‹ Histoire de la commune de MontérollierChapitre 11 sur 64 · IIIFXLVI. — IX C IIII XX VII · texte numérisé non relu

IIIFXLVI. — IX C IIII XX VII

(2) A. I. — P. 277. Cote iiifxxiiii. — Ancienne cote iicmrain.

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4° Pour les masures, bois, terres, jardinages et enclos du fief de Montérollier, les hommes qui les tenaient payaient, avant les guerres, cent quarante chapons de rente, à raison de 2 sous 6 de* niers. En 1455, ils n'en doivent que soixantedix, à raison de 2 sous seulement. En 1498, ils en paient cent, estimés l'un 2 sous 6 deniers comme auparavant. De plus, les mêmes hommes payaient au temps passé vingt poules à 15 deniers Tune. En 1455, huit poules à 12 deniers chaque. En 1498, le nombre et la valeur étaient les mêmes qu'avant les guerres.

Primitivement, les vassaux du fief de Montérollier payaient quatre-vingt-seize mines d'avoine, à raison de 5 sous tournois par mine , de rente annuelle; en 1455, le nombre est réduit à trente mines, et en 1498 à vingt.

Avant les guerres, les mêmes hommes payaient vingt pains, dix livres de cire, deux livres de poivre, cinq cents œufs. En 1455, six pains, quatre livres de cire, deux orfces de poivre, cent vingt œufs. En 1498, douze pains, six livres de cire, deux onces de poivre et cent cinquante œufs.

Les vingt charrues labourantes qui existaient avant les guerres, furent réduites, en 1455, à huit; mais en 1498, le nombre en était de douze.

5° Nous ne voyons plus de droits sur les vaches qui pâturaient sur les terres et herbages dudit v fief, comme en 1455; mais bien un droit de 1 parisis, pour chaque porc qui va dans les bois, le-

quel droit est payable au jour de l'Àvent : t Et aussi sont lesdits hommes sugez et tenuz de paier le jour de l'Auvaenst pour chacun porc ung paresiz pour cause de pennasse et droiture qu'ilz ont d'aler à mes bois; et s'ilz deffallent de paiement audit jour, ilz forfont lesdits porczà ma voulenté, ou par semblable ceulx qui deffallent d'acquiter aucun de leurz dits porcz ils forfont le tout. »

6° Le huitième de fief de haubert dépendant de la seigneurie de MontéroHier, appartenant, en 1455, aux hoirs (héritiers) de Col art de Cantereine, était, en 14*98, la propriété de Jehan Le Prévost.

7° Le présent aveu du 16 décembre 1498 contient les articles suivants, qui ne faisaient point partie de celui de Tannée 1455 :

« Item, je tiens du roy, mon souverain seigneur, en icelluy duché et chastellerie de Rouen parfoy et hommages, rentes en deniers, grains, œufz, oyseaulx, reliefz, treizièmes, justice etjuricdicion en basse justice, amendes, forfaictures, siège de moulin à présent inhabité sur la rivière de Sye moultes vertes et seiches. » ( L'aveu du 12 décembre 1491, qui contient cet article, présente ici cette variante : « Rivière de Sye, mottes vertes et seiches. »)

c Et en icelluy sont mes hommes resseans en icelle vavassourie baniers.

c Et si m'apartient, à cause d'icelle vavassourie, le droict de patronnage en l'église et paroisse dudict lieu de Vassonville toutes et quantes foys

qu'elle eschoit vaccant. Et à cause de ladite vavassourie je suis tenu par foy et hommage au roy, mou souverain seigneur, avec service et aultres droictz et devoirs tieuls que de raison quant le eas s'offre. »

Nous devons nous expliquer au sujet de cette vavassorie de Vassonville que possédait, en 1498, Guillaume Pevrel * seigneur de Montérollier.

c Les vavassories étaient des terres roturières dont la condition se rapprochait le plus de celle des terres nobles. Dans les anciens textes, les vavassories ou terres libres sont soigneusement distinguées des vilainages et des bordages.

Comme tous les héritages roturiers, la vavassorie pouvait se partager entre un nombre itffini de propriétaires. Chacun des copartàgeants ou parçonniers, pour nous servir de l'expression du temps, n'était pas en rapport direct avec le seigneur de qui la vavassorie était tenue. Le seigneur n'avait jamais affaire qu'à un seul; c'était à ce dernier de recueillir les parties de rente dues par tous les autres. Comme les copartàgeants étaient supposés fils d'un même père, on appelait aîné celui qui répondait au seigneur pour la vavassorie entière. On en vint même à donner aux vavassories le nom d aînesses. Ce système était basé sur les mêmes principes que la tenure de» fiefs nobles par parage.

c Les vavasseurs étaient donc des hommes de la classe moyenne, souvent appelés aines et quelquefois resséants, qui tenaient du seigneur

des terres plus ou moins étendues, à raison desquelles ils étaient soumis à différentes obligations. Les vavassaux ou vavasseurs étaient par conséquent des arrière-vassaux. Généralement ils payaient une rente, acquittaient le relief, assistaient aux plaids, labouraient une partie des terres restées dans les mains du seigneur, et surtout devaient lui fournir un cheval pour ses transports. Ce dernier service était, dans l'origine, imposé à presque tous les vavasseurs et pouvait se considérer comme un des traits les plus caractéristiques de leur condition.

« Par les obligations que nous venons d'énumérer, les vavasseurs différaient essentiellement des nobles, qui ne tenaient leur fief que moyennant la foi, l'hommage et le service militaire. Mais, à certains égards, la condition des vavasseurs se rapprochait assez de celle des nobles. Ainsi, dès le commencement du xm e siècle, nous voyons les vavasseurs de Than présenter le curé de leur église. Dajis certains fiefs, ils avaient cour et usage. Sous le règne de Henri 1er, j es vavasseurs de Tévéque de Bayeux devaient le service militaire à cheval , armés de lances , d'écus et d'épées. C'est peut-être en vue de ce service militaire qu'on distinguait des vavasseurs de cheval et des vavasseurs de pied.

« Les titres du xi e et du xn e siècle mentionnent souvent des donations de vavasseurs. Le duc Guillaume confirme à l'abbaye de Fécamp une terre à Daubeuf et quatre vavasseurs à Toc-

queville. Nicolas de Criel lui donna deux vavasseurs à Penli. En 4121' , le fondateur de l'abbaye du Val lui assigna Osfyert, vavasseur de Saint- Omer. En 1142, l'arche/Véque de Rouen confirme aux moines de Saint- Wandrille quatorze hôtes et deux vavasseurs à Saint-Étienne. Un peu plus tard, Henri lï confirme à ceux de Cormeilles un vavasseur avec son ténement sis à Heuqueville. En 1191, les religieux d'Ardenne cèdent à Paul de Baron un vavasseur à Cambes.

« On a peine à s'imaginer jusqu'à quel point fut poussé le morcellement des vavassories. Entre beaucoup d'exemples, nous prendrons la vavassorie dite le fief du Rosel, située sur Quettehou, et dont l'état est minutieusement détaillé dans l'aveu que Thomas de Guevreville, l'aîné de ce ténement, en rendit au commencement du xv e siècle à l'abbesse de Caen. Cette aînesse se composait alors d'environ soixante-seize acres. Elle était divisée en cent dix parcelles au moins, et plus de trente-neuf individus en possédaient des portions.

c II n'est pas difficile de comprendre que cet excès de divisions était fort préjudiciable au seigneur. Ses agents surveillaient avec plus de peine les ténements ainsi morcelés, et les seigneurs voisins, de connivence avec les tenanciers, pouvaient commettre à leur insu des usurpations que le temps ne tardait pas à consacrer. D'une autre part, quoique l'aîné restât chargé de toutes les redevances de la vavassorie, la recette n'en était

pas moins entravée par d'inextricables embarras. Ces difficultés étaient prévues par l'archevêque de Rouen, quand, en 1262, il concédait à Jean de FJéville, chanoine, un ténement sis à Douvrent, dans le territoire appelé Huppi, et composé de soixante-quatre acres et demie de terre arable et de cinquante-deux acres trois vergées de bois ; il imposait au concessionnaire l'obligation de ne jamais diviser ce ténement, ni d'en détacher des masures, ni d'y établir des hommes ou des hôtes sans autorisation spéciale de l'archevêque ( 1 ). »

Quoique possédée par un personnage noble et important, la vavassorie de Vasson ville n'en était pas moins dans de telles conditions, avec la différence toutefois que le tenancier n'en devait hommage et redevance qu'au roi de France luimême.

Le moulin assis sur la rivière de Scyé , dont il est question dans l'aveu de Guillaume Pevrel, avait droit de moute verte et sèche. La moute était un droit que percevait le seigneur d'un moulin banal ; il consistait en une certaine quantité de blé. La verte moute était un droit que le seigneur exigeait du vassal qui possédait et labourait des terres sises sous la banalité de son moulin, et qui en enlevait les fruits pour les engranger ailleurs que sous le fief ; les vassaux que ce droit atteignait étaient obligés de payer une

(1) L. Delisle, Loc. cit. — Chéruel, Loc. cit.

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partie des grains qu'ils recueillaient dans l'enclave de la banalité, lorsqu'ils n'y résidaient point, k eause de ce qu'ils pourraient y consommer pour l'entretien de leurs familles, s'ils y avaient leur habitation. Quelques droits de verte moute étaient encore plus étendus; ils consistaient à payer la seizième partie du grain que recueillaient les forains dans l'enclave de la banalité.

Une règle qui ne subissait, pour ainsi dire, aucune exception, c'est que chaque moulin avait dans sa dépendance une certaine étendue de territoire; c'était ce qu'on appelait son ban; dans les limites de cette circonscription, nul ne pouvait établir un moulin sans la permission du propriétaire de l'ancien moulin. Les hommes qui habitaient dans le ban, et auxquels on donnait la qualification de banniers ou moutiers, ne pouvaient se dispenser d'aller moudre leur grain au moulin banal. En cas d'infraction, le blé, la farine, le pain, et quelquefois le cheval et la voiture, étaient confisqués, sans préjudice d'une amende plus ou moins rigoureuse. Suivant les lieux, le produit de ces forfaitures et de ces amendes se partageait, dans des proportions différentes, entre le propriétaire du moulin et le seigneur de l'homme coupable; quelquefois aussi une part était réservée au sergent qui avait constaté le délit.

La moute pesait sur les personnes ou sur les maisons d'habitation; elle pesait aussi sur les terres labourées. La perception de ce nouveau

droit reposait sur ce principe, que tout le blé récolté dans l'étendue du ban devait être moulu à l'usine banale. Si, ayant d'être transformé en farine, ce blé était exporté hors du ban, le droit de moute n'en devait pas moins être payé au propriétaire du moulin. Ce droit était appelé moute sèche, par opposition à la moute mouillée.

Le savant Léopold Delisle cite à l'appui de ce principe de nombreuses applications en Normandie :

c Les hommes du ban des moulins n'étaient pas seulement tenus d'y moudre leurs grains, ils contribuaient pour une forte part à la réparation et aux frais d'entretien du moulin , apportaient les meules, les pierres et les bois, curaient les étangs, entretenaient les écluses et les chaussées.

« De leur côté , les propriétaires de moulins avaient aussi quelques charges à supporter. Souvent des abbayes en prenaient la dîme du produit. Plus souvent encore, des rentes de grain ou d'argent étaient assignées sur les moulins; dans ce cas, c'était un usage assez répandu que le créancier, pour se faire justice , s'emparait du fer du moulin, dont il arrêtait ainsi la marche. Enfin, un certain nombre de communautés ou d'individus avaient droit d'usage au moulin, c'est-à-dire qu'on y moulait leur blé sans rien exiger, ou à des conditions moins onéreuses que pour celui du public. Les plus privilégiés avaient même le droit de ne pas attendre leur tour : on recevait leur blé

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immédiatement après celui que la trémie renfermait au moment de leur arrivée (1). »

Le 25 septembre 1515 (2), Guillaume Pevrel prête au roi François I er foy et hommage à raison des fiefs :

1° Du Moustieraullier, plein fief de haubert, tenu et mouvant du roi à cause de sa vicomte de Rouen;

2° De Bevrecourt(Bémecourt), autre fief, tenu et mouvant également du roi à cause de sa vicomte de Conches et Breteuil ;

3° D'un autre fief, appelé le Mesnil-Segot(3) (paroisse de Saint-Saire), aussi tenu et mouvant du roi à cause de sa vicomte de Neufchâtel.

Le 28 du même mois et de la même année, Guillaume Pevrel rend au roi aveu et dénombrement (4) de la terre de Montérollier.

En l'année 1503, lorsque le roi François I er fit faire le dénombrement de tous les fiefs et arrièrefiefs du royaume , plusieurs autres seigneuries appartenaient à Guillaume Pevrel, écuyer, sire de Montérollier.

C'était d'abord , dans l'étendue de la chastellenye de la Ferté-en-Bray, un huitième de fief de haubert, nommé le fief Gruchy , assis en la pa-

(1) L. Delisle, Loc. cit. — Chéruel, Loc. cit.

(2) A. I. — P. 265. Cote iiflxxvii. — Ancienne cote xv c xlix.*

(3) Mesnil-Signol, en 1503, dans le dénombrement général de tous les fiefs et arrière-fiefs du royaume de France. C'était un huitième de fief de haubert.

(4) A. I. — P. 280. Cote mi". — Ancienne cote h c lxiiii.

poisse de Massy, tenu de monsieur le comte de Vendosme, lequel fief était sujet au service d'ost.

C'était, dans l'étendue de la sergenterie de Cany, en la paroisse du Mesnil-Duredent , un fief nommé le fief du Mesnil.

Enfin, dans la même sergenterie, en la paroisse de Hautot-l'Auvray, deux huitièmes de fief, tenus de la ehastellenye de Canicl (1).

Au mois de juillet 1509, nous apparaît, comme seigneur de Montérollier, Antoine ou Antonio Pevrel, qui, le 4 juillet 1519 (2), rend au roi François I er foi et hommage pour les trois fiefs et seigneuries ci-dessus désignés. Dans le premier de ces deux actes , il n'est qualifié que d'écuyer; dans le second il prend le titre de chevalier. Ce dernier acte est suivi de l'aveu et dénombrement de la terre de Montérollier à la date du 28 juillet 1519 (3).

A Antoine Pevrel succéda, comme propriétaire de la seigneurie de Montérollier et des fiefs de Bémecourt et du Mesnil-Segot, etc., son frère maître Loys de Pevrel, abbé commandataire de l'abbaye de Saint- Victor -eft-Caux, qui, le 30 juin 1531 (4), fit hommage de ces terres au roi François I er .

Le même jour, Louis de Pevrel délivre au même

" (1; Renseignements dus à l'obligeance de M. Robert, vicomte d'Estaintot.

(2) A. I. — P. 264. Cote ^xim. — Ancienne cote 9 Lxxvn.

(3) A. I. — P. 287. Cote cccxiii.

(4) A. I. — P. 287. Cote eu. — Ancienne cote iu c xxxini.

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prince, eu sa chambre des comptes de Paris, aveu et dénombrement des terres de Montérollier, Bémecourt, Mesnil-Segot, Aumale et Vassonville. Cette pièce présente, avec celle que nous avons déjà analysée, quelques modifications ou variantes qu'il est utile d'examiner.

D'abord le huitième de fief que nous connaissais sous le nom de Golart de Cantereine , dépendant du plein fief de haubert de Montérollier, appartenait, en 1531, à Jehan Raoullin, écuyer, après avoir, été la propriété d'un certain Jehan Le Prévost, vers 1498.

La terre de Bémecourt, dont nous avons déjà plusieurs fois prononcé le nom , était un plein fief de haubert, s'étendant aux paroisses c de Bémecourt, de Breteuil, la Guironde, de la Neufre-Lire et ès-parties d'environ, auquel fief a un manoir, motes, fossez, colombiers à pié, dommaine fieffé et non fieffé, cour et usaige, basse justice, amendes, forfaictures, rentes en deniers , grains, œufz, oiseaulx, hommes, hommaiges, reliefz, treiziesmes, corvées, prez, boys, pastez, pasturaiges et autres rentes, faisances, redevances, et droict de présenter à la cure et béneffice de Bémecourt toutes et quantes fois qu'elle eschiet vaccant Aussi ay droict de moullin, deux foires à baon à estre audict lieu de Lire. Et à cause de mon dict fief, me appartient une sergenterie de boys en la forest de Breteuil, et ay droict d'avoir et prendre en ladicte forest de Breteuil boys, par la livrée du chastellain dudict lieu ou son lieute-

nant, pour héberger, réédiffier et repparer mon hostel et hébergement dudict lieu de Bémecourt. — Et aussi doy avoir en ladicte forest coustumière bois vert en gesant et le sec en estant pour le chauffaige; pasturaige en ladicte forest pour tenir les bestes hors taillis et deffendz; droict d'avoir ung fruit (four? ) à Noël par chacun an, par la livrée dudict chastellain ou son lieutenant, pour faire de la vaisselle de bois pour mon hostel et aultres houtillements de trois ans en trois ans; quant on mect les vigres pour prendre les mouches, j'en puis mettre ung à mon proffict jurer devant ledict chastellain. — Et avec ce,j'ay droict de chasser par toute ladicte forest à trumes bestes à pié cloz à la garenne de Neaufle et au buisson du Dul, à tant de gens qu'il me plara, soit de ma famille ou aultrement; j'ay aussi droict de prendre dedans ladicte forest une atre d'autour une fois l'an ; et oultre , quant le pasnage de ladicte forest est vendu, je suis franc sans" nombre tant moy que mes hommes, et prens et reçoy le pasnage de mesdicts hommes, et sy ay vingt solz à prendre sur le pasnaige du roy à estre payé par le marchand dudict pasnaige. — Et sy ay ma part au pasnaige Saint-Hilaire et aux forfaictures d'icelluy comme les aultres fieffés *et ma part aux fosses carbonnières de rente à ladicte forest avant que les aultres sergens fieffez. *— Et aussy ay ma part des deniers du bocaige , c'est assavoir sur chacun cheval de Breteil, Lire et Digres un denier à Noël. — Et aussy doy avoir ma part avant que

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les aultres fieffez es œufz, pains et gerbes que doivent les hommes de Ribremont, bois par la livrée du chastellain pour la réédiffication du moullin de Lallur et pour mes foursàbaon de lire et pour le efaauffaige d'iceulx fours; je doy avoir branches de tail en ladicte forest coustumière, la maistresse branche de l'arbre. — Et d'icelluy fief et de ses deppendances, et pour icelles droictures et franchises, je doy comparence aux jours des forestz à Breteul pour aider à conseiller, et juger par semblable aux plaids du chastellain, quant h cas s'offre et il m'est fait savoir. — Et sy doy dix jours de garde à la porte du donjon dudict Breteul devers le parc, quant il en est nécessité aux despens du roy; et sy doy comparence au pasnaige quant mestier en est. »

Enfin, l'article suivant contient une variante que nous devons faire connaître :

< Je tiens et advoue à tenir dudict seigneur (continue maître Louis Pevrel), un huitiesme de fief noble à cour et usaige assiz en la parroisse de Saint-Saire au bailliage de Caux et vicomte de Neufchastel, nommé le Mesnil-Sygot, et en icelluy j'ay hommes, hommaiges, cour et usaiges, justice et jurisdicion, reliefz, treiziesmes, amendes, forfaictures, rentes en deniers, grains, œufz, oiseaulx et aultres droictures qui à huitiesmes de fief appartiennent; et de moy à cause d'icelluy huitiesme de fief est tenu ung huitiesme de fief, nommé Aubmalle, assiz en la parroisse de Hodens et es parties d'environ qui fut CaudeviHe, et m'en

est deu douze solz six deniers de rente au terme

Sainct-Jehan-Baptiste. »

La sergenterie de bois en la forêt de Breteuil,

dépendant du fief de Bémecourt dont il vient d'être question dans l'aveu de Louis de Pevrel, donne lieu à diverses observations que nous nous sommes empressé de recueillir et que nous livrons au lecteur :

1<> Pour ce qui regarde l'administration des forêts, nous devons noter qu'à des époques périodiques, certains officiers et certains tenanciers se réunissaient pour juger les délits, percevoir les droits, visiter la forêt et prendre les mesures nécessaires à sa conservation. Ces opérations s'appelaient le plaid et le regard de la forêt. Les mentions en sont assez communes à partir du xi e siècle. C'est seulement à la fin du xiv e siècle que nous trouvons trace d'une juridiction supérieure, s'étendant sur toute la Normandie, et instituée spécialement pour les causes des eaux et forêts. C'était moins une cour particulière qu'une commission siégeant à côté de l'échiquier ordinaire de Normandie, et dont les sessions se tenaient pareillement dans le temps de Pâques et de Saint- Michel. On l'appelait échiquier des eaux et forêts.

. Pour faciliter l'administration des forêts, on les avait divisées par quartiers, et, suivant les lieux, ces divisions étaient connues sous les noms de gardes, buissons et métiers. Les verderies étaient des circonscriptions plus étendues.

L'administration des forêts occupait un très-

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grand nombre d'officiers. Nous indiquerons les forestiers ou verdiers, les panageurs, les regardeurs, les parquiers et les sergents. Au-dessus de ces agents, nous voyons, surtout depuis le règne de Philippe le Bel , agir des commissaires royaux prenant le titre ordinaire de maîtres et enquêteurs des forêts. Cette institution semble avoir été régularisée sous Charles V. A partir de ce roi, nous trouvons une succession presque ininterrompue de maîtres enquêteurs et réformateurs des eaux et forêts de Normandie.

A l'époque qui nous occupe, c'est-à-dire au commencement du xvi e siècle, le titulaire de cette charge était Jacques d'Ivri, chevalier, baron du lieu, etc., châtelain héréditaire de Bellencombre, conseiller et chambellan du roi.

La multiplicité des servitudes qui grevaient les forêts était très-onéreuse aux propriétaires. Pour éviter une partie des inconvénients qui en résultaient, ils détachèrent de leurs forêts des portions plus ou moins considérables, dont ils se réservaient exclusivement la jouissance. Le nom générique donné à ces réserves était ordinairement défens. Les noms particuliers étaient haie, plessis, taillis, parc, brosse.

La réserve que les propriétaires des forêts se faisaient de certains quartiers de bois n'atteignait pas le mal dans sa racine. Elle permettait bien au propriétaire de jouir en toute liberté d'une portion de forêt; mais elle n'empêchait pas le tort que lui causaient les usagers. Or, il n'est pas dif-

ficile d'en comprendre toute la portée. Assurés de toujours avoir sans aucuns frais tout le bois nécessaire à leurs besoins, les usagers n'avaient pas le moindre intérêt à exercer leur droit avec économie et modération. Loin d'agir avec la prévoyance du propriétaire, leur conduite ressemblait trop souvent à celle de pillards qui n'ont nul souci de l'avenir. Le mal semblait d'autant plus incurable, que la surveillance était difficile , pour ne pas dire impossible, vis-à-vis d'hommes qui pouvaient, dans la plupart des occasions, dissimuler leurs délits forestiers, grâce aux droits d'usagers qui leur étaient reconnus. Un seul remède se présentait : c'était le cantonnement. Les avantages n'en furent bien sentis qu'au xm e siècle* Saint Louis et ses successeurs y eurent recours dans bien des circonstances. Ils se plurent à racheter les droits de certains usagers, en leur cédant en toute propriété quelque coin de forêt. Il existe de nombreux exemples de marchés de cette espèce. Mais encore ce n'étaient que des faits isolés. Philippe le Bel voulut tenter une mesure générale. En 1287, il fut ordonné à tous les baillis de s'aboucher avec les personnes d'église ayant des usages dans les forêts royales, pour les engager à échanger ces usages contre des portions de bois qui leur seraient cédées à perpétuité. Mais on ne voit pas qu'on ait donné suite à ce projet. Les particuliers n'agissaient pas autrement que le souverain, et l'on trouve d'eux des concessions semblables.

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2° Pâturage dans les forêts. — Au moyen âge, les animaux étaient admis à pâturer dans presque tous les bois. On y nourrissait surtout des porcs. On y recevait aussi les juments, vaches et brebis. Le plus souvent les chèvres étaient écartées. On en rencontre cependant quelques exemples.

D'ordinaire le pâturage n'était toléré que dans certaines saisons de l'année. Le plus souvent le mois de mai était défendu, pour nous servir de l'expression du temps, et les bestiaux ne pouvaient alors paître que sur la lisière de la forêt. Dans la forêt de Bretonne , le mois défendu commençait à la mi-mai et finissait à la mi-juin. Les porcs n'entraient point dans les forêts de Roumare et de Conches pendant les mois de mai, août et septembre. Dans celle d'Évreux, le pâturage commençait, pour la plupart des bestiaux, la veille de Saint- André, à midi, et finissait à pareille heure le jour de la mi-août, après avoir été toutefois interrompu pendant le mois de mai ; les porcs y entraient le jour de la Saint-Matthieu. Ces animaux restaient dans le parc du Plessis, depuis le jour de la Saint-Martin, en novembre, jusqu'au carême. Souvent le panage durait beaucoup moins de temps : il paraît qu'il n'était que de neuf jours dans le fief de Coquainvilliers. Dans la forêt de Breteuil, il est souvent question de trois panages durant chacun sept semaines, ainsi que du panage Saint-Hilaire. Il y avait aussi plusieurs panages dans les forêts de Bretonne et de la Ferté- Macé.

Dans certains parcs , entre autres dans celui de Rouen, on récoltait de notables quantités de foin. La forêt de Lyons en produisait encore davantage, dans ses vastes landes non boisées, parmi les* quelles il faut distinguer celle de l'Amère-Herbe et surtout celle de Corcel. On rencontrait des landes semblables dans la forêt de Breteuil.

3° Droits d'usage. Le principal usage qu'avaient à supporter les propriétaires de forêts était celui qui permettait à un grand nombre d'individus ou de communautés d'y prendre le bois nécessaire à leur chauffage. Ce droit était d'autant plus important que nos pères consommaient d'énormes quantités de combustibles. Bornons-nous à quelques exemples. Pour chauffer leurs hôtes , les religieux de Montebourg pouvaient, chaque semaine, enlever un arbre dans la forêt de Brix. Ceux de Saint-Taurin, pour lessiver leur linge, n'avaient pas à dépenser annuellement moins de vingt-six charretées de bois à deux chevaux. En vertu d'une concession faite en mai 1325, Nigaise Le Veneur prenait, en la forêt de Lions, pour brûler en son manoir du Mesnil-Guilbert, autant de bois que pouvait en charrier annuellement une charrette à deux ou trois chevaux.

Le droit des usagers n'avait souvent d'autre limite que celle de leurs besoins plus ou moins réels. Cependant, le droit d'un grand nombre était plus rigoureusement déterminé : ainsi , dans les forêts de Bur, l'évêque de Bay eux avait la charge de quatre ânes; les religieux de Montdaie, celle

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de trois; le prieur de Saint-Vigor-le-Grand, celle de quatre; les aveugles de Saint-Gatien, celle de deux.

Une condition était assez ordinairement mise à l'exercice du droit des usagers : c'était de ne s'approprier que le bois qui leur serait livré par la main des forestiers.

*e droit de la plupart des usagers se bornait à quelques espèces de bois : par exemple, le bois mort, ou bien le sec en étant et le vert en gisant, c'est-à-dire le bois sec sur pied et le vert renversé à terre. D'autres pouvaient s'emparer des branches des arbres jusqu'à une certaine hauteur. Souvent ils les coupaient montes sur la roue de leurs charrettes avec leur cognée, dont la longueur du manche variait suivant les localités. Ailleurs on ne leur tolérait que des crochets avec lesquels ils attiraient les branches pour les rompre.

Dans des circonstances extraordinaires, telles qu'à l'occasion de leur mariage, on faisait aux usagers des distributions supplémentaires de bois.

Beaucoup de religieux, de nobles et de paysans recevaient, pour leur feu des fêtes de Noël, un arbre et une grosse bûche appelée tréfouet.

Le droit de pacage n'était pas moins fréquent que celui de chauffage. Nous nous bornons à l'indiquer : c'est un sujet que nous avons eu l'occasion de traiter.

Un autre droit fort important était celui en vertu duquel les usagers prenaient le bois néces-

saire à la construction et à la, réparation de leurs maisons.

Souvent le tenancier renouvelait avec le bois du seigneur ses ustensiles domestiques, ses instruments aratoires (tels que charrues, herses, charrettes), ses bateaux ou pieux de pêcherie»

Dans certains fiefs, on permettait aux paysans de prendre des branches plus ou moins foifés (ordinairement de la grosseur du poing), qu'ils fichaient en terre pour opposer une clôture aux ravages du gibier. On appelait ramagers ceux qui jouissaient de cet usage. C'était une sorte de compensation aux dommages que leur causait le voisinage des forêts. En 1354, les religieux de Montdaie « disoient que jà grant temps a, il avoit esté ordené par sire Jehan de Bardillye , lors maistre des eaues et forés du roy , que touttes les parroisses joignantes et adjacentes sans mayen dudict boiz du Verney et des aultres semblablez seroient tenues pour ramières, sans faire d'icelles aucune division , et par amende sans forfaicture pourroient prendre desdiz bois es lieux communs hors les deffens, laquelle ordenance avoit esté faicte pour cause des griefs que les dictes parroisses issi prouchaines desdiz boiz soutenoient, tant par le faict des bestes sauvages , que en plusours autres manières et pour plusours autres causes justes et raisonnables. »

11 n'était pas rare que le lin fût cultivé dans les landes de certaines forêts. Alors les laboureurs avaient le droit de couper les branches né-

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cessaires pour clore et ramer leurs linières. Cet usage se trouve dans les forêts de Lyons, d'Andely, de Vernon et d'Eavi.

A côté de ce droit, se place naturellement celui de tirer gratuitement de la forêt seigneuriale les échalas destinés à soutenir les vignes.

Mentionnons les droits d'usage pour la cuisson du pain, la fabrication de la bière, l'alimentation des forges et des fours à chaux. Nous ne pouvons omettre les industries dont les matières premières se tiraient des forêts, ou ne s'exerçaient point sans consommer beaucoup de combustible. Telles sont celles des ferrons , des potiers , des tourneurs, des charrons, des huchiers et des charpentiers. Les tanneurs de Lyons prétendaient pouvoir s'approprier Fécorce de tous les arbres abattus hors les ventes, dans la forêt de Lyons. Ailleurs, les bouchers prenaient des crochets pour pendre leur viande ; les boulangers , des fourgons pour enfourner le pain; les tisserands, des hêtres pour établir leur métier ; les forgerons, des manches pour leurs marteaux, et des troncs pour leurs enclumes.

Nous citerons, sans nous y arrêter , quelques droits d'une minime importance : par exemple, ceux d'enlever la mousse, les feuilles mortes, la marne, et autres terres ou pierres; de couper des perches, bâtons ou leviers. En 1317, les chanoines d'Évreux réclamaient du comte d'Évreux le droit * d'avoir perches, fourches et eschalaz pour leur gieu de quilles qu'ils faisoient en la

mi-caresme, et perches pour nestoier et housser

l'église. »

Les fruits sauvages étaient le plus souvent abandonnés aux usagers. Ils cueillaient et ramassaient le gland et la faine, sans frapper les arbres avec des gaules. Dans la forêt de Breteuil, les droits des usagers étaient assez restreints les années que la paisson pouvait se vendre sur une première mise à prix de 100 livres. Pour les autres fruits sauvages, les usagers ne jouissaient pas de moins de libertés. Seulement, l'époque où ils commençaient à exercer leurs droits ^tait déterminée par les coutumes. Il est important d'observer ces époques ; car c'étaient évidemment celles de la maturité des fruits. Dans la forêt de Beaumont , la poire, la pomme, la nèfle, la prunelle, l'alizé et la noix se cueillaient à la Sainte-Croix, en septembre. Dans celle d'Andely, la poire et la pomme se cueillaient dès la mi-août. Dans celle d'Évreux, c'était la veille de l'Assomption qu'on commençait à ramasser les pommes, les poires, les nèfles, les cormes, les alizés et les prunelles. D'après ces exemples, on serait assez porté à croire que ces fruits mûrissaient plus tôt dans notre province qu'ils ne le font aujourd'hui.

Dans cette revue des usages forestiers, nous devons consacrer quelques lignes au droit de chasse. Les seigneurs et même certains prélats du moyen âge se distinguaient par leur passion pour la chasse; souvent même ce goût donna naissance aux plus condamnables excès. Nous

DE MONTÉROLLIER. 139

nous hâtons d'ajouter que l'histoire de notre province nous en fournit moins d'exemples que celle des pays voisins. Cependant il n'est pas rare d'y rencontrer des garennes jurées, servitudes qui pesaient sur les terres comme sur les eaux K sur les bois comme sur les champs cultivés et les herbages. Elles avaient été créées pour assurer la conservation du gibier.

Nous ne parlerons pas des droits de chasse inféodés par le souverain à différents seigneurs ou officiers, dans le cours du xn e et du xiu e siècle. Nous passerons aussi sous silence les animaux ou parties d'animaux que quelques usagers pouvaient prendre sur le produit de certaines forêts. Tout ce que nous tenons à établir, c'est que de bonne heure la chasse ne fut pas exclusivement réservée à la noblesse. Au commencement du xv e siècle, les bourgeois de Beaumont-le-Roger, d'Évreux et do Lyons , pouvaient se livrer à cet exercice dans les forêts qui avoisinent leurs villes. Bien plus, dans quelques localités, les simples paysans jouissaient même à cet égard d'une certaine liberté. Nous n'avons pas en vue le droit qu'ils avaient d'emporter les restes de la proie des loups, ni celui que les bergers avaient de lancer leurs chiens sur les loups qu'ils sentaient dans le voisinage de leur troupeau. Mais nous ne pouvons nous empêcher de signaler, comme droit de chasse, la liberté reconnue aux habitants d'Épinay de prendre de petits oiseaux, avec des filets traînants, dans les clairières delà forêt du Trait;

ceux de quelques paroisses voisines de la forêt de Rouvray pouvaient, dans les clairières, tendre aux videcoqs et aux mauvis; dans celle de Roumare, on permettait aux habitants de Montigny, de Saint-Thomas-la-Chaussée et de Sahurs, de « tendre leurs rais aux videcoqs et piper en la forest, hors deffens, pour paier pour chacun rais quatre deniers. »

4° Obligations des usagers. Nous avons vu quelle diversité se fait remarquer dans les droits d'usage. Il n'en règne pas une moins grande dans les devoirs qui correspondaient à ces droits. Nous allons les expliquer aussi brièvement que possible, en commençant par les redevances.

Ces redevances se composaient ordinairement de rentes en argent, en grains ou en animaux, et étaient connues sous le terme générique de fo* restage.

La rente en argent s'appelait quelquefois taille de bois. Elle se payait tantôt par feu, tantôt par voiture ou collier. On nommait charruage un droit perçu de trois ans en trois ans par le suzerain, et se montant au treizième de la rente primitive due par l'usager à son seigneur immédiat. A la rente en argent se joignaient souvent de menues rentes de pains, d'œufs et de volailles. — Les rentes de grains consistaient ordinairement en avoine. — Nous parlerons dans un instant des rentes d'animaux.

Les redevances des usagers se cachaient parfois sous la forme d'amendes. Ils ne pouvaient

DE MONTÉROLLIER. lit

exercer leurs droits sans encourir une amende, dont le taux était fixé par un tarif, et qui, dans certains cas, n'était même due qu'autant que l'usager était surpris par le sergent. De ces amendes, nous pouvons rapprocher les rentes qu'on payait à l'époque des regards et des plaids, et connues sous le nom même de plaids et de regards.

Outre la rente due au seigneur, il n'était pas rare que l'usager en payât une aux officiers de la forêt. Ainsi , vingt-neuf tenants du franc fief de Semilly devaient un pain de 4 deniers au garde du parc de Semilly. Les religieux de Saint-Ouen rendaient aux prévôts de Lyons un setier d'avoine à l'ancienne mesure.

Au xiv e siècle, un procès s'engagea entre les sergents fieffés de la forêt de Lande-Pourrie, en la garde deTinchebrai, et quatre-vingt-dix-huit habitants de la même forêt, au sujet des avoines qu'ils en réclamaient. Guyot de Corneuil , sergent fieffé, avait droit à une corvée des bêtes chevalines de son métier. Il serait trop long d'énumérer toutes les obligations des usagers de la forêt de Bretonne envers le prévôt de Vatteville. Parfois c'était un repas qu'on était tenu de servir aux forestiers.

Suivant la diversité des usages, les redevances des usagers étaient désignées par des noms différents.

Le droit de choucage était dû par ceux qui prenaient de gros morceaux de bois; le poudrage, par ceux qui n'avaient que le menu bois.

li-2 HISTOIRE

Le pâturage des bestiaux avait donné naissance à beaucoup de redevances. La plus commune et la plus générique s'appelait l'herbage. Les habitants de Juaie payaient au domaine : pour l'herbage de la vache, 10 deniers; du veau de plus d'un an, 6 deniers; du cheval, 6 deniers; de la brebis, 1 denier. A Gaillefontainè, pour l'herbage de la brebis, on rendait 1 maille à Pâques, et pour l'herbage de la vache, 1 denier parisis à la Saint-Remi. — Nous confondrons avec l'herbage les droits connus sous les noms de broutage , d'avrillage et de bourgeon.

La redevance à payer pour les porcs n'était pas comprise dans l'herbage. On l'appelait panage, nom qui désigne aussi l'action et le droit de faire paître ces animaux dans les forêts. Comme à peu près synonyme de panage, nous indiquerons les motsporcage, frescengage, fpulgage, étoublage, crotage, éparnagement (ou peut-être épargnement) et arrière-panage.

Le montant du droit de panage variait beaucoup, suivant les forêts et suivant les fiefs. Ordinairement, le propriétaire de la forêt prenait un porc par chaque troupeau de sept, huit, neuf ou dix animaux ; au-dessous de ce nombre , il exigeait 1 ou 2 deniers par tête. C'était une règle assez générale que l'usager devait posséder au moins depuis la Saint-Jean les porcs qu'il voulait faire profiter de ses droits. La redevance due pour le panage s'acquittait parfois dans un lieu déterminé , avec des cérémonies plus ou moins

DE MONTÉROLLIER. 143

bizarres. L'argent payé pour le panage des porcs était souvent reçu dans un chapeau, circonstance qui permet d'expliquer l'origine des rentes assises sur les chapeaux du panage.

Les usagers étaient d'ordinaire astreints à beaucoup de services. Nous appellerons l'attention du lecteur sur quelques-uns de ces services, exigés en retour des droits d'usage dans les forêts.

Bon nombre d'usagers devaient entretenir une certaine longueur de la clôture des haies ou des parcs. Ils prêtaient leur aide au seigneur, quand il chassait dans la forêt. C'est ainsi qu'ils nourrissaient ses chiens, disposaient les haies destinées à arrêter le gibier, et empêchaient les bêtes d'échapper aux poursuites des chasseurs.

Différents services se rattachaient à l'administration de la forêt. Tels étaient ceux d'y veiller à la sûreté des chemins, d'y éteindre le feu, d'assister aux enquêtes et aux plaids , d'y fournir aux juges des meubles et même des vivres, d'aider à prendre, garder et escorter les malfaiteurs, de faire même les fonctions de bourreau , ou au moins d'aider cet officier dans l'exercice de ses fonctions.

Les gens d'église qui jouissaient de droits d'usage étaient tenus de prier pour leurs bienfaiteurs. Plusieurs curés, qui prenaient du bois dans la forêt de Breteuil, devaient tous les ans dire trois messes pour le sang royal. Les prêtres ayant droit d'usage en la forêt de Conches célébraient

chaque année trois messes à diacre et à sousdiacre dans le château de Conches, « lesquelles messes tous les curés et chapellains qui y viennent sont tenus poier à chacune messe un denier de charité , lesquels deniers sont convertis en pain, pour donner auxpovres, ce jour, pour le fondeur. » Un usage analogue se pratiquait dans la forêt d'Évreux : le premier mardi de mai, on célébrait dans la chapelle d'Avrilli une messe appelée la Messe le Comte, après laquelle se faisaient des distributions aux pauvres. Tous les curés usagers dans la forêt de Pacy devaient assister à une messe qu'on chantait dans l'église de Pacy, le premier mardi de chaque mois (I).

Avec ces savantes explications, que nous a fournies un précieux livre normand auquel nous avons souvent puisé, on comprendra facilement , dans l'aveu de Louis de Pevrel, l'article relatif à la sergenterie de bois de la forêt de Breteuil appartenant au seigneur de Montérollier.

Louis de Pevrel légua la terre de Montérollier à François de Pevrel, autre fils de damoiselle Raoulette de Caux, lequel prêta au roi Henri II, en la chambre des comptes de Paris, foi et hommage à raison duditfief, le 9 juillet 1548 (2).

Le 28 mai 1555, le même François de Pevrel servit au roi Henri II aveu et dénombrement de

(1) L. Delisle , Études sur la classe agricole en Normandie au moyen dge , in-8°.

(2) A. I. — P. 265. Cote ii c xvin. — Cote ancienne xiii c im >x xvi.

DE MONTÉROLLIER. i45

la même terre avec ses appartenances et dépendances (1).

Ce titre présente avec le précédent quelques variantes que nous allons faire connaître :

1* Ce n'est point le jour de l'Avent, mais bien à la mi-août, que les hommes de Montérollier doivent payer à leur seigneur, t pour chacun porc qu'ih ont, ttngparisis pour cause de pasnaige et droicture qu'il» ont d'aller à mes boys. »

2° Au lieu du mot dul, nous lisons celui de val dans l'article suivant du fief de Bémeoourt : c Et avec ce j'ay droict de chasser par toute ladicte forest à toutes bestes à pied, cloz à la garenne de Neauffle et au buisson du Val, a tent de gens qu'il me plaist, soit de ma famille, à mon pain et à mon pot ou aultrement. »

3° Autre variante : « Et aussi ay ma part des deniers du vocaige, c'est assavoir sur chacun cheval à bas de Bretuel , lire et de Rigles, un denier à Noël, » au lieu de : c Et aussy ay ma part des deniers du bocaige, c'est assavoir sur chacun eheval de Breteil, Lire et Digres »

Nous attribuons ces légères différences à une lecture défectueuse de la part des copiâtes du premier document.

François de Pevreï, chevalier , avait épousé , vers 1550, Françoise de Monchy, qui prit en secondes noces Nicolas aux Épaules , seigneur du Mont-Sainte-Marie. Dans un acte du 20 mai 4621,

(1) A. I. — P. 279. Cote ciiii". — Cote ancienne viif-vot.

messire François Pevrel s'intitule chevalier, seigneur du Montérollier, Pelletot, Saint-Aubinde-Crétot et du Neuf bo se, demeurant en son manoir seigneurial dudit lieu de Montérollier (1).

En 1579, le seigneur de Montérollier était Jean de Pevrel, qui prêta foi et hommage au roi Henri III, le 7 octobre de la même année , pour ladite seigneurie « à luy advenue, escheue et apartenant par le trespas et succession de feu François de Pevrel, son père (2). >

Les registres mémoriaux de la chambre des comptes de Normandie constatent, en 1604, c don et remise à Esme de Péverelde Montéraullier, sieur de Bémecourt, de 360 livres ouaudessoubs, ce que ce pourra monter l'amende en laquelle il avoit esté condamné par le maistre des eaues et forests de Conches (3). »

En 1659 , on trouve haut et puissant seigneur messire Charles de Pevrel ou Peurel, chevalier, seigneur châtelain et patron de Monstéraullier, Saint- Aubin-de-Crétot , Boisguillaume, Boscthéroulde, Neufbosc, Boscmesnil et Saint-Martin, lequel décéda à Montérollier, le 27 mars 1670. Ce fut le dernier rejeton mâle de la famille de Pevrel, possesseur du fief de Montérollier depuis deux cent cinquante ans. Il avait épousé noble

(1) Archives de la Fabrique de Montérollier.

(2) A. I. — P. 265. Cote xxxii. — Cote ancienne xu^ai.

(3) F° lxxx. —Registres mémoriaux de la chambre des comptes de Normandie. — Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. T. XVIII, p. 69.

DE MONTÉROLLIER. 147

dame Charlotte de Nouveau , qui entra ensuite , par un second mariage, dans la famille Bigot de Monville, célèbre dans la magistrature normande. Nous en rapportons l'acte de mariage, que nous extrayons des registres de l'état civil de la paroisse de Montérollier :

« Le 31 mars 1671 , ont été mariés en l'église et paroisse de Montérollier, en présence des personnes soussignées, messire Alexandre Bigot, chevalier, baron de Monville, conseiller du roy en ses conseils et second président au parlement de Normandie, et noble dame Charlotte de Nouveau, veuve de messire Charles de Peurel, en son vivant seigneur de Montérollier, avec dispense des deux derniers bans, qui n'ont point été faits, et du temps auquel ils ont été mariés, et après qu'il m'est apparu de la publication faite du jourd'huy de la première publication faite en la paroisse de Saint-Laurent de Rouen des bans dudit mariage, par M e Charles de la Caille, prêtre déportuaire de ladite paroisse, y ayant eu aussi pareille publication par moi faite en cette paroisse le jourd'huy avec dispense des deux derniers bans, donnée par M. l'abbé d'Aulnay, vicaire général du chapitre de Rouen , le siège vacant, en date du 25 dudit mois de mars, signée Dtifour et Morange, laquelle, ainsi que le certificat dudit sieur de la Caille, est demeurée en mes mains. Ledit mariage célébré en présence de messire Robert Bigot, baron de Monville, conseiller au parlement de Paris; messire Alexandre Bigot, prieur com-

mandataire de Saint-Gilles de Pont-Audemer; M e Nicolas Legras, et M e Laurent Hélouis, prêtres habitués en ladite paroisse de Montérollier, et plusieurs autres; ledit mariage célébré par moi, Romain Pèlerin, prêtre-curé de ladite paroisse de Montérollier, l'an et jour que dessus.

c Signé : Bigot, de Nouveau, Bigot, Bigot, Legras, Hélouis (1). »

Charles de Pevrel avait une sœur, noble damoiselle Jacqueline, qui épousa Adrien Secart, conseiller au parlement de Rouen, et porta dans cette maison, à la mort de son frère, la terre de Montérollier.

La famille Secart était originaire de Saint-Ar* noult, vicomte de Caudebec.

Pierre Secart ou Sécard, écuyer, fut anobli en 1585; son fils Jean devint maître des comptes à Rouen. Jacqueline Pevrel eut d'Adrien Secart un fils unique, Alexandre, écuyer, sieur de Saint- Arnoult et autres lieux, demeurant à Rouen, qu elle eut la douleur de voir mourir à la fleur de rage, et sans avoir été marié, en l'année 1670. Nous avons donné son épitaphe que nous avons lue dans le chœur de l'église de Montérollier.

Cette famille portait de gueules à trois bâtons d'argent en pal.

Le sieur de la Galissonnière trace ainsi qu'il suit la généalogie de la famille Secart :

(1) Registres, de l'État civil de Montérollier.

DE MONTÉROLLIER. U9

Alexandre Sécart, escuyer, sieufr de Saint-Ar^-

noult, demeurant à Rouen.

Pierre Sécart, escuyer, sieur de Saint-Àrnoult,

vicomte de Caudebecq , anobly en 1595.

Marie Lucas.

Jean , maître des comptes à Rouen.

Marie Cauelier.

Adrien ...... conseiller au parlement de Rouen.

Jacqueline Peurel.

Alexandre , décédé, sans avoir marié, en

avril 1670, a laissé deux sœurs.

Maintenu le 43« mars 1667.

Ledit Pierre, anobly en 1585. Vérifiiez en la chambre des comptes et cour des aides de Nor^ mandie, les 4 juin et 2 aoust audit an.

Porte de gueules à trois bastons d'argent en pal.

Après la mort de Jacqueline dePevrel, la terre de Montérollier, mise aux enchères, fut acquise par messire Leroux de Tilly, conseiller au parle-* ment de Normandie.

En Normandie, la famille de Tilly portait <£or à la fleur de lis de gueules.

Les registres de la chambre des comptes de Rouen nous fournissent la preuve de cette mu-

tation, en 1678 : ce sont des lettres de don au sieur de Ligniry, lieutenant des gardes du corps, des droits de lots et ventes échus à Sa Majesté, à cause de la vente et adjudication de la terre de Montérollier (1).

Ce seigneur de Tilly sortait d'une illustre maison du Vexin, alliée depuis longtemps à celle de Blaru, de la basse Normandie, célèbre aux xne et xiii* siècles.

En 1522, à l'occasion d'une certaine chapelle de Saint-Claude, sur la paroisse du Bourgtheroulde (Eure) , nous trouvons mention de Guillaume Leroux de Tilly, abbé de Saint-Martin d'Aumale et seigneur du lieu. C'est ce même personnage qui avait doté l'Académie des Palinods de Rouen, vers 1520.

Bourgtheroulde fut érigé enbaronnie par lettres patentes de décembre 1617, en faveur de Nicolas Leroux, président à mortier au parlement de Normandie.

Un M. de Tilly avait le titre d'abbé commandataire de l'abbaye de Grestain (Eure), lorsque cet établissement religieux fut supprimé vers l'année 1775 (2).

Un seigneur de Tilly assistait aux côtés du bâtard Guillaume, à la glorieuse bataille d'Hastings, en 1066.

(1) Foi. — Loc cit., p. 211.

(2) Canel , Essai sur l'arrondissement de Pont-Audemer, H., p. 208, 466.

•' *4 ••DE MONTÉROLLIER. 151

Un autre fut créé chevalier par Philippe le Bel.

En 1585, nous voyons Robert Leroux, sieur de Tilly, conseiller au parlement de Normandie, faire partie de la commission chargée de travailler à la réformation de la coutume de Normandie.

En 1604 , le sieur de Tilly aide à établir les pénitents de Sainte-Barbe.

Louis de Tilly, seigneur de Blaru, figure, pour le bailliage de Meulan, parmi les dix députés de la noblesse de Normandie, aux états généraux de 1614.

En 1630, le roi se transporta en Italie, accompagné de plusieurs grands personnages, parmi lesquels le comte de Tilly, pour réduire la Savoie, battre les Espagnols et délivrer la ville de Casai, (i).

Enfin, la liste générale des saints nous fournit le vénérable Richard de Tilly, de Sausseuse en Vexin, instituteur de ce monastère. Sa fête a lieu le 22 septembre ou le 10 des kalendes d'octobre (2).

Nous extrayons des registres de l'état civil de Montérollier l'acte de sépulture du sieur de Tilly, seigneur de ce lieu :

(1) Histoire de Normandie , par Masseville.

(2) VÉNÉRABLE DE TlLLY.

Saussense en Vexin. — V. Richard de Tilly, instituteur de ce monastère. — 22 septembre, 10 kal. oct. (Liste générale des Saints. — Annuaire de la Société de l'Histoire de France.)

€ Ce jourd'huy samedy, 7 décembre 1697, a été inhumé au chœur de Notre-Dame de Montérollier messire Claude Leroux de Tilly, chevalier, conseiller au parlement de Normandie, en son vivant seigneur et patron de cette paroisse , lequel décéda le 5 du présent mois, en son château de Montérollier, muni de tous les sacrements de l'Église. Ladite inhumation faite à la réquisition de messire Alexandre Leroux, abbé de Tilly, frère dudit seigneur défunt; de M* Nicolas Taine, prêtre, curé de Louvetot, doyen de Callly; de M e Maurice, curé de Saint-Saens; de M e Romain Feuillet, curé de Cottévrard; de M e Sébastien Lequesne, prêtre, chapelain de Saint-Gorgon, en ladite paroisse; de Marin Leroy, laboureur, feiw mier du défunt , et plusieurs autres témoins (l).i

La mort de Leroux de Tilly fit passer le domaine de Montérollier en de nouvelles mains. Il quitte la robe pour l'épée : aux Tilly succèdent les Sebeville.

Dès 1640, nous rencontrons le baron de Sebeville se couvrant degloire sur les champs debataille. 11 tombe blessé au siège d'Arras.

Quelques années plus tard, le gouverneur de Normandie, le fameux duc de Longueville, ayant, sous la direction de sa femme, d'audacieuse et intrigante mémoire, embrassé et soutenu le parti de la Fronde, le baron de Sebeville resta fidèle au

(1) Registres de l'État civil de Montérollier.

DE MONTÉROLLIER. 15S

parti de la cour, qui l'en récompensa généreusement.

En 1649, au siège de Valognes par les Frondeurs , Sebeville s'enferma dans la ville avèe le gouverneur, le marquis de Rellefonds, et se défendit avec un, courage héroïque.

Quelque temps après, il alla faire la guerre en Allemagne , où il se distingua au siège de Saint- Gothard; en 1664.

Il se couvrit de gloire au combat du canal dé Bruges , trois ans plus tard; et , sur le champ de bataille même , il fut fait colonel d'un régiment de cavalerie allemande.

En 1674, à la bataille de Senef , le marquis de Sebeville se distingue de nouveau à la tête de son régiment.

Trois ans après , il prend une part glorieuse à la sanglante bataille de Cassel.

Le roi Louis, admirateur de tant de bravoure et dlntrépîdité, voulut récompenser dignement celui qui en était l'auteur ; il le nomma, en 1680, envoyé extraordinaire en Allemagne, ce pays qui avait éprouvé la pesanteur de son bras et qui retentissait du bruit de ses exploits. Non satisfait encore de cette faveur, le roi, par lettres patentes, érigea sa terre en marquisat.

Le marquis de Sebeville s'acquitta de sa mission au contentement de son royal maître : il s'il* lustra dans les négociations autant que dans de nouveaux combats, et, en 1688, il fut promu officier général avec le titre de maréchal de camp.

Enfin, en 1702, il fut fait brigadier, et Tannée suivante il reçut la croix de l'ordre militaire de Saint-Louis.

Un autre membre de la famille de Sebeville avait également suivi la carrière des armes , mais son champ était l'immense océan, son cheval de bataille un vaisseau militaire.

En 1676, nous le voyons déjà se signaler dans les combats maritimes. En 1683, il fait habilement la guerre à Alger. Dès 1690, il était regardé comme un des principaux officiers de la flotte. D se distingua à la bataille du cap de Beachy. Et nous le remarquons , avec le titre de chevalier, nommé capitaine de vaisseau en 1695. Sept ans plus tard, 1702, le comte de Sebeville était fait chef d'escadre.

Enfin, celui des Sebeville que le village de Montérollier revendique fièrement pour son seigneur et patron, celui dont la dépouille mortelle repose dans le chœur de l'église de cette paroisse, messire Bernardin Cadot, marquis de Sebeville, dont nous avons lu Tépitaphe contre la muraille de la tour du clocher, n'a rien à envier à la gloire de ses illustres parents.

Nous le trouvons, en 1694, à la tête d'une compagnie de dragons au régiment d'Ouartigny, puis cornette des chevau-légers de Berry, puis capitaine des gendarmes de Bourgogne en 1717, ensuite colonel de la mestre de camp du Vieil Languedoc dragon, et enfin chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis , etc.

DE MONTÉROLLIER. 155

Il se signala à la bataille d'Hoschtet; à celle de Spire, en 1703, il eut un cheval tué sous lui. Vingt autres combats furent témoins de son courage et de sa valeur (1).

À la paix de 1713, il rentra dans la vie privée, accablé de fatigues et de blessures , avec les débris d'une santé faible et chancelante. Il mourut à Rouen en 1751, et fut inhumé à Montérollier, ainsi que le constate l'acte de sépulture que nous extrayons du registre et que nous donnons en entier :

c Le mercredi 20 janvier 1751, haut et puissant seigneur messire Bernardin-François Cadot, chevalier, marquis de Sebeville, seigneur-patron de Montéraulier, Neufbosc, Bosc-Mesnil, Mathonville et autres lieux, chevalier dçs ordres militaires de Saint-Louis, de Saint-Lazare et de Notre-Damedu-Mont-Carmel, est décédé dans sa maison de Rouen, paroisse Saint-Nicaise , et a été rapporté dans la chapelle de son château de Montéraulier et inhumé dans le chœur de l'église dudit lieu, vis-à-vis ou devant son banc, du côté de l'Évangile, le 23 dudit mois et an, par discrette personne André Marescot , prêtre-curé dudit Saint- Nicaise, en présence de messieurs les curés soussignés.

« Signé: Marescot, curé de Saint-Nicaise; Guesdon, curé de Beaumont; P. Corde, curé de Bradiancourt; Varengue, curé de Bosc-Mesnil;

(1) Histoire de Normandie, par Masseville.

Lecesne, curé de Neufbosc; et Le Massif, prêtre, vicaire gérant de Montéraulier (i). *

Ce grand personnage avait épousé haute et puissante dame Barbe Anzeray de Courvaudon, qui, en 1766, devint marraine de la cloche actuelle de Montérollier.

A propos de la cloche de Montérollier, nous demandons au lecteur la permission de lui mettre sous les yeux quelques charmantes pages que nous empruntons à M.deDuranville,dansla Revue de Rouen :

« Si nous rencontrons à Montérollier les traces de ces deux héros dont la ville d'Harfleur garde les noms, vaillants défenseurs de la cause nationale, dans un temps où elle était désertée par ceux qui auraient dû la défendre avec le plus d'ardeur, on y raconte également une légende gracieuse. Nous entendions retentir le champ des combats, et nous admirions la mort de deux braves qui périrent auprès des mêmes remparts. Redisons maintenant l'hymne composé par un Normand. Salut à l'ombre d'une châtelaine! Si les cent quatre coups de la cloche ont rappelé chaque matin , pendant plus de trois siècles, la mémoire des vaillants, la sonnerie claire et argentine de Montérollier amène des pensées moins graves.

« Les cloches provoquent des récits merveilleux, et les clochers excitent quelque peu l'orgueil local. En certains lieux, par exemple, on a

(1) Registres de FÉtat civil de Montérollier.

DE MONTÉROLLÏER. 157

parlé de cloches qui sonnaient d'elles-mêmes, sans qu'on puisse en attribuer la cause au souffle des vents. On sait qu'en Espagne, à Barcelone, à Cordoue, au bourg de Yilléla, situé sur les mes de rÈbre, on croit à ce phénomène. Les Espagnols veulent même qu'une de ces cloches ait pour mission d'annoncer un événement sinistre. Quand ils l'entendent au milieu des ténèbres, ils pensent à la fragilité des choses humaines, en tournant leurs pensées vers le ciel. La sonnerie de Montérollier n'a rien d'aussi lugubre , elle n'a pas non plus la célébrité des gros bourdons de la péninsule hispanique, ni même celle des cloches de l'abbaye d'Aucby, voisine d'Aumale , que les moines considéraient comme les plus anciennes de la province de Normandie. La cloche de Montérollier a pour elle un trait de libéralité, plus ou moins authentique, de la dame du village; ne peut-il pas fournir matière à quelque petite digression?

€ Le type de la dame de village n'est plus dans nos mœurs; mais il a laissé parmi nous des souvenirs assez vivaces pour qu'on en puisse crayonner quelques traits.

c Nous ne parlons, après tout, de la dame de village qu'en tant qu'elle voulait bien comprendre sa position et s'en servir pour l'avantage de ceux qui l'entouraient Arrière la dame de village, quand son front superbe et ses paroles hautaines commandaient impérieusement à ses vassaux de se tenir à distance; alors les murmures gron-

daient sourdement autour d'elle , plus tard une réaction terrible l'attendait : la Jacquerie devait revivre au souffle de la tempête révolutionnaire, des manants transformés en incendiaires devaient envahir la demeure féodale; la femme et les filles du seigneur s'estimeraient heureuses en trouvant un asile dans quelque recoin obscur. Mais voyons la dame de village pratiquant les vertus de sa position. Les jeunes filles avaient salué son arrivée parmi elles; ses parchemins ne perdaient rien de leur éclat, quand, après avoir trôné dans son église rustique, elle s'approchait des rondes villageoises; ses bons exemples, ses conseils, le ton maternel qu'elle pouvait prçndre auprès des jeunes et fraîches paysannes, avaient leur influence. Combien de fois n'avait-on pas recours à ses douces paroles pour obtenir de son époux la remise de quelque redevance ou la grâee de quelque braconnier! Souvent on la trouvait s'acheminant, après avoir prié dans sa chapelle domestique, vers la demeure d'une pauvre fileuse. Elle était la providence visible ménagée pour le bonheur des chaumières , par la Providence d'en haut. Si les siens avaient conquis des lauriers à Fontenoy, à Lanfeld, à Berg-op-Zoom , la dame de village recueillait sa moisson de gloire au milieu des champs couverts de céréales et sous les toits de feuillage groupés autour des chaumières. Mais arrêtons-nous à celle de Montérollier.

« On dit que lors du renouvellement des cloches, il y eut un grand mouvement parmi les villageois.

DE MONTÉROLLIER. 159

Le nom de la châtelaine se retrouve encore sur l'airain : ces cloches, elle les adoptait comme des filles chéries. On disait déjà partout que la cérémonie de la bénédiction serait belle et imposante; les jeunes filles préparaient leurs toilettes, les tireurs nettoyaient leurs armes, afin de former à la marraine un cortège d'honneur. Préalablement on s'occupait de la fonte, et les divers métaux bouillonnaient au-dessus de la fournaise, quand tout à coup, dit-on , la châtelaine s'avança vers l'atelier des fondeurs. Ceux que la curiosité avait rassemblés s'écartèrent aussitôt, et, quand elle passa au milieu d'eux, ils remarquèrent que la châtelaine relevait son tablier de soie et que ce vêtement semblait contenir un poids assez lourd. Puis on la vit se décharger de ce poids et jeter successivement au milieu du métal en fusion une grande quantité de pièces de 6 livres. Certainement, avec la somme que ce numéraire représentait, la dame du village eût pu soulager bien des infortunes ; mais personne ne se plaignait de cet emploi, parce qu'on savait que la cloche aurait des sons plus clairs et que son timbre argentin annoncerait mieux les événements de chaque famille. Cette légende se retrouve ailleurs, et même on a voulu reconnaître de l'argent dans la cloche du beffroi de Rouen, jusqu'à ce que l'analyse chimique eut démontré que le bronze antique et sonore ne contenait aucune parcelle de ce métal ; mais parce que cette légende se retrouve en plusieurs lieux, ce n'est pas

une raison pour qu'elle ne soit vraie nulle part; c'est précisément parce que de grands seigneurs ou de grandes dames ont voulu donner cette tournure excentrique à leurs largesses qu'on a rattaché le fait à d'autres lieux et que peut-être il s'est trouvé véritablement reproduit. S'il y a concurrence de l'histoire et de la fable , la première doit se chercher de préférence dans les hameaux beaucoup plus que dans les villes, et surtout dans les grandes villes, où les esprits en auraient été beaucoup moins impressionnés et où beaucoup d'autres ressources se présentaient pour fournir l'argent sans qu'il fut besoin ni de démonétisation, ni d'une châtelaine qui vidât son tablier. Nous donnons le fait pour ce qu'il vaut, et nous donnons aussi pour ce qu'elle vaut la petite digression que nous nous sommes permise. Quand on rencontre une tradition, il faut la recueillir; et quand on traverse des communes rurales, il faut aussi prendre note des mœurs caractéristiques de ceux qui les ont habitées. •

A ce sujet, il est bon de savoir quelle était presque toujours la destination du métal précieux que les donateurs et parrains ajoutaient si libéralement au bronze et à l'airain des cloches. Nous ferons savamment parler ici M. Girardin, l'illustre chimiste rouennais que vient de nous ravir la ville de Lille :

< Tout le monde connaît, dit-il, l'ancien usage de bénir les cloches et de leur donner un parrain. Alors, comme aujourd'hui, les personnes de haut

DE MONTÉROLLIER. 161

rang ou distinguées par leur piété recherchaient avec empressement l'honneur de les tenir sur les fonts baptismaux; mais non contentes de cette distinction, elles voulaient donner des marques de leur générosité ou de leur dévotion, en offrant à la paroisse la quantité d'argent nécessaire à embellir, comme on le croyait et comme le faisaient entendre les fondeurs , le son de la cloche. Toutes les dames de l'endroit s'empressaient de s'associer à cette œuvre de vanité plutôt que de vraie dévotion, en ajoutant quelques pièces de leur argenterie; en sorte que souvent une immense quantité d'argent travaillé était apportée dans l'atelier où devait s'opérer la fonte de l'alliage. Les donateurs et parrains étaient invités à plonger dans le four, et de leurs propres mains, l'argent qu'ils consacraient à cette opération; néanmoins, malgré la publicité donnée à la fonte des cloches, il ne s'y trouvait pas plus d'argent après leur confection qu'il n'y en avait dans les métaux employés par les fondeurs. Voici comment ces derniers, tout aussi habiles que leurs successeurs, savaient profiter d'une erreur qui les enrichissait :

« Le trou ouvert sur le haut du fourneau et destiné à l'introduction de l'argent était pratiqué directement au-dessus du foyer ; et cette partie du fourneau, à réverbère , comme le savent toutes les personnes qui ont visité les ateliers dans lesquels on travaille les métaux, est séparée de la sole du four, sur laquelle les matières sont mises

en fusion. Il résultait de la disposition de ce trou, qui servait aussi à l'introduction du combustible» que la totalité de l'argent que Ton y projetait, au lieu d'être introduite dans le bain de bronze liquéfié, tombait directement dans le foyer, coulait et allait ensuite se rassembler dans le fond du cendrier, d'où le fondeur s'empressait de le retirer, une fois la cérémonie terminée et l'atelier désert. « On voit que les fondeurs anciens, plus instruits et plus fins que leurs concitoyens, savaient exploiter habilement leur crédulité et mettaient en pratique ce vieil adage d'Horace, qui sera sans doute applicable à tous les temps :

Vulgus vult decipi, decipiatur!

c II n'est donc pas étonnant que les cloches anciennes n'offrent pas plus d'argent dans leur composition que celles fabriquées de nos jours. Leur timbre, quoi qu'on en dise, n'est pas plus beau que celui de ces dernières; et si quelqu'un avait quelques droits de se plaindre de l'abolition d'une coutume aussi inutile que coûteuse, ce ne seraient assurément que les fondeurs de notre époque. *

Mais revenons à cette famille illustre et puissante qui se distingua pendant des siècles dans l'armée et principalement dans la magistrature normande : celle des Courvaudon, héritiers des Tilly, et leurs successeurs dans la riche propriété de Montérollier.

La famille Ânzeray reconnaissait pour auteur

Pierre Ânzcre, trésorier de Normandie, qui vivait en 1349 (Biblioth. imp., quitt.de 3,000 liv.tourn.). Ses deux fils, Pierre et Jean Anzeray, s'intitulaient bourgeois de Caen, et reçurent quittance du duc de Normandie pour le démotivant des comptes de leur père (Biblioth, imp., loco citalo). Pierre, son petit-fils, était sergent d'armes du roi Charles VI; c'est de ce dernier que vint Jean Anzeray, qui fut nommé vicomte et receveur de Vire, en 1422, par Henri V, roi d'Angleterre (Loco cit. — Bréquigny, Rôles normands). Il vivait encore en 1463, et fut reconnu noble par Montfaut. D'Alix de Cauville , qui lui apporta le fief de Courvaudon (fief situé sur la paroisse de Savenay) , il eut deux fils : Simon Anzeray, qui forma la branche de Courvaudon, la seule qui nous intéresse, et Hugues Anzeray, l'auteur de celle delà Hogue.

Le 20 juin 1599, Jean Anzeray, conseiller du roi au présidial de Caen, fournit ses preuves de noblesse devant Roissy. (Recherches de Roissy.)

Simon Anzeray fut vicomte d'Évreux. Il laissa, d'Elisabeth de Patry, un fils unique nommé Pierre, et une fille, Catherine, qu'il donna en mariage à Jean de Moges. Ce fut ce Pierre Anzeray qui épousa Étiennette Le Forestier, et devint seigneur de Durcet. Son fils Geoffroy s'allia, en 1525, à Jacqueline de Thiboult, fille de François de Thiboult, aieur du Grès; il en eut deux fils, et une fille , Isabeau Anzeray, mariée à un d'Har-

court, de la branche des seigneurs de Bonnétable. Philippe, l'aîné, entra dans les ordres et fut curé d'Épinay-sur-Odon; François se fit un nom comme avocat au parlement de Rouen, où il entra, le 3 mars 1568, par charge de nouvelle création; plus tard, il devint président, par résignation de Nicolas Damours, dont il avait épousé la fille, Marie Damours. Dans ce nouveau poste, il ne dévia jamais de son dévouement au roi Henri III, et ne céda ni aux promesses ni aux menaces de la Ligue. « Moins heureux pourtant, nous dit l'historien du parlement de Rouen, que ses collègues, les présidents Le Jumel de Lisores et Bretel de Grémonville, qui parvinrent à s'enfuir de Rouen , il vit le palais de justice assiégé par des soldats; et, le 12 mai 1589, il présida avec douleur à l'enregistrement forcé du pouvoir de Mayenne, et vit traîner ses collègues en prison; mais enfin, trompant une vigilance qui n'avait jamais été plus active, il put sortir de la ville, en robe longue, sous prétexte de se promener dans les jardins de la porte Cauchoise. Une fois hors des murs de Rouen, il marcha toute la nuit, se cacha chez des amis, puis alla s'embarquer à Harfleur.» (Floquet >Hi$t. du parlent, de Normandie , t. III , p. 366.) L'on ne connut son départ que deux ou trois jours après, et force fut à la Ligue de se contenter d'un parlement sans président.

Durant son absence, Crèvecœur, frère de Montmorency duHallot, et d'autres hommes de guerre, s'emparèrent de son hôtel; et, à son retour, M. de

DE MONTÉROLLIER. 165

Montpensier se hâta si peu de le lui faire restituer, que le parlement déclara ne vouloir siéger, que le président de Courvaudon ne fût réintégré dans son logis (Floquet, Loco cit. t. III, p. 583). Sous Henri IV, il s'associa à toutes les résistances du parlement contre l'enregistrement de l'édit de Nantes, se démit, en 1600, de sa charge de président en faveur de son fils aîné , Gilles Anzeray, et ne mourut qu'en 1607. On l'inhuma, ainsi que sa femme, Marie Damours, dans l'église des Carmes de Rouen , où se voyait son épitaphe.

" Un poëte de Caen, Langot de FEspéronière, a fait, sur le président de Courvaudon, ce jeu de mots assez médiocre :

Comme à nos jours le jour semble plus beau ,

Qui du soleil possède le flambeau ,

Puisque la cour par ta vertu s'excite

Et que tu t'es par la cour prévalu ,

La cour vaut donc autant par ton mérite

Que par la cour ton mérite a valu.

(Satires et Exercices gaillards.)

Le président de Courvaudon laissait deux fils; l'aîné, Gilles, continua la branche des Anzeray de Courvaudon,. branche qui s'éteignit à la seconde génération en la personne de Constantin-Maximilien, mort doyen des présidents du parlement de Normandie; le second, François Anzeray, continua celle de Durcet. Il avait d'abord suivi la carrière des armes, et fut nommé plus tard gentilhomme de la chambre de Louis XIII. De Catherine d'Angennes, de la maison de Rambouillet, et veuve

de Louis de Rabodanges, bailli d'Alençon, il n'eut qu'un fils unique, Louis Anzeray, seigrieur de Durcet. Ce dernier s'allia à Marie de Thiboutot, fille d'Alexandre et de Françoise de Gruel , héritière en partie du fief de Barenton.Ilen eut quatre fils : Louis, l'aîné, qui prit le titre de marquis de Durcet; François, qui fut maréchal des camps et armées du roi; Louis, prieur de la Ferté-Macé; et René, curé de Barenton; enfin cinq filles, qui toutes prirent le voile dans des couvents de Caen et de Falaise.

Louis Anzeray réunit à la seigneurie de Durcet celles de Landigou et de Sainte-Opportune; il était conseiller au grand conseil du roi et s'allia à Marie-Madeleine de Motteville, fille du premier président à la chambre des comptes de Rouen, dont il n'eut qu'un fils, en lequel s'éteignit la branche des Anzeray de Durcet. La mère de celui-ci, Marie-Madeleine de Motteville, s'étant remariée à un Olivier Anzeray d'une autre branche, ce fut Marie-Madeleine Anzeray du second lit qui, à la mort de son frère utérin , hérita de la terre de Durcet (1).

Dès 1584, les registres de la ohambre des comptes de Normandie font mention de : « Don de 200 escus solde pension au sieur de Courvaudon, président en la court de parlement de Rouen (2). »

(1) Histoire du canton d'Âthis, par M. le comte de la Ferrière-Percy, in-8° , p. 434 et suiv.

(2) Fo lxxii. — Loc. cit., T. XVIII , p. 10.

DE MONTÉROLLÏER. 167

Nous y lisons de plus : « Consentement du marquis de Thury pour la réunion de deux fiefs à M e Anzeray, sieur de Courvaudon, président en la court de parlement (1). »

Suit le contrat de cette réunion; puis, c Ratiffication et approbation par le roy desdicts contrat et union d'entre ledict marquis et Anzeray (2). >

En 1595, € fut faicte une augmentation de 266 escus 2/3 de pension aulx sieurs de Lisores, de Courvaudon et de Grémonville, présidents en la chambre du parlement de Rouen, oultre leurs gaiges et pensions extraordinaires (3). »

En 1601 , « Jussion pour vériffier entièrement les lettres d'attribution de 266 livres 2/3 de pension à M e Pierre Le Jumel , F s Anzeray et Raoul Bretel, présidents en la court de parlement dé Rouen, à prendre par les mains du recepveur et payeur des gaiges des officiers de ladicte court, oultre leurs aultres pensions, lesdicts Le Jumel et Bretel aujourd'huy représentés par M e Georges Delaporte et Charles Maignart , présidents en ladicte court (4). *

1603. Nous trouvons un c don à M e Gilles Anzeray, sieur de Boisnormand, de 1,000 escus, sur les amendes adjugées et à adjuger par les officiers

(1) Kp clxxvi.— Loc cit., T. XVIII, p. 10.

(2) F° clxxix. — Loc. cit. y T. XVIII, p. 11.

(3) Fo cxxii.— Loc. cit., T. XVIII , p. 29.

(4) F© xxiv. — Loc. cit., p. 58.

de la Table de Marbre du palais, à Rouen (1). »

1611. « Don de 800 livres de pension à M e Gilles Anzeray, sieur de Courvaudon, président en la court de parlement de Rouen, sur les amendes de ladicte court (2). >

Et c don au sieur de Courvaudon de 800 livres de pension à prendre par les mains du recepveur et paieur des gaiges en ladicte court des deniers h ce destinez (3). »

En 1649, le sieur de Courvaudon, président au parlement de Normandie , fut un des députés à Ruel, chargés de négocier sur la capitulation du château de Valognes , assiégé par les Frondeurs (i).

M me de Courvaudon était pieuse et libérale: elle fut une des principales bienfaitrices des religieuses de la Visitation de Sainte-Marie de Rouen , récemment établies.

Les Courvaudon étaient, comme on voit, de grandes et brillantes lumières parmi les membres de la magistrature normande. Ils méritèrent souvent les laveurs et les récompenses de l'État. En 1750 et 1751, nous trouvons encore dans les registres mémoriaux de la chambre des comptes de Rouen, des lettres patentes de confirmation de foires et marchés pour M. le marquis de Cour-

Ci) F« cxv. — Loc. cit., p. 66.

(2) F» ccxvii.— Loc. cit., p. 93.

(3) F<> ccxvm. — Loc cit. y p. 93.

(h) Histoire de Normandie, par Masseville.

DE MONT&IOLLIER. 169

vaudon (1). En 1768, nous découvrons un arrêt du conseil et lettres patentes en faveur des héritiers de M. le président de Courvaudon pour gages (2).

Après M me Barbe Anzeray de Courvaudon, veuve du célèbre marquis de Sebeville , la terre de Montérollier échut en 1766 à son illustre frère, « Maximilien-Constantin-Ândré, marquis de Courvaudon, baron d'Envermeuil, châtelain héréditaire de Tilly enRoumois, seigneur et patron de Montérollier, Neufbosc, Bosc-Mesnil, Mathonville, Boscevrard,Fonteny, Osmonville, Saint-Martinle-Blanc, Aublet, Beaulieu, Tourville, Forgette, Liffremont, Villette, Cuverville et autres lieux, conseiller du roy en tous ses conseils, et second président à mortier en son parlement de Rouen. >

Non-seulement ce personnage était un riche propriétaire, un grand et puissant seigneur, un magistrat intègre et éclairé , mais encore il fut un homme savant, un littérateur distingué, qui, en 1752, fut élu prince de l'Académie de l'Immaculée-Conception de Notre-Dame, à Rouen (3).

Il mourut en 1761; et le domaine de Montérollier passa entre les mains d'une autre famille non moins célèbre , puissante et ancienne : celle de

(1) Fo ccxvi. — Loc. cit., p. 267.

(2) F° lxviii. — Loc. cit., p. 279.

(3) Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen, 1834, p. 269.

Béthune-JSully, qui possédait des châteaux, des r domaines et des terres dans les diverses provinces de France, qui avait l'honneur de descendre du grand Sully , le fidèle ministre et ami du grand Henri IV.

En Artois et en Picardie, la maison de Béthune-Sully portait d'argent à la fasce de gueules.

Celui de ses descendants qui devint seigneur de Montérollier est Mg r Maximilien-Gabriel- Louis de Béthune, duc de Sully, qui avait épousé très-noble et très-vertueuse dame Alexandrine- Bernardine-Hortense d'Espinay Saint-Luc.

M. etM me de Sully habitèrent peu la paroisse de Montérollier. Le château féodal des Grouchy et des Pevrel, jadis si formidable, entouré de fossés et de ponts-levis, fortifié de mâchicoulis et de herses de fer, bosselé de tours et de donjons, couronné de créneaux et gardé de sergents d'armes, était, à la fin du xvin e siècle , dans un fort triste et misérable état; malgré sa situation redoutable et la solidité de sa construction, il n'avait pas été insensible aux injures des guerres et à l'action du temps. Lorsque vint éclater sur la France la révolution de 89, le manoir de Montérollier s'écroulait par parties, comme les institutions politiques et sociales de notre pauvre patrie; chaque coup de vent détachait de nouvelles pierres et jusqu'à des pans de murs; le moment était venu où c'était un véritable danger que d'y faire son habitation : M me de Sully résolut de l'abandonner. Honneur à elle, si elle se fût con-

DE MONTÉROLLIER. 171

tentée de cette seule détermination: nous aurions encore, dans un pauvre et obscur village, un des précieux spécimens de cette vieille et curieuse architecture civile et militaire du moyen âge, aujourd'hui si rares et si dignes d'exciter l'intérêt, l'étonnement et l'admiration. Nous ne lui demandions même pas le plus léger travail de consolidation, nous étions heureux du plus cruel abandon, il suffisait à nos contemplations et à nos études.... Mais, hélas! M me de Sully ne faisait en ceci que subir l'influence de son époque, et il faut en vouloir davantage au temps qui l'a provoqué , qu'à la pensée qui a prononcé cet arrêt de mort et à la main qui l'a consommé. Telle est auprès de l'art, de l'archéologie et de l'histoire, la seule excuse de M m <?. de Sully, du reste si pleine de mérites et de vertus aux yeux de la religion et de l'humanité.

Les Sully passaient la plus grande partie de leur existence à Paris, dans ce bel et confortable hôtel de Bé thune, rue Saint- Antoine , presque en face de la rue Saint-Paul, bâti par Ducerceau, pour Maximilien de Béthune, duc de Sully, l'ami et le ministre de Henri IV, sur une partie de l'emplacement de l'hôtel des Tournelles; cet hôtel aux façades richement sculptées, disposées autour d'une vaste cour quadrangulaire, ornées de Génies tenant des casques et des armes, où l'on distinguait, dans les trumeaux, les figures des Saisons; cet hôtel où étaient superposés

plusieurs étages de fenêtres décorées de curieux

mascarons et de rinceaux (1).

Lorsque le château de Montérollier fut en voie de démolition, nous savons que M me de Sully fit bâtir, pour y loger en venant visiter ses propriétés, la grande maison de maître du hameau d'Osmon ville.

Un bail de 1788 nous fournit les titres et qualités dont se revêtait M. de Sully dans les actes publics et privés; nous y lisons : « Très-haut, très, puissant et très-illustre seigneur, Mg r le duc de Sully, seigneur de Montérollier, Neufbosc, Boso Mesnil, Saint-Martin-le-Blanc, Osmonville, Mathonville et autres lieux. *

Le duc de Sully avait alors pour intendant un certain M. Fleury, qui s'intitulait régisseur de la châtellenie de Montérollier et dépendances. Ce poste était fort important, fort honoré, et des personnages nobles, haut placés, recherchaient avidement alliance avec les titulaires ou leurs enfants. Nous trouvons assez curieux d'extraire de l'état civil de Montérollier l'acte suivant :

« Cejourd'hui mardi, premier jour de décembre 1789, après la publication d'un ban du futur mariage de messire Marie-François-René de la Mouque, écuyer, sieur d'Inquerville, avocat au parlement et au siège de Lyons, procureur du roy en l'hôtel de ville de Lyons, inspecteur des milices bourgeoises et nationales de Farrondisse-

(1) Baron de GuiLhermy, Itinéraire de Paris.

ment dudit Lyons, veuf en premières noces de demoiselle Louise-Flore-Henriette Lefebvre; fils majeur de messire François de la Mouque, écuyer, sieur d'Inquerville, avocat au parlement de Normandie, procureur du roy au bailliage royal de Charleval, procureur fiscal en celui d'icelui et de la haute-justice d'Auvet-Merville , membre de l'assemblée provinciale de la haute Normandie, membre du parlement de Gisors, et premier échevin de la ville dudit Lyons, et de feue dame Marie- Anne-Catherine Bréauté, de la ville de Lyons-la- Forêt, paroisse Saint-Denis, d'une part;

« Et demoiselle Marie-Félicité Fleury, fille mineure de M. Philippe-Thomas Fleury, directeur des domaines de Mg r le duc de Sully, et de dame Marie -Félicité Lefebvre, de cette paroisse de droit et de fait, et originaire de la ville de Conches, paroisse Sainte-Foy; faite au prône de la messe paroissiale tant en cette église qu'en celle de Lyons-la-Forêt, Mg r l'archevêque de Rouen les ayant dispensés des deux autres comme il paraît par l'acte de dispense du 27 du mois dernier, dûment en forme, signé Osmont, vicaire général , sans qu'il se soit trouvé d'autre empêchement que celui d'affinité du deux au deux dont les parties ont été dispensées par mondit seigneur archevêque, comme il paraît par les lettres accordées du 27 du mois de novembre, signées Osmont, vicaire général, insinuées le même jour,. signé Malherbe avec paraphe, scellées et contresignées par son secrétaire , qui sont

demeurées entre nos mains, nous, prêtre-curé, soussigné , après les fiançailles célébrées immédiatement avant le mariage, pour lesquelles dispenses ont été accordées, avons reçu leur mutuel consentement de mariage et leur avons donné la bénédiction nuptiale, avec toutes les cérémonies prescrites par la sainte Église, du consentement de messire François de la Mouque d'Inquerville, père de l'époux, donné devant Pierre-Éléonore Le Bas, notaire royal en la ville de Lyons, en date du 25 du mois dernier, signé Le Bas et scellé à la marge avec paraphe, par lequel acte il constitue pour son procureur général et spécial le sieur Simon-Philippe-Aimable Lefebvre, avocat, soussigné, et en présence et du consentement de M. Philippe -Thomas Fleury, père de l'épouse , soussigné. Ont attesté comme témoins : maître Louis-François Lefebvre, avocat au parlement , bailli de Canchy et de Gaillefontaine, beau-père de l'époux, à cause de ses premières noces; maître Louis-François-Aubin Lefebvre, avocat à Gaillefontaine , cousin germain; Jean Lefebvre, beau-frère, et le sieur Adélàïde- Amant-Thérèse Fleury, frère de l'épouse, et autres parents soussignés (1). *

M me la duchesse de Sully était un modèle de piété et de vertu, la bienfaitrice des églises et la providence des pauvres. Ceux de Montérollier

(1) Registres de l'État civil de Montérollier.

DE MONTÉROLLIER. 175

furent en particulier l'objet de ses libéralités; et l'église possède aujourd'hui même, entre autres choses, un souvenir précieux de la pieuse princesse : c'est un ciboire dont la coupe d'argent est dorée à l'intérieur et dont le pied en cuivre est argenté. Ce vase sacré, remis d'abord, le 26 décembre 1826, par M me de Sully, à M. Gouellain, desservant , pour l'usage de l'église et à simple titre de prêt, la duchesse s'en réservant la propriété, est toujours resté entre les mains des successeurs de M. Gouellain, parmi les objets mobiliers de la fabrique de Montérollier (1).

« M. de Sully n'a pas été mêlé aux grandes affaires de son temps; il n'a exercé aucune charge importante; ses jours se sont passés dans l'obscurité d'une vie privée; mais cette vie," bien que modeste et cachée, n'en a pas moins été une suite non interrompue d'actions grandes et généreuses. Né dans une condition et dans une fortune où trop souvent on aime à se persuader que la volonté tient lieu de justice, et le caprice, de loi, il ne se souvint de son rang que pour s'en représenter les devoirs. D'une indépendance complète de tout ce qui n'est que coutume et préjugé, il professait une soumission absolue pour tout ce que lui dictaiei^jt les lois de la religion et les lumières de la raison. Simple dans son extérieur, plus simple encore dans ses mœurs, d'un commerce facile, il charmait par sa douceur tous

(1) Archives de la Fabrique de Montérollier.

ceux qui l'abordaient, s'oubliait constamment lui-même pour se prêter aux jouissances de ses amis, mais ne se livrait aux hommes qu'en proportion de leur vertu. L'égalité d'humeur et la sérénité d'âme qu'on remarquait en lui étaient le fruit de victoires continuelles sur un naturel impatient et colère. Sa grandeur d'âme le rendit constamment insensible aux pertes qu'il éprouva dans sa fortune et lui fit supporter sans émotion les mesures violentes qui, dans ces temps de délire, tendaient à lui en ravir les débris. Sa foi vive et forte reposait sur une conviction raisonnée, sur une persuasion si intime de la vérité, qu'il ne pouvait s'imaginer que des hommes raisonnables pussent se refuser à tant de lumières. Pour résumer dans une seule vertu toutes celles qu'il a pratiquées , il mettait une si grande réserve dans tous ses discours, que jamais il ne laissa échapper une parole indiscrète, un jugement précipité , un seul mot qui pût faire tort au prochain. Si nous étudions bien le penchant malheureux qui nous porte sans cesse à nous élever sur les ruines d'autrui, et qui nous fait trouver dans les fautes des autres un aliment à notre gaîté et à la satisfaction de notre amour-propre, nous verrons que ce dernier trait sufïty peut-être seul à son éloge (1). »

(1) Vie de Mg r de Simony, par M. l'abbé Perronne, in-12. (Les pages qui vont suivre ont été tirées en grande partie de cet excellent et pieux ouvrage.)

DE MONTÉROLLIER. 177

Dieu avait donne à M. de Sully une épouse digne de lui dans MUe Alexandrine-Hortense d'Espinay Saint-Luc, duchesse de Sully.

Jamais personne ne réunit à un plus haut degré la justesse du sens, la force de l'esprit, l'énergie du caractère, à la bonté, à l'affabilité, à la complaisance et à la délicatesse des soins propre à son sexe. Toutes ses vertus étaient marquées de ce caractère de grandeur qui lui était naturel, et animées de l'esprit de foi qui dirigeait toute sa conduite. Sa générosité ne connaissait point de bornes. Jamais il ne se présenta une occasion de faire le bien qu'elle ne la saisit avec empressement. Aussi, bien qu'elle ait caché avec soin ses bonnes œuvres, ses bonnes œuvres elles-mêmes l'ont trahie. La vie simple et retirée qu'elle mena, surtout depuis la mort de M. de Sully, l'ordre qu'elle avait mis dans ses affaires et les privations qu'elle s'imposait, lui permirent de satisfaire le généreux penchant qui la portait à faire du bien, et d'employer presque toute sa fortune à soulager la misère des pauvres.

H ne restait plus à M. et M m e de Sully, de trois enfants qu'ils avaient eus, qu'un fils, unique espérance de leur maison, et toutefois ils songeaient bien plus à lui assurer l'héritage de leurs vertus que celui de leur nom et de leur fortune. Leur première préoccupation fut de lui trouver un précepteur vertueux et éclairé qui s'inspirât de cette pensée toute chrétienne. Leur choix fut des plus heureux : il tomba sur M* l'abbé de Si-

mony, descendant d'une ancienne et noble famille originaire de Toscane, alliée depuis huit degrés ou générations à plusieurs grandes et illustres familles d'Italie et de France. Elle habitait notre patrie depuis le milieu du xv e siècle.

Le père de M. de Simony, François de Simony, seigneur de Broutières, né en 1723, avait embrassé la carrière des armes, où, à la bravoure et à la valeur du guerrier, il avait constamment uni les vertus austères du chrétien, dont il faisait hautement profession de pratiquer les devoirs. Après plusieurs actions glorieuses, il obtint, en 1755, la place d'aide-major de la place de Toulon, grade qui venait immédiatement après celui de gouverneur. C'est à l'école de la religion et de l'honneur qu'il forma ceux de ses fils qu'il destinait comme lui au service du roi. Deux d'entre eux, Louis-Marie et Louis- Victor de Simony, furent successivement enseignes, lieutenants, capitaines de vaisseau, et moururent contreamiraux. Un troisième , Charles de Simony, lieutenant dans le régiment de Royal-Louis, fut tué au combat du Cap-Brun, près Toulon, le 15 octobre 1793, n'ayant encore que dix-huit ans.

Trois autres moururent en bas âge. Jules-François de Simony, dont nous aurons à nous occuper ici d'une manière particulière, fut le septième de douze enfants que M. de Simony avait eus de son union avec M 11 © Marie-Charlotte d'Astour, et celui que Dieu se réservait dans cette famille vraiment patriarcale. .

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Leurs autres enfants furent cinq filles : Marie- Françoise, depuis M me d'Estalle; Madeleine-Eugénie, M me Durand; Ursule- Victoire , M m e de Villers; Mélanie-Louise , M me de Roquefeuil, et Adélaïde. — M. le comte de Simony (Alphonse), fils du contre-amiral Louis- Victor , et marié à Tune de ses cousines, M^ Elisa de Villers, est aujourd'hui le chef de cette branche de la maison de Simony, et le seul qui en porte le nom.

^ Les armes des Simony, depuis leur alliance avec la famille de Combles, en 1494, sont : Écartelé, au premier quartier d'or; au deuxième de gueules à une étoile d'or [Monseigneur portail à l'étoile d'argent) ; au troisième d'azur ; au quatrième d'argent ; à la croix de sinople brochant sur le tout.

M m e de Simony, fille d'un capitaine des vaisseaux du ror, avait perdu sa mère dès ses premières années. Son père, ne pouvant veiller luimême sur son éducation , l'avait placée sous la direction des religieuses de Saint-Sauveur de Marseille , et recommandée à MM. de Sabran et de Castillon, ses intimes amis. Elle se félicitait plus tard de ce que , ayant été privée si jeune des soins maternels, elle avait trouvé d'autres mères dans les religieuses de Marseille, et une tendresse toute paternelle dans les hommes vertueux auxquels son père l'avait confiée. Mariée à l'âge de quinze ans à M. de Simony, elle ne se livra point aux plaisirs qu'une ville, comme celle de Toulon, offrait à l'envi à une personne de son rang et de son âge. Elle avait toutes les qualités que le monde

admire : delà beauté, de l'amabilité, de la bonté, tout cela joint à une instruction solide. Toutefois elle ne voulut paraître aux réunions , aux divertissements du monde, que par convenance et par obligation. Aussi avouait-elle par la suite à ses enfants qu'elle croyait avoir conservé dans k monde la pureté du coeur qu'elle y avait appointée. Tous ses soins, toutes ses affections étaient concentrés dans sa nombreuse famille. « Uniquement occupée de ses devoirs de chrétienne, d'épouse et de mère , nous dit une de ses filles, c'était moins par ses paroles que par ses actions qu'elle nous instruisait, et jamais elle ne nous donnait un ordre pour nous faire remplir quelqu'un de nos devoirs, sans nous en donner en même temps l'exemple. »

Ce fut de tels parents que M. de Simony reçut la vie ; ce sont eux qui lui communiquèrent les germes de religion , de piété , de douceur et de bonté, dont l'Église devait un jour recueillir les fruits, et dont la paroisse de Montérollier, en particulier, devait être si heureuse et si fière.

Il naquit à Toulon, le 29 juillet de l'année 1770.

Dès ses plus tendres années , il fut destiné à l'état ecclésiastique , moins par la coutume qui régnait alors dans les nombreuses familles que par la piété de ses parents, jaloux de consacrer à Dieu, dans la personne de cet enfant, les dons d'une excellente nature ; mais sa vertueuse mère, en le vouant, comme le jeune Samuel, au service des autels, eut grand soin de le rendre digne de

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cette vocation. Une éducation profondément chrétienne» une vigilance de tous les instants, les leçons de la piété la plus pure, sortant de la bouche d'une mère aimée de Dieu, furent pour cet enfant offert au Seigneur la sauvegarde de la pureté de ses mœurs, et la première préparation au sacerdoce. Mg' de Simony se souvint avec bonheur, toute sa vie, de cette première éducation qu'il avait trouvée à l'ombre des exemples et sous l'empire des leçons de sa mère. Son cœur s'ouvrait aux souvenirs les plus doux, aux sentiments les plus tendres , quand on lui parlait de mères vertueuses et chrétiennes, qui, animées du zèle de la maison de Dieu, inclinaient doucement le cœur de leurs enfants vers le service des autels. Il les regardait comme ses plus puissants auxiliaires pour augmenter la tribu sainte. Il était plus porté à l'indulgence pour les défauts de leurs enfants, et il conseilla souvent aux directeurs de ses petits séminaires d'user de la plus grande patience à leur égard , parce qu'il les regardait comme prédestinés au bien par les vertus et par la piété de leurs mères.

Grâce aux soins intelligents de cette pieuse mère, Jules de Simony justifia de bonne heure une vocation qui semblait lui avoir été imposée dès le berceau. Il eut tous les goûts de l'état ecclésiastique avant d'avoir pu sentir que Dieu l'y appelait. On remarquait dès lors en lui une modestie, une dignité, une fermeté qui lui étaient comme naturelles et qui ne sont ordinairement le

fruit que de longues années. Ces qualités, toutes précieuses qu'elles étaient, eussent pu dégénérer facilement en hauteur et en ténacité, et il avouait, par la suite, qu'il lui avait fallu de grands et continuels efforts pour modérer la pente qui l'entraînait vers ces défauts. Heureusement, Dieu lui avait donné un esprit droit, un cœur doux et tendre, qui le rendaient docile aux leçons et aux reproches de l'amitié.

Il avait à peine sept ans, lorsque ses parents confièrent à des maîtres expérimentés le soin d'ouvrir son esprit aux premiers éléments des sciences, et de former son cœur à l'habitude des vertus chrétiennes. La ville de Toulon n'ayant pas de petit séminaire, Jules de Simony fut mis comme externe au collège de la ville, dirigé par les prêtres de l'Oratoire. M m e de Simony recommanda son fils, avec toute la sollicitude maternelle, aux pères Simon et Garnier, l'un supérieur, l'autre préfet des études de cette maison. Elle leur fit connaître que, sans vouloir se rendre aucunement l'arbitre de sa vocation , elle le croyait appelé à l'état ecclésiastique. Jules de Simony revenant tous les jours dans la maison paternelle, cette bonne mère s'estima heureuse de pouvoir ainsi lui continuer les soins vigilants , les sages leçons que lui inspirait sa tendre piété.

îfINous n'avons pu recueillir que très-peu de détails sur les neuf ou dix ans pendant lesquels Jules de Simony fréquenta le collège de Toulon, ofril fit ses premières études et ses humanités.

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■Cependant nous devons aux souvenirs d'un prêtre ^respectable, son ancien condisciple au collège de Toulon, et aux notes de famille d'une de ses sœurs, cjuelques traits simples et touchants, où se révélaient, avant le temps, ces vertus qui devaient faire un jour l'honneur de l'épiscopat et l'édification de l'Église.

A peine sous la direction des prêtres de l'Oratoire, le jeune de Simony se fit remarquer par un caractère doux et toujours égal, par une parfaite régularité, par une piété tendre et constante. Les nombreux succès qu'il obtint dès le commencement et dans tout le cours de ses études furent moins, au jugement de ses maîtres , le fruit d'une imagination brillante que d'un esprit juste, d'une grande rectitude de jugement, d'une conception pénétrante, et d'une forte application soi travail. Ses condisciples lui pardonnaient volontiers ses succès, parce que lui-même ne cherchait point à s'en prévaloir. Ils regardaient le jeune de Simony comme leur étant supérieur en tout, et ils se sentaient attirés vers lui par sa modestie, par sa douceur, par l'amabilité de son caractère.

Jules de Simony avait une prédilection marcpiée pour la retraite, un attrait particulier pour la solitude, et il sacrifiait difficilement aux plaisirs de son âge les heures particulières qu'il destinait au recueillement et à la prière. Il fut tonsuré à l'âge de onze ans, le 17 avril 1781 , par Mgr de Lascaris de Vintimille, évêque de Toulon. La ré-

putation de vertu et de piété dont jouissait la famille de Simony dans la ville de Toulon , le témoignage que les prêtres de l'Oratoire rendaient aux excellentes qualités de Jules de Simony, firent concevoir au sage prélat les plus douces espérances, et il présagea qu'une âme aussi pré** venue des bénédictions du ciel s'élèverait un jour à une éminente sainteté. Cette pieuse cérémonie» trop souvent sans résultat dans un âge si tendre, fit une profonde impression sur le cœur du jeune de Simony. Il prit au sérieux la promesse solennelle qu'il venait de faire à Dieu, et voulut toujours porter l'habit ecclésiastique,comme souvenir continuel de sa séparation du monde et de sa consécration au service des autels. Il assistait, revêtu du surplis , à tous les offices de l'église Saint-Louis, où il édifiait tous les fidèles par son zèle à remplir les saintes cérémonies, par la ferveur de sa piété et par une modestie tout angélique. On ne voyait qu'avec admiration ce jeune enfant sur l'extérieur duquel l'innocence et la grâce semblaient avoir imprimé leurs traits les plus aimables. Une de ses sœurs, retournée à Toulon en 1818, y retrouva encore vivantes, après tant d'agitations et de bouleversements, les impressions de piété que son frère avait produites dans son enfance, et elle se plaisait à le lui rappeler. M. de Simony, dont le cœur fut toujours sans voile pour cette sœur, témoin d'ailleurs de l'innocence de ses premières années , lui répondit avec cet embarras d'une âme humble et pure

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dont le secret est découvert et qui ne peut dissimuler les dons de Dieu. « Il y a, disait-il , dans les impressions d'une enfance qui n'est pas gâtée une innocence et une imprévoyance qui en rendent le sentiment tout pur et d'une douceur qui, par la suite, ne se trouve plus guère qu'en s'élevant jusqu'à Dieu. Alors on me trouvait , dis-tu, la mine d'un saint. Hélas! je ne sais si j'en ai conservé la mine, mais je sais qu'il s'en manque étrangement que je ne le sois. Tes prières et celles de beaucoup de bonnes âmes qui s'intéressent à moi, me serviront à m'attirer un jugement de miséricorde, car sa justice me fait trembler (i). »

Jules de Simony avait achevé sa rhétorique à la fin de Tannée 1786; ses parents furent quelque temps indécis sur le séminaire où ils l'enverraient faire son cours de philosophie et ses études théologiques; enfin, leur choix tomba sur le séminaire de Saint-Sulpice, à Paris. Sans doute il leur en coûtait beaucoup d'éloigner autant de la maison paternelle un enfant qui en faisait l'édification par sa piété et le charme de sa douceur. C'était un premier sacrifice que Dieu leur demandait, et qui devait être suivi de bien d'autres; la pensée que cet enfant ne leur appartenait plus, mais à l'Église, et les instances d'un ami qui promit de veiller sur lui avec toute la tendresse d'un père, achevèrent de les déterminer.

La séparation n'en fut pas moins pénible à

(1) Vie de Mgr de Simony, par M. Perronne.

leur cœur, et cependant ils ne savaient pas qu'ils ne reverraient plus sur la terre cet enfant qu'ils accompagnaient de leurs vœux et de leurs larmes. Son départ affligea plus sensiblement encore une de ses jeunes sœurs, son aînée de deux ans seulement. Une heureuse conformité d'âge, de goûts, de sentiments, avait comme fondu leur cœur, l'un dans l'autre, et les avait unis dès l'enfance par les nœuds de la plus tendre amitié, c Jules, écrit cette bonne sœur dans ses souvenirs de famille, a toujours été mon ami le plus intime. J'étais chérie des autres et je les aimais beaucoup; mais Jules, qui me suit immédiatement dans l'ordre de la naissance , avec lequel j'ai joui du bonheur de l'enfance, a toujours eu une place de prédilection dans mon cœur. On nous regardait dans la famille comme inséparables. 11 partit pour Paris à l'âge de seize ans; cette séparation nous coûta bien des larmes et nos adieux furent bien tristes; en nous quittant, nous nous promîmes d'être toujours les mêmes l'un pour l'autre. Grâce au ciel, il m'a conservé sa tendresse, et je l'aime comme toujours, ce qui est pour moi un grand bonheur. »

En effet, jamais frère et sœur ne furent unis par des liens ni si doux ni si puissants. Ils furent séparés l'un de l'autre pendant de longues années, surtout pendant cette tempête effroyable qui devait bientôt disperser toute leur famille. Aussitôt que le calme commença de renaître, ils s'empressèrent de se communiquer par lettres des

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sentiments qu'ils avaient tenus si longtemps comprimés; bientôt une correspondance particulière s'établit entre eux. Nous avons eu le bonheur de retrouver une partie des lettres de M. de Simony à sa sœur; c'est à ces lettres, écrites avec tout l'abandon de l'amitié, que nous devons de pouvoir connaître les pensées les plus intimes de Mg r de Simony, dans plusieurs circonstances importantes de sa vie. Ces lettres respirent toutes une douce sensibilité, une piété solide, quelquefois un enjouement aimable, et presque toutes sont remarquables par la facilité, par le naturel et par le bon goût. Tour à tour conseiller et consolateur de cette sœur chérie, qui recourait à lui dans ses doutes comme dans ses peines, M. de Simony se montre dans cette correspondance intime ce qu'il a toujours été, tendre, aimant, sage et profondément chrétien.

Avant son départ de Toulon, l'abbé de Simony avait été prendre congé de son évoque , et lui demander, avec sa bénédiction, l'autorisation nécessaire pour recevoir les ordres. Or, le premier pasteur du diocèse de Toulon était alors Mg r Elléon de Castellane, qui venait de succéder, cette année-là même, à Mg r de Vintimille, après avoir reçu la consécration épiscopale dans la cathédrale de Soissons, des mains de Mgr de Bourdeilles, dont il était précédemment grand vicaire. Soissons ne devait pas voir se renouveler avant soixantedeux ans cette magnifique cérémonie du sacre d'un évoque, et, cette fois, c'était le jeune abbé

que Mg r de Castellane embrassait tendrement qui, après vingt-quatre ans d'épiscopat, plein de jours et de vertus, devait conférer l'onction sainte et la plénitude du sacerdoce à celui qu'il avait désiré et obtenu pour successeur.

Le supérieur et les professeurs de Saint-Sol-' pice ne furent pas longtemps sans apprécier les heureuses dispositions du jeune abbé de Simony pour les sciences et pour la vertu. Jules de Simony, on le sait déjà, joignait à une candeur angélique, à un caractère doux, à une piété tendre, un esprit droit et ouvert, et un goût prononcé pour les études sérieuses. Aussi le vit-on se livrer avec ardeur à l'étude de la philosophie et des sciences positives, et y obtenir autant de succès que dans les lettres. Son esprit pénétrait sans peine dans les problèmes les plus abstraits des sciences mathématiques. Des notes et des explications écrites de sa main, que nous avons trouvées jointes aux traités de mathématiques les plus complets et les plus estimés de ce temps, attestent sa rare facilité à comprendre et à exposer ce qui demeure souvent inintelligible pour des imaginations brillantes et pour des esprits distingués. La rigueur des démonstrations mathématiques plaisait à son esprit exact et précis, naturellement porté vers le doute, et qui ne se rendait qu'à de fortes preuves , comme il l'avouait plus tard à l'un de ses frères. Jusque dans sa vieillesse, Mgr de Simony avait conservé le goût et l'intelligence des matières scientifiques, et

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malgré son attention extrême à taire ce qu'il en savait, on pouvait juger, à la précision, à la justesse des termes avec lesquels il en parlait au besoin, qu'il en avait une connaissance plus qu'ordinaire.

Au séminaire de Saint-Sulpice, comme au collège de Toulon, Jules de Simony fut aimé et chéri de tous ses condisciples. On ne pouvait ré* sister aux grâces de son extérieur noble et simple, à l'aménité de ses manières , à la douceur de sa parole- Sa vertu aimable, l'innocence de ses moeurs et la ferveur de sa piété inspiraient à tous ceux qui l'approchaient, un sentiment d'affection mêlé de vénération, qui se traduisait souvent par le plus doux des surnoms.

L'abbé de Simony, tout en s'appliquant fortement à l'étude, portait plus haut encore ses pensées. Il n'oubliait point qu'il était venu dans cette maison pour rendre certaine sa vocation et se préparer à ce que Dieu demanderait de lui.

Toute sa Tie, depuis son enfance, avait été une prédisposition, disons mieux, une préparation au sacerdoce , et cependant il avait une si grande idée de la pureté et de la sainteté nécessaires au prêtre, que ce n'était qu'avec crainte, qu'avec des incertitudes fondées, selon lui, sur son indignité, qu'il envisageait de près ce ministère sublime. Destiné à l'état ecclésiastique dès son berceau, il regardait par là même sa vocation comme irrégulière et prématurée. Le désir et la volonté de ses parents, qui avaient été pour lui l'exprès-

sion de la volonté de Dieu , au lieu de le rassurer, lui inspiraient quelquefois des scrupules, et il craignait par-dessus tout que des motifs humains n'eussent la moindre part à une détermination qui ne devait, disait-il, partir que du ciel.

Bien des fois il alla trouver le sage et pieux M. Nagot, son directeur. Il lui ouvrit son cœur, lui fit connaître le sujet de ses doutes et de ses inquiétudes. Ce sage prêtre ne vit dans ces alarmes d'une conscience timorée qu'une marque plus certaine de vocation. Il l'encouragea, l'affermit et rendit à cette âme innocente et craintive la confiance et la paix. Ce fut d'après ses conseils que l'abbé de Simony reçut les ordres mineurs aux Quatre-Temps d'Avent de l'année 1788. M. Nagot ne put voir sans en être vivement touché, une conscience aussi pure, aussi délicate, aussi pénétrée des devoirs du sacerdoce et de la sainteté qu'il exige. Une sainte amitié se forma dès lors entre le pieux directeur et l'abbé de Simony. Les événements qui se pressaient et le départ de M. Nagot pour le Nouveau-Monde devaient bientôt les séparer pour toujours. Mais les amitiés dont Dieu est le principe et le lien sont à l'épreuve des distances comme des années. Dix ans plus tard, M. Nagot, au milieu de ses occupations sans nombre aux États-Unis, alors que, sans autres ressources que son zèle, il fondait un grand, un petit séminaire à Baltimore, et un grand collège jouissant du privilège d'université, se ressouvenait de son jeune ami et lui écrivait

cette lettre touchante dont nous donnons quelques extraits. Cette lettre, en prouvant la tendresse de M. Nagot, montre que l'abbé de Simony en était resté digne au milieu de ces bouleversements où la vertu et la foi de tant d'autres avaient fait naufrage. Cette lettre, datée de Baltimore, 21 octobre 1798, porte sur l'adresse : Au citoyen Simony.

t Quelle joie j'ai ressentie, mon cher Simony, en ouvrant votre chère lettre et en retrouvant dans ma main votre nom si chèrement gravé dans mon cœur ! Recevez ce petit mot comme le porteur de tous les sentiments que peut m'inspirer la plus tendre amitié pour vous. J'ai su votre histoire par M. Dqbourg et je l'apprends de nouveau par M. Guillemin. Que Dieu conserve en vous les heureuses dispositions qu'il y a mises, qu'il les perfectionne et qu'il vous conduise vers le port, au milieu des écueils dont vous êtes environné : c'est le vœu que je forme pour vous de tout mon cœur et que j'y porte habituellement, goûtant un doux sentiment de joie à me ressouvenir de vous, et à penser que Dieu ne nous retirera de ce monde que pour nous réunir dans son sein avec tant de nos anciens amis qui jouissent à présent de la couronne de gloire que nous leur envions. Oh ! mon cher enfant, regardezles souvent pour réclamer leur amitié et qu'il vous tarde de les embrasser dans le séjour des saints.

c Prenez mon pauvre cœur dans vos mains,

mon cher Simony, et faites-lui dire à M mc Cher- Taux et à son enfant tout ce que le plus tendre souvenir devant Dieu peut m'inspirer. Qu'A les comble avec vous de ses bénédictions ; dans ce désir que je forme en ce moment sous ses yeux, je mêles représenterai demain devant moi lorsque j'étendrai la main pour bénir ceux qui seront à la messe, et vous y êtes déjà, mon cher Simony, que je ne quitte que de corps, tant mon âme vous est dévouée en Notre-Seigneur (1). »

Lorsqu'il termina sa philosophie, l'abbé de Simony n'avait encore que dix-huit ans. Avant de lui faire commencer son cours régulier de philosophie, M. Nagot lui proposa d'entrer dans une institution qu'il venait de fonder, de concert avec un jeune prêtre, son élève, M. Dubourg, depuis supérieur du collège de Baltimore, aux États- Unis, évéque de la Louisiane, puis de Montauban, et enfin archevêque de Besançon. Le zèle de M. Nagot était infatigable et semblait croître avec les dangers qui menaçaient l'Église. Il avait été successivement professeur de théologie au séminaire de Nantes, supérieur de la communauté des Robertins, supérieur du petit séminaire de Saint-Sulpice et directeur du grand séminaire. Mais quoique très-occupé du gouvernement et de la direction de ces différentes maisons, il trouvait encore le moyen d'entreprendre et de conduire à bonne fin beaucoup d'autres

<1) Vie de Mgr de Simony, par M. Perronne.

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bonnes œuvres. La pensée qui le préoccupait surtout était l'éducation chrétienne de l'enfance. Les doctrines irréligieuses et impies, semées à plaisir depuis un demi-siècle dans toute la France, s'insinuaient jusqu'au sein des familles chrétiennes, et menaçaient d'y corrompre dans les enfants jusqu'aux germes de la société. Pour compléter ce qu'il avait commencé en fondant la communauté de la rue Cassette, M. Nagot établit à Issy une maison qui devait lui servir comme d'école préparatoire; c'était une espèce de petit séminaire où Ton donnait aux enfants les premiers éléments de la religion et des lettres, jusqu'à la cinquième inclusivement. De là ils pas* saient à la communauté des clercs de Saint-Sulpice, où ils faisaient le reste de leurs études, y compris la philosophie.

L'abbé de Simony accepta avec joie la part qtii lui était offerte dans cette œuvre de dévouement. D'ailleurs, ses goûts l'y portaient comme naturellement. Dieu lui avait donné un attrait particulier pour les enfants. La candeur et l'innocence de leur cœur avaient, pour une âme aussi ptire que la sienne, un charme dont il ne pouvait se défendre. Il se livra donc avec ardeur aux modestes fonctions au milieu desquelles, par suite d'événements qu'il ne pouvait prévoir, il allait passer près de vingt ans de sa vie. Avant tout il y porta les pensées de foi qui étaient l'âme de toute sa conduite, et considéra cette mission comme venant directement du ciel. « Est-il mis-

sion plus belle et plus touchante, disait-il plus tard, que d'incliner de jeunes cœurs à la piété, que de prémunir ces âmes encore étrangères à Fidée du mal, contre les séductions de l'erreur et du vice? Est-il un dépôt plus précieux, plus saint, qu'on doive garder avec plus de fidélité, avec plus de religion, que le dépôt de l'innocence des enfants que Dieu nous met entre les mains?» Aussi voyait-il avec peine, par la suite, que de jeunes maîtres ne paraissaient pas toujours comprendre l'importance des fonctions qu'on leur confiait dans les petits séminaires, et regardaient un an ou deux de professorat comme une simple trêve avec une vie de règle et d'assujettissement « Tout au plus, disait-il à ce sujet, s'appliquentils à ouvrir l'esprit des enfants aux éléments des langues; mais la partie la plus noble, le cœur de ces pauvres enfants, leur est indifférente; il semble qu'ils n'en ont point la charge , tant ils sont peu soigneux de veiller à ce que l'ivraie n'y soit jetée en secret et ne vienne à s'y mêler au bon grain.» M. Dubourg dut bien s'applaudir du coopérateur plein de zèle que lui donnait M. Nagot, pour assurer le succès de son œuvre naissante. L'abbé de Simony avait tout ce qu'il fallait pour réussir auprès des enfants : une douceur inaltérable, des manières aimables et engageantes, une égalité d'humeur qui ne se laissait jamais surprendre par la moindre impatience ; et cependant un ton ferme, quand il était nécessaire, un talent particulier pour se faire obéir sans réplique, et en

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même temps pour gagner l'affection des enfants, lors même qu'il les reprenait ou les punissait de leurs défauts. C'est qu'en effet il les aimait luimême tendrement et qu'il ressentait pour eux, au dire de ceux qui l'ont connu, toutes les émotions, tous les empressements, toutes les inquiétudes de l'amour maternel. Aussi, en retour, les enfants aimaient M. de Simony comme on aime une mère. Ils auraient voulu être toujours avec lui, ils en faisaient leur conseiller de tous les instants, leur confident et leur consolateur dans toutes leurs petites peines. Quelques-uns de ces enfants, appartenant à des familles très-distinguées, se rappellent encore avec délices, dans un âge avancé, leurs premières années passées sous la douce influence des leçons d'un maître pour lequel ils ont conservé la plus tendre affection.

Malheureusement un établissement aussi utile dura peu ; depuis l'ouverture de l'assemblée législative, la persécution déclarée devenait de jour en jour plus imminente pour le clergé demeuré fidèle. A cette époque, comme on sait, les biens du clergé avaient été envahis, la Constitution civile décrétée, le serment prescrit à tous les prêtres en place, sous peine de destitution; bientôt des décrets atroces vinrent frapper de la déportation tous les ecclésiastiques dont la conscience répugnait au serment. La royauté ayant succombé de fait dans la nuit du 10 août 1792, rien ne s'opposa plus à la promulgation de ces lois cruelles rendues contre les fidèles mi-

nistres de l'Église. L'exécution en fut confiée aux Jacobins, qui se livrèrent aux recherches les plus actives, aux visites domiciliaires les plus sévères, pour découvrir les prêtres non assermentés, qu'ils entassaient par centaines dans les cachots ou dans des couvents transformés en prisons.

L'institution de M. Dubourg ne pouvait échapper au zèle soupçonneux de ces furieux démagogues. La maison fut livrée au pillage, les élèves en forent dispersés, expulsés violemment, et les professeurs maltraités et poursuivis. Feu s'en fallut que ces derniers n'allassent rejoindre, avec M. Dubourg, les supérieurs et les directeurs de presque toutes les communautés ecclésiastiques de Paris, qu'on traînait dans les prisons à chaque heure du jour et de la nuit. M. Dubourg et l'abbé de Simony, tout en veillant à la sûreté des enfants qui leur avaient été confiés, parvinrent à se soustraire aux mains des brigands, ainsi que M. Lucotte , mort il y a quelque temps chanoine de la métropole de Paris. Tous trois ayant pris des habits laïques, partirent avec un de leurs jeunes élèves, qui appartenait à une bonne famille du Gâtinais , et qu'ils reconduisaient à ses parents. Ils arrivèrent sans être arrêtés à Bellegarde, d'où M. Dubourg se rendit dans sa famille, à Bordeaux , et de là en Amérique.

Ce fut quelques jours après son arrivée à Belle garde que l'abbé de Simony apprit les horribles massacres des 2 et 3 septembre, où la religion et la patrie virent couler sous le fer des égorgeurs

le plus pur de leur sang. Parmi les quatre cents prêtres environ qui succombèrent dans cette épouvantable boucherie, M. de Simony eut à pleurer plusieurs de ses anciens maîtres , et en particulier l'abbé Savine, supérieur de la communauté des clercs de Saint-Sulpice. Le règne de la terreur et du sang était inauguré, et ces scènes atroces allaient se reproduire sur tous les points de la France. L'abbé de Simony ne pouvait, sans s'exposer à un danger manifeste , retourner à Toulon, où son père, déjà dénoncé comme suspect, était à la veille d'être destitué pour ses opinions religieuses et royalistes. La famille où il se trouvait le pressa instamment de passer à Bellegarde les jours mauvais et de continuer ses soins à leur enfant, qui ne voulait plus se séparer de son jeune maître. L'abbé de Simony se rendît aux instances qui lui étaient faites, après avoir obtenu le consentement de M. de Simony, son père.

Le malheur commençait à s'appesantir sur cette vertueuse famille, si digne d'un meilleur sort. La mort lui avait enlevé, deux ans auparavant, son ange tutélaire, M me de Simony, modèle de piété et de vertu. Dieu avait voulu lui épargner le triste spectacle de l'infortune de son époux et de ses enfants, dépouillés bientôt de leurs biens et de leurs places, et presque réduits à l'indigence pour cause de fidélité à leur légitime souverain (1).

(1) Vie de Mgr de Simony, par M. Perronne.

L'abbé de Simony ne jouit pas longtemps de l'asile qui lui était si généreusement offert, et il fut bientôt lui-même soumis à de pénibles épreuves. Au commencement de Tannée 1793, les échecs que les armées de la république venaient d'essuyer en Hollande et en Belgique, et l'insurrection de la Vendée, firent décréter la levée en masse de tous les jeunes gens, et bientôt des habitants de tous les districts voisins de la Vendée, depuis l'âge de quinze ans jusqu'à cinquante. L'abbé de Simony fut contraint , à son grand regret, de faire partie de l'armée républicaine destinée à comprimer le mouvement delà Vendée. Fils d'un militaire, voué toute sa vie à la défense de son pays, ce n'étaient ni les fatigues ni les dangers de la guerre qu'il appréhendait. Il avouait plus tard, au contraire, que si ses parents l'eussent laissé libre, ses goûts lui auraient fait embrasser la carrière des armes. Aussi , toujours il conserva pour cette profession une grande estime. En toute occasion, il témoignait une affection marquée à ceux qui la suivaient; il les accueillait avec empressement, et il relevait les sentiments d'honneur, de courage, de dévouement, déloyauté, de franchise , qui distinguent le soldat français et qui étaient héréditaires dans sa famille.

Mais alors, quel honneur et quelle gloire les soldats français pouvaient-ils se promettre dans cette guerre exterminatrice faite aux malheureux Vendéens, « peuple naturellement porté à l'a-

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mour de la paix, au sentiment de l'ordre, au respect de la loi, pour qui la religion était devenue la plus forte et Tunique habitude de la vie (1), » et qui ne se fût point révolté contre les nouvelles institutions politiques, si on lui eût laissé intacts sa religion, ses prêtres et ses autels?

Nous avons vu qu'il était dans la nature de M. Jules de Simony de produire dans tous ceux qui le voyaient un sentiment involontaire de respect, de confiance et d'attachement, glorieux privilège d'une vertu qui n'a jamais faibli, et d'une douceur inexprimable qu'on voyait peinte dans son regard et dans tous ses traits. Ce double prestige de la vertu et de la bonté l'environna jusqu'au milieu des camps. Il n'était pas arrivé de quelques jours à l'armée, qu'il avait su gagner l'estime de tous ses chefs, et, au témoignage d'un de ses compagnons d'armes, leur inspirer même une espèce de vénération. D'un commun accord , ils le dispensèrent de toutes les épreuves imposées aux jeunes soldats, et lui donnèrent un emploi dans la comptabilité des armées, où il devint bientôt quartier-maître,. Il bénit le ciel de lui avoir ainsi fait éviter ce qu'il regardait comme le plus grand des malheurs, combattre contre des frères et verser le sang français.

Ses fonctions le mettaient en rapport continuel avec toute l'armée, et il les remplit de manière à

(1) Rapport de Gensonné et de Gallois à l'assemblée législative, 9 octobre 1791.

mériter bientôt la confiance et l'affection de tous sans exception. Il reçut encore, il y a quelques années, des témoignages bien touchants de cette affection. En 1845, au retour d'un voyage qu'il fit dans le Midi, il s'arrêta quelques jours aux environs d'Orléans, d(ans cette même famille où il avait été reçu en 1792. Le maire d'un village voisin, âgé de 75 ans, qui l'avait connu à l'armée et ne l'avait pas revu depuis, fit tout exprès quatre lieues, pour avoir, disait-il, le bonheur d'embrasser son ancien quartier-maître. Ce bon vieillard avait conservé pour Mg r de Simony une afc* fection si vive, qu'il la lui témoigna, nous dit la personne qui nous transmet ce trait, avec un en* thousiasme qui n'est pas ordinaire aux gens de notre pays. On se fera du reste une idée de l'ascendant que M. de Simony exerçait sur ses compagnons d'armes, et du respect qu'il commandait, quand on saura que, dans un temps où l'on ne pouvait guère pratiquer sa religion sans s'exposer à être persécuté , et pendant une guerre où le mépris et la profanation des choses saintes étaient comme à l'ordre du jour, M. de Simony demandait à ses chefs et en obtenait la permission d'ak 1er remplir ses devoirs religieux à la ville voisine.

Cependant le moment approchait où la ville de Toulon devait, à l'exemple des grandes villes du Midi, protester contre le triomphe de la Montagne sur le parti Girondin, au 31 mai 1793. Elle devait cruellement expier sa modération et sa sagesse

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d'opinion politique par les supplices, les émigrations et les massacres. Après un siège de plusieurs mois, où le plus jeune des fils de M. de Simony Ait tué, le vertueux père, malgré son âge et ses infirmités, fut contraint d'aller demander à la terre étrangère, pour lui et ses enfants, l'asile et le pain que lui refusait son ingrate patrie. M. Jules de Simony nous a laissé une lettre touchante où il pleure amèrement et la mort prématurée de son pauvre frère Charles et l'exil de son malheureux père. Dans cette même lettre , M. de Simony crut devoir rassurer sa sœur, Mue de Villers, et son mari contre la crainte où ils étaient que ses sentiments ne se fussent modifiés au contact journalier de l'esprit révolutionnaire et des préventions qu'il pouvait inspirer.

c Ne crois pas, lui disait-il, que j'aie besoin, auprès de ton mari , de faire l'apologie de mes sentiments. J'ai l'exemple des vertus de mon père, puis-je aimer autre chose que la vertu ? Les opinions politiques peuvent varier; mais les principes de justice restent toujours les mêmes.

Quelque lieu que j'habite, sous quelque gouvernement que je vive , j'aimerai toujours ma patrie, et je serai toujours prêt à donner ma vie pour le bonheur de tous. Au reste, j'abhorre tous les crimes, quel que soit le parti qui les commette; je bais partout l'ambition, l'imposture, la mau- > vaise foi, l'injustice; et que te dirai-je? je l'ai vue partout; mais partout j'aime l'homme sensé, religieux, fidèle à son devoir, qui le remplit sans

crainte et marche droit dans la carrière de la vertu. Tels sont les sentiments de Jules; tu le connais mal, si tu penses qu'il tienne à aucun parti. Il veut le bien de tous et donnerait son sang pour le procurer. »

On aime à voir dans un jeune homme dévoué , par tradition de famille, aux principes monarchiques, cette indépendance d'esprit, cette généreuse indignation qui, s'élevant au-dessus des préjugés de parti, réprouvent les excès, sous quelque drapeau qu'ils se commettent, surtout à l'occasion des guerres de la Vendée, où s'exercèrent de part et d'autre de sanglantes représailles.

A la fin de décembre 1794, quelque temps après le départ de son père et de sa famille pour l'émigration, M. de Simony obtint un congé de quinze jours et partit immédiatement pour Bellegarde, où M me Chervaux le pressait de se rendre au plus tôt. Une bien douce surprise l'y attendait. A son arrivée, il trouva M me de Villers, sa sœur, qui, de la Suisse, où elle avait émigré avec son mari, n'avait pas craint d'entreprendre un voyage long et périlleux, avec sa petite famille , pour voir son frère bien-aimé et pleurer avec lui les malheurs qui venaient de les atteindre. Laissons-la nous retracer elle-même cette courte scène de bonheur au milieu de ces temps de désolation.

M. de Simony obtint un congé provisoire à la fin de l'année 1795, vers le temps où la Convention fit place au Directoire. Il revint à Bellegarde

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et reprit dans la même famille les modestes fonctions de précepteur qu'il avait acceptées par amitié et par reconnaissance. Ce fut alors que M. et M me de Sully, pendant le séjour qu'ils faisaient au château de Sully, en Gâtinais, entendirent parler avec éloge du mérite distingué, de la rare vertu de M. de Simony, et du talent particulier qu'il avait de rendre aimables aux enfants les premières leçons de la v^rtu et de la science. Ils eurent occasion de le voir; sa figure noble et calme, son regard intelligent et bon, avaient à la fois quelque chose d'imposant et de doux qui prévenait en sa faveur. Sa conversation pleine d'intérêt, de réserve et d'à-propos, achevait ce que son extérieur seul avait commencé. M. et M me de Sully n'eurent pas de plus vif désir que de voir leur fils unique, alors âgé de dix ans, sous la direction d'un précepteur qui réunissait tant d'excellentes qualités. Pour prévenir toute difficulté, M me dé Sully fit à M me €hervaux la proposition de prendre chez elle le jeune élève de M. de Simony, afin de procurer à son propre fils, dont le tempérament délicat exigeait encore les soins maternels, le bonheur d'une éducation semblable. M. de Simony n'accepta cette nouvelle charge qu'après de mûres réflexions. En temps ordinaire, il n'eût point suivi cette voie, et ses parents d'ailleurs s'y seraient opposés. Mais les troubles qui continuaient d'agiter la France et l'empêchaient de reprendre ses premiers desseins, la dispersion et les malheurs de sa famille, l'espoir de lui être

utile, enfin la pensée que -ce nouvel emploi était encore pour lui l'œuvre de Dieu , continuée par des moyens différents, lui firent donner son consentement Il ne crut pas au-dessous de lui et de sa naissance de se dévouer tout entier à faire de l'unique héritier d'une illustre maison, un homme vertueux, un bon chrétien, et de le préparer à servir utilement sa patrie dans les hautes fonctions qu'il pouvait être appelé un jour à remplir.

La réputation de vertu et de piété qui était acquise depuis longtemps à la maison de Sully fut un nouveau motif et comme un attrait qui porta M. de Simony vers cette famille dont il allait bientôt devenir le conseil et l'ami.

Nous avons plus haut fait connaître le caractère de M. et de Mme de Sully.

Lorsque M. de Simony reçut le précieux dépôt qu'ils lui confiaient, son objet, son application furent d'abord, comme il nous l'apprend lui-même, de connaître à fond et de suivre à chaque moment les instincts et les moindres mouvements de ce jeune cœur qu'il devait former à la vertu. M. de Simony était doué pour cela d'une perspicacité, d'un discernement admirables, qui avaient sans doute leur principe dans les dons que Dieu lui avait départis et dans une observation constante et judicieuse des hommes, mais aussi dans les lumières que donne la piété et dans le privilège que semblent avoir les âmes pures de pénétrer plus facilement le secret des cœurs. Jamais personne ne se défia davantage de son propre jugement et

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de ses appréciations, et cependant personne ne jugeait et n'appréciait les hommes d'une manière plus juste et plus certaine.

La tâche qui venait de lui être confiée n'était pas sans difficulté. « Le jeune Maximilien de Sully, nous dit son respectable précepteur luimême, avait apporté en naissant l'instinct dç toutes les vertus, mais en même temps un caractère vif et impétueux, qui, le portant avec violence vers tout ce qu'il désirait, annonçait que l'âgé des passions serait pour lui une véritable tempête. Heureusement une âme droite, un jugement sain, un tact précoce pour distinguer le bien du mal, une franchise, une bonté de cœur toute particulière, et plus que tout cela, l'exemple, la vigilance et les prières de ses vertueux parents contrebalancèrent et finirent par vaincre entièrement l'impétuosité de ses penchants. » M. de Simony s'efface complètement lui-même en racontant cette victoire à laquelle cependant il eut la plus grande part; mais sa modestie ne pouvait commander le silence à un père, à une mère qui aimaient à reconnaître en toute occasion l'heureux changement dont ils lui étaient redevable. « Je ne m'étendrai pas, écrivait M^e de Sully à M me de Villerè t sœur de M. de Simony, sur tout le bien que j'ai et que j'aime à dire de Maximilien; vous savez à qui , après Dieu , nous le devons; ce bienfait de la Providence est l'objet de mes actions de grâces de tous les instants. »

RL de Simony était à peine de quelques mois

dans la maison de Sully, entouré de toute la considération due à sa vertu , honoré de l'affection et de la confiance de M. et de M me de Sully, tendrement aimé de son jeune élève, qu'il éprouva la peine la plus déchirante pour le cœur d'un fils, et surtout pour un cœur aussi tendre, aussi aimant, aussi sensible que le sien. Il apprit par sa sœur que M. de Simony, son père, venait de succomber aux infirmités de la vieillesse et aux douleurs de l'exil, et qu'il était mort à Carthagène, en Espagne, sans avoir eu la consolation de bénir ses enfants et d'espérer qu'ils viendraient pleurer et prier sur sa tombe. M. de Simony eut besoin de tout le courage que donne la foi pour supporter avec résignation un coup aussi douloureux. Il faut lire dans sa Vie la lettre touchante qu'il écrit, sous le coup de cette affreuse douleur, à Mme d e Villers; nous engageons le lecteur à s'y reporter.

M. de Simony dirigea l'éducation du jeune Maximilien de Sully depuis 1796 jusqu'en 1807, époque de la mort de son élève. Les faits particuliers de sa vie pendant cet intervalle nous sont peu connus. M. de Simony, comme on sait, gardait un silence absolu sur tous les souvenirs qui pouvaient lui être honorables; d'un autre côté, presque tous ceux qui ont été alors les témoins constants de ses vertus l'ont précédé dans la tombe. Nous ne pouvons nous empêcher de regretter les précieux détails que le jeune duc de Sully nous aurait transmis, s'il eût assez vécu,

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sur la vie intime de celui qu'il appelait son second père et son ami : son cœur nous eût redit tout ce qu'il devait à ses sages leçons et aux exemples de cette vertu consommée qui, pendant douze années entières, ne laissa jamais remarquer, au témoignage de M me de Sully, la plus légère apparence de faiblesse ou d'inconstance. Quelques lettres écrites à l'occasion d'événements plus importants, des notes sur divers points d'instruction et d'éducation, et un opuscule que M. de Simony composa tout exprès pour servir de guide au jeune duc de Sully, à son entrée dans le monde, sont donc les seuls documents que nous ayons sur cette époque de sa vie. Il est vrai de dire que si les faits particuliers nous manquent, ce dernier écrit nous en dédommage amplement; car nous y trouvons un excellent résumé de tout ce que M. de Simony a fait pour former l'esprit et le cœur de son élève, et, ce qui est plus précieux encore, toute la vie de M. de Simony luimême, réduite en abrégé, et proposée au jeune de Sully sous la forme de préceptes et de conseils. Quant aux notes écrites de sa main , elles attestent un savoir aussi profond que varié. Nous insistons sur ce point, parce que l'humilité de M. de Simony, non moins grande que son savoir, a pu donner de lui quelquefois une opinion contraire. Non-seulement les auteurs classiques lui étaient familiers, mais, parmi les langues vivantes, il savait à fond l'anglais et l'italien, et composait facilement lui-même des exercices sur ces deux

langues. Personne assurément ne s'est jamais douté que Mg r de Simony parlait l'italien aussi bien que le français, et que, jusqu'à la fin dé sa vie , il aimait à lire les écrits de quelques bons auteurs italiens, en particulier les Sermons du P. Segneri 9 les Annales des Sciences religieuses , et quelques ouvrages ascétiques. Nous avons dit l'étendue de ses connaissances dans les sciences positives; nous pouvons ajouter qu'il n'était presque aucun ouvrage sérieux de philosophie ou de religion qu'il n'eût lu, analysé et annoté, pour l'instruction de son élève.

Toutefois la partie de l'instruction fut celle qtii coûta le moins de peine à M. de Simony. Maximilien de Sully, sans être brillant d'esprit et d'imagination , avait autant d'ardeur que d'ouver* ture pour l'étude. Mais il était beaucoup plus difficile de dompter son naturel fougueux, ses pen* chants violents, joints à une crainte excessive ded jugements des hommes et à une certaine facilité qui l'exposait à céder à toutes les impressions. M. de Simony ne chercha «pas à briser tout d'un coup ce caractère emporté, mais il s'appliqua fortement à le tourner au bien , à lui faire embrasser la vertu avec ardeur , à lui inspirer des goûts, des inclinations, des habitudes qui lui rendissent facile l'accomplissement de ses devoirs. Ce fut à l'aide de la religion seule qu'il voulut réussir dans cette œuvre difficile. Il était persuadé que les motifs qu'elle présente, que les senti* ments qu'elle inspire, que la pratique des devoirs

qu'elle prescrit, suffiraient pour calmer peu à peu cette nature impétueuse, qu'une résistance trop brusque ne ferait qu'irriter. La suite prouva qu'il ne s'était point trompé. Tous ces défauts, qui avaient donné de si vives inquiétudes pour l'avenir disparurent successivement; et dans un âge comme dans une fortune qui ne permettent ordinairement rien de modéré , le jeune de Sully devint un modèle de raison , de sagesse et de vertu.

Il faut lire dans la Vie du sage et habile précepteur les excellentes leçons qu'il donnait à son élève , pour admirer l'un et l'autre.

A la joie bien légitime que devait éprouver M. de Simony des bons succès qu'il obtenait , en voyant que le jeune cœur qu'il cultivait répondait si bien à ses soins, s'en joignit une autre non moins douce pour lui. Au mois de juin 1798, sa sœur, dont la vie était comme une partie de lui-même, et qui était encore en émigration, fit un second voyage en France. M. de Simony s'empressa d'aller la rejoindre à Bellegarde pour passer auprès d'elle quelques jours de bonheur.

Deux années plus tard, en 1800, il conduisit le jeune duc de Sully aux eaux de Plombières. Un des grands désirs de son cœur eût été de passer de là en Suisse pour aller visiter cette sœur chérie ainsi que son mari et ses enfants; mais il ne put réaliser ce doux projet.

La joie que goûtaient M. et M me de Sully à la vue du changement admirable qui s'était opéré dans leur fils, objet unique de leurs affections»

ne fut pas de longue durée, et Dieu leur rappela bientôt que le bonheur ici-bas n'est jamais sans mélange. « Plusieurs fois, depuis longtemps, écrivait M. de Simony à sa sœur, en voyant cette famille si unie, ce mari si respectable, cette épouse si vertueuse et si tendre, cet enfant qui annonçait de si heureuses dispositions, le bon* heur, me disais-je, doit être au sein d'une semblable union ; mais ce calme profond n'est-il pas le précurseur de la tempête? Je ne saurais te dire combien de fois cette idée est venue traverser là joie que j'éprouvais à l'aspect de ces nœuds si doux, et que la vertu elle-même s était plu à former. »

Ces craintes ne tardèrent pas à se réaliser.

Depuis quelque temps, la santé de M. de Sully paraissait s'affaiblir. Les médecins ordonnèrent les eaux de Plombières. M. de Sully avait une répugnance très-forte pour ce voyage, dont le terme devait être aussi celui de sa vie. Cependant il le fît par obéissance. Ce fut dans ce voyage même que se déclara tout à coup la maladie qui devait le conduire au tombeau. Dès lors il n'eut plus un moment qui ne fût marqué par d'affreuses douleurs. « Dès lors aussi, nous dit M. de Simony, témoin de ses maux et de sa constance, il fit paraître un courage inébranlable , une résignation parfaite, un abandon total de lui-même au bon plaisir de Dieu, une bonté, une douceur, une sérénité qui ne le quittèrent pas un seul instant. Un de ses médecins , par des remèdes peu mesu-

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rés, avait, sans aucune utilité, augmenté visiblement ses souffrances et aggravé son état. M. de Sully ne répondit à cette imprudence qu'en té* moignant à celui qui en était l'auteur plus de sensibilité et de reconnaissance pour les . bons offices qu'il en recevait. Un seul instant il parut ému; ce fut celui où, faisant ses derniers adieux à Sa famille, il se représenta l'état de délaissement où sa mort allait laisser son épouse et son fils, et où, réunissant toutes ses forces, il leva les mains sur la tête de son enfant pour lui donner sa bénédiction et ses derniers avis. « Mon fils, c lui dit-il, sois bon chrétien, c'est le vœu le plus c ardent de ton père et le seul moyen d'être heu- « reux en cette vie et en l'autre. » Il laissa alors échapper quelques pleurs, tandis que tous ceux qui l'environnaient fondaient en larmes; mais bientôt, revenant à la pensée de Dieu, dont son cœur était plein, il reprit ce calme que rien ne fut plus capable d'altérer jusqu'à son dernier moment. »

En nous retraçant la mort édifiante du duc de Sully, M. de Simony supprime un trait qui lui fait trop d'honneur pour ne pas être rappelé. Maximilien de Sully s'empressa d'écrire, pour les conserver, les dernières paroles que son père venait de lui adresser. Or, à la suite de celles que nous avons citées, le duc de Sully ajouta: c Respecte et aime bien ta mère; sois-lui toujours soumis; rends-la heureuse par ta conduite, tu seras sa seule consolation. Aime bien aussi M. de Simony; c'est lui qui désormais te tiendra lieu de

père. Tu as bien des grâces à rendre à Dieu pour te l'avoir donné , pour t'avoir mis entre ses mains. C'est une bien grande consolation pour moi de penser qu'en mourant je te laisse un tel ami. Tu as eu bien des torts envers lui ; tâche de les réparer, de ne jamais lui manquer; soyez toujours bons amis. Tu me promets bien tout cela, mon enfant? Tu es un bon enfant, je connais ton cœur. Que Dieu soit toujours le mobile de ta conduite et ton soutien. Ne t'attache point à cette vie, elle passe bien vite. J'espère que nous serons bientôt réunis tous ensemble à côté de lui. * Ces dernières paroles avaient quelque chose de prophétique. Sept ans plus tard, le jeune de Sully quittait la vie à la fleur de l'âge, et, l'année suivante, M me de Sully, âgée seulement de quarante ans, allait rejoindre dans la tombe son époux et son fils.

La religion, que le duc de Sully avait honorée par une vie toute de vertus, lui prodigua ses consolations au milieu des plus cruelles souffrances ; il eut le bonheur d'être assisté au moment de sa mort par un confesseur de la foi, qui, depuis les premiers jours de la persécution , menait une vie errante, exposé à mille dangers pour secourir ses frères. Ce saint prêtre lui administra les derniers sacrements et ne le quitta que lorsqu'il eut passé à une vie meilleure (16 octobre 1800) en prononçant ces paroles de l'Écriture: « Que je meure de la mort des justes. »

M. de Simony était trop uni à la famille de

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Sully pour ne point ressentir vivement le coup qui venait de la frapper; mais il était trop sincèrement chrétien pour ne pas tirer de ce triste événement les graves leçons qu'il renfermait. C'est sous l'impression de ce double sentiment qu'il écrivit à sa sœur, le 14 octobre : < Je viens me consoler avec toi, bonne amie, du spectacle de désolation qui m'environne; l'état de M. de Sully est désespéré , son heure dernière approche ; son fils vient de déposer dans mon sein sa profonde douleur. M me de Sully est auprès de son mari, la désolation dans le cœur, le calme sur Te visage, et me donnant tout à craindre pour elle des suites de sa douleur et des fatigues inouïes qu'elle éprouve depuis près d'un mois. Le présent et l'avenir, tout est affligeant pour moi, quand je

considère tout ce qui m'environne Ainsi, ma

chère amie, il n'est point de bonheur tant soit peu durable sur la terre; ainsi, Dieu n'épargne point ici-bas ses plus fidèles serviteurs. Souvent il se plaît à les frapper des coups les plus terribles. Il % est donc une autre vie où il paie avec usure l'intérêt de ce que sa providence nous fait éprouver de maux dans celle-ci. Ainsi , cette vie n'est qu'un passage où nous avons marché constamment sur des épines, afin que nous ne soyons pas tentés de nous y établir. Les noms de plaisir, de bonheur, de contentement, sont donc de vains noms sur la terre , et il ne faut s'attendre à en voir la réalité que dans la vie future. Voilà, chère amie, les réflexions toutes naturelles que j'ai

faites constamment depuis que je suis témoin de tant de maux, et aussi de tant de courage et de résignation. Tu sentiras que le but de la Providence dans les maux de cette vie est d'en détacher les justes pour se les attacher sans réserve et de s'en faire aimer par-dessus toutes choses. Tu ne trouveras pas étonnant que je te fasse part de mes réflexions; car tu les entendras et tu les comprendras mieux que personne. Inculque-les bien dans le cœur de tes enfants, c'est l'héritage le plus précieux que tu puisses leur laisser; donneleur non-seulement de la religion, mais de la piété, qui est le gage du seul bonheur dont on puisse jouir sur la terre et de celui auquel nous aspirons dans le ciel. »

Deux jours après , il lui envoyait ces quelques lignes : « Tu n'auras qu'un mot aujourd'hui, et qu'il sera triste ! M. de Sully a fini ses jours hier. Dieu lui a donné la récompense de ses douleurs et de ses vertus. Juge de ma situation au milieu de cette famille désolée. Mon amie , il n'y a rien de bon et de solide que Dieu ; lui seul est immuable, et lui seul peut donner de véritables consolations. Que M me de Sully est grande au milieu de sa douleur! Que de foi et de soumission ! » C'est ainsi que tout élevait jusqu'à Dieu cette âme généreuse et chrétienne. M. de Simony s'habituait à voir, dans chacune des peines que Dieu lui ménageait, l'impression de sa main divine qui voulait le détacher de plus en plus de tout ce qui est mortel, et le préparer, par des

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renoncements successifs, au sacrifice de tout lui-même. Il fut obligé de différer encore ce sacrifice de quelques années; mais ce délai ne servit qu'à le rendre plus parfait.

La mort du duc de Sully privait le jeune Maximilien des exemples toujours si puissants d'un père vertueux, et lui rendaient plus nécessaires les sages conseils et la tendre amitié deM.de Simony. A peine son père eut-il rendu le dernier soupir, que, sous l'impression d'une douleur difficile à décrire, il était venu se jeter dans les bras de son ami et le conjurer de vouloir bien lui servir longtemps encore de guide et de père. M. de Simony nourrissait toujours le projet de suivre sa première vocation, aussitôt que le rétablissement du culte en France le lui permettrait. Cependant, il ne put refuser cette nouvelle preuve de dévouement aux larmes d'un enfant qui lui avait été confié plus particulièrement encore par la tendresse d'un père mourant. M"" de Sully, de son côté, ne pouvait supporter l'idée de voir, de longtemps, son fils séparé d'un guide aussi utile au milieu des écueils dont il allait être environné. Depuis la mort de son mari, cette pieuse dame, imitant ces veuves dont parle saint Paul, vivait plus retirée que jamais (1), ne voyait plus le monde

(1) Mme de Sully habitait, la plus grande partie de Tannée, son château de Mousseaux, commune de Draveil, près Paris. Elle légua, par testament, cette terre à Mme de Polignac, sa parente. Elle avait fixé le lieu de sa sépulture dans la chapelle du château,

que pour en soulager les infortunes, et ne demandait tous les jours à Dieu qu'une grâce, celle de voir revivre dans son fils les vertus de l'époux qu'elle pleurait. Elle avait la plus grande idée de la vertu de M. de Simony; elle recevait avec déférence et provoquait même ses observations et ses conseils sur ce qui la concernait. On peut juger, par la lettre suivante , de la confiance qu'elle avait en lui et des sentiments de haute piété qui la soutenaient au milieu de ses peines :

« Je vous remercie de la franchise avec laquelle Vous me parlez; vous savez combien je désire qu'on l'emploie toujours vis-à-vis de moi : c'est le retour que demande la mienne. L'augmentation de tristesse que vous avez cru remarquer vient de ce que vous m'avez vue plus longtemps de suite. Lorsque vous ne passez que deux jours ici, je me force davantage vis-à-vis de vous et de Maximilien, pour qu'elle s'aperçoive moins, et je ne me laisse pas aller à la triste mais bien réelle satisfaction de parler de mon malheur et de tout ce qui peut y avoir du rapport; mais cet état de mon âme n'influe nullement sur ma santé ; je suis touchée de l'intérêt que vous y prenez, n'en ayez

entre son mari et son fils, avec le désir qu'une messe fût dite tous les jours à perpétuité pour le repos de leurs âmes. Le château de Mousseaux ayant été vendu depuis, les corps de MM. et de M me de Sully furent exhumés et transférés dans le cimetière de la paroisse de Draveil.

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aucune inquiétude : dans les plus heureux moments de ma vie , elle n'a jamais été meilleure. Dieu la conserve vraisemblablement pour cet en* fant auquel, suivant tous les calculs humains, il ne paraissait pas que je dusse être jamais nécessaire. Il faut adorer ses décrets; il a donné la meilleure part à M. de Sully, c'est juste, il la méritait bien mieux que moi. Vous savez que j'ai la confiance qu'il sera encore plus utile à son fils dans le séjour du bonheur qu'il ne l'aurait été dans ce malheureux monde. Si Dieu m'a choisie pour coopérer à un si grand bien, je ne veux pas m'en plaindre; je lui devrai même des actions de grâces, si la prolongation de ma triste vie peut être de quelque utilité pour un être si cher; mais, je vous l'ai dit bien des fois, s'il lui plaisait de disposer de moi, je penserais alors que je n'étais point utile à l'accomplissement de ses desseins sur lui, et je serais sans inquiétude comme sans regret à ce sujet. Je vous assure que je ne me refuse point à recevoir les consolations bien ïéelles que Dieu me donne, et qui sont mille fois plus grandes que je ne le mérite; vous savez combien la conviction où je suis du bonheur de M. de Sully m'est douce et a de prix pour moi. Les bonnes dispositions de mon fils , ses progrès, l'amélioration de sa santé, le bienfait inappréciable de lui avoir donné un guide et un ami tel que vous, sont des objets d'actions de grâces continuelles; il n'est point de jour qu'en les offrant à Dieu , je ne lui demande de se charger

lui-même d'acquitter mes dettes de reconnaissance, lui seul en a la possibilité; mais tous ces biens ne m'empêchent pas de sentir vivement ce que j'ai perdu, et la nécessité de porter plus haut mes espérances , puisque rien dans ce monde ne peut plus m'y faire goûter de bonheur, et que réellement il n'en existe pas, lorsqu'on est toujours à la veille de le perdre. Il y a aujourd'hui vingt-deux ans que j'ai été mariée; quelques douleurs que cette union si douce m'ait causées, depuis qu'elle est rompue, ce jour m'est bien cher; il n'est point de bonheur en ce monde que je voulusse mettre en comparaison avec celui d'avoir été la femme de M. de Sully, d'avoir possédé son cœur, reçu ses exemples, ses conseils, et d'être assurée de sa protection. Puissé-je, si je suis destinée à vivre longtemps ici-bas, le voir revivre en , son fils ! »

Ce vœu de son cœur maternel s'accomplissait devant ses yeux. Maximilien de Sully comprit les nouvelles obligations que lui imposait la mort de son père. Le souvenir de ses vertus demeura vivement empreint dans son âme, et il fit voir que son désir le plus vif était de les retracer dans toute sa conduite. Il était dans un âge où l'on s'empresse ordinairement de secouer le joug des leçons et des conseils. Pour lui, dit M. de Simony, il continua de se soumettre volontairement au guide de son enfance. Il discutait avec lui, il est vrai, les motifs de ses actions; mais le plus grand bien une fois reconnu, il l'embrassait

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avec courage et le poursuivait avec persévérance. Son rang l'obligeait à paraître dans les brillantes réunions du monde, il le fît toujours avec une prudence et des précautions qui rendirent pour lui sans danger ces plaisirs. Lorsque sa santé, toujours délicate , lui eut fait un devoir d'y renoncer, il accepta cette privation avec une résignation toute chrétienne. Il ne vit dans la continuité des peines qu'il éprouvait que la sollicitude du Père céleste à écarter de lui les dangers et les illusions du monde. « Que sais-je, disait-il, ce que je serais devenu, avec un caractère si emporté que le mien, sans le frein qu'il a plu à Dieu d'y mettre. >

Cependant le moment approchait pour lui de prendre dans le monde la place que lui assignaient sa fortune, sa naissance et son nom. M. de Simony le préparait depuis longtemps à cette nouvelle épreuve. Toutefois il ne voulut pas le laisser entrer seul dans le monde, sans lui avoir fait connaître en détail la route qu'il y devait suivre et les écueils qu'il devait y éviter*

Cette carte du monde ( c'est le nom que donne M. de Simony aux sages conseils qu'il donnait à son élève) est fort savamment tracée, et nous engageons le lecteur à l'étudier dans la Vie du docte et vénérable précepteur. Ces règles de conduite nous sont d'autant plus chères qu'elles renferment tout le secret de la vie de M. de Simony. C'est l'histoire intérieure de son âme, c'est l'exposé des principes de religion , de sagesse, de prudence,

de bonté, de délicatesse, de générosité, qui dirigèrent toutes ses actions; c'est aussi la continuation des sages leçons qu'on a pu recueillir de sa bouche pendant de longues années; elles auraient même ici quelque chose de plus sacré en sortant de sa tombe, ou plutôt en descendant du ciel, où son âme, nous en avons la confiance, contemple maintenant dans sa source la vérité qu'il a tant aimée sur la terre.

L'exorde, ou, si Ton veut, la dédicace de ce petit écrit, respire l'amitié la plus tendre. Le cœur de M. de Simony s'y révèle tout entier. Sa maxime avait toujours été de ne parler à la raison de son élève qu'après avoir gagné son affection, c En fait d'éducation, comme en fait de religion, disait-il, on ne parvient à l'esprit que par le cœur, on ne fait entrer dans la vérité que par la charité. * Aussi comme il est habile à se rendre maître de ce cœur et à concilier à ses paroles l'autorité dont elles ont besoin !

Nous regrettons vivement qu'il sorte de notre sujet de retracer ces admirables principes que M. de Simony imprimait dans le cœur et l'esprit du dernier rejeton des illustres Sully. Nous renvoyons le lecteur à la source, en l'exhortant à ne pas manquer d'y puiser largement. Toutefois nous devons indiquer les principaux points sur lesquels il aimait le plus à s'appesantir.

Après avoir fait le tableau du monde , il développe le principe fondamental de la conduite d'un homme raisonnable et chrétien; il fait voir la né*

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cessité de rendre sa volonté indépendante ; il fait connaître qu'il ne faut point se conduire par impressions; il fait admirer l'amour excessif delà vérité ; il montre les malheureux fruits de l'amourpropre; trace la sage conduite d'un homme qui veut suivre la vérité aux dépens de l'amourpropre; dicte l'obligption de s'étudier soi-même; présente la méditation comme unique moyen de parvenir à la connaissance de Dieu et de soimême; prouve la nécessité de se prémunir contre l'empire de la coutume et de l'opinion ; déroule les inconséquences des gens du monde qui veulent encore se dire chrétiens; met devant les yeux la nécessité et les avantages d'une vie laborieuse et occupée, la vigueur de caractère, la fermeté d'âme qui en résultent ; enfin il termine par les plus précieuses règles particulières de conduite, à la suite desquelles il donne un long chapitre sur les devoirs qui ont les autres pour objet et dont voici les principaux points : Sentiment de bienveillance pour tous; — être ménager d'estime, prodigue de bonté ; — jusqu'où doit descendre la bonté dans les rapports avec les pauvres et les malheureux; — comment il faut faire le bien; — indulgence pour les défauts d'autrui; — générosité qui convient aux personnes de fortune et de condition; — fausse bonté, fausse générosité du monde ; — ce que doit être la politesse pour un homme vertueux ; — il trace ensuite les règles à suivre dans les conversations; — les devoirs particuliers envers les parents. — Il montre de

quelle importance est le choix d'une épouse; indique les conseils à éviter, ceux à prendre pour faire un bon choix; comment se doit conduire un époux chrétien à l'égard de son épouse ; — il développe enfin les obligations d'un maître de maison, d'un père de famille; la conduite qu'il faut tenir vis-à-vis des serviteurs; principes sur l'éducation des enfants. — 11 termine par les devoirs généraux qui obligent l'homme envers Dieu.

Ces admirables leçons, si remarquables par leur sagesse, par leur précision, par une expression toujours calme et simple comme la vertu qui les a dictées, ne pouvaient avoir de meilleur comt mentaire que les explications qu'en faisait M. de Simony lui-même. On conçoit tout ce qu'elles durent ajouter à l'estime, à la confiance de l'élève pour son précepteur. Mais ce qui toucha davantage M. de Simony, fut devoir l'heureuse influence que ses conseils exercèrent sur la conduite du jeune duc de Sully. Lorsqu'il parle du bien toujours croissant qu'il remarquait en lui, il en renvoie constamment le mérite à Dieu et aux efforts de ce vertueux jeune homme. Mais il est facile de voir combien aussi durent être efficaces, pour lui inspirer l'amour de la vertu , des leçons que la voix de la sagesse, jointe à celle de l'amitié» faisait entrer si doucement dans le cœur.

Cependant le monde, qui pardonne difficilement dans les autres ce qu'il n'a point le courage de pratiquer lui-même , ne manqua pas de censurer une éducation si opposée à ses maximes et à sa

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conduite. Quelques personnes s'imaginèrent, et se plurent à redire à M m e de Sully, que M. de Simony inspirait à son fils des goûts de solitude et de retraite qui ne pouvaient convenir à un jeune homme de son âge et de sa condition.

M me de Sully connaissait trop M, de Simony, elle était d'ailleurs trop persuadée que la piété est utile à tout, qu'elle seule élève l'homme audessus de lui-même, et donne la vie, la force et la grâce à tous les âges, pour prêter l'oreille à ces craintes chimériques. Si, du reste, le plan d'édu~ cation suivi par M. de Simony, à l'égard du jeune de Sully, avait besoin d'apologie, la meilleure, selon nous, serait dans le petit écrit que nous venons de citer. Qu'on lise attentivement ces règles de conduite, aussi éloignées d'une sévérité outrée que d'une molle condescendance, et qu'on nous dise si un jeune homme qui mettrait en action , dans ses rapports avec les hommes, cette sage théorie de la vertu, ne serait pas, même au jugement du monde, cet homme de bien par excellence dont la raison humaine peut bien avoir l'idée, mais que la religion chrétienne seule a le pouvoir de réaliser.

Avec l'éducation du jeune de Sully, M. de Simony dirigeait encore de loin celle de ses nièces; il encourageait sa sœur à prendre patience et à ne point désespérer des soins assidus qu'elle leur donnait.

M. de Simony avait beaucoup de goût pour la vie de la campagne, et sa sœur, M» 6 de Villers ,

m HISTOIRE

le partageait avec lui. Il lui écrivit à ce sujet une lettre charmante où Von respire quelque chose de suave comme l'air des champs, où Ton découvre une innocente gaîté, qui tenait plus qu'on ne l'aurait cru d'abord, à la nature du caractère de M. de Simony :

c Je te sais bon gré, ma chère amie, de te souvenir de moi et de me donner fréquemment de tes nouvelles au milieu de toutes tes occupations; pourvu qu'elles ne soient pas trop fatigantes, elles peuvent t'être utiles en faisant diversion à bien des peines dont la vie est semée. Je suis charmé d'apprendre que tu sais goûter le plaisir de vivre à la campagne; il me semble qu'il faut avoir renoncé à soi-même, ne vivre plus que d'idées factices et d'illusions pour ne pas sentir tout le charme de la vie champêtre. Je t'avoue que je ne jouis véritablement que dans les champs ; c'est là qu'il me semble que je suis plus à moi, que je suis plus homme, et que mon âme se sent plus portée à remonter de la terre au ciel. Tout y est magnificence et merveille; tout y est grand et tout y est pur, au lieu que la grandeur des hommes est toujours bien basse et souvent bien vile. Il me semble, ma chère amie, que bientôt tu auras le parfait bonheur auquel aspirait l'illustre Perrette : veau, vache, cochon, couvée, et l'aliboron pardessus le marché. Heureusement, tout cela n'est pas au hasard d'un pot au lait. L'âne sera d'un grand secours pour tes promenades. Tu ne m'as pas dit si tu avais été contente des graines que

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j'ai recueillies, et si quelques-unes de tes fleurs ont réussi. Si tu souhaites quelque chose en ce genre, tu me le demanderas. Je ne doutais pas qu'une fois à la campagne, ton mari ne devint un savant agriculteur; demande-lui s'il a songé à meubler ton jardin de quelques ruches : c'est une des plus agréables occupations de la vie champêtre, l'en ai deux en commun avec Maximilien, qui nous ont donné cette année trois essaims, et qui, Tannée prochaine, nous donneront, j'espère, du miel en abondance. »

Le jeune duc de Sully, par le nom qu'il portait et par ses liens de famille, était en rapport fréquent avec les premières maisons de France.

M. de Simony l'accompagnait dans tous ses voyages, et partout sa vertu lui faisait une vive impression. Plusieurs des familles qu'il connut alors ont tenu à conserver avec lui jusqu'à sa mort des relations de confiance et d'amitié; nous citerons entre autres la famille de Montmorency. On verra par la lettre suivante comment M. de Simony appréciait dès lors les éminentes vertus du duc Matthieu de Montmorency, mort, comme on sait, le vendredi saint de l'année 1826, au moment où il adorait la croix dans l'église de Saint- Thomas-d'Aquin. Après avoir décrit à sa sœur les agréments de la campagne où il se trouvait depuis quelques jours, et les vertus des jeunes époux qui l'habitaient, il ajoute : c Une personne qui ne gâte pas le tableau, c'est M. Matthieu de Montmorency, qui a fait le voyage avec nous. On

ne peut réunir plus d'amabilité, de sagesse et de piété. H a beaucoup d'esprit, de connaissances, et plus encore de modestie. Toute sa vie est employée à de bonnes œuvres, et il est une preuve vivante que la piété donne aux plus aimables qualités de la nature un lustre et un éclat touchants, et que vraiment elle est utile à tout. Il y a dans la conduite de ces hommes que la religion guide une règle, une mesure, une constance qui forcent l'estime et l'admiration; et si les dons de la nature et les avantages de la naissance en font des hommes supérieurs aux autres, la bonté que la religion leur inspire , et l'humilité dont elle leur fait un devoir, les rendent d'un commerce facile, obligeants, et vraiment hommes au milieu des autres hommes. »

L'éducation du jeune duc de Sully touchait à sa fin. M. de Simony était à la veille de jouir de son œuvre et de recueillir les fruits que promettaient pour de longues années tant d'excellentes qualités, relevées par une foi vive et par une piété solide. Dieu en avait disposé autrement. Il ne voulut pas exposer aux illusions du monde des vertus déjà mûres pour le ciel. Une santé délicate, qu'affaiblissaient de jour en jour des infirmités prématurées, conduisit en peu de temps le jeune de Sully jusqu aux portes du tombeau. Il vit arriver la mort de loin avec le calme et la résignation d une vertu consommée. Pas un regard, pas un regret ni pour cette vie dont il avait à peine goûté les prémices, ni pour les espérances du

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monde si brillantes pour lui dans l'avenir. « Mon seul regret, disait-il à sa mère, est de vous quitter sans consolation; mais mon espoir est que Dieu nous réunira bientôt près de bii. » « Sa confiance en la miséricorde de Dieu était si grande , nous rapporte M. de Simony, témoin de ses derniers instants , qu'il me disait : « Il ne me vient pas c même en pensée que je puisse aller en enfer. » Le jour de sa mort, il me dit en parlant de la nuit qu'il venait de passer, et dans laquelle il avait beaucoup souffert : « J'avais espéré qu'elle serait c la plus belle de ma vie; Dieu ne l'a pas voulu; « que sa volonté soit faite. » Quelque temps après, il dit à sa mère : « Rien ne me trouble, rien ne c m'inquiète, je suis parfaitement tranquille. » Dès qu'il sentit les approches de la mort, il nous demanda des prières , et récita lui-même une antienne à la sainte Vierge. Il l'avait à peine terminée, qu'il s'endormit dans le Seigneur (23 septembre 1807). » Nous n'avons pas besoin de dire combien le cœur de M. de Simony fut profondément blessé par cette mort. Ce n'était pas seulement l'enfant de sa tendresse et de ses soins que la mort lui enlevait, c'était un ami de tous les jours, de tous les moments, qui, depuis onze ans, n'avait pas un sentiment, pas une pensée qu'il ne soumît à celui qu'il appelait son conseil , son père, son ami. Les inspirations de la foi pouvaient seules tempérer la douleur que lui causait une perte aussi cruelle. Mais cette douleur n'en déchirait pas moins son âme, et se mêlait malgré lui

aux sentiments de résignation religieuse qu'il voulait faire passer dans l'âme de son beau-frère et de sa sœur en leur faisant part de cette nouvelle : c Je viens d'éprouver un bien sensible chagrin. Un véritable fils, par mes sentiments et les siens, vient de m'étre enlevé. J'ai perdu mon cher Maximilien. Je l'ai vu expirer dans mes bras! Une seule consolation me reste : ce sont les sentiments si religieux et les actes de vertu dont j'ai été le témoin, depuis qu'il a eu l'âge de raison. La grâce divine qui l'animait s'est manifestée sensiblement en lui, surtout dans cette longue et douloureuse maladie. Il a vu le danger, et l'a vu avec le courage du chrétien et le calme que donne l'onction de la grâce. Ah! qu'une belle mort fait envie, et que c'est l'acheter à bon marché que de Tacheter au prix de toutes les privations que la religion impose! Oh! mon frère! qu'elle est sainte, qu'elle est grande, qu'elle est consolante, qu'elle est divine, cette religion, quand on la voit changer en douceur ce qu'il y a de plus amer, et élever ainsi l'âme à ce qu'il y a de plus sublime, quand tout conspire à l'abattre ! J'écris à ma sœur au sujet de cette mort si douloureuse pour moi , et qui vous causera aussi bien des regrets. Remettez-lui ma lettre avec tous les ménagements que vous jugerez nécessaires; donnez-moi sur-le-champ de vos nouvelles à Mousseaux. »

« Prie pour moi, chère amie, disait M. de Simony dans cette lettre, prie pour une mère désolée. Nous avons, je l'espère, un élu, un prédes-

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tiné, un ange dans le ciel; mais nous pleurons sur la terre. Dieu nous a frappés ici-bas pour couronner dans les cieux une vie que sa grâce avait rendue pleine par le mérite d'une charité bien sincère. Tu ne peux te figurer le calme et la paix qui ont accompagné les derniers moments de ce cher enfant, tout résigné à la volonté divine; il a toujours accepté ses douleurs en expiation de ses fautes et avec un plein abandon au bon plaisir de Dieu. Il a demandé lui-même les derniers sacrements, les a reçus avec joie, et n'a rien regretté dans la vie que la peine qu'il allait occasionner à sa mère. Sa physionomie respire encore le calme et la paix. Sa mère ne se rassasie pas de le voir, de l'embrasser et de contempler des traits qui lui sont si chers. Prie encore une fois pour elle et pour moi; tu sais ce que ce cher enfant était à mon cœur et ce que je perds en le perdant ; tu partageras ma douleur. Hélas ! Dieu m'apprend chaque jour à détacher mon cœur des objets terrestres , puisqu'à chaque instant ce qui nous est cher nous échappe. Puissé-je ne chercher qu'en lui ma consolation! »

c Tu ne seras pas étonnée, chère amie, que je ne vole pas auprès de toi, sachant bien que ma personne t'apporterait peu d'embarras et quelques consolations; mais il y a en ce moment entre M^e de Sully et moi une communauté de douleur et de sentiment qui nous rend utiles l'un à l'autre. Si je m'absentais d'auprès d'elle, avec qui parlerait-elle de notre enfant ? avec qui pieu-

rerait-elle en liberté? Et quant à moi, que ne souffrirais-je pas de la savoir si souffrante et sans soutien humain? Je dis humain, car elle en a un bien grand dans la religion et dans les grâces dont Dieu accompagne les terribles coups dont il l'afflige. J'irai cependant dans quelque temps auprès de toi, car elle a toujours de la peine à penser que quelqu'un éprouve quelque privation pour elle; et elle sait bien que ta présence est une des plus puissantes consolations pour mon cœur: elle exigera si impérieusement que je m'éloigne, qu'à la fin j'obéirai; mais ce sera le plus tard que je pourrai. Je te réserve pour le temps où nous serons ensemble les détails de la mort précieuse f de mon enfant. Que je voudrais, chère amie, que tous ceux qui ont une âme et que de misérables préjugés ou une lâche habitude tiennent éloignés de la religion, l'eussent suivi dans sa maladie et vu dans ses derniers moments! Que je voudrais que notre si cher André eût pu juger par ses propres yeux de ce que peut la foi dans une âme généreuse, surtout dans ces moments où le cœur rompt avec tant de peine les liens qui l'attachent à cette vie et à ce qu'on a de plus cher, et des fruits que produit alors une pratique éclairée et constante des devoirs de la religion; lui qui a le cœur si sensible, les sentiments si bien placés, ne tiendrait pas, j'en suis certain, à un tel spectacle; il adorerait et bénirait celui dont le service a de si douces récompenses ; il sacrifierait tout pour rentrer daus sa

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grâce et pratiquer avec fidélité les devoirs qu'il nous impose pour sa gloire et notre bien. Je ne t'ai pas encore parlé de la manière dont M m * de Sully supporte le dernier malheur qu'il semble qu'elle puisse éprouver sur la terre. Elle pleurç son délaissement, et, au milieu de ses larmes, elle bénit la main de Dieu qui assure ainsi le bonheur de tout ce qu'elle avait de plus cher au monde. Épouse désolée et mère de trois enfants, elle voit tous les objets de sa tendresse dans le sein de Dieu. Elle ne soupire plus qu'après le moment qui doit la réunir à eux, mais elle se soumet à la volonté de celui qui prolonge ses souffrances en prolongeant sa vie. Elle a eu la bonté, au milieu de ses peines, de se souvenir de toi et de m'en parler. »

A travers ces consolations de la foi par lesquelles M. de Simony cherchait à adoucir sa douleur, l'amitié rendait toujours présent à son cœur le souvenir de son cher Maximilien, et le portait involontairement à retracer dans toutes ses lettres la mémoire et les vertus de son jeune ami. Un an après sa mort, il écrivait à M me de Villers:

c Je ne saurais m'empêcher de te parler de cet enfant si cher que je retrouve sans cesse dans mon cœur. Il manque à tous les objets qui m'intéressent encore ici-bas, et auxquels il était lié; quand je ne l'y retrouve plus, je pense que si nous le regrettons, il n'a plus rien à regretter. Il a consommé un sacrifice qu'il faut que nous of-

frions tous les jours, et il goûte les biens dont nous ne voyons ici-bas que l'image. Il disait l'an passé, presque à pareille époque, qu'il aimait mieux venir avec moi faire quelque séjour avec toi, que d'aller à la Roche-Guyon, où il devait trouver nombreuse et brillante compagnie. Il savait que l'amitié franche et sincère vaut mieux que toutes les démonstrations du monde. Son camarade et ami, M. Auguste de Rohan-Chabot, fils du prince de Léon (I), qu'il aurait vu à la Roche-Guyon , vient d'épouser, mardi dernier, M Ue de Sérent; c'est, dans un âge bien tendre, le oouple le plus vertueux qu'on puisse trouver. Auguste est tout plein de piété, de raison et de connaissances ; il n'y a pas jusqu'au monde qui, en ne partageant pas ses principes, ne rende hommage à sa vertu et à son amabilité. La jeune personne est angélique; ce sont de grands exemples, et ils auront les moyens de faire le bien, car ils seront fort riches un jour. Dieu se réserve ainsi de fidèles Israélites pour les foire servir à la condamnation de ceux qui taxent la

(1) M. Auguste de Rohan-Chabot, prince de Léon, était né en 1788. Il embrassa l'état ecclésiastique en 1819 , quelques années après la mort de sa femme , qui périt dans les flammes, le feu ayant pris à ses vêtements au moment où elle se disposait à se rendre à un bal , chez l'ambassadeur d'Autriche. Devenu archevêque de Besançon, puis cardinal en 1830, M. de Rohao succomba, le 8 février 1833, à une attaque de choléra qui l'atteignit dans un village de son diocèse, où il exerçait le saint ministère. Son oraison funèbre fut prononcée, dans la cathédrale de Besançon, par M. l'abbé de Marguerye, aujourd'hui évéque de Saint-Flour.

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vertu d'impraticable, et empêcher ainsi le vice et l'impiété de prescrire sur la terre (1), *

Nous vaions de voir le désir qu'exprimait M. de Simony à l'égard de son beau-frère, et les souhaits qu'il formait pour sa conversion. C'est qu'en effet, M. de Yillers, avec toutes les qualités que le monde admire , manquait de cette vertu de foi sans laquelle toutes les bonnes œuvres sont stériles pour le ciel Nourri des écrits des philosophes du dernier siècle, il professait pour toutes les religions une indifférence systématique, dont la piété si éclairée de son épouse n'avait pu encore triompher. M. de Simony aimait tendrement son frère et souffrait de cet état d'indifférence et d'incrédulité où il le voyait vivre. La religion était le seul point où ils fussent désunis. Pour établir entre eux une union parfaite, il entreprit de l'amener à la vérité par une discussion amicale et suivie sur les principaux points de la religion révélée. A cet effet, il composa plusieurs petits traités, qu'il envoyait à son frère , en le priant de lui communiquer sans réserve toutes ses impressions , toutes ses difficultés. Ce qui caractérise surtout ces lettres dogmatiques, c'est une grande clarté d'exposition, une justesse de raisonnement qui ne laisse rien à désirer, et une réfutation aussi simple que précise des sophismes amassés par les incrédules

(1) Vie de Mgr de Simony, par M. Perronne, in-12.

autour des vérités chrétiennes. Les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas de faire connaître autrement ces fruits du zèle et de l'amitié de M. de Simony. Nous renvoyons de nouveau à la Vie du vertueux prélat.

On ne peut lire sans être attendri l'exposé si touchant que M. de Simony fait des sentiments de son âme. Il est tout pénétré des vérités de la religion, dont il fait ses délices ; il voudrait les voir gravées dans un cœur qui lui était si cher. Il réunit pour Cela tout ce que le zèle , tout ce que l'amitié peuvent suggérer de plus pressant et de plus tendre. M. de Yillers ne résista pas longtemps; il revint de ses préjugés et embrassa de nouveau la pratique de cette religion dont son frère était devenu l'apôtre avant même d'en être le ministre.

Mais c'est surtout dans la lettre qu'il écrit à sa sœur, dont la piété lui est connue, qu'il dévoile dans leur entier ces sentiments généreux que le plus sublime dévouement pouvait seul inspirer. « J'ai pris, chère amie, il y a deux jours, une détermination à laquelle personne plus que toi ne peut prendre part, puisqu'elle doit influer sur tout le cours de ma vie et avoir les plus importantes conséquences pour mon éternité. Pour, peu qu'on ait réfléchi sur la nature et la destinée de l'homme, il est impossible de croire qu'il ait été créé pour autre chose que pour Dieu. Qui que nous soyons sur la terre , nous avons reçu de sa part une destination, nous avons une dette à ac-

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quitter, une vocation à remplir. La vie est bien courte, et, à la mort, il nous importera bien peu si nous y avons satisfait nos goûts et joui des biens, des plaisirs qui la rendent agréable, mais si nos mains sont pleines de bonnes œuvres , si nous avons fait valoir le talent qui nous a été confié. J'ai donc cherché à connaître la volonté de Dieu sur moi. Je l'ai étudiée dans sa conduite à mon égard, depuis le commencement de mon existence. J'ai pris l'avis de personnes en qui reluit une éminente vertu , et dont la prudence consommée inspire la plus entière confiance. J'ai trouvé partout le même sentiment. Je me suis dit de plus à moi-même: Est-ce quand la religion est délaissée qu'il faut la priver d'un défenseur? Quand l'Église est méprisée, faut-il l'abandonner? Quand Dieu n'est plus servi, faut-il craindre de montrer qu'on peut encore se dévouer à son service? C'est quand le maître est abandonné que le serviteur fidèle doit se ranger près de sa personne et lui sacrifier ses biens et sa vie. Je n'hésite donc plus, ma chère, à reprendre la carrière que la Providence m'avait ouverte. J'aurai plus d'un sacrifice à y offrir; mais Dieu ne sera-t-il pas là pour me soutenir? La vie d'un ministre des autels doit être si pure et si sainte, que, si je n'avais considéré que les dispositions de mon âme, bien peu digne de célébrer encore les grands et terribles mystères, je n'eusse jamais osé m'avancer jusqu'au sanctuaire, si je ne savais que Dieu travaille avec le faible,

soutient celui qui espère en lui, et purifie, par sa grâce, ce qu'il y a déplus impur. Je vais commencer d'ailleurs un temps d'épreuve, et je te prie de demander à Dieu de tout ton cœur que si le mien ne doit pas répondre à la faveur d'une vocation si sublime, il me repousse des saints ordres, et qu'il ne souffre jamais que je trahisse un ministère si auguste.

c C'est le H, je crois, que je m'établirai au séminaire. Jusque-là, tu peux parler de mon projet en famille, et surtout à notre sœur, mais non encore aux étrangers. Dis à tes chères enfants que j'ai plus besoin que jamais qu'elles prient pour moi avec toute la ferveur dont elles sont capables» et fais-leur comprendre que quand il s'agit d'un maître tel qu'est Dieu, il ne faut rien faire à demi. Sa volonté est celle du Tout-Puissant; malheur à qui la brave dans un seul point essentiel ! Ses récompenses sont magnifiques, il faut être bien insensé de les compter pour rien , ou bien lâche de craindre en trop faire pour les gagner. Pour toi, ma chère, ne pense pas que tu m'as perdu parce que je serai un peu plus à Dieu. Rappelletoi par quels moyens il nous a réunis contre toute attente; remercions-le des bienfaits passés, et jetons-nous pour l'avenir, avec une entière confiance, dans les bras de sa miséricorde. Il sait ce qui nous est le plus utile, et ses pensées pour notre propre bonheur valent bien mieux que les nôtres.... »

Quelle pureté d'intention! quel généreux dé-

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Touement pour cette Ëglise de France, qui, sortant de ses ruines, se voyait de nouveau en butte à toutes sortes d'attaques ! mais aussi quelle admirable leçon pour ceux qui aspirent au sacerdoce! quel reproche éloquent pour les âmes timides qui, dans ces temps d'épreuves, seraient tentées de détourner les lèvres du calice que Jésus leur présente! Les sentiments de M. de Simony étaient bien différents; dans les premiers siècles de l'Église, la persécution eût été, pour une âme comme la sienne, un puissant attrait vers le sanctuaire, et la robe du sacerdoce lui eût paru d'autant plus belle, qu'elle eût ressemblé davantage à celle du martyre.

Avant de mettre son projet à exécution, M. de Simony résolut d'aller passer quelques jours près de sa sœur, pour l'aider à faire un sacrifice d'autant plus pénible qu'elle y était moins préparée.

c Je ne regretterai pas, lui écrit-il, les moments que je passerai près de toi , chère amie , ce sont les plus doux de ma vie; mais en revenant, je serai tout prêt à consommer le sacrifice que je suis trop heureux d'offrir à Dieu , s'il doit lui être agréable, et alors je ne serai plus guère à moi. Du reste, ma chère, si, comme j'ai tout lieu de le croire, telle est la volonté de Dieu, et si, comme je l'espère de sa grande miséricorde, il m'accorde les grâces dont j'aurai tant de besoin, quel bonheur d'être destiné à coopérer par mes moyens, quelque petits, quelque faibles qu'ils soient, aux vues de bonté qu'il a sur le petit

nombre d'âmes fidèles qu'il se réserve au milieu de la corruption générale. Demande-lui, bonne amie, avec toute la ferveur dont tu es capable, qu'il m'éclaire et me fortifie, qu'il me fasse connaître clairement quelle est sa volonté, et qu'il me donne la force de l'exécuter. Voilà le véritable bien, parce que c'est le seul qui demeure. Le moment qui nous prive de cette vie est amer , quand il arrache notre cœur aux objets temporels qui faisaient ses délices; mais quand la mort ne trouve en nous que l'attachement aux volontés du ciel, elle n'a aucune prise sur notre âme; elle ne la prive de rien, elle la délivre seulement d'un fardeau. Tâchons donc, chère amie, de n'aimer que Dieu et tout le reste pour lui. *

M me de Sully partagea vivement la peine qu'éprouvait M me de Yillers de la résolution que venait de prendre son frère. La haute piété de M. de Simony, le spectacle de ses vertus, ses entretiens pleins d'une onction toute céleste, étaient pour elfe un soutien puissant, une douce consolation. Mais cette âme profondément chrétienne fit au bien de l'Église ce nouveau sacrifice. La lettre qu'elle écrivit à M me de Yillers après le départ de M. de Simony pour le séminaire, est le plus beau témoignage que le monde pût rendre à sa vertu. Saint Grégoire de Nazianze ne faisait pas un plus bel éloge de saint Basile , lorsqu'il disait de lui qu'il était prêtre avant que d'être prêtre, qu'il en avait les vertus avant que d'en avoir le caractère.

t J'ai attendu que votre excellent frère eût

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quitté Mousseaux, pour répondre à la bonne et aimable lettre dont vous l'aviez chargé. Vous parler de lui sera une satisfaction pour vous et pour moi, puisque je partage si bien vos sentiments sur le parti si louable et si généreux , dans les circonstances actuelles, auquel il se détermine.

c Dans le petit nombre des sacrifices qui peuvent me rester à faire dans ce monde, celuici est sûrement un des plus vivement sentis; mais peut-on en faire pour une plus belle cause, puisqu'on peut y voir son propre avantage et le bien de l'Église, qui a tant de besoin que Dieu lui envoie des ministres tels que lui? 11 avait dans le monde l'esprit et les vertus de l'état sublime auquel il se destine; n'est- il pas juste qu'il consacre entièrement à Dieu les dons si précieux qu'il en a reçus dans un temps où les sujets qu'on peut lui comparer deviennent si rares? Je sais que ces puissants motifs n'ont pas moins d'empire sur vous pour adoucir un sacrifice qui ne peut manquer de vous être bien sensible. Je mè plais à m'en entretenir avec vous et à me les retracer. Son heureux enfant prie déjà pour lui, je l'espère, et lui obtiendra toutes les grâces dont il aura besoin. Hélas! quand pourrai-je unir mes vœux aux siens et à ceux de son père ? Je ne suis pas digne d'un tel bonheur, qui jamais ne peut être assez acheté par les plus longs et les plus douloureux sacrifices (1)!... »

(1) Vie de Mg r de Simony, par M. Perronne , in-12.

Le séminaire de Saint-Sulpice avait alors pour supérieur M. Émery, qui avait succédé en 1782 à M. Le Gallic, en qualité de supérieur général. Aussitôt que le régime de la Terreur avait paru cesser, M. Émery s'était empressé de réunir, dans une maison du faubourg Saint- Jacques, quelques jeunes gens dont la vocation courageuse avait persévéré, malgré les événements. Après le concordat et le rétablissement légal du culte en France, il avait donné au séminaire une existence régulière, en le transportant dans une maison plus convenable de la rue du Pot -de -Fer, où il demeura jusqu'en 1828, époque de l'occupation du séminaire actuel. Digne successeur dé M. Olier et de M. Tronson, c ambitieux seule* ment de faire le bien, dit Chateaubriand, M. Émery n'agissait que dans le cercle de la plus grande prospérité du séminaire, » Il s'appliquait avec zèle à réparer les pertes immenses de l'Église de France , et à faire revivre dans le jeune clergé les traditions de la science théologique et de l'esprit sacerdotal que les prêtres de sa compagnie avaient conservées précieusement pendant les jours de malheur. Il était un de ceux que M. de Simony avait consultés pour savoir s'il devait suivre sa première vocation. Un coup d'œil juste, un jugement sain , un grand discernement des hommes, un tact exquis, caractérisaient surtout M. Émery. 11 reconnut dans la conduite de Dieu sur M. de Simony les marques d'une vocation certaine et le fortifia dans sa résolution. M. de

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Simony rentra donc au séminaire de Saint-Sulpice, au mois d'octobre de l'aimée 1808.

Les résolutions qu'il prit, pendant la retraite générale du commencement de l'année scolaire, en quittant le monde pour suivre de nouveau la ▼oie où Dieu l'appelait, montrent que son esprit était animé des meilleures dispositions intérieures, et font présager les heureux fruits qu'il devait produire un jour.

M. de Simony ne fut pas longtemps au séminaire de Saint-Sulpiee sans être entouré de l'estime et de la vénération dues à son âge, à son expérience et à ses vertus. Il possédait toutes les qualités qui rendent un homme accompli selon le monde, sans avoir l'esprit du monde; mai» ce qui frappait surtout en lui, c'était une vertu solide et plus affermie, en raison même des dangers qu'elle avait traversés, une piété tendre sans affectation, un cœur plein de Dieu, une dignité sans prétention, une modestie tout angelkpie. Il semblait avoir déjà dans sa plénitude, en entrant au séminaire, cet esprit sacerdotal dont les autres y venaient chercher les prémices.

Aussi, bien que les inclinations de son âme simple et modeste lui aient fait constamment éviter tout ce qui pouvait le faire remarquer, on ne pouvait s'empêcher d'admirer en lui cet ensemble de vertus ecclésiastiques qui indiquaient plutôt un prêtre consommé qu'un aspirant au sacerdoce, et que hri seul paraissait ignorer, Il y avait alors à Saint-Sulpice un grand nombre de ceux qui

depuis ont été, avec Mg r de Simony, l'honneur de l'Église et de l'épiscopat français. C'étaient NN. SS. Caron, mort évêque du Mans; d'Auzers, mort évéque de Nevers; Feutrier, mort évêque de Beau vais; Tharin, mort évêque démissionnaire de Strasbourg; Gallard, mort archevêque de Reims; de Forbin-Janson, mort évêque de Nancy; de Gualy, mort archevêque d'Alby; Fayet, mort évéque d'Orléans; et NN. SS. de Bonald, aujourd'hui cardinal-archevêque de Lyon, et de Mazenod, évéque de Marseille. Parmi tant de vertueux condisciples, M. de Simony était un modèle de ferveur, de régularité, de modestie. S se soumit sans peine, avec toute la docilité d'un enfant, aux moindres règles de la vie commune, sans que son âge, ses habitudes, lui aient jamais fait chercher des adoucissements ou des dispenses. Il était toujours le premier et le plus assidu aux exercices communs; et sur l'observation qu'on lui faisait que la vie de communauté devait lui coûter beaucoup, par la répétition continuelle et l'uniformité constante des mêmes exercices, dans les mêmes lieux et aux mêmes heures, il répondait qu'il avait contracté au milieu du monde l'heureuse nécessité d'une vie d'ordre , et que la vie de communauté bien observée était pour lui le ciel sur la terre.

Un des caractères de sa vertu fut d'être constamment soutenue. On ne vit jamais en lui, au témoignage de ceux qui l'ont connu au séminaire, ces moments d'inconstance et d'irrésolution dont

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la vie la plus régulière et la plus pieuse n'est pas toujours exempte; et il fit paraître, dans toute sa conduite, cette suite, cette fermeté, cette persévérance d'une âme forte et généreuse solidement et irrévocablement établie dans le bien.

Tant d'excellentes qualités et une vertu aussi éminente firent abréger pour lui le temps ordinaire des épreuves. Deux mois après son entrée au séminaire, il fut appelé à recevoir le sousdiaconat. Son sacrifice était depuis longtemps résolu; cependant l'approche du moment où il devait le consommer effraya son humilité, et il ne fallut rien moins que l'ordre formel de M. Duclaux, son directeur, pour le faire avancer. Il avait évité de prévenir sa sœur de la démarche solennelle qu'il allait faire. Ce ne fut que quelques jours après l'ordination qu'il lui écrivit la lettre suivante. On y verra la haute idée qu'il s'était faite du ministère des autels , sa tendre affection pour ceux qui le dirigeaient, et le bonheur qu'il goûtait dans cette école de la science et de la vertu,

c Tu m'écrivais, bonne amie, le 17 de ce mois, le jour même, peut-être au moment de mon ordination. Une seule chose me rassure dans cette grande action, c'est que je n'ai agi que par le motif de faire la volonté de Dieu et ce qui lui est le plus agréable. Je ne te l'ai pas mandé d'avance, parce que je craignais que ton imagination ne s'en échauffât et que tu n'en prisses quelque peine. Si je n'étais pas aussi faible

et aussi misérable que je suis , quelle ne devrait pas être ma joie ! Être quelque chose dans la cour d'un roi, quel prix n'y attache-t-on pas! Mais les rois ne sont que des hommes égaux par nature et souvent inférieurs par les qualités essentielles du. cœur à ceux qui les servent; et moi, je suis attaché au service du roi des rois, de celui par qui est tout ce qui est, de qui vient toute puissance au ciel et sur la terre. Les maîtres de ce monde sont le plus souvent hautains, capricieux, ingrats; je suis assuré de la récompense, il ne me punira pas de mon impuissance, il me tiendra plein compte de ma bonne volonté; en voilà bien assez pour remplir tous les désirs d'un cœur bien placé et animé de sentiments généreux. Demande à Dieu qu'il me le donne et qu'il me fasse goûter de plus en plus combien son service est doux.... Je te dirai, en attendant les détails que tu me demandes sur le séminaire, que le supérieur est toujours M. Émery, homme d'un rare mérite; et le deuxième supérieur, M. Duclaux, homme d'une piété angélique et de cette douceur, de cette cordialité dont on ne peut se faire une idée dans le monde; c'est à qui respectera et aimera le plus ces deux hommes , que la Providence a gardés comme par miracle. M. Émery est resté plusieurs mois à la Conciergerie et a vu trois fois se renouveler les prisonniers. Dieu l'avait mis là pour consoler et réconcilier tant de victimes. Il leur inspirait ce courage si ferme et cette héroïque piété qui ont étonné les bourreaux et auraient

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touché des âmes moins féroces. Adieu, chère amie; je te quitte à regret; mais la cloche va m'appeler à un exercice.— Sois bien tranquille sur ma santé et le genre de vie que je mène; il ne peut en être de plus doux; tous les moments sont employés, mais sans fatigue, et de manière à ne laisser d'autre regret que de n'en avoir pas assez. L'expression du contentement et de cette paix que le monde ne connaît point est peinte sur toutes les figures, et prouve que Ton ne connaît point ici les passions qui flétrissent l'âme ou la dévorent. Nous avons eu dernièrement, le jour de la Présentation , une fête touchante dont l'objet était la rénovation des promesses cléricales : on voyait sur tous les visages l'expression de la vérité de cette parole que chacun a prononcée au pied des autels : Le Seigneur est la portion de mon héritage, etc. *

La grande piété de M. de Simony ne fut point un obstacle à ses progrès dans la science. II était profondément pénétré de cette vérité qu'un prêtre sans la science théologique, lût-il élevé à une haute perfection, ne répond point à sa vocation. Il se livra donc avec ardeur à l'étude des saintes lettres et de la théologie. Depuis longtemps il avait approfondi la religion dans les ouvrages de ses plus célèbres apologistes. Il comprit alors le besoin, pour mieux la prouver et la défendre, d'appliquer à l'étude qu'il en faisait la méthode scolastique, sans laquelle il ne peut y avoir de véritable science théologique, et que

ceux-là seuls affectent de mépriser, qui sont incapables d'y assujettir la légèreté de leur esprit. Les nombreux cahiers que M. de Simony rédigea, pendant son cours de théologie, sur les divers traités de dogme et de morale, montrent l'importance qu'il attachait à cette méthode et le profit qu'il en retirait. Chaque traité s'y trouve exposé avec ordre et clarté, les raisonnements y sont pressants et suivis, les points de doctrine exactement énoncés, toutes les difficultés résolues par des témoignages décisifs. Aux traités de morale se trouvent jointes des observations utiles sur tout ce qui est de pratique , et toutes les décisions s'y trouvent appuyées sur les autorités les plus sûres. Outre ce premier travail qui faisait sa principale occupation, M. de Simony s'était fait une loi de recueillir et de classer par ordre alphabétique les passages les plus saillants de l'Écriture, des Pères et des meilleurs auteurs, y joignant quelquefois ses propres réflexions, et se créant ainsi pour l'avenir un trésor précieux qui pût lui fournir de quoi parler solidement et avec fruit sur toutes sortes de matières.

Une vie si bien occupée lui laissait à peine le temps de suivre avec sa sœur sa correspondance accoutumée, et il s'en excusait près d'elle en termes qui montrent le bon emploi qu'il faisait du temps et l'importance qu'il attachait à l'observation du règlement.

L'année suivante, le 27 mai 1809, M. de Simony fut promu au diaconat. On ne pouvait ap-

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porter à la réception des saints ordres plus d'innocence, de vertus, de pureté d'intention. Cependant M. de Simony ne pouvait envisager sans frayeur cette redoutable dignité dont quelques mois à peine le séparaient. Son âme, faite pour aimer, et qui, comme l'apôtre de la charité, croyait par-dessus tout à l'amour que Dieu a pour nous, avait un désir ardent de s'unir, de se consacrer plus étroitement à lui par le sacerdoce; mais sa foi était si vive, son humilité si profonde, que, en présence d'un fardeau redoutable aux anges eux-mêmes, il n'était pas maître des sentiments de crainte qui le pénétraient et qu'il exprimait dans une lettré à sa sœur quelques jours après son ordination (30 mai 1809) :

c Tu as sûrement, chère amie, reçu d'Eugénie la lettre qu'elle t'a écrite pour t'instruire du jour et de l'heure de mon ordination, et, j'en suis certain, tu t'es bien unie à moi et à toute l'Église pour obtenir pour moi les dons abondants de l'Esprit-Saint. Je me suis donc approché d'un degré déplus du saint autel; je n'offrirai pas encore la victime sainte, mais je suis devenu le principal coopérateur du sacrifice. Le corps du Fils de Dieu sera entre mes mains, je le tirerai de son tabernacle pour qu'il soit distribué aux fidèles, et je pourrai, en cas de besoin, être député pour l'administre?. Quel ministère! En est-il de plus sublime après celui du sacerdoce, et peut-on lui comparer celui des rois? Mais aussi que ce ministère est saint, et qu'il

faudrait de pureté pour le remplir! Oh! quand je pense que le degré le plus élevé m'est destiné et que dans six mots, ou an an au plus tard, je tiendrai dans mes mains la divine hostie, que je ne serai plus seulement témoin et ministre du sacrifiée, mais qu'il s'opérera par mes mains, que le Fils de Dieu se rendra obéissant à ma voix, et que ce corps divin, autrefois attaché à la croix et maintenant glorieux, se rendra présent par mon ministère sur le saint autel; quand je me représente au milieu de ces augustes et terribles fonctions, je frissonne et je me trouble à la vue de mon indignité et de mes souillures; je te le dis avec sincérité , si la soumission aux avis de ceux que je dois consulter et croire dans leurs décisions ne me faisait une loi d'avancer, je m'arrêterais ici, et, content du sacrifice qu'il a plu à Dieu d'agréer de ma part et de la place qu'il m'a donnée dans sa maison, je consentirais bien volontiers à rester diacre toute ma vie. Continue, ma chère amie, à prier pour moi; le besoin que j'en ai augmente avec l'élévation où Dieu me place dans son Église. >

Cet esprit de foi, cette profonde humilité, ces hautes idées qu'il se formait du sacerdoee, M. de Simony cherchait à les développer en lui par tous les moyens que l'Église, inspirée de Dieu, offre à ses enfants. La célébration des mystères de Jésus-Christ ou des fêtes des saints fut toujours pour lui une occasion de se renouveler dans la ferveur et l'esprit de sa vocation , et jamais

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la négligence ou l'habitude ne lui firent perdre les bienheureux fruits de ces pieuses observances. Cette piété attentive et ce goût des choses de Dieu se révèlent dans une lettre qu'il écrivait après la fête de saint Pierre , où il avait servi de diacre au cardinal délia Somaglîa :

« Hier, ma chère amie, nous avons célébré la fête des saints apôtres Pierre et Paul. Notre Éminence officiait; j'étais, non son premier, mais son principal ministre à l'autel. Élevé au-dessus du peuple, et placé entre le ciel et la terre, j'ai offert, avec le pontife , les dons que FEsprit-Saint devait changer. Et dans quelle solennité ! Lorsque l'Église célèbre la mémoire de son premier chef et remercie le Seigneur de l'avoir établi la pierre fondamentale de l'édifice éternel, et de nous avoir donné dans cette chaire, où sont assis depuis dix-huit siècles les successeurs de Pierre, un centre indéfectible d'unité, un étendard visible à toutes les nations, et sous lequel nous sommes assurés que notre foi triomphera toujours de toutes les attaques du monde et de l'enfer. Quels n'ont pas dû être mes sentiments dans un pareil jour? Reconnaissance envers le Seigneur, qui nous a fait naître au sein de cette Église catholique, dont les chefs et les pasteurs remontent sans contradiction jusqu'à Pierre, et par conséquent jusqu'au Sauveur; amour pour cette Église qui nous a reçus dès le berceau, et qui nous a nourris arec tendresse du lait de la céleste doctrine , soutenus et fortifiés par les sacrements ,

consolés par ses instructions divines, et qui ne nous quittera que pour nous remettre entre les bras de son divin chef; mais aussi, serrements, de cœur à la vue de tant de pauvres errants qui» après avoir déchiré le sein de leur mère et s'être séparés d'elle parle schisme et l'hérésie, résistent à ses invitations, et veulent obstinément être enfants de Jésus-Christ en reniant son épouse et leur mère.... *

M. de Simony, par sa consécration au service de Dieu, avait embrassé la carrière des sacrifices. Dieu ne fut pas longtemps sans en demander un nouveau, qui dut bien coûter à un cœur pour qui les amitiés vertueuses avaient un si grand prix* On connaît les liens qui l'attachaient à la maison de Sully. L'estime et la vertu les avaient formés, et la religion leur avait donné une force et une durée qu'on cherche inutilement dans les affections purement humaines.

M me de Sully, minée par le chagrin, flétrie par d'inconsolables douleurs, et atteinte d'une maladie contre laquelle tous les secours de l'art venaient échouer, sentait son heure dernière approcher. Elle connaissait la tendre piété de M. de Simony; elle lui écrivit elle-même, malgré sa grande faiblesse, et lui exprima le désir de le voir et d'être assistée de ses prières dans ce dernier moment. M. de Simony se rendit en toute hâte auprès d'elle. La religion ne pouvait emprunter une voix plus touchante, pour M me de Sully, que celle qui avait enseigné la voie du ciel

au fils qu'il lui tardait de rejoindre. On verra par les deux lettres suivantes les impressions de foi et de piété que la vue d'une mort aussi sainte laissa dans l'âme de M. de Simony. Il offrit à Dieu ce nouveau sacrifice, avec un cœur déchiré, mais soumis, et qui se détachait de plus en plus de tout sur la terre , pour s'unir plus étroitement à Dieu seul.

c Ma bonne sœur, écrivait-il , élève ton esprit et ton cœur en haut, pour supporter la nouvelle de M me de Sully malade, et dangereusement malade. Le sujet de sa joie fait celui de nos douleurs. Au milieu de ses souffrances, son âme, toujours également forte, regarde avec complaisance le moment où elle sera réunie dans le sein de Dieu à tout ce qu'elle a de plus cher. La pensée d'Une mort prochaine a pour elle tant de charmes, qu'elle n'ose pas trop s'y arrêter, voulant que la parfaite soumission à la volonté divine soit le sentiment exclusif de son âme. Tu comprends, d'après ce que je viens de te dire, quels sont les sentiments que j'éprouve. Je suis déchiré à l'idée d'une séparation pour la vie, et je n'ose pas désirer, encore moins demander à Dieu qu'il prolonge ses jours. Je suis auprès d'elle depuis hier soir. Elle-même m'écrivit dimanche son état, et m'exprima le désir de me voir. Je l'ai trouvée assise dans son cabinet et mise comme à^ l'ordinaire, un calme parfait sur le visage, et le sourire sur les lèvres. Quand je lui ai dit qu'elle était sûrement au comble de ses vœux, par la

perspective de quitter bientôt ce monde, son visage s'est épanoui avec une expression de joie extraordinaire. «Ne faut-il pas, m'a-t-elle dit, « être contente de tout ce que le bon Dieu veut? > Elle m'a demandé de tes nouvelles; et quand je lui ai dit que l'annonce de sa maladie mêlerait bien de l'amertume à la joie que tu as de posséder ton amie : « Je le crois, m'a-t-elle dit, elle € est si bonne ! * Elle marche dans l'éternité avec une tranquillité et une confiance admirables, elle parle de sa mort prochaine comme un autre parlerait du plus court voyage. Il ne faut pas en être étonné, elle s'y prépare depuis longtemps, et Dieu, qui fait la blessure, y met le baume des consolations. Ah! chère amie, que les coups de ce bon Père sont accompagnés de miséricorde! Il nous fait acheter par des maux de quelques jours un bonheur éternel ; et encore il en adoucit tellement la pointe par sa grâce, qu'ils finissent par paraître doux. Ceux que M me de Sully souffre en son corps sont une oppression extrême causée par une maladie du cœur, de ce cœur qui a si profondément senti, depuis dix ans, tout ce qu'il y a de plus cuisantes douleurs. Depuis un an, elle éprouvait les premières atteintes de cette oppression; mais, méprisant toujours ses douleurs, et persuadée que ce n'était qu'un mal passager, elle n'a cherché à y apporter aucun remède. Depuis quinze jours, le mal fait des progrès effrayants. Il ne faut donc plus se faire illusion, le bon Dieu l'appelle à lui. Quelle perte je vais faire,

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et en même temps que de grâces j'ai à rendre à Dieu des exemples qu'il me met sous les yeux et des leçons si frappantes qu'il me donne ! Que je serais faible et stupide, si désormais je comptais pour quelque chose ce monde et tout ce qui s'y attache! Oh! ma chère amie, il n'y a qu'une chose nécessaire : c'est le salut; tout ce qui n'est pas pour cette vie où rien ne finit, où le bonheur est sans mélange, où la crainte de l'avenir n'empoisonne pas la paix du présent, n'est que vanité, frivolité, folie. Tournons nos regards vers le ciel si beau, où toutes nos affections, confondues dans l'amour de Dieu, seront pour nous une source toujours renaissante d'un intarissable bonheur. Aimons Dieu sur la terre, non en paroles, mais en effet, afin de le posséder dans le ciel. Voilà Je seul vrai bien, puisqu'il est le seul qui demeure. Adieu, bonne et chère soeur; tâche de mettre ta douleur au pied du crucifix : c'est la vraie source des consolations. Je ne te dirai pas pour cela : Ne pleure pas; je ne puis m'en empêcher moi-même. Mais qu'il est doux de se dire, en voyant nos amis s'éloigner de nous : Ils nous précèdent au séjour de la gloire et du vrai bonheur, leurs prières nous aideront à y arriver, et un jour nous ne ferons qu'un pour aimer et posséder Dieu pendant l'éternité. >

Enfin la mort arriva, et le 11 juin 1809, M me de Sully quittait la terre. M. de Simony apprit à sa sœur la perte qu'il venait de faire :

c Tu t'attends sûrement aux nouvelles les plus

fâcheuses, chère amie, d'après celles que je t'ai données de M me de Sully. En effet, nous l'avons perdue pour la terre;, elle ne vit plus ici-bas, elle n'est plus que dans le ciel; ses vœux ont été comblés hier, sur les trois heures et demie. Ce moment qu'elle regardait comme le terme de son douloureux pèlerinage est enfin arrivé, et a comblé sa joie en mettant le comble à nos regrets. Elle n'a perdu la parole qu'une demi-heure avant d'expirer; encore a-t-elle prononcé deux fois distinctement ces mots : Mon Dieu ! après avoir baisé le crucifix qu'on lui a présenté. J'ai passé la nuit près de son corps inanimé et une bonne partie du reste du temps. Son visage, après vingt-quatre heures, n'a pas changé; il respire le calme et la paix. Elle est au ciel, n'en doutons pas. S'il lui est resté quelques légères souillures, sa patience à souffrir les maux de sa dernière maladie , sa profonde résignation les auront expiées, et j'ose espérer qu'elle n'aura pas eu besoin de passer par les flammes du purgatoire pour paraître devant Dieu. Prions cependant pour elle; car qui peut mesurer la justice de Dieu, de ce Dieu qui juge les justes mêmes, et qui, à ce jugement qui décide de notre sort éternel, ne connaît plus de miséricorde? Prions : nos prières ne peuvent être perdues, elles nous en obtiendront de la part de cette sainte âme qui nous faciliteront de suivre ses exemples. Prions : c'est l'unique consolation dans de pareils maux. Je ne verse de larmes que dans la prière, et ces

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larmes me soulagent; partout ailleurs, la douleur m'oppresse. — Le service se fera demain; je ne quitterai ces lieux, où je) laisserai des souvenirs si chers, qu'après avoir satisfait à ce dernier devoir. Ton chagrin sera vif, j'en suis assuré, quoique tu ne pusses te flatter de revoir jamais cette femme incomparable; mais il faut que ta peine ne soit pas sans douceur, en pensant que celle que tu regrettes te voit et t'entend; car, n'en doutons pas, les saints qui jouissent de la vue de Dieu voient, dans ce miroir, ce que Dieu voit lui-même. Ils y voient donc nos soupirs et nos vœux. Adieu, bonne sœur. Je serai probablement au séminaire demain soir. *

L'âme de M. de Simony se laisse voir tout entière dans ces épanchements de la douleur et de l'amitié. Toujours la même sensibilité, la même tendresse de cœur; mais toujours aussi la même foi, la même piété, le même détachement, les mêmes espérances. Se préparer une mort sainte, pour être réuni dans le ciel à ceux qu'il avait aimés sur la terre, tel était le désir qu'il exprimait sur chacune des tombes qui se fermaient sous ses yeux. Tel fut, à toutes les époques de sa vie, le vœu le plus cher de son cœur. « Seigneur, pouvons-nous dire avec le roi-prophète, vous lui avez accordé le désir de son âme et vous n'avez pas trompé le vœu de ses lèvres.... Vous l'avez destiné à vos bénédictions éternelles, vous le remplirez de joie par la vue de votre visage. * (Ps. XX, v. 13, 6).

M me de Sully voulut, en mourant, donner à M. de Simony des marques de sa reconnaissance pour les soins qu'il avait prodigués à son fils. Elle ne pensait pas pouvoir jamais proportionner les récompenses à la grandeur des services, c Monsieur votre frère, écrivait-elle à SI«œ de Yillers, a aussi perdu un fils qui, je l'espère 9 lui paie actuellement le tribut de reconnaissance que nous lui devons et qui peut seul nous acquitter envers lui. Le bonheur de ce cher enfant est, avec la grâce de Dieu, son ouvrage, sa consolation en ce monde, et contribuera à sa gloire en l 'autre (1).»

Cependant elle crut devoir lui léguer par testament, après en avoir détaché plusieurs fermes, la terre de Montérollier, canton de Saint-Saens, arrondissement de'Neufchâtel (Seine-Inférieure). Grâce aux infatigables recherches de M. l'abbé Leblic, curé de Montérollier, nous sommes en mesure de donner l'extrait du testament de M me de Sully concernant cette donation.

c Du testament de M me Alexandrine-Bernardine- Barbe-Hortense d'Espinay Saint-Luc, veuve de M. Maximilien-Gabriel-Louis de Béthune, duc de Sully, par elle fait olographe en date, à Mousseaux, du 30 janvier 1809, rapportant la mention suivante :

c Enregistré à Paris, le 14 juin 1809, reçu 3 fr. 30 c, subvention comprise , sauf la déclaration à faire dans les délais; signé Jacoto? — et

(1) Vie de Mgr de Simony, par M. Perronne , in-12.

déposé pour minute à M e Louis-Gervais Serize, prédécesseur de M e Cousin, l'un des notaires royaux à Paris, soussigné, de l'ordonnance de M. Berthereau, président du tribunal de première instance du département de la Seine, contenue en son procès-^verbal d'ouverture et description dudft testament, en date du 13 juin 1809, enre* gistrç Je surlendemain par Boizard, qui a reçq 2 fr. 2j0 c, et 4ont une expédition est demeurée annexée audit testament;

« A été extrait littéralement ce qui suit :

« Je donne et lègue à M. François-Jules de Simony, en témoignage de ma reconnaissance des soins qu'il a donnés à mon fils, ma terre de Montérollier, telle que j'en jouis et ai le droit d'en jo^ir, avec toutes ses appartenances et dépendances, à l'exception : 1° de la ferme de Montagni, 2° de la ferme du fond de Montérollier, 3° delà ferme du Bosc-Évrard, 4<> de la ferme de Mathonville, 5° de la ferme de Neufbosc, 6° de la ferme de Bellevue, que je me réserve dans l'état et telles que les tiennent les fermiers actuels. Ces six dites fermes de Montagçi, du fond de Montérollier, du Bosc-Évrard, de Mathonville, de Neufbosc et de Bellevue, ne font point partie du présent legs de ma terre de Montérollier.

* Quant au surplus de mes biens, de quelque naturel qu'ils soient, j'en fais don et legs à M. Duel aux, directeur du séminaire de Saint-Sulpice, actuellement rue du Pont-de-Fer, à Paris , à la charge par lui d'exécuter entièrement mes dispo-

sitions précédentes et d'acquitter toutes les dettes

et charges de ma succession. *

« Par ordonnance rendue , le 16 juin 1809, par M. Berthereau, président du tribunal civil de première instance du département de la Seine, enregistrée le même jour par Boizard, qui a reçu 2 fr. 20 c, et dont la grosse dûment en forme est demeurée à la minute de l'inventaire fait après le décès de M me la duchesse de Sully, par ledit M e Serize, qui en a gardé minute, et son collègue, en date au commencement du 16 juin 1809, enregistré ,

« II appert quemondit sieur le président, vu la requête à lui présentée par ledit sieur Duclaux, légataire universel de ladite dame de Sully, ladite requête contenant demande à ce qu'il lui plaise, vu le testament olographe de ladite dame, en date du 30 janvier 1809 ;

« Vu pareillement l'acte de notoriété passé, le 15 dudit mois de juin 1809, devant M© Serize, prédécesseur dudit M e Cousin, constatant que ladite dame de Sully n'avait à son décès ni ascendant ni descendant, l'envoyer en possession de tous les biens dépendant de la succession de ladite dame, ladite requête signée Despréaux, avoué;

« Secondement, les expéditions en forme du contrat olographe, procès- verbal d'ouverture, présentation et description du testament, ordonnance du dépôt y insérée et l'acte de notoriété , le tout énoncé en ladite requête et dûment enregistrée ;

DE MONTÉROLLIER. 259

€ A envoyé ledit requérant en possession du legs universel à lui fait par le testament susénoncé de ladite feue dame veuve de Sully, pour par lui jouir, faire et disposer de tout le contenu audit legs universel en toute propriété, à compter du jour du décès de ladite testatrice, conformément audit testament et aux charges y portées et autres de droit.

« Extrait par M e Antoine- Adrien Cousin et son collègue, notaires royaux à Paris, soussignés, cejourd'hui 27 février 1818 : 1° de l'original dudit testament, 2° et de la grosse de ladite ordonnance , le tout étant, comme il est dit ci-dessus, en la possession dudit M e Cousin, comme successeur immédiat dudit M e Serize, ancien notaire. *

(Tel est le contenu de la pièce trouvée par M. Leblic chez M me veuve Bénard de Mathonville.)

Eh laissant à M. de Simony cette portion de ses biens, M me de Sully savait que c'était aux pauvres qu'elle la donnait, et qu'elle continuait ainsi par un autre, après sa mort, le bien quelle avait fait pendant sa vie. Nous verrons dans la suite que ses intentions furent non-seulement remplies , mais dépassées. M. de Simony regarda toujours sa fortune comme le patrimoine des pauvres, et, à ce titre, il leur en donna constamment la plus grande partie, « s'en réservant à peine le dixième pour ses besoins personnels , » nous dit un témoin assidu de ses bonnes oeuvres pendant tout le temps qu'il habita la Normandie.

M. de Simony, par cette donation, se trouvait en état de satisfaire le penchant qui le portait à faire du bien. Il ne la considérait pas moins comme une véritable charge, comme un nouveau lien qui le rengageait dans les affaires du monde auxquelles il avait solennellement renoncé. « Je ne suis pas à apprendre , écrivait-il à sa sœur, que les biens de ce monde sont toujours accompagnés de contrariétés et de tracas; mais je le sens à présent par expérience depuis qu'il s'agit pour moi d'acquisitions et de contrats. Je me trouve le serviteur de toutes ces misères. Heureux si , par la suite , l'usage que j'aurai fait de ces biens ne m'accuse pas au tribunal de celui qui juge, non selon les idées les plus ordinaires, mais selon son immuable justice (1). »

M. de Simony, étant rentré au séminaire, s'appliqua plus que jamais à se rendre digne de sa vocation et à devenir un prêtre selon le cœur de Dieu. Chaque jour révélait en lui de nouvelles vertus. On ne pouvait assez admirer dans un homme qui avait si longtemps vécu dans le monde ce profond recueillement, cette modestie évangélique, cet attrait pour la vie intérieure, et, en même temps, cette douceur, cette charité pleine d'expansion , de prévenances , d'égards et d'attentions aimables. Aussi, tandis qu'il se jugeait indigne des moindres fonctions du sanctuaire, chacun se le proposait pour modèle et

(1) Vie de Mg r de Simony, par M. Perronne , in-12

DE MONTÉROLLIER. 26!

cherchait à se mettre sous la douce influence de ses vertus. Parmi tant de pieux condisciples qui recherchèrent et obtinrent son amitié, nous ne devons pas oublier M. Dargenteuil, mort en 4816, supérieur du séminaire de Saint-Jean-d'Angély, grand vicaire de la Rochelle, et qui a passé sur la terre en y laissant une grande réputation de sainteté. La lettre que M. Dargenteuil écrivit à M. de Simony quelque temps après son départ du séminaire, fait voir quel prix on attachait à son amitié et la place que lui donnaient dans le cœur de ses amis ses vertus aimables et modestes. M. de Simony et M. Dargenteuil étaient unis par les mêmes sentiments de piété, par les mêmes désirs du bien, par les mêmes inclinations de vertu. Une œuvre commune de zèle les rapprochait encore davantage. M. Dargenteuil étant devenu, en 1809, chef du grand catéchisme de persévérance à la place de M. Feutrier, M. de Simony, qui avait été associé à M. Feutrier, Tannée précédente , devint le principal collaborateur de M. Dargenteuil. On connaît l'admirable organisation des catéchismes de Saint-Sulpice, confiés aux élèves du séminaire , et destinés à répandre dans l'âme des générations naissantes la connaissance des vérités du salut et le goût de la piété. Un grand nombre de ceux qui depuis ont honoré l'Église de France par l'éclaj; de leurs dignités» de leurs lumières et de leurs vertus , ont fait l'apprentissage du ministère au milieu de ces modestes et utiles fonctions. M. de Simony apporta

dans une œuvre aussi en rapport avec ses goûts le fruit de vingt années consacrées à faire aimer la vertu au jeune âge , le charme d'une parole simple , insinuante , relevée par une exquise sensibilité et par l'onction de la piété. Personne mieux que lui ne sut faire goûter à la jeunesse les leçons de la religion ; toutes ses paroles étaient comme l'effusion d'un cœur plein de Dieu, et portaient avec elles la persuasion dans les âmes. Mais sa simplicité, sa douceur, sa modestie n'étaient pas moins éloquentes ni moins persuasives. Les archives des catéchismes de Saint -Sulpice nous ont conservé quelques paroles de M. de Simony, et ces paroles sont l'expression du sentiment habituel de son âme, c'est-à-dire un trait d'humilité. Ayant été obligé de présider une assemblée d'aspirants durant une indisposition passagère de M. Dargenteuil , il commença par lui rendre ce beau témoignage : « Ce n'est qu'à regret que j'occupe aujourd'hui cette place. 11 serait difficile de remplacer M. Dargenteuil lorsqu'il s'agit de parler de Dieu, personne n'en parlant avec autant d'onction ni avec autant de force. *

Le surcroît d'occupations que donnait à M. de Simony cette nouvelle charge, sa fidélité scrupuleuse à remplir tous les autres devoirs de la vie commune, et l'approche de l'ordination, absorbaient tous ses moments. Sa sœur se plaignait doucement à lui de son silence, et il lui répondait :

t Que dis-tu de moi, chère amie? Tu as été dans

DE MONTÉROILIER. 263.

V affliction, et je ji'ai pas été te consoler, du moins par mes lettres. Tu n'en accuses pas mon cœur, j'en suis assuré, mais mes occupations. En effet, je me suis trouvé chargé d'une besogne qui m'a pris un temps infini, et dont je me tire encore fort mal. Au milieu de toutes tes inquiétudes, tu as eu la bonté de penser à moi, et j'ai confiance que tu ne m'oublies pas maintenant que j'approche du moment qui me fait trembler toujours davantage. Il parait, jusqu'à présent, que je dirai ma première messe au catéchisme, le jour de la sainte Trinité, à la communion du mois. Vous yous unirez, à ce moment, à cette pieuse assemblée où je remplirai de si augustes et si touchantes fonctions. Ce qui m'afflige, c'est que je serai bien au-dessous de ce qu'Qn bon cœur devrait éprouyer dans une pareille circonstance. Mais j'espère que Dieu ne m'imputera pas avec rigueur mon insensibilité. Yous me serez bien tous présents à ce premier sacrifice , et je m'estimerai heureux de le célébrer au milieu de tant d'âmes innocentes et précieuses aux yeux du Sauveur.... » . M. deSimony termine cette lettre par un trait qui prouve que dans la pieuse communauté où il se trouvait on savait mettre en pratique cette touchante égalité que la religion chrétienne seule peut inspirer.

M. de Simony fut ordonné prêtre dans l'église de Saint-Sulpice, le 16 juin 1810, parle cardinal Fesch, grand aumônier de France, archeyêque de Lyon, et nommé à l'archevêché de

Pans. Nous n'essaierons pas de retracer la paix, la joie toute céleste dont Dieu monda cette âme si détachée des choses de la terre, lorsqu'il l'eut associée pour l'éternité au sacerdoce de son divin Fils. Nous engageons le lecteur à lire dans la Vie de Mg r de Sbnony les lettres charmantes qu'il écrivait en ce moment si heureux pour lui : elles respirent un doux parfum que donne seule la vertu.

t Que ne devait pas espérer et attendre FÉglise d'un prêtre aussi généreux, qui voulait voir dans le sacerdoce, non les biens et les honneurs qu'il pouvait lui procurer, mais les persécutions et les croix qui devaient accompagner l'exercice de ses sublimes et pénibles fonctions! .

c L'état de l'Église de France (août 1840) inspirait alors les craintes les plus légitimes à tous les cœurs sincèrement catholiques. A peine relevée de l'oppression où elle gémissait , elle était menacée de nouveaux malheurs. Napoléon lui faisait chèrement payer les services qu'il lui avait rendus. Toutes ses démarches ne tendaient à rien moins qu'à la séparer du chef visible de l'Église catholique, injustement dépouillé de ses États, et retenu depuis un an dans une dure cap* tivité; et que n'avait-on pas à craindre d'un homme dont la volonté ne connaissait plus de résistance, et qui, enivré de ses victoires, ne connaissait plus rien qui pût l'arrêter?

« Ce fut dans ces tristes conjonctures et à la veille d'un schisme que tout semblait rendre im-

DE MONTÉROLLIER. 265

minent, que M, de Simony quitta le séminaire, revêtu de la force d'en haut, et disposé à se consacrer tout entier à la défense de cette religion qu'il voyait attaquée par tant d'ennemis. En faisant ses adieux à ceux qui l'avaient introduit dans la carrière sacerdotale, il pouvait leur dire comme saint Paul aux fidèles d'Éphèse : « Et maintenant lié par l'esprit et par Foriction sainte qui me consacre au salut de mes frères, je vais dans le monde, ne sachant ce qui doit m'y arriver, si ce n'est que des tribulations m'y attendent. » Mais il pouvait bien ajouter aussi, lui dont là vocation était si bien arrêtée, si désintéressée, si généreuse ; « À Dieu ne plaise que l'amour d'une vie périssable et mortelle , que la crainte de la persécution m'empêchent jamais de fournir jusqu'au bout la carrière que le sacerdoce vient de m'ouvrir! *

c M. de Simony n'était pas encore sorti du séminaire que des offres honorables lui avaient été faites; il eût pu lé& accepter comme la suite de la vocation de Dieu, qui lui parlait par la bouche des premiers pasteurs; cependant il les refusa. Il préféra aux places éminentes du sanctuaire le ministère humble et sans éclat des campagnes. Il n'était pas de ceux qui s'imaginent toujours être dans une position inférieure à leur mérite et qui regrettent sans cesse qu'un champ plus vaste ne soit pas confié à leurs soins , et il s'estimait trop honoré dé n'avoir à évangéliser que les pauvres et les petits. « 11 y a, disait-il, dans ces

âmes rustiques et grossières, malgré leurs vices, une crainte de Dieu, un fond de religion qu'on trouve plus rarement dans les habitants des villes. > Ce sont les sentiments qu'il exprimait aux habitants de la campagne où il résidait, la première fois qu'il monta en chaire.

t A ce moment où, pour la première fois, j'élève la voix au milieu de l'assemblée des fidèles pour y annoncer les vérités de l'Évangile, que de sentiments j éprouve, mes frères ! D'une part, le respect que je dois à la parole sacrée qui m'est confiée, et la crainte de ne pas l'annoncer avec toute la force et toute l'autorité qui lui sont propres; de l'autre, le désir ardent que je sens d'exciter, de réveiller votre foi et de vous instruire des importantes vérités du salut. Dieu, dont je suis en ce moment l'organe ; vos âmes, sur qui je dois répandre le trésor de la doctrine, tout cela, mes frères, m'étonne et me confond. Mais ce qui doit, ce semble, me rassurer, c'est que ce n'est point parmi l'incrédulité, la fausse sagesse et la corruption des villes que je parle; c'est à la campagne, où la foi, l'innocence et la précieuse simplicité des mœqrs ont dû se réfugier.... >

La fortune dont jouissait M. de Simony lui permettait de vivre libre et indépendant, sans s'astreindre aux obligations du ministère pastoral. 11 s'y soumit volontairement, et, comme le grand apôtre, « étant libre à l'égard de tous, il se lit esclave de tous, pour en gagner un plus grand

DE MONTÉROLLIER. 26T

nombre ; * réalisant de nouveau ces paroles que jadis le grand archevêque de Cambrai adressait à l'électeur de Cologne, au moment de son sacre, dans l'église collégiale de Saint-Pierre de Lille. , Par un sentiment profond d'humilité et de défiance de lui-même, il ne voulut exercer le saint ministère que sous la direction de messieurs les curés de Montérollier et de Saint-Martin-Osmonville, dont il réclamait les conseils en toute occasion. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans connaître le trésor de piété, de sagesse, de zèle, que Dieu leur avait donné, et ils trouvèrent bientôt près de lui les lumières que sa modestie lui faisait chercher dans les autres. M. de Simony passa près de onze ans dans cet exercice volontaire du ministère pastoral, uniquement occupé du soin de se sanctifier et de sanctifier les autres. 11 porta dans toutes les fonctions du ministère ce mélange de prudence, de douceur et de fermeté, qui fit, plus tard, le caractère de son administration. Dieu voulut que longtemps il vît de près et par lui-même toutes les difficultés du ministère des campagnes, et qu'en se mêlant aux conditions les plus humbles, en s'associant à toutes les infortunes, en compatissant à toutes les faiblesses, il fût en tout semblable à ses frères dans le sacerdoce, pour être un jour plus touché de la position pénible d'un certain nombre, et « devenir un fidèle pontife en tout ce qui regarde le ser vice de Dieu. » Aussi, plus tard, dans une de ses visites pastorales, ayant appris que des ecclésias-

tiques, mécontents de sa décision sur une difficulté qui lui était soumise, avaient dit : « Monseigneur ne sait pas ce que c'est que d'être curé de campagne, > il répondit en souriant : « Ces messieurs ne savent pas que j'ai été longtemps curé de campagne, et dans des circonstances bien plus difficiles que celles où ils se trouvent maintenant. »

M. de Simony* on sait comment, était devenu propriétaire de la terre de Montérollier, et il habitait à Osmonville, petite paroisse voisine, réunie pour le culte à celle de Saint-Martin, depuis la destruction de son église. Aussitôt son arrivée, il s'était mis à la disposition de messieurs les curés de Montérollier et de Saint-Martiû-Osmonville, et leur avait offert tous les àecoors dé son zèle et de sa charité. Il disait tous les jours la messe dans une chapelle domestique, et toujours à une heure réglée, afin que les habitants d'Osmonville pussent y assister. Tous les dimanches et fêtes, il disait la première messe à Saint-Martin-Osmonville, pour faciliter l'accomplissement de leur devoir religieux à ceux qui ne pouvaient assister à la grand'messe. Lorsqu'un de messieurs les curés des paroisses voisines était absent ou malade, M. de Simony s'offrait de grand cœur pour les remplacer, souvent plusieurs semaines de suite. La paroisse de Montérollier étant restée près d'un an sans pasteur, il en remplit seul les fonctions pendant tout ce temps.

Lorsque M. de Simony célébrait la grand'messe

DE MONTÉROLLIER. 269

et présidait les autres offices, il ne manquait jamais de faire le prône et le catéchisme. Nous avons retrouvé dans ses manuscrits un cours complet d'instructions qu'il composa pour les paroisses de Monterollier et de Saint-Martin. Elles sont toutes disposées par ordre, et il est un certain nombre de fêtes pour lesquelles il y a trois ou quatre sermons différents, composés et écrits en entier. On ne trouve sans doute» dans ces instructions, ni le fruit d'une pénible étude, ni les ornements d'une éloquence recherchée, mais toujours le langage simple et solide de la foi, une suite de pensées naturelles, de comparaisons juste», de raisonnements précis, d exhortations touchantes, c Les instructions qu'il donnait alternativement aux habitants de Monterollier et de Saint-Martin, nous dit le respectable curé de cette dernière paroisse, étaient toujours simples, intéressantes et à la portée de ceux qui avaient le bonheur de l'entendre ; le souvenir en est resté profondément gravé dans nos coeurs. »

M. de Simony ne s'astreignait pas toujours à la composition d'un discours écrit et récité de mémoire; ses manuscrits prouvent qu'il se contentait quelquefois de faire des plans solides, bien fournis de preuves, de textes, de traits empruntés à l'Écriture sainte ou à l'histoire ecclésiastique, et où les principaux développements se trouvaient suffisamment indiqués. Cette méthode, conseillée par Fénelon à ceux qui ont un fonds de science suffisante et un certain usage de la

chaire, est celle que M. de Simony suivit plus tard dans les confirmations. Elle est bien différente, comme on le voit, de cette prétendue méthode qui consiste à parler sans étude préalable et sans autre préparation que ce qu'on est convenu d'appeler l'inspiration du moment.

M. de Simony mettait le même empressement à suppléer messieurs les curés près de ceux de leurs paroissiens qui étaient malades. La présence seule de cet homme de Dieu était un gage de sécurité pour les mourants; quelques-uns durent leur conversion aux efforts de son ïèle, , et plusieurs demandèrent comme une grâce de l'avoir comme consolateur et comme soutien à ce dernier moment.

Les enfants surtout étaient les objets privilégiés de sa charité. Il les regardait comme la portion la plus pure du troupeau de Jésus-Chrisr, celle par conséquent qui devait être la plus chère au cœur d'un prêtre. Aussi, son plus grand bonheur était de s'abaisser jusqu'à eux, de mettre h leur portée les vérités simples et sublimes de la religion, et de leur inspirer l'amour de Dieu dans des allocutions pleines de tendresse, qu'il leur adressait à l'époque d'une première communion ou de quelque fête solennelle.

Son premier soin, aussitôt qu'il était devenu propriétaire de la terre de Montérollier, avait été d'opérer la séparation des enfants des deux sexes, réunis jusqu'alors dans une même école. Pour cela, il fournit gratuitement à la commune une

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maison commode avec un jardin pour le logement d'une sœur, une classe pour l'école, et une cour de récréation pour les enfants. Il s'engagea de plus à payer la pension de la sœur, qui était chargée de donner l'instruction gratuite. Lorsque, plus tard, M. de Simony vendit ses propriétés, il ne voulut pas que la commune de Montérollier fût privée d'un établissement aussi utile ; il fît don de la maison d'école à la commune; et y ajouta une rente perpétuelle pour l'entretien d'une sœur que la communauté des dames d'Ernemont, établie à Rouen, s'est obligée d'y envoyer. Sa sollicitude ne se bornait pas aux enfants de Montérollier et de Saint-Martin , elle s'étendait sur tous ceux des paroisses voisines. Il était président du comité d'instruction du canton de Saint-Saens, et il en remplissait avec zèle les attributions. Il descendait lui-même dans les plus petits détails, visitait fréquemment lés écoles, interrogeables enfants les uns après les autres et les encourageait par un ton doux et paternel , et par des récompenses proportionnées à leur âge et à leurs mérites. Aussi les enfants ne désiraient rien tant que le jour de la visite ou de l'examen (i).

Il nous a paru intéressant de donner ici copie de l'acte de cette donation de M g* de Simony à là congrégation d'Ernemont , datée du 29 novembre de l'année 1825:

Par -devant M 8 Petit de Rcimpré et son

(!) Vie de 3Ig r de Simony, par M. Pcrronnc , in-12.

collègue, notaires royaux à Soissons, soussignés, fut pressent Mg r Jules-François de Siraony, évéque de Soissons, y demeurant, lequel a, par ces présentes, fait donation entre vifs, pure, simple, et en la meilleure forme que dotation puisse valoir, mais sous les conditions dont sera ci-après parlé, à la congrégation et communauté dite des dames d'Ernemont, dont le chef-lieu est à Rouen, département de la Seine-Inférieure :

1° De cinq cent six francs trente centimes de rentes perpétuelles, en plusieurs parties, dont la désignation suit, savoir ;

Quatre-vingt-trois livres six sous six deniers, sujettes à la retenue des contributions, dues paj M. le vicomte de Biencourt, demeurant à Rouen, comme représentant M. Séraphin de Biencourt, son père, ainsi qu'il résulte des titres et notamment de celui passé devant M e Picard et son confrère, notaires à Rouen, le 28 juillet de l'année 1 787, ladite rente faisant en francs, soixantecinq francs quatre-vingts centimes nets, 65 fr. 80 c.

Quarante livres, aussi sujettes à retenue, dues par Guillaume-François Messier, journalier au hameau de Bellevue, commune de Saint-Martin- Osmonville ; Aimable-Joseph Riaux, tisserand, demeurant au Boisguillaume , et autres dénommés au titre nouvel passé devant M e Lefebvre, notaire à Saint-Saens, le 26 juin dernier, enregistré le 5 juillet, ladite rente faisant net en francs, trente et un francs soixante centimes, ci 31 fr. 60 c.

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Seize livres, sujettes à retenue, dues par Charles-Adrien Corel (1 ), ancien maître de poste et cultivateur, demeurant à Saint-Martin-Osmonville , aux termes d'une réobligation reçue par M e Tirel, notaire à Buchy, le 21 novembre 1808, faisant net en francs, douze francs soixantecinq centimes 12 fr. 65 c.

Onze livres, sujettes à retenue, dues par Georges -Éloi Bahut, marchand et propriétaire, demeurant au hameau de Bordeaux, commune de Bosc-Roger, suivant titre nouvel reçu par le même notaire, le 10 avril 1809, enregistré, faisant net en francs, huit francs soixante-cinq centimes 8 fr. 65 c.

Deux livres dix sous, sujettes à retenue, dues par Charles Plaisant, demeurant à Bosc-Mesnil, suivant titre nouvel reçu par M e Varengue, notaire à Saint-Saens, le 29 janvier 1815, enregistré, faisant net deux francs. . . . 2 fr.

Soixante-huit livres, sujettes à retenue, dues par Thérèse Delaunay, veuve de Pierre Boutrolle, demeurant à Saint-Martin-le-Blanc, et les enfants et représentants dudit Boutrolle, dénommés au titre nouvel reçu par M e Tirel, notaire à Buchy, le 7 novembre 1814, faisant net en francs, cinquante-trois francs soixante-quinze centimes 53 fr. 75 c.

Quinze livres, sujettes à retenue, dues par

(1) Peut-être faut-il lire Carel au lieu de Corel ; le premier de ces noms existe encore dans la paroisse.

Marie-Rose Papillon, femme de Jean-Baptiste- Victor Morisse, et Elisabeth Papillon, femme de Louis- André Duval, demeurant à Neqfbosc, suivant titre nouvel reçu par M e Letellier, notaire à Saint-Saens, le 31 juillet dernier, enregistré, faisant net en francs, onze francs quatre-vingt* cinq centimes % . 11 fr. 85 c

Deux cent vingt francs de rente annuelle, 5 p. 0/o, consolidés sur le grand-livre de la dette publique, à prendre dans une inscription de pareille somme expédiée au profit de mondit seigneur de Simony, sous le numéro 63,633, série 3e 220fr.

Et cent francs de rente annuelle, également 5 p. 0/o, consolidés sur le grand-livre de la dette publique, à prendre dans une inscription de 150 francs expédiée au profit de mondit seigneur de Simony, sous le numéro 36,566, série 3 e , ci. . . - 100 fr.

Total égal, 506 fr. 30 c; desquelles rentes mondit seigneur de Simony s'oblige :

1° De faire le transfert à ladite communauté', aussitôt qu'on lui aura fait connaître l'acceptation de la présente donation par les autorités compétentes,

2° Et d'une maison située en la commune de Montérollier dans l'enclos de l'ancien château, un bâtiment servant pour la classe, avec une petite cour et un petit jardin fermé de haies vives, servant en ce moment à l'habitation de la sœur qui

DE MONTÉROLLIER. 275

est chargée de l'école des filles dans ladite paroisse.

Ladite maison pourra, à la volonté du donateur ou de ses ayants cause, être échangée contre une autre de même nature, étendue et commodité, et un autre passage pourra être substitué à celui qui existe déjà , pourvu qu'il tende également à la rue de l'église.

Cette donation est faite à la charge, par ladite congrégation et communauté qui s'y obligera à perpétuité :

1<> D'entretenir dans la paroisse de Montérollier, canton de Saint-Saens, arrondissement de Neufchâtel, département de la Seine-Inférieure, une sœur de la susdite congrégation, pour y tenir l'école des jeunes filles de ladite paroisse et de ses annexes et même des paroisses voisines qui pourraient s'y rendre, et les instruire dans la religion et la piété.

Ladite école sera gratuite pour les enfants des pauvres, sur la désignation qu'en fera monsieur le curé ou la sœur elle-même; s'il était perçu quelque rétribution pour les enfants qui ne seraient pas reconnues pauvres, elle serait réglée de concert entre monsieur le curé , monsieur le maire et la sœur. Le revenu qui en résulterait serait appliqué : i° ou à l'entretien d'une seconde sœur, si madame la supérieure d'Ernemont jugeait à propos d'en envoyer une, ou à tel autre emploi de charité à défaut de ce premier, tel que l'entretien d'une apothicairerie, ou autre

que monsieur le curé et la sœur jugeraient convenable.

2° D'entretenir Je mobilier déjà existant dans ladite école et dans le logement y attenant, et de le fournir au fur et à mesure des besoins de tout ce qui sera nécessaire ;

D'entretenir la maison des réparations locatives ;

3° De faire à perpétuité réciter aux enfants de ladite école , chaque jour qu'elle se tiendra, en la commençant, un Pater et un Ave pour les fondateurs et bienfaiteurs ;

4° De conduire les enfants de ladite école et de les faire assister aux services qui seront célébrés pour le repos des âmes de Monseigneur Jules-François de Simony, évêque de Soissons, quand il aura plu à Dieu de l'appeler à lui; de MM. Maximilien - Gabriel - Louis et Maximilien- Alexandre de Béthune, derniers ducs de Sully; et de M me Barbe-Hortense-x\lexandrine d'Espinay Saint-Luc, duchesse de Béthune de Sully.

Les arrérages des susdites rentes à échoir au terme du semestre qui suivra immédiatement la date de l'acceptation, seront échus à ladite congrégation et communauté, et versés entre les mains de madame la supérieure des sœurs d'Ernemont.

Cette donation est ainsi faite, parce que telle est la volonté du donateur.

Fait et passé à Soissons, au palais épiscopal,

DE MONTÉROLLIER. 277

le 29 novembre 1825, et, après lecture faite, mondit seigneur de Simony a signé avec les notaires.

En marge est écrit : Enregistré à Soissons, le 29 novembre 1825, fo 192, 2<>, cases 2 et 3, sans renvoi; reçu 1 fr. 10 c, dixième compris. Signé Hervet (1).

Si la maison d'école est rendue publique , elle se trouve alors soumise de plein droit aux règlements et lois universitaires, et la désignation des enfants pauvres devra se faire par monsieur le curé et monsieur le maire, d'accord avec le conseil municipal.

Cette donation fut acceptée par ordonnance royale du 26 novembre 1826.

Non content de cette première éducation chrétienne que M. de Simony assurait ainsi aux enfants de Montérollier et des paroisses voisines, il chercha les moyens d'en conserver les fruits, surtout dans cet âge de la vie où tout semble conspirer contre l'innocence du cœur. Pour y parvenir, il établit dans la paroisse de Montérollier une association dédiée à la sainte Vierge , et qui avait pour but de tenir unis plus étroitement par les liens de la charité et la communauté de prières, des cœurs qui ne le sont que trop souvent par le goût du monde et l'amour de ses frivolités. Il voulut lui-même dresser le règlement de cette association, et il lui donna une direction

(1) Testament de Mg r de Simony.

si sage, qu'aujourd'hui encore elle perpétue dans la paroisse de Montérollier les fruits de son zèle et de sa charité.

Nous donnons ci-dessous copie de ce règlement, composé tout entier par M. de Simony lui-même et transcrit de sa main sur les registres de la paroisse. Il en existe, de plus, deux minutes avec corrections dans ses manuscrits.

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