RUEIL ET CHATILLON
TROIS ARMÉES, TliOlS ROUTES
Trois routes pour atteindre Versailles, objectif de la grande sortie du 3 avril, s'ouvraient devant les trois armées de Paris. (^Voir la carte n" i.)
La première était la route nationale n° i3, route de Cherbourg', dite route de Saint-Germain-en-Laye. Elle sortait de Paris par la Porte-Maillot, traversait Nanterre et Rueil.
La première armée suivit cet itinéraire, qui était à peu près celui du 19 janvier 1870, affaire de Buzeuval. Bergeret commandait en chef cette armée, divisée en deux corps, le sien et celui de Gustave Flourens ; celui-ci formait l'aile droite. La deuxième armée, commandée par Eudes, et la troisième, .sous les ordres de Duval, formaient le centre et l'aile g'auche.
Flourens avait le plus long' parcours à faire. Ses troupes devaient quitter leurs cantonnements d'Asnièresetde Courbevoie, et, par la plaine de Nanterre, déboucher à la Boule Roj'ale, sur la route nationale de Saint-Germain-en-Laye, au pied du Mont-Valérien, que masquent au passant sur la
route des monticules, des vallonnements et des maisons. Là, Floureus devait faire sa jonction avec Berg-eret. Les deux corps eussent ensuite simultanément continué leur marche, une partie des bataillons contournant la roule du fort partant du rond-point des Bero-ères, et par les bois de Buzenval. de Garches, de Vaucresson, atteint le Butard, plateau des bois de la Celle, l'autre eût suivi la route, et, par Boug-ival, la Celle-Saint-Cloud, g'ag-né cg-alement le Butard, d'où l'on devait descendre directement sur Versailes, distant alors de 3 kilomètres. Le corps de g'auche eût abordé Versailles par Glatig-ny, celui de la droite fût entré dans Versailles par le Chesnay et la porte Saint-Antoine.
La deuxième armée, sous les ordres d'Eudes, avait pour itinéraire, en partant des forts du sud et en se dirigeant droit devant elle, Clamart, Meudon, Chaville, Viroflay et devait atteindre Versailles par le faubourg de Montreuil et l'avenue de Paris. ( Voir la carte n" 3.)
La troisième armée, commandée par Duval, marcherait sur Versailles par Issy,le Plessis-Piquet,Villacoublav,le bois des Gonards, le petit Montreuil, et énétrerail par l'avenue de Sceaux. (Carte n" 2.)
La route d'Eudes et de Duval était la plus sûre, la moins défendue. On était protégé, à la sortie de Paris, par les forts de Montrouge, de Vanves, d'Issy, par les tranchées et les barricades s'étendant sur Issy vers Meudon. 11 n'y avait pas de rivière à traverser, aucune forteresse à redouter. La cavalerie ennemie ne pourrait que difficilement se déployer dans cette «ampagne aux vallons brusques, aux petits bois espacés, aux villas nombreuses, faciles à créneler et à défendre.
Ainsi les trois corps d'armée devaient se prêter un mutuel appui et formaient un demi-cercle, destiné à déborder l'ennemi sur les deux ailes, tandis que le centre, pous-
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sant droit sur Versailles, enfoncerait les troupes massées en avant, prises comme dans un étau. Mais l'étau ne fonctionna point. L'aile droite ne put entrer en ligne et fut dispersée; le centre fut écrasé, seule l'aile gauche résista. Le corps devant opérer par le sud-ouest, celui d'Eudes et de Duval, chargé de faire diversion et d'attirer une partie de l'armée Versaillaise sur Meudon et Clamart pour permettre à la droite d'arriver, et au corps du centre de forcer le passage des hauteurs de Rueil et Bougival, devint la colonne d'attaque principale. La lutte fut ardente de ce côté, elle dura deux jours, et l'alarme fut vive à Versailles pendant la première journée.
JULKS BERGERET
Jules Bergeret avait trente-huit ans. Il était né au.x environs de Paris, à Saint-Germain-en-Laje.Il avait été correcteur d'imprimerie et commis-libraire. Il fut un des premiers adhérents à l'Internationale, et se Ht remarquer dans les réunions électorales, sous l'Empire. Il fut, pendant le siège, instructeur dans la garde nationale, ayant été sous-officier dans l'armée. Délégué de sa compagnie, puis de son bataillon, il prit part aux réunions qui amenèrent la fédération et fut nommé membre du Comité Central. Il eut le commandement de la Butte Montmartre au i8 mars. Il entraîna la défection des hommes du 88« et participa à la reprise des canons. Il acquit parmi les gardes nationaux, par les dispositions qu'il sut prendre ce jour-là, une réputation comme commandant, on loua son initiative et son entente des mouvements militaires. II se trouva ainsi signalé pour le généralat. Il fut élu membre de la Commission executive.
Maigre, suffisamment élancé, les cheveux noirs, le teint m 16
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bistré, sa physionomie et son allure décelaient l'énerçie ou plutôt l'opiniâtreté. On a volontiers raillé ses prétentions militaires et exag'éré son incapacité. On s'ég'aya à ses dépens, mais surtout par le fait delà rédaction bizarre de la dépêche envoyée par son chef d'élat-major Henry. Depuis, le sobriquet « lui-même » devint inséparable de son nom, injustement.
La bravoure de Berg-eret fut incontestable. Il produisit pourtant sur les gardes, au combat du 3 avril, une impression plutôt fâcheuse, ne pouvant monter à cheval, par suite d'une infirmité (une hernie?/, il se fit conduire au feu en voiture. Un général ne devant pas combattre « lui-même », c'e*t plutôt par suite de l'habitude qu'on a de se représenter les chefs caracolant au milieu d'un nombreux état-major, dans les revues et les tableaux de bataille, que Bergcret déconcerta ses hommes par l'emploi de son véhicule bourgeois. Il est probable que, dans les guerres futures, les généraux les plus cavaliers n'useront pas plus que lui du véhicule équestre : ils conduiront les armées et suivront les routes de bataille en automobile. La voiture, si elle semble dé pourvue du caractère martial, n'est pas un abri, et Bergeret, durant le combat du 3 avril, eut les deux chevaux de sa calèche, tués « devant lui », dit-on malicieusement. Cela prouvait du moins qu'il était à proximité des obus et aussi exposé qu'un général monté.
On ne saurait reprocher à Bergeret, ni le plan de .sortie, dont il était le principal auteur, ni la précipitation de la marche en avant, imposée et accomplie dans un élan irrésistible des bataillons, mais on peut avec raison blâmer le défaut de préparation au point de vue des services d'éclaireur, de l'artillerie, des soutiens et aussi des munitions et des vivres; par-des'^us tout, on doit incriminer la lég-èreté incroyable avec laquelle il mena ses troupes sous le feu du
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Mont-Valérien, sans s'être assuré que la forteresse était acquise, ou neutralisée.
lîerg-eret s'accordait peu avec Cluseret. Le délégué à la guerre le remplaça par Dombrowski dans son commandement. Bergeret s'indigna, parla d'en appeler aux gardes nationaux, et fut, pour celte velléité de rébellion, mis en arrestation. Il fut relâché le 22 avril, et reprit sa place à l'Hôtel-de-Ville, en disant à ses collègues, qui lui firent bon accueil :« Je m'inclinerai toujours devant les décisions de la Commune, et nous devons tous en faire autant. En revenant siéger parmi vous je ne rapporte aucun sentiment de rancune, mais bien l'oirre de mon dévouement ! » Il fut adjoint à la commission de la guerre, et ne vit pas sans sati.sfaclion probablement, son ennemi Cluseret, destitué à son tour et arrêté, le remplacer dans sa cellule. Il eut aussi la mission de mener en prison, Rossel, le successeur de Cluseret à la guerre. La prison semblait l'annexe du ministère de la guerre pour ses titulaires.
Vaniteux sans doute, et insuffisamment expérimenté, Bergeret n'apparaît une personnalité importante de l'époque 1871 que par le haut commandement qui lui fut trop légèrement confié. Sa bravoure et ses goûts militaires lui eussent valu,dans un poste secondaire, estime et félicitations. Il demeurera chargé du poids de la défaite du 3 avril et surtout de l'intervention foudroyante du Mont-Valérien. De cette surprise il n'est pas le coupable principal : Lullier d'abord, puis les membres du Comité Central, et les membres de la Commune, auraient dû occuper ou faire cerner la forteresse du 19 mars au 3 avril. Cette aberration partagée, mais inexcusable quand même, accable Bergeret plus directement parce que les troupes qu'il commandait en furent les victimes immédiates, mais tous ceu.x qui, depuis l'insurrection, avaient détenu l'autorité auraient pu aviser
à l'imminent péril du Mont-Valérien s'il tombait au pouvoir de Versailles. Tous ceux qui ont laissé libre la clef de Paris doivent encourir avec Berg-eret le blâme impito^'able et la sanglante responsabilité.