L'Avranchin monumental, par E. Lehéricher, 2 voL
« On reproche souvent aux hommes de province, comme une conséquence de leur état d'isolement, cet amour exagéré du lieu natal qui se complaît aux plus petits détails de la topographie et de Phistoire locale. On critique cette disposition qui leur fait considérer la plus chétive bourgade comme un petit monde à part , digne à tous égards qu'on lui assigne une antique origine et qu'on rédige en chronique ses obscures destinées. Cette critique n'est pas sans fondement; et parfois , en effet , on a pu craindre de voir l'histoire provinciale se morceler en une infinité de monographies, créées sans raison suffisante et grossies outre mesure par d'ambitieuses prétentions. Mais proscrire tout travail de ce genre, par la raison qu'il s'applique à quelque localité dépourvue de renom historique, ce serait méconnaître tout ce que de semblables recherches, entreprises dans un but sérieux et poursuivies
avec une patience consciencieuse, peuvent présenter d'intérêt pour nous initier à la connaissance de l'organisation sociale et de la condition économique , civile et morale, des habitants des campagnes pendant toute la durée du moyen âge.
c A ce point de vue , nous ne pouvons qu'applaudir à la curieuse étude dont M. Rondeaux nous a communiqué les premiers chapitres , et qu'il consacre à retracer l'histoire d'une simple paroisse de campagne : Saint-Étiennedu-Rouvray, près Rouen. L'auteur remonte aussi loin que possible , c'est-à-dire à l'ère gauloise ; mais il a le bon esprit de convenir que , à part une pierre et un tombeau , l'époque antique, jusqu'au x« siècle, n'a laissé aucune trace sur le sol ni dans les souvenirs. L'invasion normande a gravé son empreinte en attachant çà et là , à quelques points du territoire , ses dénominations Scandinaves; mais, avec l'époque ducale, les documents écrits commencent à se produire et finissent par se multiplier. Alors commence également à s'établir cette organisation puissante qui, sous le nom de système féodal, enchaînait l'une à l'autre , par des liens de vassalité , toutes les classes d'habitants, depuis le seigneur jusqu'au plus humble tenancier. Un horizon étroit, un point de vue rapproché , permettent à l'auteur d'étudier de près , et en quelque sorte sur place , cet état social particulier, et d'en préciser les curieuses applications. Une des expressions les plus caractéristiques de ce système est le
château seigneurial , la forteresse féodale. L'auteur, sans s'écarter beaucoup de la circonscription qu'il a choisie , rencontre l'emplacement de plusieurs de ces résidences hautaines , autrefois pourvues de remparts menaçants , aujourd'hui tellement arrasées au niveau du sol, que l'œil exercé de l'antiquaire a peine à les reconnaître.
c On peut pressentir l'intérêt que présentera cette histoire, lorsque l'auteur en aura parcouru toutes les phases. C'est comme un petit monde distinct , mais en qui se reflètent les révolutions et les transformations successives qui agitent et modifient la société entière. La forme sociale , étudiée de plus près, s'y manifeste dans ses effets avec d'autant plus de netteté et de franchise. L'influence des préjugés et des usages , la persistance des souvenirs traditionnels , tous ces liens invisibles qui lient si étroitement le passé au présent, se laissent saisir et analyser. Il est utile que, pour chaque province au moins, quelques études de ce genre soient entreprises, pour nous aider à découvrir par quelles secrètes affinités et sous l'empire de quelles influences naissent, se développent et se perpétuent d'âge en âge ces minimes agglomérations rustiques, humbles parcelles du grand ensemble politique appelé la commune patrie (1). »
Ces lignes , qu'écrit le docte et judicieux M. Pottier,
1) Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen, 1855-56, p. 249 et suiv.
nous aimons à les placer en tête de notre ouvrage, parce que nous les trouvons pleines de sens, de vérité, et qu'elles sont pour nous une sorte de justification , sinon pour l'exécution , du moins pour l'entreprise. Ce qu'ont réalisé M. Rondeaux, pour Saint-Étienne-du-Rouvray ; M. Aug. Le Prévost, pour Saint-Martin-du-Tïlleul ; M. le comte de la Ferrière-Percy, pour la petite ville de Fiers , et plusieurs autres encore pour de simples bourgades et d'obscurs villages , nous l'avons essayé pour la modeste paroisse de Montérollier. Ces hommes érudits, ces littérateurs distingués, ces historiens éminents avaient sur nous l'avantage du talent et de la science ; mais nous avons peut-être racheté ce défaut par le dévouement et l'amour de notre patrie , cette petite langue, de terre que nous ne pouvons fouler, une fois ou deux par année, sans que notre cœur batte de joie et qu'il ressente les plus douces émotions.
DE MONTÉROLLIER.