‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 53 sur 95 · E MONT- VA LÉ RI EN · texte numérisé non relu

E MONT- VA LÉ RI EN

L'action militaire, dans la journée du lundi 3 avril, eut trois épisodes, trois séries de combats distincts : Rueil et le Mont-Valérien, Clamart et Meudon, Issy et Châtillon.

Le corps d'armée, commandé par Bergeret, franchit de errand malin le pont de Neuilly. Il se dirigea, assez tumultueusement, vers Rueil, le Mont-Valérien et Bougival. On chantait. On criait « à Versailles ! » et les rangs se rompaient fréquemment. Ce n'était pas la marche silencieuse, à la faveur des ténèbres, qu'avait recommandée prudemment Gustave Flourens. On eût dit une bande d'excursionnistes turbulents, se répandant gaîment et à l'aventure par la campagne, plutôt qu'une colonne d'attaque dirigée vers une formidable position à enlever. Des hommes solides,

choisis avec soin parmi les plus déterminés et les plus aguerris, auraient dil exclusivement composer cette grande avant-g-arde. On a vu qu'elle s'était formée d'elle-même, comme un rassemblement populaire, et les éléments les plus divers s'y rencontraient confondus. Cette bande désordonnée allait droit devant soi, sans méfiance comme sans précautions. Elle avait commencé à gravir les pentes du premier plateau et dépassé le Mont-Valérien, dont on apercevait d'en bas la silhouette massive se détachant sombre sur la cime de la colline et dominant toute la campag'ne, quand, tout à coup, un éclair brilla, puis le fracas du canon ébranla l'air, en môme temps que des flocons de fumée s'enroulaient au-dessus des bâtiments de la forteresse. Le Mont-Valérien tirait! La surprise accompag-na l'épouvante et l'on crut à une trahison. L'intervention du fort était cependant logique, et l'on devait s'y attendre. Ce qui augmenta la stupeur, c'est qu'avant de lancer ses obus le commandant de la forteresse avait laissé passer le plus gros de la colonne, et ses projectiles prenaient en queue la majeure portion des assaillants. La canonnade ne commença que lorsque la voiture de Bergeret fut à la hauteur de l'entrée du fort. Ce fut alors que les deux chevaux du général furent tués. Bergeret s'efforça vainement de rallier ses hommes en débandade, il dut renoncer à canonner le fort et à tenter l'assaut, comme il en eut l'intention. La colonne qui avait essuyé le feu du Mont-Valérien avait été divisée, en arrivant au rond-pointde la Boule à Nanterre, sur la route nationale, la partie qui prit sur la gauche et monta vers la forteresse avait été seule atteinte par les obus. Ces hommes se dispersèrent en désordre battant en retraite et refluèrent vers le pont de Neuilly. La seconde portion de la colonne, quiavait suivi la route, continua à s'avancer vers la Malmaison et Bougival.

LE GOUVERNEMENT DE l'hÔTEL-DE-VILLB kSS

Maxime Lisbonne, qui assistait à cette première phase de l'action, en a donné le pittoresque récit suivant :

J'avais été désigné pour conduire de l'artillerie à la Porte- Maillot. A cinq heures du matin, Bergeret arriva en voiture, les portes furent ouvertes et le mouvement commcn(;a. Comme je n'avais été envoyé par le Comité Central que pour représenter la Fédération, c'était aux officiers d'état-major du général qu'il appartenait de prendre les dispositions nécessaires pour la mise en route de cette colonne. Aussi restai-je en place à la Porte- Maillot, suivant seulement le mouvement. Je m'aperi;us que la tête allait toucher le pont de Courhevoie (Neuilly), étant en colonnes serrées par pelotons. Alors je n'hésitai pas, élant seul, à franchir au galop la distance qui me séparait du chef de bataillon qui était en tète, et lui ordonnai de faire rompre ses pelotons et de marcher en colonne de route. Le mouvement s'e.\écuta et fut suivi par les autres bataillons.

Le Monl-Valéricn ne tira que lorsque les fédérés furent presque sur la route qui longe le fort et descend à Nanterre. Si le commandant du fort eût commencé à faire tirer sur la colonne lorsqu'elle était à la hauteur du pont de Courbevoie, les bataillons qui ont passé sous le fort avec le général Bergeret ne seraient peut-être pas parvenus jusque-là. La tête de la colonne arrivait sur le plateau qui fait face au fort et fut surprise par le premier obus qui brisa la voiture du général Bergeret, et dans laquelle venait de monter un officier d'état-major pour porter des ordres. Cet officier fut tué.

Aussitôt les cris de « A la trahison ! » eurent un effroyable retentissement dans toute la colonne. Il n'y avait pas à hésiter : marcher eu avant et quand même! Telle fut ma résolution. J'ordonnai au maréchal-des-logis chef Pélissier de mettre immédiatement deu.v pièces en batterie et de battre en brèche le fort. Il le fit, mais au même moment un obus siffla aux oreilles des chevaux qui prirent peur et se mirent à prendre leur course à travers champs, cnuiienant les caissons.

La garde nationale ne voulait plus avancer. Mohamed ben Ali (l'ordonnance de Lisbonne, un turco), bravement campé devant le fort exécutait, une fantasia, d'une main faisant le moulinet avec son sabre et de l'aulre déchargeant son chassepot sur le fort. Le pauvre turco semblait par celte attitude vouloir ramener la con-

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fiance parmi les gardes nationaux. Cet enfant du désert, tout en risquant sa vie, en fut pour sa fantasia.

Nous courûmes bride abattue, vers la porte Maillot, pour empêcher les fuyards de rentrer dans Paris où un grand nombre avaient déjà pu pénétrer. Au dedans, je trouvai quelques bataillons. En remontant l'avenuede Courbevoie, je ramassai les gardes isolés et reformai une colonne, rassemblant tous ceux qui n'avaient pas voulu rentrer dans Paris. On se dirigea vers Asnières le long de la Seine. Le fort du Mont-Valérien essayait de nous poursuivre de ses obus, mais il ne put nous atteindre. Lorsque nous arrivâmes à Asnières, brunel et Rabuel y étaient déjà. Après quelques minutes de repos je pris la résolution de rejoindre la colonne de Flourens, qui avait opéré de cecùté. Nous arrivâmes à Bois-Colombes. Nous vîmes revenir des bataillons. Nous leur demandâmes où était le général ? On nous répondit : Il est en avant I au moment de continuer notre marche sur Rueil, Bergeret m'envoya l'ordre de battre en retraite sur Asnières. Je suis resté un instant indécis, me demandant si je devais exécuter cet ordre. Elait-il sage d'abandonner le village de Bois-Colombes, dans lequel des barricades auraient pu être élevées '! Ne devaiton pas profiter du terrain que nous possédions '? Mais comme mes pouvoirs n'allaient pasjusqu'àm'emparer du commandement, j'obéis.

A mon arrivée à Asnières, je trouvai Bergeret et je causai avec lui de ce mouvement. Il m'avoua qu'un espion était venu l'avertir que le général de Galliffet.à la tète des chasseurs d'Afrique, marchait sur nous. De l'infanterie suivait. Il ne croyait pas qu'on était en état de soutenir cette attaque. Il est vrai que les gardes nationaux depuis la veille étaient debout, et il était près de quatre heures et demie quand on fut prévenu de la marche de Galliffet. .Mais il y avait des bataillons dévoués qui n'avaient pas bronché, et, à l'abri des barricades, on aurait tenu tête et conservé nos positions. On rentra dans Paris. Quelques troupes furent laissées au pont de Courbevoie.

(Maxime Lisbonne. — Souvenirs inédits, ch. VIIL)

Ainsi, pour la première colonne, dès le matin, l'échec était complet. Elle était arrêtée dans sa route, coupée, dispersée et se repliait en désordre vers Paris. Le feu du Mont-

LE GOLiVl■.K^^.MKNÏ DE L I!OTIÎL-DE ■ VILE

Valérien avait barré le passage, rendu impossible la combinaison de la marche sur Versailles, par Garches, Vaucressoii et les hauteurs boisées. Nous avons déjà sig'nalé l'invraisemblable néai'lig'ence dont le Mont Valérien avait été l'objet. Comment n'avait-on pas, avant toute chose, assuré la possession de cette forteresse, la citadelle de Paris, dont tous, pendant le sièçe, avaient pu apprécier l'importance ? Jusqu'au lundi 20 mars, à neuf heures et demie du matin, car Vinoj- avait dû réveiller M. Thiers en pleine nuit le dimanche, pour obtenir l'ordre de réoccupation, celte forteresse avait été à peu près abandonnée. « Lorsque hi bataillon du ii3"de lig-ne, seule force eft'ective, a dit M. de la Rochcthulon dans l'Enquête, reçut l'ordre, le 18 mars, de se replier immédiatement sur Versailles, il laissait, pour toute garnison, des chasseurs sans armes et à demi révoltés, au nombre de 120.» A neuf heures et demie du matin, donc le 20 mars seulement, le colonel commandant le fort avait reçu un sergent-major de la garde nationale lui annonçant l'arrivée de deux bataillons des Ternes et des Batignolles qui devaient prendre, le jour même, possession du fort au nom du Comité Central. A huit heures du soir des officiers fédérés se présentèrent en etfet déclarant que leurs bataillons étaient à mille mètres et venaient pour occuper le fort. Mais dans l'intervalle le colonel Cholletton, du iiq* de ligne, venu de Versailles, avait pénétré dans la forteresse, avec de l'artillerie, des hommes du génie et quatre jours de vivres. Le Mont-Valérien, ainsi renforcé, échappait à la Commune.

On ne pouvait ignorer à Paris cette réoccupation et la mise en état de défense. Par quelle increvable crédulité, Bergeret et les autres chefs s'imaginèrent-ils que la forteresse ainsi ravitaillée et garnie ne serait pas utilisée ? que la garnison ne se défendrait pas? que son commandant lais-

serait passer les fédérés à sa portée sans tirer? La faute principale, et cela n'innocente pas Berg'erel, n'excuse pas la Commission Executive, fut commise sous l'inspiration de la trahison, ou tout au moins par la complaisance secrète et calculée de LuUier envers M. Thiers, dans le but de se ménager sa bienveillance ultérieure. Lullier devait prendre le Mont-Valérien lorsque la chose était non seulement possible, mais sans dangers ni difficultés, quand la garnison était réduite à quelques chasseurs sans armes, et en état d'indiscipline confinant à la rébellion. Laculpabilité indéniable de Lullier n'excuse pas l'aberration criminelle de Bergeret. Comment, avant d'eng-ager des hommes sur la route que le fort dominait, et dans l'intention de le contourner, n'at'il pas envové un bataillon en éclaireur ? Pourquoi, dèsque l'avant-garde eût atteint le rond-point des Bergères, n'a-t-il pas fait sommer le commandant de livrer la forteresse ? Le gros de l'armée eût attendu la réponse à l'abri, protégé par les maisons de Puteaux, par les plis du terrain et les détours delà route, sans dépasser le rond-point de Courbevoie. Si la réponse av.-it été négative ou simplement évasive, si un bataillon n'élait pas admis à pénétrer dans la forteresse, la prudence élémentaire ordonnait de ne pas avancer davantag'e. La sortie pouvait toujours se faire plus tard ou se continuer le jour même, mais en modifiant le plan arrêté, en changeant d'itinéraire. Au lieu de chercher à passer sousle fort et à lecontourner, on l'eût enveloppé, cerné, et on eût demandé à Paris delà grosse artillerie. En occupant fortement les bois d'alentour, en barricadant Mon- Iretout, Suresnes et Garches, on isolait la garnison et le fort, on coupait sescommunications avec Versailles. Exposé à un bombardement, qui .serait suivi promptement d'un assaut irrésistible, étant données les forces des assaillants, le commandant eût été obligé de se rendre s'il n'était se-

LE OOUVEnNEMBNT DS l'hÔTEL-DJ^VILLE ïSy

couru promplcmcnl. Vinoy ou Galliffet n'eussent pas osé engaj^or une action générale dans ces conditions. C'était donc folie qne de vouloir passer sous les canons du Mont- Valérien hostile ; c'était non seulement compromettre la sortie et faire couler inutilement le san^p de braves combattants conduits dans une embuscade, mais c'était encore risquer de donner élan et courag-e aux Versaillais, et démoraliser en môme temps les défenseurs do Paris.

Nous avons vu, par le récit de Lisbonne, que des fédérés tentèrent de braquer des pièces sur le fort, et à la faveur du bombardement songèrent à lui donner l'assaut. Mais les moyens faisaient défaut, la grosse artillerie manquait et un assaut ainsi improvisé n'avait nulle chance de succès. Le Mont-Valérien exigeait un siège véritable, et il aurait dû être entrepris. Les fédérés, en concentrant toutes leurs forces dans les bois, sur les collines qui avoisinaient le fort, eussent acquis des positions inexpugnables, en attendant la reddition inévitable du Mont-Valérien. Il eût fallu plusieurs journées .et plusieurs combats pour que Thiers et Vinoy pussent oser une marche en avant par des bois et des ravins, où les fédérés se fussent facilement et formidablement retranchés. Le Mont-Valérien pouvait même rapidement tomber entre les mains des fédérés. On a constaté avec étonnement, et après coup, que ses obus firent plus de bruit que de désastres. Us efl'rayèrent, ils répandirent la panique, mais, au total, les tués et les blessés par ses canons furent en nombre insigniKant. Les chevaux de Bergeret et le malheureux officier d'état-major qui était monté dans sa voiture, plus quelques fuyards dans la plaine, furent à peu près les seules victimes de cette artillerie, qui cependant démonta l'armée des fédérés et sauva Versailles. On a été jusqu'à prétendre que le Mont-Valérien avait ménagé les coups, tirantsans chercher à entamer les colonnes;

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quelques-uns ont même dit que la plupart des obus étaient charg-és à blanc. « Au dire des cardes nationaux présents à l'affaire, a écrit un historien assez exact, M. Fiaux, il est certain que le Mont-Valérien ménagea les troupes parisiennes, auxquelles il pouvait, en redoublant ses feux, inflii^er un véritable désastre » Rien ne justifie rette assertion, qui a été souvent reproduite. Pourquoi le commandant du fort aurait-il ménagé les fédérés ? S'il eût été décidé à demeurer neutre ou à attendre des ordres de Versailles, il n'eût pas tiré un seul obus. Lisbonne, dans son récit, constate que, tard dans la journée, à 4 heures et demie, le fort tirait encore sur les débris des bataillons, qui, suivant la Seine, regagnaient Asnières, sans leur faire beaucoup de mal. L'explication qui semble la plus exacte est que le commandant ne disposait que de pièces insuffisantes, peut-être n'avait-il pas les gargousses nécessaires. La grosse artillerie ne tira point, et les projectiles, lancés principalement de la redoute du Jloulin des Gibets par des mitrailleuses, furent sans grand effet.

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