place
de la Concorde, le 218' bataillon, qui revenait de Courbevoie, dut s'arrêter pour laisser passer les pièces envoyées à la Porte Maillot. Ces gardes nationaux racontèrent alors à la foule amassée qu'ils avaient été à peu près 2.000 hommes pour garder le rond-point de Courbevoie, la caserne, le pont du chemin de fer, l'avenue de Saint- Germain et le pont de Neuilly. Ils ajoutèrent que leur mission consistait seulement dans la surveillance de la route nationale, n" i3, qu'ils auraient dû probablement par la suite être dirigés sur le Mont Valérien, mais qu'ils n'étalent, pour la plupart, armés que de fusils à piston, et n'avaient chacun que douze cartouches. Assaillis brusquement, ils avaient été contraints de se replier. Tous se promettaient de bientôt revenir en forces, mieu.K pourvus de munitions, avec de l'artillerie, et de prendre leur revanche !
Ce fait d'envoyer au devant de l'ennemi des hommes non munis d'armes à tir rapide, et n'ayant qu'un nombre bien restreint de coups à tirer, prouve que Bergeret, en dirigeant ces bataillons au delà du pont de Neuilly, n'avait voulu tenter qu'une simple reconnaissance sur la route du Mont- Valérien. Il ne prévoyait pas, et ce fut son tort, que cette reconnaissance dût se changer promptement en eng^agement meurtrier.
Tandis que Bergeret « lui-même » se rendait en voiture vers le pont de Neuilly, pour se rendre compte de la situation et inspecter le lieu où la collision s'était produite, la Commission executive se réunissait. Elle rédigea et fit immédiatement afficher la proclamation suivante :
A la garde Nationale de Paris.
Les conspirateurs roy.ilistes ont attaqué.
Malgré la modération de notre attitude, ils ont attaque.
LE GOUVERNEMENT DE I,'h(JTEL-DE-\1LLE 187
Ne pouvant plus compter sur l'armée française, ils ont attaqué avec les zouaves pontificaux et la police impériale.
Non contents de couper les correspondances avec la province et de faire de vains efforts pour nous réduire par la famine, ces furieux ont voulu imiter jusqu'au bout les prussiens et bombarder la capitale.
Ce matin, les cbouans de Charette,les vendéens de Cathelineau, les bretons de Trochu, flanqués des gendarmes de Valenlin, ont couvert de mitraille et d'obus le villaije inofFensif de Neuilly et engagé la guerre civile avec nos gardes nationaux.
11 y a eu des morts et des blessés.
Elus par la popuhvtion de Paris, notre devoir est de défendre la grande cité contre ces coupables agresseurs. Avec votre aide, nous la défendrons.
Paris, 2 avril 1871.
La Commission executive :
BtHGKUET, Eudes, Duval, Lefrançais, Feux Pyat,
TkIDON, VA1LLA^T.
Cette proclamation de la Commission executive était emphatique et vaine. En laissant de côté l'assertion, qui pouvait se justifier, que Versailles avait « attaqué », car celuilà, qui, dans une collision, la rend inévitable, doit être considéré comme l'agresseur, bien qu'il n'ait pas porté le premier coup, on ne peut que s'étonner de ce lang-ag-e redondant accompag-né d'inexactitudes de fait et de déclarations assez plates. Que venait faire là cette formule plutôt ridicule : « Les conspirateurs royalistes », quand il s'ag'issait seulement d'annoncer qu'un choc avait lieu entre les fédérés exécutant une reconnaissance, un peu à la lég'ère, et une troupe s'y opposant, dont les soldats ne se doutaient certainement pas qu'ils seraient considérés comme des royalistes et des conspirateurs ?
L'.Vssemblée de Versailles pouvaitcompter des membres, en très grand nombre, désireux de chang-er la forme du gouvernement et de restaurer la monarchie, mais c'était là
IlISrtilItt; DE LÀ COMUUNE
un espoir différé, soumis aux circonstances parlementaires et politiques, comme la fusion et le recrutement d'une majorité royaliste, après que l'on aurait vaincu et désarmé Paris. Celte conspiration était latente et subordonnée aux événements. Les lignards de Vinoy, les chasseurs de Galliffet et les g'endarmes de Valentin ne se battaient pas pour Chambord ou Orléans, et c'était une sottise que de prétendre que les gardes nationaux de Courbevoie avaient été attaqués, mis en déroule et massacrés par les chouans de Charette, les vendéens de Cathelineau et les bretons de Trochu ! Cette évocation des guerres de la première république était plutôt ridicule. Le pont de Neuilly et l'avenue de Saint-Germain n'étaient pas le Bocage, et ce trémolo de l'Ambigu ne pouvait émouvoir personne. En proclamant que son devoir était de défendre la grande cité parisienne, la Commission executive ne s'avançait pas témérairement, mais invoquer la surprise, se retrancher derrière la défensive, à la première heure, à la suite d'une escarmouche défavorable, ce n'était ni l'attitude qui conveuail à la Commune, ni le langage que les bataillons frémissants étaient en droit d'attendre de leurs chefs.