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LA GRANDE SORTIE

La grande sortie du lundi 3 avTil, point de départ de la lutte sanglante devant aboutira la prisede Paris et à l'impitoyable répression, fut-elle une faute politique ? Peut-on la considérer aussi comme une opération militaire téméraire et absurde? L'opinion affirmative a prévalu. Elle mérite vérification. La déroute, qui fut le résultat de la marche sur Versailles, a certainement inQuencé les jugements. Mais à la guerre, le succès est souvent un accident. On ne saurait changer les faits, mais on peut, quarante ans écoulés, les hommes mêlés à l'action en grande partie disparus et les passions apaisées, apprécier plus justement les causes qui les ont amenés.

Pour les combats des 3 et 4 avril, il est facile de faire retomber la responsabilité de l'échec sur l'incapacité des généraux improvisés qui ont cherché, qui ont décidé la grande sortie, et qui l'ont conduite. Or, de l'examen attentif de la situation, il résulte que ces généraux d'insurrection ne furent pas si incapables qu'on l'a dit et n'étaient point libres d'agir autrement qu'ils l'ont fait. Il leur était difficile, après l'échec inattendu du dimanche 2 avril, de ne pas diriger les combattants parisiens sur Versailles, et le plus tôt qu'il serait possible. Ils n'étaient pris au dépourvu que pour la date immédiate, car ils avaient combiné habilement, et selon les meilleures données militaires, ce mouvement offensif. Il était susceptible de réussir. Deux faits cependant furent négligés, d'une importance décisive, capables, si l'on en eût tenu compte, de changer le résultat de la sortie. Ces deux facteurs ne peuvent servira faire considé-

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rer comme une double faute, militaire et politique, le principe de la marche en avant. Ces deux points que négligfèrent les généraux parisiens sont : d'abord l'intervention du Mont-Valérien, qu'ils croyaient acquis ou devant rester neutre, erreur qui fut cruellement payée, et ensuite la marche en plein jour sur Versailles, qui aurait dû être seulement tentée à la faveur de la nuit.

L'incompétence militaire de Berg-eret, d'Eudes, de Duval et de Flourens ne fut donc que relative. Ils eurent affaire à des adversaires dont les capacités sont tout aussi contestables. La victoire ne fut pas l'œuvre de la supériorité des talents militaires. Les généraux versaillais se montrèrent médiocres et craintifs, au début de l'action. Ils furent hésitants et sans initiative, même quand le premier succès du rond-point de Gourbevoie les eut rassurés, même après leurs grandes victoires des 3 et 4 avril. Ils avaient été surpris par cette marche du lundi 3 succédant brusquement à la reconnaissance repoussée le dimanche. Ils supposaient les fédérés pour quelque temps désemparés et calmés. Ils ne durent le salut qu'à l'intervention décisive du Mont- Valérien. Sans cette canonnade survenant à propos, leurs troupes, qui commençaient à reculer à l'approche des parisiens, se seraient retirées en désordre, jusqu'au delà de Rambouillet, peut-être, laissant le gouvernement et les députés en désarroi dans Versailles envahi. Vinoj, Ladmirault, Mac-Mahon poursuivirent les opérations du nouveau siège dans des conditions stratégiques incohérentes. Mac- Mahon surtout se irévéla incapable et mou, sauf lorsqu'il ne lui resta plus qu'à entrer dans la ville ouverte et à la saccager. Malgré leur avantage numérique disproportionné, malgré leur artillerie et leurs compagnies de génie, ces grands généraux ne parvinrent ni à prendre les forts, ni k occuper de vive force les tranchées, ni à enlever à l'assaut

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une porte. Ils ne s'emparèrent que des positions devenues intenables et préalalilement évacuées, comme le fort d'Issy et le Point-du-Jour. Ils ne furent finalement vainqueurs, sans parler de l'aide efficace de la trahison, qu'à la suite de la lassitude et de la nég'lig'encedes assiégés : la vig-ilance des défenseurs de l'enceinte s'étant assoupie de jour en jour. On ne croyait plus à un assaut sans cesse annoncé, toujours reculé. Tout le talent stratég-ique de Mac-Mahon et de ses lieutenants se borna à profiter de l'impossibilité où se trouvaient les insurgés, n'étant pas renforcés, de combler, après chaquecombat, après chaque escarmouche, les vides faits dans leurs rangs. Leurs bataillons se trouvaient aussi de plus en plus clairsemés, de jour en jour par la défection individuelle, conséquence de la prolongation d'une résistance ayant dépassé toutes prévisions. Les réserves d'énergie d'un peuple en révolution s'épuisent fatalement. Elles avaient duré extraordinairement, bien au delà des trois journées de fièvre, de vaillance et de sang, que les insurgés précédents mettaient au service de leur cause.

Mais à la date du 3 aviil, comme généraux et comme forces disponibles, les conditions de la lutte n'étaient pas encore déséquilibrées. La sortie ne constituait donc pas un acte déraisonnable, ni une témérité, encore moins une faute grave. Elle était attendue, réclamée par tous les bataillons. A-t-elle été insuffisamment préparée? C'est incon. testable. Les bataillons se mirent en route sans artillerie, sans prolonges ni caissons, sans ambulances ni fourgons de vivres. Les éclaireurs firent défaut, et l'on n'avait prévu ni réserves échelonnées, ni troupes de soutien pouvant remplacer à propos les combattants de première ligne. La sortie fut-elle trop hâtive? Puisqu'on avait laissé passer la première heure, celle de la surprise, du désarroi du m i4

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i8 mars, et qu'on avait attendu quinze jours g-aspillés en nég'ocialions et en formalités, on pouvait ne point se hâter et retarder la sortie jusqu'à ce que les précautions indispensables fussent prises afin de pourvoir les corps de troupes des sauveg'ardes utiles et des services auxiliaires d'usage. Mais il serait injuste d'incriminer les g-énéraux pour avoir lirusqué le contact, sans avoir temporisé jusqu'à ce que tout fût au point. Cette hâte ne fut point leur fait. Ils avaient discuté et arrêté l'ordre du combat, ils avaient résolu de tenter une grande sortie, et cela deux ou trois jours avant la collision du dimanche, mais n'en avaient point fixé l'heure. Le mouvement se produisit avant le sig'nal, et ce fut comme une explosion spontanée. Les chefs n'avaient pas pris de décision définitive. Les événements décidèrent pour eux. On ne doit pas accuser Bergeret ou Eudes, pas plus que Duval ou Flourens, d'une précipitation irréQéchie. Ils ne furent pas maîtres de choisir l'heure. Comme un torrent, la foule les entraîna. Ils ne s'appartinrent plus dès le dimanche soir, et ne firent que transmettre l'ordre : « En avant ! » que les bataillons avalent crié d'euxmême et d'enthousiasme. Ce cri, cet ordre, ils ne pouvaient que difficilement ne pas l'entendre ; il leur était impossible de ne pas obéir.

Les objections, les oppositions même ne manquèrent pas de se produire au sein de la Commission executive. Elle réclama des explications quand Eudes, Duval et Bergeret firent connaître leur projet et détaillèrent le plan qu'ils avaient étudié. Mais alors il était trop tard. On ne pouvait barrer le passag-e au peuple déjà debout et en route. Faire rebrousser le chemin à cette foule déferlant eût été impossible. Hantés des souvenirs de la Révolution, les fédérés voulaient aller à Versailles, pour eu ramener non pas l'Assemblée, mais la transaction, la paix, pour imposer la

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Commune. Par cette sortie, elle deviendrait, pensait cette foule crédule et enthousiaste, maîtresse de ses destinées. Elle s'imposerait comme un g-ouvernement incontesté, qui serait accepté bientôt par la France entière, comme l'avait été celui de la Défense nationale. Qui donc aurait pu faire entendre raison à ce peuple déchaîné ? On n'arrête pas le flot qui monte.

Si les membres de la Commission et ceux de la Commune, qui protestèrent contre ce mouvement les surprenant et dont la direction leur échappait, avaient fondé leur opposition sur des motifsd'ordre militaire, s'ils eussent nllég'ué qu'on ne paraissait pas être prêt, qu'il fallait attendrel'org'anisation complète, on pourrait blâmer les g-énéraux d'avoir insisté sur la nécessité d'action immédiate, d'avoir suivi la foule qui exécutait leur projet offensif. La résistance civile au.x idées des guerriers eût été log'ique. Mais il n'en fut rien. Les oppo.sants parurent, après coup, avoir vu juste. Toutefois, d'une telle fermeté de résolution temporisatrice, d'une si clairvoyante perception de la situation réelle, de la prudence qui devait conseiller l'ajournement d'un grand combat, rien ne ressort des faits. Aucune preuve de la sagesse et de la volonté de la commission ne résulte de la discussion à laquelle Félix Pyat, Tridon, Lefrançais prirent part, avec passion.

S'ils désapprouvaient la marche en avant, ce fut surtout parce que leur tempérament était contraire à tout ce qui avait un caractère militaire. Si peu militarisés que fussent Eudes, Bergeret ou Duval, leurs collègues de la Commission qui se désignaient entre eux comme en étant « les membres civils » les considéraient comme imbus de l'esprit guerrier, presque tels que des soudards impatients de livrer des batailles. L'antagonisme entre les deux éléments se prolongea pendant toute la durée de la Commune, et con-

tribua p-randement à sa perte. Espéraient-ils donc ces « civils », en reculant Fheure du combat, amadouer M. Thiers ou le vaincre ? Pensaient-ils causer avec lui diplomatiquement sans que le canon entrât dans la conversation? lis avaient peur de son bruit brutal qui couvrait la voix des phraseurs. Ils ne pensaient qu'à éloig-ner la fusillade qui troublerait les beaux débats qu'on se promettait à la tribune. Car tous ces hommes bien intentionnés étaient avant tout désireux de parler, d'entendre parler, de discuter des programmes, de proposer des motions, de soutenir des décrets, de rédiger des affiches, de lancer des proclamations. Ils croiraient avoir sauvé laRépublique quand ils auraient magnifiquement voté son salut. Le souci d'êtredes parlementaires leur ôtait le jug'cment, et la seule pensée de retarder l'heure où l'on pourrait prendre la parole les irritait contre ceux qui voulaient prendre le fusil. Ils auraient pu s'opposer formellement à la sortie, même déjà commencée, et ordonner à Flourens, par exemple, de ne pas s'écarter d'Asnières, de ne pas s'aventurer dans la presqu'île de tîennevilliers, à Berg-eret de ne pas dépasser le rond-point de Gourbevoie. lieu del'escarmouchedela veille, maisde s'y maintenir fortement de façon à conserver le pont de Neuilly libre. Eudes et Duval,de leur côté, eussent dû recevoir l'ordre de ne pas pousser leur importante reconnaissance au sud au delà de Clamart et de demeurer sous la protection du fort d'Issj. Ces mesures étaient prudentes, assurément excellentes et la Commission pouvait les prescrire. Malgré l'élan et l'enthousiasme indiscutables des bataillons lancés en avant, l'ordre venu après l'impétuosité du premier moment eût été obéi, la foule eût été déjà satisfaite par sa marche au delà des fortifications. Elle eût attendu avec tranquillité des ordres ultérieurs et fût même rentrée dans Paris avec une fierté suffisante, prête à recommencer la sortie dans

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un entrain égal, dans une confiance pareille. Les g-ùnéraux, Lien que très satisfaits de leur plan et impatients de le mettre à exécution, n'eussent pas osé désobéir à la Commune, dont le prestige était alors intact. Ils se fussent soumis pleins de rej^rets et d'amertume, mâchant leur frein, mais subissant le morts, cessant de s'emballer, incapables assurément de risquer, pour leurs débuts, une désobéissance équivalant à un coup d'état militaire. Les trois généraux eussent donc arrêté leurs troupes, ramené en arrière les têtes de colonne, et la sortie eût été ajournée, après une démonstration suffisante ayant pour résultat de reporter plus loin les avant-postes, sans essayer une action complète.

Mais les membres de la Commune, n'osèrent ni approuver ni défendre la marche sur Versailles. Ils s'abstinrent, laissant au.x généraux l'initiative et la responsabilité. Cluseret, le nouveau ministre de la g'uerre, bien qu'il ait eu tout le temps d'ag-ir, de donner contre-ordre, étant nommé dès le 2, alors que nul n'eût osé enfreindre ses premiers commandements, imita l'abstention de la Commune. II assista à la sortie, mais seulement, a-t-il dit, en spectateur. Il est des moments où le rôle d'observateur ou de critique n'est pas permis, et on était à un de ces instants-là. Si le général Cluseret était hostile à la sortie, c'était par amourpropre d'auteur. Le plan n'émanait pas de lui. D'ailleurs, comme il s'en est vanté, il était opposé à des mouvements hors Paris. La lutte, selon lui, et son successeur Rossel partagea ce sentiment, devait être circonscrite dans la ville barricadée, tout au plus le combat devait-il s'étendre par delà les murs, dans l'espace protégé par le feu des forts. Quant aux membres de la Commune, nous avons dit qu'ils avaient en défiance toute opération militaire, et qu'ils croyaient naïvement encore pouvoir éviter la guerre. Le

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commencement d'une action, dont on ne pouvait prévoir la fin, leur paraissait une expérience aléatoire, maladroite même, puisqu'elle aurait pour résultat, pensaientils sottement, de pousser M. Thiers et l'armée en avant. L'ère des illusions, pour eux surtout, continuait. Avec obstination ils bouchaient leurs oreilles aux bruits venus de Versailles, et fermaient les yeux en face des mouvements des troupes. On avait beau leur dire que M. Thiers rassemblait des régiments de plus en plus nombreux, que ses avant-postes se rapprochaient chaque jour, que l'Assemblée ne voulait pas entendre parler de conciliation, qu'elle pressait le gouvernement et les généraux d'en finir, qu'enfin on répétait partout, dans les journaux, dans les cafés, dans les salons, que M. Thiers entendait rentrer à Paris prochainement, mais après un assaut décisif, ils hochaient la tête, ils continuaient à temporiser, à laisser les fusils en faisceaux, à conserver les bataillons dans leurs postes urbains. Ils employaient les heures d'attente, les plus instruits à relire l'histoire de la Révolution, et les autres à se gargariser avec des lambeaux de discours de réunions publiqueset des fragments de proclamations qu'ils se récitaient entre eux, en atlendant le moment de les placer à la tribune. La plupart de ces illusionnistes s'imaginaient, de très bonne foi, que la Commune était inattaquable et invincible. La victoire si aisée, si inattendue, du i8 mars, illuminait tout autour d'eux, et, dans leur rêve éblouis, ils escomptaient l'heure psychologique où Thiers et l'Assemblée, se reconnaissant impuissants à résister plus longtemps à la volonté de Paris, demanderaient à traiter sur les bases qu'il plairait à la Commune de fixer. Ils ne conservaient de doutes que sur l'étendue des concessions qu'il conviendrait alors d'accorder. Exigerait-on, comme il en avait été question, la retraite de toute armée permanente

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