DÉROUTE DE L'ARMÉE DE L'OUEST
Ainsi se termina à l'ouest, en ce qui concernait l'armée de Bergeret et de Flourens, la grande sortie du 3 avril. Le Mont-Valérien ne fut pas seulement la cause de l'insuccès. La panique produite par la surprise des obus partant tout à coup de ce fort qu'on croyait, sinou acquis, du moins devant rester muet, ne fut qu'un épisode fâcheux, mais dont les conséquences immédiates pouvaient ne pas être aussi désastreuses. On a vu qu'une partie de la colonne Bergeret avait pu poursuivre sa marche, parcourir la route de Nanterreetde Rueil jusqu'à Bougival,repoussantles Versaillais surpris et alors en petit nombre. La défaite véritable ne commença que lors de la survenue des renforts de Ver-
LE GOUVEHNEUENT DE l'hÔTEL-DK-VILLK 243
sailles, lorsque la division Grenier, débouchant à la hauteur du Mont-Valérien par Long'boyau,Buzenval et la Briqueterie, ainsi maîtresse des crêtes, menaça d'envelopper les troupes de Berg'eret et les refoula sur Nanterre avec celles de Flourens. Les fédérés auraient-ils pu proKter de leurs premiers avantag'es sur la route de Saint-Germain, et continuer à marchersur Versailles par Bouyival et la Celle? C'était une entreprise non pas périlleuse seulement, mais devenue impossible. Les troupes parisiennes n'étaient ni assez nombreuses, ni assez aguerries. Elles devaient bientôt, à la suite des quotidiennes rencontres sous les murs de Paris, acquérir une solidité au feu qui leur manquait alors. Leur résistance ultérieure fut énerg-ique et se prolong-ea pendant six semaines, mais une sélection par la force des choses s'était produite dans les bataillons, et ceux qui depuis allèrent au combat étaient entièrement composés d'hommes déterminés, résolus à faire leur devoir ou à périr. La cohue du lundi 3, où les bons éléments étaient nombreux, mais dilués dans la masse des novices, des timides, s'était ruée hors de Paris sous le coup de l'émotion produite par le combat du dimanche matin et dans un élan fiévreux d'enthousiasme éphémère : elle avait cédé impulsivement à la panique et à la dépression.
Cet échec était fatal et logique. L'insurrection du i8 mars avait été faussée et compromise dès les premières heures, par la stasj'nation. Au lieu d'être lancée immédiatement aux trousses du g'ouvernement en fuite,cette même cohue, qui le 19 mars n'avait nul besoin, pour tout balayer devant elle, d'être açuerrie et disciplinée, qui n'eût alors rencontré de résistance ni au Mont-Valérien, ni au devant de Versailles où Thiers faisait coucher deux cuirassiers dans sa chambre, car il s'attendait à être surpris et enlevé d'un instant à l'autre, se montra impuissante et débandée dans
2^4 TIlSTOmE DK LA COMMUNE
celte sortie tardive et mal préparée du 3 avril. On voulut témérairement transformer des masses insurg'ées, à peine incorporées, en armées rég'ulières capables de se plier aux formations que prescrit la tactique et susceptibles d'exécuter des mouvements de troupes exercées. Des soldats, môme des recrues, peuvent, étant suffisamment com mandés, tenir en rase campag'nejse reformerquand ils sont repoussés, mais des insurgés, des civils armés, n'offrent une résistance sérieuse que derrière une barricade. On vit sans doute, pendant les six semaines de lutte sous Paris, ces mêmes civils organisés en compagnies, en bataillons, combattre énergiquement et remporter des avantages hors des tranchées et des forts. Les combats quotidiens, sous la voûte du chemin de fer, sur la route, dans le parc à Issy, dans les jardins et les vergers à Meudon, à Asnières, dans le parc de Neuilly, ont prouvé que des insurgés pouvaient tenir contre des troupes régulières et accomplir des sorties hardies. Mais ces sorties étaient toujours faites dans un champ restreint, à proximité des retranchements et des positions fortifiées. Ces civils-là incorporés, sélectionnés, et rapidement aguerris, étaient devenus au feu de véritables soldats. Mais ces combattants entraînés n'existaient pas encore au 3 avril. Les meilleurs furent comme fondus et paralysés dans une masse incohérente et impressionnable, sous le feu du Mont-Valérien, dans les plaines de Rueil et de Nanterre balayées par la cavalerie.
GUSTA VE FLOURENS
Gustave Flourens n'avait pas de commandement en chef lors de la sortie du 3 avril. Il était adjoint à Bergeret, et avait pour instructions de diriger ses troupes, par Asnières et Courbevoie, sur Rueil et Nanterre, en traversant la
LE nOUVRRNEMENT DE l'hÔTBL-DF-V1LLE 245
pre.s(iu'île de Gennevilliers, c'est-à-dire en marchant du nord vers l'ouest. Il n'avait à se préoccuper de ce côté ni du Mont-Valérien, ni des troupes qu'aurait pu envoyer Versailles. La route était devant lui entièrement libre, et la Seine, qui fait une boucle énorme d'Asnières au pont de Chatou, le couvrait au nord. En prenant cet itinéraire, le plus long', on évitait l'encombrement qui devait se produire au pont de Neuilly, puisque ces troupes n'avaient pas à traverser la Seine. Flourens devait faire sa jonction dans la journée, avec Berçeret qu'on supposait devoir être alors très rapproché de Versailles. Il l'opéra, cette jonction, appelé en hâte par Bergeret menacé d'être enveloppé, mais quand déjà la brigade Grenier débouchait sur les crêtes, prête à descendre sur Rueil, dégageant les chasseurs de Galliffet, qui alors parcouraient la plaine et sabraient les fédérés avancés sur la route vers Bougival. Flourens ne put qu'arrêter la débandade, contenir les troupes versaillaises et permettre la retraite sur Asnières et Neuilly. C'était trop tard.
Gustave Flourens est resté certainement la figure la plus sympathique de l'époque. Au.v républicains de son temps, il inspira de l'admiration, de l'enthousiasme même ; aux adversaires politiques, il imposa le respect; quant à la postérité, qui pourrait se montrer plus sévère, jugeant avec moins d'indulgence sa mobilité d'esprit et son incertitude dans l'action, elle témoigne généralement d'une grande estime pour cet e.Yalté, vaillant et loyal. 11 perpétue à ses yeu.\' le type légendaire du parfait chevalier français, avec ses défauts et ses admirables dons. Il est de la lignée des Bavard, des Barbes, et, ajoutons-le, bien qu'il fût dans un camp différent, de Paul Déroulède. Les âmes toujours sèches et les cerveaux gelés raillent, en ces hommes de foi et d'aventures généreuses et toujours désintéressées, ce qu'ils
appellent le don-quichottisme. L'Espagrie est morte d'avoir tourné en ridicule son héros, et ceux qui auraient pu lui ressembler. Prenons garde de manquer un jour de don Quicholtes. Ils sont précieux et rares les paladins qui se jettent au devant des moulins à vent, croyant se mesurer avec des géants, et qui mettent la lance en arrêt sur de paisibles moutons, mais aussi hardiment disposés au combat que si ces adversaires dérisoires eussent été de vrais g-éauts et des lions redoutables.
Gustave Flourens fut un patriote outrancier, un révolutionnaire plutôt sentimental, et avant tout un homme d'action. Il fut sans doute téméraire, mais intrépide en môme temps il a rendu respectables ses témérités. C'était un penseur, un savant, un lettré. Il ne put jouer qu'un rôle au second rang- tout en paraissant fait pour le premier. Il est mort, au début de l'insurrection, à trente-trois ans, mais il ne parut pas avoir les qualités ou les défauts nécessaires pour devenir, dans une époque de révolution, une fig-ure de premier plan. A sa place, il n'en demeure pas moins une personnalité remarquable et à divers titres intéressante. Tous ceux qui l'ont connu dans la sincérité de la camaraderie ont conservé de lui un cher et attendri souvenir.
Gustave Flourens est un parisien de Paris. Il était né le 4 août i838. La Commune, comme nous l'avons sig-nalé au cours de ces brèves notices, eut beaucoup de ses chefs issus de la petite bourgeoisie; il appartenait, lui, à la haute classe bourgeoise, à l'aristocratie de la science. 11 jouissait de trente mille francs de renies, et avait été élevé dans l'élégance. Son père était académicien, professeur au Collège de France, naturaliste renommé, commentateur de Buiroii et l'un des savants les plus honorés de l'Europe. Flourens avait la taille haute, le corps élancé, des gestes aisés, des