LES FAUTES DU GÉNÉRAL CLUSERET
A toutes les péripéties de la lutte, bien des fautes furent commises et des omissions impardonnables se produisirent. Mais il est juste d'établir que les généraux que la Commune mit à la tête de ses troupes ne furent ni aussi incapables, ni aussi négligents qu'on l'a dit, qu'on l'a écrit. 11 ne faut pas perdre de vue les chiffres donnés ci-dessus. Avec 3o.ooo hommes dans la main, au maximum, ce furent des prodiges de résistance qu'accomplirent Dombrowski. La Cécilia et même Eudes qui n'était point un véritable militaire, mais qui, en sous-ordre, s'acquitta valeureusement et intelligemment des commandements confiés. Mais les fautes du commandant en chef Cluseret furent nombreuses et graves; de plus, pas toutes d'ordre stratégique.
Trois périodes sont à distinguer, après la sortie malheureu.se des 3 et 4 avril, et le rassemblement de l'armée de Mac-Mahon. Du 5 au 3o avril, Cluseret eut la direction absolue des opérations militaires et aussi toute la responsa-
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bilité. Nous avons, en retraçant les principaux traits de sa biographie, indiqué les g-riefs que la Commune put avoir contre lui. Le plus légitime et le plus grave fut de n'avoir pas su utiliser les formidables ressources dont il disposait, en hommes, en artillerie, en munitions, en moyens de défense et d'attaque aussi.
Un siège, des deux côtés, ne doit pas être une guerre entièrement offensive, ni dans un camp, ni dans l'autre uniquement défensive. L'assaillant ne doit pas seulement pousser ses travaux d'approche, cheminer entre ses parallèles, jusqu'à être à portée du corps de place pour tenter l'assaut des remparts battus en brèche. Il lui faut, en arrière, au fur et à mesure que ses travaux avancent, et jusqu'à ce qu'il ait atteint le talus et le niveau de la contreescarpe, édifier des redoutes, installer des batteries, disposer des abatis de bois, des fascines, pour appuyer ses travailleurs, soutenir ses compag-nies d'attaque et repousser les sorties de l'assiégé, l'arrêter s'il avance et menace au delà de la protection des feux de la place. Les prussiens n'ont pas manqué d'ag'ir ainsi. Le jour du combat de Buzenval, après le premier élan caractérisé par l'enlèvement successif des positions de la Pouilleuse, de la Briqueterie, du parc de Buzenval, on se heurta à des retranchements très forts. En arrière du fameux mur du parc, les routes et les chemins étaient barrés par des abatis considérables de bois et des barricades, qu'il eût fallu enlever successivement et avec de grandes pertes. Les versaillais utilisèrent ces défenses prussiennes, lors de la sortie des 3 et 4 avril. Les parisiens assiégés auraient dû, de leur côté, même après cette déroute, remuer de la terre, creuser et armer des tranchées, créneler les villages, barricader tous les chemins et passages dont ils pouvaient, par un coup de main hardi ou à la suite des combats partiels heureux, se rendre maîtres. Ni
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par les versaillais, ni par les fédérés, l'attaque, la défense ne furent bien menées.
La grande faute de Cluserot fut d'avoir conçu, a priori, un système uniquement défensif. Il ne vit pas, ou ne voulut pas comprendre, que du jour où Paris serait investi, enfermé dans ses fortifications, il serait perdu. Rossel partagea cette erreur, mais il subissait la situation déjà faite.
Cluseret était cependant un général de guerre civile. II avait eu l'expérience de la grande lutte américaine, lors de la Sécession. Mais, aux Etats-Unis, il combattait pour le Nord, et il était du cùté des vainqueurs. Or, ceci pouvait modifier sa façon de voir les choses. Les deux guerres civiles n'avaient de commun que l'épitLète. C'étaient en Amérique comme deux nations étrangères aux prises ; les nordistes et les sudistes n'avaient pas le même tempérament : la fin de la lutte fut bien amenée par le siège et la reddition de Charlestown, comme la prise de Paris termina la guerre civile française, mais avant Charlestown, il y avait eu une longue et meurtrière campagne, qui comprit des séries de grandes batailles et de rencontres au large en de vastes plaines, analogues aux diverses péripéties d'une grande guerre européenne. Cluseret ne pouvait faire profiter Paris de son expérience américaine. Et puis il ne croyait pas à la résistance d'une garde nationale contre la troupe exercée. Les combats acharnés et brillants du mois (le mai devaient lui donner un démenti, mais alors il était remplacé. Il partageait les préjugés des généraux professionnels contre les « pékins ». Il était de l'école de Trochu, et, malgré l'exemple récent, il retomba dans les fautes qui avaient amené inévitablement la défaite dont ce déplorable guerrier doit porter la responsabilité. Sa culpabilité et son incapacité furent pires peut-être, et en quelque sorte moins admissibles, que celles du pieux général. Trochu ne croyait
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pas non plus à la possibilité de défendre Paris avec les éléments à sa disposilioa.il ne reconnaissait pas à la garde nationale, hâtivement composée de pacifiques civils habillés en soldats et imprudemment transportés en face de mililaires professionnels, la capacité de se battre et le pouvoir (le vaincre. Trochu pouvait à la rigueur être excusé de ne pas oser livrer bataille avec des troupes qu'il jugeait incapables de tenir devant un ennemi supérieur. Il ne voulait pas risquer le combat, puisqu'il était persuadé qu'il ne disposait pas de combattants Mais Cluseret devait-il avoir cette défiance de la g-arde nationale? Alors était-il criminel ou fou d'avoir accepté le commandement au 5 avril? Il ne comprit pas qu'il ne fallait point imiter l'inaction de Trochu, et qu'il devait, tous les jours, mener ses troupes au feu et en grand nombre, les aguerrir, harceler l'ennemi, gagner du terrain, et reculer le plus que cela serait possible l'heure fatale où, écrasé par la force numérique, épuisé par les pertes, il lui deviendrait interdit de continuer la lutte au dehors des murs. On avait des forts, mais l'un d'eux, Issy ou Vanves, finirait par être démantelé, par devenir intenable. Ce général en chef devait donc prévoir le moment où il lui faudrait circonscrire la résistance, d'abord aux remparts, ensuite dans l'intérieur même de la ville. Ce fut aussi sa pensée, son plan. Et cependant, bien qu'il ait cru que cette résistance dans la cité était la seule possible, la seule efficace, il ne fit rien pour la préparer, pour la rendre terrible, invincible. Il avait assisté à la sortie malheureuse du 3 avril. Il avait blâmé la conduite et constaté les défauts trop évidents de cette opération, la faiblesse du commandement et aussi l'insuffisance de la préparation. Mais, de ce que cette sortie n'avait pas réussi, de ce qu'elle avait été tentée avec inexpérience, sans qu'on eût usé de toutes les ressources que Paris avait
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en réserves, était-ce une raison pour renoncer à attaquer de nouveau, avec une préparation meilleure, avec des forces mieux combinées, surtout avec de l'artillerie, avec des renforts prêts à être lancés, afin de dég'affer le Mont-Valérien, de réoccuper le pont de Neuilly,Courbevoie, Meudon, et de défendre le plateau de Châ(iIIon ? L'armée de Versailles n'était pas encore réorganisée ni complétée, et elle eût été forcée de reculer, de se défendre en arrière de ses positions avancées. Comme Gluseret ne fit aucune démonstration de ce jfenre, les versaillais tranquillisés se maintinrent pendant quinze jours ou continuèrent leur lent mouvement d'approche, sans être sérieusement inquiétés, malgré de brillants et partiels retours offensifs sur Asnières et Courbevoie, à Neuillj et à Issy.
La seconde faute, ég;alement très srrave, puisque Gluseret ne comprenait la lutte qu'au-dedans, fut de ne pas rendre Paris imprenable, de ne pas essayer le possible et limpossiblc pour faire de la ville barricadée, partout armée, avec tous ses points stratégiques défendus, un gigantesque réduit où une armée engagée devrait infailliblement périr ou se désagréger. Rien ne fut même tenté par lui pour préparer cette défense de rues. Lorsde l'entrée des troupes, Paris fut pris au dépourvu. Le système des barricades et de redoutes intérieures, qu'on avait cependant discuté et adopté dans la Commission E.xécutive et au ministère de la Guerre, ne reçut même pas un commencement d'exécution, en dehors de la construction purement décorative, dont nous avons parlé, l'imposante fortification de la rue de Rivoli, dirigée par Gaillard.
La responsabilité de Gluseret s'étend donc au delà deson ministère, puisque c'est par sa négligence que Paris, surpris et envahi au 21 mai, au lieu d'opposer une série de positions à enlever depuis le Point-du-Jour et la ligne des
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fortifications, ne put offrir une résistance sérieuse que sur quelques points de la périphérie et dans certains quartiers excentriques. Celte responsabilité, quant à la résistance intérieure, doit être partag-ée par les successeurs de Cluseret, car niRossel, niDelescluze,ne se préoccupèrent, avant l'entrée des troupes, de la bataille dans Paris, de la défense à organiser dans les rues. 11 est vrai que Rossel fut absorbé par les difficultés croissantes de la lutte sous les murs et que Delescluze fut gêné et détourné par des discussions d'ordre politique ou parlementaire.
A ces deux fautes principales de Cluseret, il faut ajouter l'inutilisation de toutes les forces dont il pouvait disposer. 11 s'est vanté, assez sottement, de n'avoir jamaisemployé plus de six mille hommes pour la défense totale de Paris! 11 a donné pour explication, sinon pour excuse, de cette immobilité où il laissa tant d'hommes pourtant disposés à marcher et prêts à se faire tuer, que la solidité de ces troupes lui paraissait problématique. 11 est évident que la masse des fédérés ne pouvait tenir en rase campagne contre une armée rég'ulière organisée, pourvue de tout, dans son ensemble suffisamment commandée, et entraînée par des débuts heureux. La sortie des 3 et 4 avril avait démontré cette infériorité qui n'était pas seulement celle du nombre. Mais en eng'ag-eant successivement, avec choix et discernement, une plus grande quantité d'hommes, en soutenant et en relevant partiellement les bataillons ajaut déjà donné, Cluseret eût d'abord maintenu sous les armes plus d'hommes et ag'uerri ses nouvelles troupes, inspiré confiance à ses têtes de colonnes, et rendu plus difficile la marche en avant des versaillais. Les difficultés que ceux-ci rencontrèrent dans Neuilly, sous les forts du sud, et la résistance prolongée des fédérés à Issy, à Neuilly, prouve que, si Cluseret avait mis en ligne des bataillons plus nombreux.
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il eilt longuement arrêté les assaillants et retardé leur succès final.
On ne saurait raisonnablement lui reprocher de n'avoir pas lancé témérairement dans les tranchées, et en avant des forts, des masses hésitantes, disposées à subir des paniques et à entraîner des déroutes, comme celle de la plaine de Nanterre. Mais entre les 6.000 hommes qu'il déclare avoir seulement engagés, d'Ivry à Asnières, et les 100.000 gardes nationaux dont il pouvait disposer, des 4o. 000 qu'il tenait réellement sous la main, il y avait une moyenne à obtenir. Il pouvait certainement tirer des bataillons organisés, rationnés, touchant la solde, une force active et prête à bien se battre, qu'on peut évaluer à ce chiÛ'rc exact et net de 4o.ooo combattants. C'était plus que suffisant pour garder les positions extérieures, et même sur certains points pour contraindre l'assaillant à un mouvement de recul.
Dès son entrée au ministère, Cluseret prit un arrêté fort grave. Il divi-sa la garde nationale en active et en sédentaire, décrétant la réorganisation des compagnies de marche qui avaient existé pendant le siège. Il crut à tort qu'elles avaient conservé leur organisation, et qu'il n'y avait qu'à les reformer et à leur donner cohésion et régularité. C'était une erreur. Il l'a reconnue. Ces compagnies « de marche » s'étaient disloquées, avaient disparu lors de la capitulation. Fallait-il les réorganiser, puisqu'elles étaient supprimées? Ces compagnies étaient-elles utiles ? Si l'affirmative paraissait justifiée, il n'y avait qu'à les constituer à nouveau, peu importait que les anciennes compagnies fussent encore organisées ou non.
La garde nationale comprenait depuis la fin de la guerre des éléments nouveaux et les compagnies n'avaient plus la même composition.
La gravité de la mesure prise par Cluseret était ailleurs
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que dans la distinction entre sédentaires et actifs, comme au temps du sièg'e. On peut même dire que cette séparation aurait pu être formulée ainsi : troupes de première ligne, troupes de soutien ou de réserve. Elle eût été log'ique et conformée la nature des choses. L'insuccès de la sortie des 3 et 4 avril, la déroute de la cohue armée, où tous les éléments, bons, médiocres et mauvais, se trouvaient mélangés, la confusion de cette masse qui s'était précipitée au dehors des murs comme une bande d'écoliers lâchés, et qui ensuite, avec la même précipitation et un désordre pire, s'était réfug-iée derrière les fortifications, avaient démontré la nécessité de pratiquer une sélection, de tirer une armée organisée de cette mêlée vouée d'avance à la dispersion et à la défaite. Mais ce triage fut ordonné d'une façon maladroite et dangereuse.
Gluseret d'abord décrétait le service obligatoire,ensuite il prenait l'âge comme terme de séparation entre les bataillons de guerre et les bataillons dits sédentaires. De 17 à 35 ans, les gardes nationaux non mariés étaient incorporés dans les bataillons de guerre. Prendre la date de naissance pour point de départ de l'incorporation et de la libération du service est raisonnable et d'usage constant pour le recrutement des armées permanentes régulières. Le service militaire est une obligation à terme, un impôt du sang temporaire, et, avec le service universel et obligatoire actuellement en vigueur, il devient un stage imposé à tous, avant le retour à l'exercice des professions civiles, à l'existence normale du citoyen. Mais peut-il en être de même lorsqu'il s'agit de recruter et d'incorporer, pour un temps périlleux mais court, des insurgés? La guerre avec les autres peuples, guerre d'agression, de conquête ou guerre défensive, ainsi que la paix armée, qui est une défense et une assurance contre les périls et les ruines de la guerre extérieure.
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sont des o})IiE;'alions auxquelles tous doivent se soumettre. Peu importe que la cause de la guerre soit approuvée ou blâmée par les conscrits et soldats : ils doivent la faire, comme les contribuables acquittent leurs imp('its. que ceuxci leur paraissent justes et utiles, ou non. L'impôt argent, l'impôt du sang', sont établis par la majorité du pavs, par ses représentants, et ils sont exigés sans discussion comme sans résistance. C'est la loi de l'Etat, loi suprême nécessaire à son maintien, à son salut, à sa grandeur.
En est-il de mémo lorsqu'il y a rébellion, c'est-à-dire résistance d'une partie de la nation aux volontés de l'autre ? Cluseret parut être pour l'al'firmative. Selon lui, dans l'esprit de son décret, la majorité des parisiens, ayant approuvé de fait la guerre civile, lui avait donné le droit, comme chef de l'armée, derccruter, d'enrôler tout le monde pour soutenir celte guerre, et la minorité devait se soumettre. Il n'était pas plus arbitraire, selon lui, d'exiger des parisiens ayant l'âge de l'enrôlement la présence sous les drapeaux de l'insurrection que de les obliger, une fois incorporés, à se soumettre à la discipline, à obéir aux ordres des chefs, à demeurera leur rang,dans la compagnie ou à la place de combat assignée. Cette opinion est ce qu'on nomme une pétition de principes. La guerre civile, l'insurrection, la révolte ne sont pas, comme la guerre étrangère, le résultat d'une loi, c'est-à-dire la manifestation régulièrement exprimée de la majorité de la nation. La guerre civileéclate ou spontanément, .sous l'empire de faits contingents, ou elle estl'aboutissementd'une crise intérieure, plus oumoins longue. Elle représente l'effort d'une minorité, ou d'une partie as^issante de la population, pour imposer sa volonté, pour défendre ou obtenir ce qu'elle estime être son droit, ou pour substituer au régime établi, jugé oppresseur ou injuste, un ordre de choses nouveau, supposé meilleur ou
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plus juste. Ce n'est pas une g'uerre de salut généralou d'intérêts communs à tous les citoyens, mais une guerre d'opinion, de sentiments particuliers, d'aspirations indivi" duelles et locales aussi. De cette distinction, il résulte que tout homme ne peut être contraint à servir une cause qui n'est pas la sienne propre, ni celle de la totalité de la nation, et qui, par cela même qu'elle divise entre eux les citojens, ne doit être soutenue que par ceux qui approuvent cette cause et veulent la faire triompher. Donc, dans cette guerre affreuse, l'armée française combattant des français n'aurait dû rencontrer, les armes à la main, que des volontaires.
Cette argumentation pouvait s'appliquer en 1871 aux combattants des deux camps. En se plaçant à un point de vue d'idéale justice, les soldats, qui sont aussi des citoyens, devraient être libres de s'abstenir dans la guerre civile. Hypothèse chinirrique, mais non pas absurde. Versailles n'aurait donc dû employer que des volontaires. On fut loin d'agir ainsi. Gomme tous les gouvernements en lutte avec les forces populaires, dans tous les temps et dans tous les pays, Versailles pratiquement ne compta que sur l'armée. Les volontaires d'ailleurs, auxquels l'Assemblée fit appel, ne vinrent qu'en petit nombre, ou pas du tout, ainsi que l'a reconnu M. Thiers. On peut Tépondre que, bien que soumis à l'enrôlement et à l'embrigadement par force, les soldats versaillais pouvaient être considérés comme servant volontairement, puisqu'ils avaient pu partiellement, au 18 mars, refuser de marcher, et, comme certains de leurs camarades, lever la crosse en l'air. Si sur les six ou huit régiments qui, ce jour-là, refusèrent d'obéir à leurs chefs, et.se débandèrent, la moitié avait fraternisé avec les insurgés et combattu à leur côté, on aurait dû considérer la lutte comme uniquement engagée entre Volontaires de Ver-
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sailles et Volontaires deParis ? Ceci s'était produit notamment en i83o, où les soldats des régiments adoptant la cause du peuple firent le coup de feu contre les soldats restés fidèles à Charles X. Ils pouvaient, les blancs et les tricolores, durant ces trois journées où la léçalité était suspendue, se considérer également, chacun sous le drapeau de son choix, comme des combattants volontaires, comme des partisans défendant une opinion personnelle, un parti qu'ils voulaient faire prévaloir parla force.
En tous cas, si Versailles contraignait des hommes favorables à la Commune à marcher contre elle, celle-ci ne devait pas pour cela l'imiter, et contraindre des hommes qui lui étaient hostiles à combattre pour elle. Telle doit être la logique de la guerre civile, telle est la justice, — idéale et utopique.
Le décret était, dans la pratique, mauvais. On ne pouvait compter sur des combattants ni bien fidèles, ni solides, en forçant à porter les armes contre leurs idées et leurs désirs des citoyens, accoutumés à plus d'indépendance et delibre choix que des militaires professionnels soumis à l'obéissance passive, entraînés à s'y conformer. Si le décret eût été strictement appliqué, et il ne pouvait pas l'être, il ne le fut pas, on eût introduit dans les bataillons fédérés des éléments de désordre, de discorde, peut-être de rébellion et de trahison.
Il était bon, a dit Cluseret, d'avoir un point d'appui Icfjal pour déterminer les p^cns timorés, mais bien intentionnés, à taire leur service, plutôt que de rester chez eux. C'était justement la négation du libre arbitre dans l'action, c'est-à-dire le point de départ de la discipline, sans laquelle il n'y a pas de succès militaire possible. J'ajoute que, dans l'application, je fus on ne peut plus coulant, permettant de quitter Paris à quiconque le demandait. . .
(Cllserkt. — Mémoiren. p. 67.)
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Un décret de cette importance, que son auteur reconnaît discutable dans son principe et inapplicable dans son intégrité, dont il avoue déplus avoir favorisé l'inexécution, est jugé, et ne saurait être considéré comme une mesure raisonnable et nécessaire. Ce fut une des nombreuses et terribles bévues échappées à Cluseret durant son trop long séjour à la délégation à la Guerre. Il avoua lui-même, en reproduisant l'opinion de Benoit Malon.que « l'obligation de servir ne donna pas plus de i.ooo hommes à la Commune ». Ce n'était véritablement pas la peine de violer le bon sens et la justice, de faire du militarisme hors de propos, et de permettre des actes qui parurent arbitraires, tels que perquisitions, arrestations. Ces violences indisposèrent une partie de la population inutilement, et fournirent des arguments ironiques ou malveillants à la réaction. Les journaux de l'époque, même à Paris, raillèrent « la chasse aux réfractaires », et des feuilles illustrées publièrent des dessins fantaisistes amusant le public avec des épisodes d'évasions comiques. Il en est un, notamment, qui eut beaucoup de succès : il représentait une bonne dame mûre, accroupie sur le talus d'un bastion, s'arc-boutant, avec le vent faisant voile sous la crinoline, pour maintenir et diriger une corde enroulée à un fort piquet, à l'aide de laquelle un jeune réfractaire descendait dans le fossé pour gagner la campagne et Versailles. Malgré la bonne disposition de Cluseret et les facilités que donnaient les autorités à ceux qui voulaient éluder le décret, « pour mon compte, a dit Gaston Da Costa, alors l'un des chefs de la préfecture de police, je n'ai refusé aucun laissez-passer à mes camarades étudiants », il y eut un certain nombre d'insoumis arrêtés. Des commissaires de police ici et là firent du zèle. Les délinquants emplirent un instant les prisons, mais on ne les garda point. L'effet sur l'opinion de ce décret maiencon-
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treux n'en fut pas moins fôchoux. Une lépende se créa par la suite, et plus d'un soi-disaut réfraclaire, après la chute de la Commune, surtout parmi les fonctionnaires et employés qui avaient cru devoir restera Paris, se recommanda des poursuites dont il prétendit avoir été l'oljjet, ou se disculpa de n'avoir pas rejoint ses supérieurs à Versailles, ayant été contraint de se cacher pour échapper aux recherches de la Commune. La chasse aux réfractaires n'eut lieu que dans certains quartiers, ne fut pas poussée à fond, et servit surtout de moyen d'intimidation, avec des cas particuliers, sans importance, de dénonciations de voisins et de veng-eanccs personnelles. Aucun de ces réfractaires ne fut retenu en prison, et ne se trouva par la suite exposé à parlag'erle sort des malheureux g-endarmes et des ecclésiastiques qui, dans l'aft'olement des derniers jours, furent conduits rue Haxo.La légende des citoyens incorporés par force ou exposés à être fusillés comme insoumis, avec tant d'autres anecdotes aussi peu vérifiées, a survécu à la Commune: il faut l'enterrer avec bonne foi, sous le dédain, dans l'oubli. Une autre critique doit être faite du décret de Gluseret et de la division en deux catégories, suivant l'âg'e. Qu'on prenne le millésime de l'anniversaire de la naissance pour datedela séparation absolue du service militaire actif d'avec la réserve et celui de la territoriale, dans les armées permanentes régulières, c'est logique, et il n'y a guère moyen de procédera une autre démarcation. Mais pour des insurg'és la délimitation ne doit pas être la même. Il est difficile de faire admettre, par une femme, que son mari devra marcher, défendre la barricade, parce qu'il a 89 ans et huit mois, et que le mari de la voisine restera tranquillement au foyer, touchant la solde et attendant les événements, parce qu'il aura atteint quarante ans, peut-être depuis un ou deux mois. Ces questions de calendrier sont inacceptables pour
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l'entendement populaire. Enfin, en se privant du concour? des hommes au-dessus de quarante ans, Cluseret écartait des bonnes volontés excellentes et des énergies supérieures. Les vieux républicains, ceux qui avaient lutté pendant les dix dernières années de l'empire, étaient peut-être les plus solides combattants que la Commune pouvait appeler. En les mettant à la retraite par ce décret, Cluseret et la Commission executive humiliaient ces vétérans, capables défaire le coup de feu avec ardeur et de mourir avec dévouement pour une cause qu'ils estimaient être celle du Peuple et de la République, et favorisaientles indifïérenceset les inerties. Un grand nombre, il est vrai, de ces braves, que le décret laissait chez eux comme hors d'âge, prirent rang-, comme volontaires, dans les compagnies de marche, s'y montrèrent les meilleurs soldats, et le malencontreux décret ne fut pas sérieusement appliqué. Il ne fallait donc pas le prendre.
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Nous avons énuméré les forces et les ressources des deux armées en présence. La supériorité du nombre était du côté de Versailles, mais du côté de Paris se manifestait la supériorité de l'audace et de l'énergie, avec une fièvre croyante, une foi qui manquait aux rapatriés de l'Allemagne, aux rappelés des garnisons, aux épaves du naufrage de 1870. La capacité des généraux versaillais n'était pas exceptionnelle, loin de là, et si les officiers inférieurs parurent généralement plus actifs, plus vigilants que ceux de la Commune, ce qu'expliquent suffisamment leur instruction militaire antérieure, leur expérience professionnelle acquise, beaucoup étaient des adjudants et des sergentsmajors promus pendant la guerre ; les officiers supérieurs, eux, étaient pour la plupart fourbus et découragés. Les
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défaites subies en France, l'internement en Allemagne, avaient abattu les plus forts. Quelques-uns cependant avaient rapporté de la captivité une rag-e concentrée, un besoin de revanche, de représailles, qu'ils assouvirent sur les parisiens. Beaucoup avaient eng'raissé et pouvaient avec peine boutonner leur vieil uniforme et se tenir à cheval. Quant au haut commandement, Gluseret, Rossel, Dombrowski, Wrobleski, La Cécilia valaient bien Douay, Clinchant, Ladmirault, généraux battus, et, bien avant les revers, réputés médiocres. La preuve do leur faible capacité est fournie par la lenteur de leurs opérations, par leurs mauvaises dispositions de combat. Ils permirent aux fédérés décimés, épuisés, de prolonger une lutte qui, à l'extérieur, devait être plus courte. Quant à la prise de Paris, à sa surprise plut(5t,elle fut l'œuvre des circonstances beaucoup plus que des talents militaires de Mac-Mahon et de ses lieutenants. Paris était si mal défendu à l'intérieur, si peu prêt à repousser la pénétration victorieuse des assaillants, qu'un g-énéral même médiocrement habile, une fois la porte d'Auteuil franchie, devait s'emparer de la ville entière en une seule nuit. Le lundi matin, en s'cveillant, Paris se fiU trouvé envahi, réduit à l'impuissance, à l'exception de quelques points extrêmes isolés, relativement en état de défense, comme Montmartre, Belleville, la Butte aux Cailles. Ces donjons ne pouvaient tarder à être cernés, canonnés, et réduits à une résistance désespérée, mais brève.
L'Assemblée a voté des éloges à son armée et des couronnes ont été tressées en son honneur par les peureux rassurés, par les réactionnaires pleins d'espoir. En réalité, une partie seulement de l'armée méritait au point de vue militaire un hommage. Quelques régimentSjtoujours les mêmes, ceux de la division Faron principalement, ont seulement combattu avec ardeur. Aussi les retrouva-t-on partout, dans III 27
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les escarmouches comme dans les grands combats autour de Paris. Les autres ont suivi, g-énéralement avec incertitude et mollesse. La plupart des hommes qui les composaient avait fait leur temps de service, s'estimaient quittes et libérables, et n'avaient qu'une idée : déposer les armes et être renvoyés chez eux. Si on avait pu, par un plébiscite militaire, faire décider de la continuation ou de la cessation de la guerre civile, tous les soldats eussent répondu comme un seul homme : « Qu'on leur flanque leur Commune à ces sacrés Parisiens, puisqu'ils y tiennent tant, et ensuite qu'ils nous f... la paix ! » Mais nous l'avons remarqué plus haut, on ne consulte pas les soldats dans une guerre civile, pas plus d'ailleurs que dans une autre guerre.
L'armée de la Commune ne se composa en réalité que d'un nombre restreint de combattants, de présents au danger,qu'on peut considérer comme des volontaires. Ceux-là tinrent jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au 22 mai. Car, à partir de l'entrée des troupes, il n"y eut plus d'armée organisée, ce fut une lutte sans espoir, soutenue dans quelques quartiers excentriques par une poignée d'insurgés en dislocation .
L'armée de la Commune, comme toutes les armées, a eu dans ses rangs des non-valeurs ; elle ne fut, pas plus que l'armée de Versailles, exempte de mauvais soldats, d'ivrognes, de poltrons et d'indisciplinés, mais doit-on prendre en considération ces déchets inévitables? Ils tiennent à la nature humaine et toute agglomération d'êtres a ses résidus. C'est l'ensemble qu'il faut regarder. Il se trouva, parmi les fédérés, au milieu de milliers de braves, des timorés, des indécis, des désabusés et desmécontents. Ceux-là, sans lâcher pied ostensiblement, se défilèrent discrètement, et comme on dit en argot de troupiers « coupèrent » aux exigences du service, au.v dangers de la bataille. Mais aussi
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que de braves gens intrépides endurèrent les fatig-ues, afifrontèrent les périls, risquèrent leur vie, supportèrent la mort ! Fut-ce pour avoir des fïrades, des galons, pour le plaisir décommander et de se battre, comme le prince Czartorisky l'a dit de ses compatriotes, les polonais? Ceci peut avoir été le mobile des chefs, et encore beaucoup furent des enthousiastes, des emballés. Mais les simples combattants? Ils se faisaient donc tuer pour les fameux trente sous? La réaction a ressassé cette calomnie et cette sottise. Les trente sous ? Ils comptaient naturellement. Il fallait manger, et la maigre solde quotidienne correspondait à une nécessité universelle. Non! les fédérés ne furent pas une armée de mercenaires. Ceux qui se sont réellement battus, s'ils avaient eu la possibilité de se passer de la solde, se seraient tout aussi valeureusement comportés. C'est que tous ceux qui soutinrent la lutte jusqu'à la lia se battirent pour une idée. On a voulu faire d'eux des bandits, des pillards, des ivrognes, des hommes qui ne voj-aient dan.-; la Commune que la satisfaction des plus grossiers instincts. Comme si l'on faisait bombance dans les tranchées, dans les forts où les obus tombaient comme des grêlons et c'était sans fin jour d'orage, comme si la lutte acharnée rassemblait.au milieu des blessés se traînant et des mortsen tas immobiles,de jojeuxdrillesen train de faire la noce ! Des jeunes gens sacrifièrent leur jeunesse, renoncèrent à l'avenir tentateur, des pères de famille abandonnèrent le foyer domestique et la vie tranquille, avec l'élan et la fièvre de martyrs des anciens jours confessant leur foi et descendant, la flamme aux yeux, l'espoir au cœur, dans l'arène où ils devaient périr. Ils se sacrifièrent, ceux-là, non pas pour trente sous, mais pour une chimère, pour un rêve peut-être. La chimère était séduisante et le songe était beau. La Commune fut, pour beaucoup, la semeuse d'Illusions. Les Fédérés donné-
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rent leur repos, leur liberté, leur existence pour cette Commune qui représentait poureux, pour tous, le présent moins mauvais, le futur meilleur. Ils tombèrent, chevaliers d'un idéal que beaucoup ne comprenaient qu'imparfaitement, qu'ils n'auraient peut-être pu définir clairement, ni littérairement, mais qui pour tous se résumait dans cette double espérance : avec et par la République maintenue, plus de justice et plus de bien-être dans la cité affranchie!
Ces Trente sous ont permis à la République, à notre République actuelle, de vivre en barrant la route à laréaction, en intimidant les anciens partis, en forçant surtout le parti démocratique tout entier à marcher, à progresser, à conquérir le pouvoiret la stabilité. Les «Trente Sous » ont garanti l'Avenir. Ils ont ouvert le chemin à la République réformatrice, et préparé un ordre social nouveau. Tous les progrès encore incomplets, mais déjà sensibles, obtenus jusqu'à ce jour, et ils sont considérables et définitifs, eussent été indéfiniment ajournés ou même impossibles, sans leurs efforts. Les « Trente Sous », en combattant, en mourant, n'ont pu sauver la Commune, mais, devant la conscience humaine, devant l'Histoire, ils l'ont conservée impérissable et grande. Grâce à leur courage, grâce à leurs existences sacrifiées, cette Commune a pu être novée dans le sang, elle n'a pas succombé sous le ridicule. Avec le recul du temps, les générations nouvelles, sans l'imiter, sans la ressusciter, car on ne ranime plus ce qui a vécu, la connaîtront mieux et la jugeront plus impartialement. La Commune de 1871 obtiendra de l'avenir cette attention révérentielle, où le blâme peut s'allier à l'admiration, qui est accoi'dée aux grandes choses du passé.