‹ Histoire de la Commune de 1871Chapitre 71 sur 95 · PASCHAL GROUSSET · texte numérisé non relu

PASCHAL GROUSSET

Une des figures de la Commune les plus défigurées par la réaction. Paschal (irousset, homme de lettres, mort député de la Seine, sortait d'une e.xcellente famille bourgeoise. Son père était principal du collège de Corte en Corse, son frère, Louis Grousset, officier supérieur. Il avait pour cousins Adrien Hébrard, directeur du Temps, et son frère Jacques Hébrard, tous deux depuis sénateurs.

Né à Corte, le 7 avril i845, Paschal Grousset vint à Paris faire ses éludes de médecine, qu'il abandonna pour le journalisme. L'ancien carabin débuta en donnant des chroniques médicales au Figaro sous le pseudonyme de Dom Blasius. Il eut toujours un goût vif pour les vulgarisations scientifiques, et plus tard il acquit une grande réputation en ce genre.

Mais la politique et la polémique le prirent tout entier dans ses années de jeunesse. H entra à la Marseillaise avec Henri Rochefort et collaborait à un journal publié en Corse : la Revanche. Ce fut une correspondance insérée dans ce journal qui amena l'intervention inattendue, dans la polémique, du prince Pierre Bonaparte. Ce cousin pauvre de Napoléon III voulut tenter de reconquérir les bonnes grâces de son impérial parent, avec un grade dans l'armée et son admission à la cour des Tuileries, qui lui était inexorablement refusée à raison d'une mésalliance. Pour cela il insulta Rochefort, cherchant par sa provocation brutale à

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attirer le redoutable adversaire de l'empire, non pas dans un duel loyal, mais dans un guet-apens.

Ce fut l'infortuné Victor Noir qui tomba dans le piège. On connaît dans ses détails cette tragique histoire. F*aschal Grousset revendiqua la responsabilité de son article, n'entendant pas que le prince lui substituât Henri Rochefort. Il envova donc à Pierre Bonaparte des témoins : Ulrich de FonvioUe et Victor Noir. Ce dernier ne sortit pas vivant de la maison d'Auteuil. Cet assassinat fut prémédité. Il y eut seulement méprise ou déception. Pierre Bonaparte, ne trouvant pas Rochefort en face de son pistolet, se satisfit en tirant sur le pauvre Victor Noir, comme à la chasse faute de grive on tue un merle. Ce meurtre souleva une émotion considérable. Le jour des obsèques de Victor Noir, on put croire qu'une insurrection éclaterait et que l'ouragan populaire balayerait le régime impérial. Ces événements avaient mis en lumière Paschal Grousset. L'empire, au lieu d'arrêter l'assassin, s'était empressé de jeter en prison et de garder au secret, pendant deux mois, celui qui avait failli devenir aussi sa victime.

Paschal Grousset prit, après le procès et l'acquittement scandaleux du prince, la direction de la Marse.illuise, mais à la chute de l'empire il déposa la plume et s eng^agea dans le i8« bataillon de chasseurs à pied. Au moment du i8 mars, il dirigeait des journaux très avancés, lA(franchi, la Bouche dejer, la Nouvelle République. Il fut élu membre de la Commune, le 26 mars, par 1 3.359 ^'^'^ dans le XVIII« arrondissement (Montmartre). Nommé à la délégation aux Relations Extérieures (ministère des Affaires étrangères), il y eut une situation fort difficile : les rapports avec les allemands rendaient même la position périlleuse. On ne savait pas exactement, à Paris, ce que voulaient les allemands. Cherchaient-ils à provoquer des conflits pouvant

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servir de prétexte à une intervention ? Etaient-ils au coh' traire ilisposés à montrer une neutralité bienveillante à l'ég'ard de la Commune î

L'insurrection du i8 mars avait eu comme premier élément rindinfDation palrioti<|ue, l'humiliation de la défaite ; il était donc impossible au pouvoir issu de ce grand mouvement de protestation contre les hommes de la Défense, contre la capitulation, et dont les partisans s'étaient manifestés énergiquement à l'armonce de l'entrée des prussiens dans Paris, de faire la moindre tentative de rapprochement avec les vainqueurs. D'un autre côté, U;s allemands tenaient Paris sous le feu d'une partie des forts qui le dominaient au nord et à l'est, et il était habile, sous peine de susciter à la ville les pires catastrophes, de ne point heurter ces arrogants et pointilleux vainqueurs, On a vu les impérieuses sommations du général Von Fabrice, à l'occasion d'un poteau télégraphique renversé, par accident ou maladresse, auprès de Pantin, et l'échange de dépêches, d'abord menaçantes, puis plus calmes, de la part du général prussien. Paschal Grousset se tira avec prudence et dignité de celte situation équivoque et périlleuse. On l'a accusé d'avoir été trop déférent envers les allemands. C'est une calomnie inadmissible. Il a tenu le langage et a eu la conduite qu'il était nécessaire d'avoir. Les gens de bonne foi admettront bien que, quelle que filt la vigueur des sentiments patriotiques des parisiens, et leur haine des prussiens, il eiltété absurde et criminel de la part de la Commune et de son représentant vis-à-vis des puis.sances étrangères, de paraître se redresser devant le vainqueur et de prendre une attitude provocatrice ou cassante, que les circonstances ne permettaient pas, qui eût été à la fois dangereuse et ridicule. On eut donc toute raison de déclarer aux allemauils, détenant une portion du territoire, que la Commune enten-

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dait respecter les clauses et conditions du traité de paix. Elle devait subir et exécuter ce traité sans l'avoir ni conclu, ni approuvé. Paschal Grousset continuait la tradition diplomatique, et suivait la politique raisonnable et logique, qui avait été celle de tous ses prédécesseurs aux Affaires Etrangères, sous l'ancienne monarchie comme sous les gouvernements républicains, et qui consistait à tenir compte des faits accomplis et à respecter les traités antérieurement signés, si l'on n'avait pas l'occasion favorable pour les dénoncer et la force pour les déchirer. Paschal Grousset a donc, en ces douloureuses et pénibles circonstances, bien servi, non seulement la Commune, mais la France même, en évitant un conflit, en conjurant une immixtion redoutable de l'Allemagne dans nos affaires intérieures. Elle ne s'y est que trop immiscée, quand elle a facilité l'investi.ssement et le bombardement de Paris en renvoyant par anticipation les excellentes troupes prisonnières de guérie, ce qui permit à M. Thiers de vaincre, et en fermant le passage, dans les derniers jours de mai, aux fédérés vaincus, cherchant le salut dans la fuite. L'Allemagne a donc été la providence de Versailles.

Paschal Grousset, aux séances de la Commune, se montra actif et vigilant. 11 proposa et fit voter des mesures énergiques importantes. Il fit partie de la majorité lors de la délibération sur le Comité de Salut Public. Après la chute de la Commune, il fut arrêté, au moment où il s'efforçait de quitter Paris. Les journalistes réactionnaires, qui poursuivaient leur confrère de malveillances persistantes, racontèrent à leur façon les circonstances de son arrestation, cherchant à le ridiculiser. Ils le montrèrent fuyantsous un costume féminin, et empêtré par des jupes, avec un faux chignon, au moment où les agents le surprirent. La vérité est qu'après la défaite complète il avait cherché à se mettre

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ensilretc. Il avait trouvé asile chez une amie, M"'-' Accard, demeurant rue Nolre-Dame-de-Lorettc. Dans tout ce quartier on faisait des perquisitions, et la maison où Paschal Grousset avait trouvé asile fut envahie, probablement sur une dénonciation spéciale. L'hôtesse entendant la rumeur des hommes à brassards tricolores dans l'escalier, frappant aux portes avec la crosse des fusils, alla ouvrir, a|)rès avoir eng'ag'é Grousset à se cacher dans un cabinet sombre où étaient pendues ses robes. Elle lui recommanda de ne pas bouger. Ce n'était pas la première fois qu'on perquisitionnait dans la maison. Sans doute les policiers volontaires, que lançait le prévôt de l'arrondissement, le fameux Charpentier, se retireraient, cette fois encore, après une rapide investigation. Grousset se cacha donc comme il lui était conseillé, et s'enfouit sous les différentes pièces du costume féminin qui se trouvaient accrochées dans le réduit obscur. Mais cette fois, les brassards tricolores, accomp;ignés de deux inspecteurs du commissariat, mieux renseignés, prolongèrent leur perquisition, fouillèrent minutieusement l'appartement. Ils découvrirent ainsi Paschal Grousset et le tirèrent violemment de sa cachette. Il entraîna, dans cette poussée brutale, les jupes et les corsages parmi lesquelles il se tenait blotti. Telle fut l'origine, telle est l'explication de la légende. Mais Paschal Grousset eût-il été, comme on l'a raconté, habilléen femme, déguisement invraisemblable avec sa physionomie régulière mais virile et ses moustaches noires, que ce costume d'emprunt, qui fut celui sous lequel s'accomplit la fameuse évasion de Lavalette en i8i5, n'eût pas été plus risible, en un tel moment, que la perruque et les lunettes bleues de l'amiral Saisset, deux mois auparavant, s'évadant à pied de Paris, en tenant ostensiblement à la main, pour passer devant le poste des fédérés inolfensifs,à la porte d'octroi, un numéro

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du Père Duchêne .,àoni\\ semblait savourer avec une attentioa charmée la grande colère de ce jour-là.

Paschal Grousset, traduit devant le 3' Conseil de guerre, à Versailles, le 3 septembre 1871, fut condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée, et envoyé à la Nouvelle- Calédonie. Il fut des six déportés qui, avec Rochefort, parvinrentà s'évader et à g'ag-nerl'Australie, puis l'xVmérique.U vécut dès lors en Ang'leterre, d'oii il envoya au Temps,sous le pseudonyme de Philippe Daryl, des correspondances sur les mœurs de la vie publique anglaise. En même temps, il s'intéressait à la vie sportive, aux jeu.x, à l'éducation physique, et il fut un des initiateurs de cette régénération de la jeunesse par la culture du muscle et le développement de l'adresse, qui a pris, chez nous, à l'imitation de nos voisins, un si rapide et si puissant développement.

En i8g3, il rentra dans la politique et fut éludéputé de Paris, XII' arrondissement (Bercy). 11 fut constamment réélu jusqu'à sa mort. Il siégeait au groupe socialiste. Député assidu et studieux, il eut à la Chambre un rôle plutôt secondaire. Une hostilité sourde existait toujours, dans les groupes disposant de l'influence, contre les anciens communaux, et son action parlementaire fut ainsi limitée, sa personnalité demeura un peu effacée. C'était un collègue courtois, sachant beaucoup de choses et d'une conversation intéressante et nourrie. Il était estimé dans tous les partis et fut regretté de tous ceux qui l'ont connu.

Depuis son exil et sa rentrée dans la politique, il avait entrepris des travau.x littéraires nombreux et importants, concernant principalement la vulgarisation scientifique, sous la forme de romaus d'aventures et de l'étude des milieux scolaires. La librairie d'éducation Hetzel lui avait confié une collaboration importante dans son célèbre Magasin d'éducation et de récréation. Sous le pseudonyme d'André Lau-

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rie, il y a donné des Scènes fie la Vie de Collège dans tous les pays, comme le Bachelier de Séuille, Un Collégien Busse, le Gradé d'Upsat, etc. Quand Jules Verne, dont il avait été le collaborateur, dont il était resté l'ami, devint aveugle, il acheva ses ouvrag'es interrompus. Il publiasucccssivemenl divers livres pour la jeunesse, comme les Exilés de ta J'erre, De Neio-York à Brest en sept heures, etc., etc., qui eurent le succès des fictions extraordinaires et amusantes de Jules Verne. Ce g-enre si populaire a été imité depuis par de nombreu.K rivaux anglais ou américains, sans faire oublier ni Verne ni Grousset.

Pasch.il Grousset, atteint d'albuminurie depuis plusieurs années, a succombé à une crise d'urémie, le lo avril 1909, à Saint-Mandé, auprès de Paris. Il avait 64 ans.

Uoué d'un visag'e fin, aux traits harmonieux, svelte et élég'ant, de manières distinguées, toujours bien habillé dans sa jeunesse, d'allures et de langage correct dans sa maturité, Paschal Grousset inspirait l'attention et la sympathie. Pourvu dediplômes scientifiques et littéraires, ayant le goût et la connaissance des sports, dont il se fit l'un des rénovateurs en France, hôte apprécié de la société anglaise, vulgarisateur aimé des jeunes lecteurs studieux, collaborateur du Temps et d'un Magasine d'éducation et de récréation des plus estimés, ne vous semble-t-il pas que ce communard ait réalisé le type accrédité par Maxime Ducampetses congénères ? Ce gentleman lettré et savant ne réalise-t-il pas véritablementletype légendaire et odieux de ces brutes avinées, illettrées, à face bestiale, au.x allures farouches, qui, comme l'ont affirmé ces narrateurs faisant de l'Histoire une loge de concierge, composaient cette collection de bêtes fauves rassemblées dans la ménagerie de l'Hôtel-de-Ville? Et nunc erudimini.

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