LA JOIE A VERSAILLES
A Versailles, la soirée du 3 avril, la journée du 4, furent joyeuses. Les nouvelles venues des champs de bataille, d'abord favorables, puis excellentes, enfin triomphales, mirent bientôt la ville en fête.
Ainsi on était vainqueur partout ! Au Mont-Valérien, à Nanterre, à Meudon, à Châtillon, les redoutables fédérés étaient en pleine déroute. Le gouvernement et l'armée participaient à l'allég-resse générale, mais avec une certaine modération qui faisait défaut à la population civile. Les soldats éprouvaient surtout une grande fatigue. Ils étaient heureux de pouvoir, la soupe mangée tranquillement, s'allonger et dormir à l'aise, contents surtout d'être revenus indemnes. Ils contemplaient avec ahurissement les vides, autour d'eux sous les tentes et dans les baraquements; quelques-uns, à haute voix, récapitulaient les manquants à l'appel, tués ou blessés. Les ministres et les chefs, eux, hochaient la tête soucieusement : ils se disaient que tout n'était pas terminé, parce que Flourens et Duval avaient été
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tués, parce que ces canailles de Parisiens avaient été refoules jusque sous leurs murs, et qu'on en avait supprimé ou empoig'né un certain nombre, pas assez assurément. M. Thiers, tout en se montrant satisfait du premier résultat obtenu, se souvenait en bon latiniste de la parole du consul romain rapportée par Salluste, qui estimait que, dans une gTierre civile, rien ne devait être réputé fait, s'il restaitquelque chose à accomplir : nihil faclani si quid superesset agendum. Il se disait, non sans une certaine inquiétude, dissimuléeavec soin, que de nombreux combats etplusieurs succès comme ceux de la veille seraient nécessaires, pour qu'on pût approcher de l'enceinte parisienne. Elle était solidement armée et défendue, et il faudrait du temps, des hommes et de la patience pour en finir avec celte formidable insurrection. Un second sièg-e allait commencer. Les forts tenaient toujours, tiendraient peut-être long'temps. Le vent, dans l'après-midi du l\, apportait par bouffées, jusqu'au local de l'Assemblée enfin rassurée, le fracas étouffé de la canonnade, et des estafettes annonçaient que, du côté d'Asnières et d'Issy, la fusillade n'avait pas cessé. Aussi, téléçraphiaat au.x déparlements les bonnes nouvelles, le gouvernement, en relatant fièrement les avantages militaires obtenus, s'était-il borné à affirmer que « tout faisait espérer une prochaine et heureuse solution ». Le gouvernement n'avait plus peur d'être enlevé, ni d'être obligé de se réfugier dans une ville éloignée, Le Mans ou Fontainebleau, comme il en avait été question un instant. Les troupes s'étaient comportées parfaitement, et l'on n'avait plus à se défendre désormais, mais à attaquer. Ou avait donc lieu d'être content, mais il fallait attendre et espérer d'autres et plus décisifs motifs de se réjouir complètement.
Plus exubérante, moins raisonnce, éclatait la joie parmi la population surexcitée, poltronne et haineuse, qui com-
posait le nouveau Coblentz.Cc public, bigarré et dcsorbité. voyait avec ravissement approcher la fin de l'émigration. Chacun de ces exilés volontaires, vivant au jour le jour et en camp volant, avait graud'hâte de retrouver ses aises et de reprendre la vie coutumière interrompue. Les désœuvrés et les désheurés, qui la veille bourdonnaient inquiets dans Ifi rue des Réservoirs, s'abordaieulà présent la face radieuse et parlaient de leur prochain retour à Paris. Pour eux l'odieuse insurrection était finie, ou sur le point de l'être. Ce n'était vraiment pas trop tôt ! Mais ce contentement, assez légitime, fut, par un spectacle démonstratif, poussé au paroxysme, et la peur qu'on avait eue rendit tout le monde féroce, à l'arrivée des convois de prisonniers. Ce défilé aviva les passions méchantes, mit le feu à la haine, fit e.vploser les vengeances; il suggéra de lâches violences et poussa les plus honnêtes badauds à réclamer des représailles atroces.
On avait donc sous les yeux, sous la main, la preuve vivante de la victoire! Dans l'esprit s'établissait la certitude que bientôt la route de la capitale serait rendue libre. La joie alors devint sauvage. On acclamait les soldats las et poudreux, regagnant leurs cantonnements, c'était tout simple ; l'ovation de la part de ces bourgeois couards était logique, puisque le danger était passé, grâce à ces guerriers. Ces sauveurs ramenaient la tranquillité et l'espoir. La joie pouvait cependant être contenue, le triomphe dans la guerre civile a besoin d'être discret. Ces vainqueurs faisaient une « rentrée » qui n'avait rien de comparable aux glorieux retours de jadis, à ceux de la Crimée et d'Italie. L'enthousiasme éclatait pourtant plus débordant sur le passage des héros de Rueil et de Châtillon que s'ils fussent revenus de Strasbourg, ayant jeté sur la tache noire de Sedan l'éponge rouge de la victoire. Il se mêla à cette manifestation exa-