CONSÉQUENCES DE LA SORTIE DES 3-4 A VRIL
La Commune faisait donc contre mauvaise fortune grand cœur. Malgré ces félicitations un peu théâtrales, le résultat de ces deux journées de combat n'en était pas moins désastreux. Ce n'est pas que les perles subies durant ces engagements simultanés sur trois points principaux, Rueil, Meudon et Châtillon, fussent telles que les eti'ectifs et la force militaire de la Commune pussent être considérés comme afTaiblis au point de rendre la résistance désormais impossible. On avait .sans doute laissé beaucoup de monde sur le champ de bataille et aux mains de l'ennemi, mais ces morts, ces blessés, ces prisonniers, dont on devait déplorer le sort, ne constituaient pas une déperdition de forces irréparable. Le chiffre des combattants de la
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Commune était encore considérable, on pourrait même dire qu'il était trop fort sur le papier, sur les contrôles. II fallait pour défendre Paris une armée, et non une cohue. L'élan, l'enthousiasme, la Bèvre peuvent animer avec succès un peuple courant confusément aux armes pour une insurrection de trois journées; ces mouvements du san^ et des nerfs sont capables de renverser un trône, de dissoudre une assemblée, l'histoire en fournit de mémorables exemples; ils sont insuffisants pour soutenir une lutte destinée à être long-ue, rég-ulière, savante. Or c'était là une conséquence évidente de la grande sortie avortée, il fallait eu revenir à la g-uerre de sièg-e, derrière les murs. Le premier contact en rase campag-ne avait produit un effet fortifiant sur les soldats, stimulé les g'énéraux versaillais. Ceux-ci avaient pu expérimenter leurs troupes, les soumettre à une épreuve comme un pont qu'on essaie, et s'étaient ainsi assurés, ce dont ils avaient pu tout d'abord douter, de la solidité de cette armée reconstituée de bric et de broc, composée d'hommes supposés abattus par la défaite et diminués par la c'iptivité. Les soldats de leur côté avaient vu à l'oeuvre des insurgés réputés si redoutables. Ils n'auraient plus peur de marcher contre eux.
Quant au.x parisiens, les vaines tentatives des 2, 3 et 4 avril, sans leur ôter toute confiance, les poussaient à renoncer à toute nouvelle marche en avant. Les conditions de la lutte se trouvaient chang-ées. Le plan de Cluseret de se renfermer dans l'enceinte, ou tout au moins de ne plus s'aventurer au delà de la limite de protection des forts, devenait le seul qui parût raisonnable. Cluseret triomphait de l'échec. Il avait le sourire mauvais de ceux qui, devant une catastrophe qu'ils ont prévue, s'écrient : « : Je vous l'avais bien dit! », fiers de leur juste pronostic.
Les membres de la Commune, les philosophes et les uto-
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pistes, qui avaient blâmé la sortie, comme Cluseret éprouvaient une arrière-satisl'actioa. Ils voyaient dans l'insuccès des g-énéraux un allaiblissement de la prépondérance militaire qu'ils semblaieut craindre par-dessus tout. Plusieurs, en eux-mêmes, étaient disposés à considérer comme un événement heureux cette sortie manquée, puisqu'elle devait forcer les militaires à se tenir tranquilles,à se contenter de faire la guerre dans Paris, si Versailles les y contraig-nait, à ne pas s'éloiçner des forts et des remparts surtout. Ces politiciens peu clairvoyants, qui persistaient à blâmer toute action militaire extérieure, se croyaient invincibles dans l'enceinte fortiKée. Ils profitèrent de la déroute pour interdire toute tentative de sortie nouvelle. Ils furent appuyés par divers journalistes, Rochefort entre autres, qui, dans le Mot d'Ordre, du 7 avril, résuma celle conception de la défense de Paris, en disant avec une présomptueuse méconnaissance de la situation :
La garde nationale, bien fortifiée dans Paris, attendait l'arme au pied une attaque qui ne venait pas. Où était la nécessité de la faire marcher sur Versailles '.'
.\llendre l'ennemi l'arme au pied, c'était aussi la conception stratégique de Trocbu. On savait cependant à quoi elle avait abouti. Cluseret la reprit pour son compte, et de son entrée au ministère de la guerre, bien plus que de la déroute même des 3 et 4 avril, ou peut dater la défaite de la Commune. La panique de ces journées était réparable, la stagnation derrière les murs était sans issue, .sans espoir. Les exemples de ce résultat fatal ne manquaient pourtant pas.
La sortie d'avril avait été mal conduite, après avoir été insuffisammeut préparée, on pouvait dire môme pas préparée du tout. C'était un fait incontestable. L'insuccès inévi-
table dans les conditions où la bataille avait été engag'ée devait-il faire regretter qu'elle eût été tentée ? Il était faux de prétendre que la marche sur Versailles avait forcé M. Thiers à entamer la g'uerre. Depuis qu'il avait réuni des troupes, il attendait, il cherchait l'occasion de commencer le feu. Dès le 3o mars, il avait poussé des escadronsjusque sous les murs de Paris, et l'escarmouche du dimanche au rond-point de Courbevoie était un essai. C'était une sottise de vouloir persuader aux parisiens que, si l'on n'avait pas été chercher les Versaillais, ils seraient restés dans leur camp, à faire l'exercice. M. Thiers n'avait pas à aguerrir ses troupes composées en grande partie de vieux soldats, il lui suffisait de les ramener à l'action, de leur faire reprendre le service en campagne. Ces soldats, si longtemps désœuvrés et désarmés, avaient besoin, comme des ouvriers, comme des employés, après un long arrêt dans le travail, d'être remis en haleine. M. Thiers avait hâte de se servir de cet instrument guerrier, réparé, remis en bon état. De plus, réclamant le combat, l'impatience de l'Assemblée était grande; la droite le harcelait. Supposer que si l'on avait attendu patiemment son initiative M. Thiers ne se fût pas décidé à mettre en mouvement la machine de guerre qu'il sentait dans ses mains bonne et prête, était une illusion et une sottise.
Paris était en fait, depuis la retraite sur Versailles, investi. Tout assiégé qui se claquemure, si solides soient ses défenses, est perdu, s'il ne tente point des sorties, s'il ne cherche point à se donner de l'air. L'assaut final ou la capitulation ne sont qu'une question de jours. La sortie reprochée était non seulement justifiée, mais indispensable, à condition qu'elle fût tentée avec des chances mieux calculées, avec des moyens d'action plus sérieux. La population d'ailleurs la réclamait et l'on ne pouvait alors la
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retenir dans ses murs. La sortie avait été non seulement insuffisamment préparée, mais aussi décidée beaucoup trop tard, nous l'avons démontré. La marche sur Ver.sailles n'était possible, ne pouvait être victorieuse, que tentée avant que le gouvernement en fuite ne lût revenu de sa surprise, et surtout avant qu'une armée ait pu êtreréorçauisée. Au lendemain du i8 mars, au milieu de la stupeur effarée des ministres et des g-énérau.x à Versailles, quand à Paris l'enthousiasme et l'élan des gardes nationaux étaient dans toute leur intensité, la ruée d'une cohue indisciplinée, aventureuse, où tous les éléments combatifs, les bons, et les douteux, étaient confondus et comme amalgamés, avait d'énormes chances de réussite. Ces chances diminuèrent de jour en jour. La foule agglomérée, pouvant faire balle sous la pression du premier moment, se désagrégeant, boulet qui redevenait grenaille, n'était plus qu'une force prête à s'éparpiller. Le bloc insurrectionnel formidable se muait en friable poussière d'hommes.
Bataillons, compagnies, escouades s'étaient portés en avant, au hasard, dans un pêle-mêle aventureux et fantaisiste. Chacun, selon son initiative, son quartier, ses camarades, avait suivi le chef à sa convenance, correspondant le mieu.x à son opinion, à son engouement, à l'idée qu'on se faisait de sa capacité guerrière. Tel bataillon qui aurait dû suivre Eudes marcha ainsi avec Duval, et le bataillon voisin, de l'arrondissement de Duvai, se rangea derrière Bergeret. La grande sortie aurait dû être précédée d'un tiercement, exécuté avec soin et prudence. Sans s'arrêter à la distinction d'âge, ce qui n'était pas du tout un procédé utile, on eût obtenu une sélection relative, et les hommes paraissant les plus solides, les plus capables de soutenir le feu, eussent formé les têtes de colonnes dans chaque corps d'armée.
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Il fallait ensuite s'assurer du Mont-Valérien, peut-être même borner cette première sortie à le cerner, à l'isoler et en commencer immédiatement le siège. Lecommandant, qui n'avait ni vivres ni munitions en quantité suffisante, et qui surtout était dépourvu d'artillerie et de gargousses. eût ouvert la porte du fort, n'étant pas secouru et ravitaillé à temps. Les bataillons devaient être accompagnés d'artillerie volante, dont les batteries eussent empêché l'ennemi de s'avancer sur la route de Saint-Germain et de déboucher hors des bois sur les crêtes de Buzenval, de Garches et de la Briqueterie.
En outre, avec tous les au.xiliaires indispensables, fourgons, caissons, portant vivres et munitions, sans oublier le matériel des ambulances, il était nécessaire d'échelonner de fortes réserves, les hommes ne manquaient pas, pour relever, toutes les deux heures, les combattants de première ligne. Avec ces soutiens, on occupait fortement les positions enlevées, on transformait en redoutes les monticules, les villas, les hameaux occupés. On forçait l'armée assaillante à reculer, ou tout au moins à ne pas avancer, et l'on rendait inutile la jonction des renforts qui lui donnèrent la victoire.
Enfin, la première attaque devait avoir lieu silencieusement et de nuit, au lieu de s'en aller au grand jour, tambours battant, clairons sonnant, comme s'il s'agissait d'une promenade militaire.
Rien de tout cela ne fut fait, et au lieu de contraindre les versaillais à défendre Versailles, et à livrer une série de combats partiels et meurtriers aux fédérés, qui eussent avancé progressivement à l'abri de redoutes, des villages barricadés et crénelés, des bois successivement occupés, ce fut l'ennemi qui marcha en avant; au lieu de reculer la ligne d'investissement on la rapprocha, et ce fut du cOté
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des fédérés que se produisit le recul, jusque sous les murs de Paris.
Parce que celte sortie nécessaire avait été mal organisée, parce qu'elle s'était transi'oritiée en déroute, et non en mouvement définitif en avant, devait-on, à l'avenir, condamner toute opération oll'ensive et se borner à la défense de la cité et des ouvrag'es suburbains les plus proches ? Cette opinion prévalut d'attendre désormais les versaillais, comme on avait attendu les prussiens durant le premier siège. L'effet fut égalementdésastrcuxdecctte tactiquecontraire au tempérament français. On imita même la sotte inertie des chefs du siège de Paris, qui avaient négligé la guerre si efficace de mine et de sape, avec de fréquentes sorties sur des points donnés, jamais les mêmes. Il j eut, surtout durant les premières semaines, de brillants combats à Neuilly, à Asnières, à Issy, à Montrouge, et des efforts héroïques furenttentés pour rompre la ligne d'investissement. On n'y put parvenir. Eût-on même réussi, sur un point isolé, à forcer le blocus de l'ouest et du sud, qu'on n'eût trouvé au delà aucune armée de secours; les fédérés poussant en avant se seraient alors perdus au milieu de la province indifférente ou hostile, et l'Assemblée fût demeurée invulnérable au milieu de son formidable camp retranché. On s'était laissé enfermer dansuneratière, il fallait y périr.
Puisque le plan de Cluseret, que ses successeurs furent bien forcés de conserver étant bloqués, consistait à « attendre », puisqu'on prévoyait la guerre de barricades, le combat de rues et de maisons, devait-on retarder cette défense jusqu'à ce que les forts fussent pris ou réduits au silence, et les portes de Paris prises ou livrées ? n'élait-il pas d'une stratégie élémentaire de constituer en hâte une seconde zone fortifiée, eu arrière de la première, puis de multiplier
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les obstacles à l'intérieur de la ville ? Il fallait barrer les grandes avenues par de fortes barricades, avec tranchées, gabions et sacs à terre, défendues par de l'artillerie, en petit nombre, mais multipliée. Les bras n'eussent jamais fait défaut. La Commune comptait dans ses rangs un nombre énorme de terrassiers, d'ouvriers du bâtiment, de la voirie, des travailleurs façonnés à manier la pelle, à remuer la terre, ce qui manquait à Versailles. Avec ces sapeurs volontaires et ces pionniers de l'insurrection, on eût rendu l'entrée décisive dans Paris par la force, sinon impossible, du moins difficile et longue. La résistance forte et savante eût obligé peut-être Mac-Mahon à renoncer à l'assaut. On aurait dû, à l'avance, transformer en redoutes les grands carrefours, les places et les points culminants : le Trocadéro, Passy, la place de l'Etoile, les Tuileries, la place Malesherbes, la butte Montmartre, les buttes Chaumont, la Bastille, et, sur l'autre rive, la place d'Italie, le Panthéon, les vastes avenues de l'Ecole militaire, barrer tous les ponts des deux côtés, embosser des canonnières à l'abri des piles balayant les quais, et préparer des amorces de petites barricades, faciles à achever et à armer rapidement, se reliant entre elles dans les rues débouchant sur toute la ligne des grands boulevards, boulevard Saint-Germain, boulevard de Strasbourg et Saint-Michel, la rue de Rivoli et tout le pourtour des anciens boulevards extérieurs. Pour protéger les principales redoutes, les places et les grandes avenues, on devait se mettre en mesure d'utiliser les conduites de gaz, la pression des canalisations d'eau et les égouts pouvant former d'infranchissables fossés. Toutes les maisons dominant les barricades auraient dû être approvisionnées à l'avance de matelas, avec les fenêtres blindées. On eut tout le temps nécessaire pour ces préparatifs à la guerre des
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On se contenta de confier à un brave homme la mise en état de défense de la rue de Rivoli à l'entrée de la place de la Concorde. Le bon cordonnier Gaillard construisit avec un zèle louable deux importantes forteresses urbaines. Elles barraient Tune la place Vendôme, l'autre la rue de Rivoli, allant de l'angle de la rue Saint-Florentin au mur de la terrasse des Tuileries. Ces constructions monumentales firent l'ébahissement des badauds, mais ne furent d'aucune utilité, les assaillants ajant aisément tourné ces positions, dont rien ne protésfeait l'approche. On ne song'ea même pas à utiliser le fossé profond ou le remblai puissamment protecteur que formait, selon les endroits, la voie du chemin de fer de ceinture. C'était une seconde enceinte aisée à armer, à défendre, que le canon ver.sai!lais ne pouvait battre en brèche : les batteries de Saint-Cloud, de Breteuil, devant être g'ênées par la présence des troupes et ne pouvant plus tirer dès les remparts franchis. Cette enceinte parallèle, bien vite rendue inexpug-nahle, eût arrêté les assaillants autant que l'enceinte baslionnée.
Aussi, quand vint à sonner l'heure de la lassitude et de l'abandon, heure psycholog-ique facile à prévoir, les troupes versaillaises purent-elles entrer, le pont-levis brisé d'Auteuii escaladé, sans essuj'er un coup de feu, sans qu'une seule barricade armée et défendue se trouvât pour les arrêter dès les premiers cent mètres. Il est même surprenant que les troupes, aj'ant pénétré aussi facilement dans la ville, véritablement ouverte, ne l'aient pas plus rapidement enveloppée, g-arrottée, avec toute sa population, en une seule nuit, sans avoir à combattre, sauf peut-être sur les hauteurs excentriques du Père-Lachaise, donjon suprême de l'insurrection vaincue.