INSTRUCTIONS
<c l*' Ne faire connaître sa qualité et Tesprit de sa mission qu'à des amis politiques sûrs et pouvant être utiles;
« 2'' Se mettre en relation avec les journaux; dans le cas où il n'en paraîtrait pas dans certaines contrées, les remplacer par des écrits, des circulaires imprimées retraçant exactement le fond et la forme du mouvement communal;
« 3*" Agir par et avec les ouvriers lorsqu'ils ont un commencement d'organisation ;
« 4» Éclairer le commerce, l'engager par des raisons solides à continuer ses affaires avec Paris, ei s'appliquer à favoriser le ravitaillement ;
« 5« Se mettre en rapport avec la bourgeoisie et avec Télément républicain modéré pour, à l'instar de Lille, pousser les conseils municipaux à envoyer des adresses ou des délégués au citoyen Thicrs, pour le sommer de nieltre fin à la guerre civile;
« 6® Empêcher le recrutement pour l'armée de Versailles; faire écrire aux soldats pour les détourner de la guerre contre Paris. »
Ces instructions secrètes furent développées publiquement le 19 avril, dans un manifeste que nous avons reproduit plus haut (p. 77).
C'était là un aveu de détresse, dont Versailles saisit immédiatement le sens et qui ne trouva pas d'écho dans les départements. Les tentatives d'insurrection qui eurent lieu à Limoges, à Narbonne, à Toulouse, échouèrent moins par la vivacité de la répression que par suite de l'indifTérence générale ; fatiguée de guerre, la province était encore plus lasse de révolution.
Déçue de ce côté, la Commune, tout en affectant un profond dédain pour « l'impuissante rage des Versaillais », stimula sous main l'ardeur conciliairice de YUnion républicaine des droits de Paris, sorte de comité formé de gens naïfs ou remuants que la Commune] exploitait habilement à son profit.
VUnion républicaine, heureuse d'entrer en scène, délégua aussitôt MM. Adam, Desonnaz et Bonvallet pour aller à Versailles, et voici le programme dont ces messieurs furent chargés de demander la ratification :
« Paris élit son conseil municipal, chargé de régler seul le budget de la ville. La police, l'assistance publique, l'ensei-
gnemènt, la garantie de la liberté de conscience relèvent uniquement de lui.
a II n*y a d'autre armée à Paris que. la garde nationale, composée de tous les électeurs valides. Elle élit ses chefs et son état-major suivant le mode réglé par le conseil communal, de telle façon que l'autorité militaire soit toujours subordonnée à l'autorité civile.
« Paris fournil sa quote part des dépenses générales de la France et de son contingent en cas de guerre nationale.
« L'armée régulière n'entre point & Paris, et il lui est fixé uii:^ délimitation qu'elle ne peut franchir, comme à Rome autrefois, comme à Londres aujourd'hui, et comme & Paris même sous la Constitution de l'an III. »
A l'annonce de ces pourparlers, les nombreux amis de la paix organisèrent, pour le soir même, une démonstration pacifique sur la place de la Bourse. On crut un instant que l'épouvantable catastrophe qu'on sentait venir pourrait encore être conjurée; ce fut malheureusement une fausse espérance. Il était évident que Paris, avec les institutions que lui attribuait le programme de VUnion républicaine^ de venait par la force des choses une cité à part. Non-seulement il cessait de pouvoir jouer à un degré quelconque le rôle de capitale, mais son organisation particulière le mettait rapidement en dehors de la vie nationale.
Cependant, les délégués furent reçus par M.Thiers. Obligé de maintenir intacte entre ses mains Tautorité que la France lui avait conférée par l'intermédiaire de l'Assemblée, le chef du pouvoir exécutif ne pouvait ni subir des conditions, ni prendre des engagements qui, en humiliant cette autorité, eussent du même coup porté la plus déplorable atteinte au grand principe de Tunité nationale. 11 fit connaître loyalement ses dispositions, qui étaient de nature & satisfaire tous ceux qu'animait la seule et sincère revendication des droits de Paris.
La réponse de M. Thiers renfermait ces quatre choses, ainsi stipulées :
Ci !<" L'affirmation de la République.
« 2« La reconnaissance complète, absolue, des droits mu-
nicipaux de Paris, qui, sortant enfin du régime exceptionnel auquel il a été soumis si longtemps, jouira des mêmes franchises que toutes les autres villes de France.
« 3* La promesse d'une amnistie générale pour tous les faits de guerre, sous la seule résene des crimes commis contre le droit commun.
ce 4* Dès à présent, une suspension d'armes de fait qui résultera de l'attitude pacifique de la garde fédérée elle-même. »
Le rapport des trois délégués constatait, en outre de ces quatre points capitaux, ceux que voici :
« M. Thiers déclare qu'il ne peut, ni ne veut traiter d'un armistice; mais il dit que si les gardes nationaux de Paris ne tirent ni un coup de fusil, ni un coup de canon, les troupes de Versailles ne tireront ni un coup de fusil ni un coup de canon, jusqu'au moment indéterminé où le pouvoir exécutif se résoudra à une action et commencera la guerre.
« M. Thiers ajoute : « Quiconque renoncera à la lutte armée, c'est-à-dire quiconque rentrera dans ses foyers en quittant toute attitude hostile, sera à l'abri de toute recherche.
c< M. Thiers excepte seulement les assassins des généraux Lecomteet Clément Thomas, qui seront jugés si on les trouve.
a M. Thiers reconnaissant l'impossibilité, pour une partie de la population actuellement privée de travail, de vivre sans la solde allouée, continuera le service de cette solde pendant quelques semaines. »
Rapportées par les délégués, ces paroles pleines de dédain pour les chefs que le dépositaire du pouvoir regardait comme de vulgaires insurgés, humilièrent la Commune, qui avait ambitionné de traiter d'égal à égal. Elle crut se faire la situation meilleure en continuant la lutte*; et reniant aussitôt la Ligue d'union républicaine^ comme si elle avait agi à son insu, elle lança cette proclamation :
« La réaction prend tous les masques , aujourd'hui celui de la conciliation.
« La conciliation avec les chouans et les mouchards qui égorgent nos généraux et frappent nos prisonniers désarmés;
<c La conciliation, dans de telles circonstances, est de la trahison ;
« La Commune,
« Considérant qu'il est du devoir des élus du peuple de ne pas laisser frapper par derrière les combattants qui défen* dent la cité ;
« Que nous savons de source certaine que des Vendéens et des gendarmes déguisés doivent figurer dans ces réunions dites conciliatrices, arrête :
« Art. 1*'. La réunion annoncée pour ce soir, à six heures, salle de la Bourse, est interdite
a Art. 2. Toute manifestation propre à troubler Tordre et à exciter la guerre intérieure pendant la bataille sera rigoureusement réprimée par la force.
« Art. 3. Toute contravention au présent arrêté est déférée au délégué à la guerre et au commandant de la place.
cc^igné: F. Cournet, Delescluze, Félix Pyat, Tridon, E. Vaillant, Vermorel,
« Membres du Comité (inexécution. >»
La Commune faisait « la fiëre » bien haut; mais elle voulut encore essayer de la conciliation, quand elle vit Tarmée française s'approcher par Neuilly et Asnières, en même temps qu'elle écrasait sous ses projectiles les forts d'Issy et de Vanves. Plusieurs nouvelles délégations de la Ligue de Vunion républicaine firent le voyage de Versailles. MM. Georges Lechevallier, Paraf-Javal et le D' Villeneuve, emportèrent l'adhésion des cinquante-huit chambres syndicales de VUnion nationale^ des vingt-quatre chambres syndicales ouvrières, de la Société pour l'instruction élémentaire, et, prétendait-on, de la franc-maçonnerie. Mais le résultat de toutes ces allées et venues était invariablement le même: M. Thiers répétait son programme et la Commune le sien.
Les maires, adjoints et conseillers municipaux de la Seine s'étaient réunis, le 22 Avril, à Vincennes, et avaient nommé leur délégation qui, après avoir été reçue, le 23, à Versailles par M. Thiers^ rendit compte de ses démarches à la Commune. Voici son rapport :
ce Les membres de la commission ont remis, le 26, à la Commune de Paris, les déclarations de M, Thiers, Le 27, la corn-»
mission introduite près du citoyen Pascbal Grousset, chaîné de la recevoir au nom de la commission executive, a recueilli les paroles suivantes :
« La commission executive donne acle, par écrit, de sa communication à la délégation des municipalités de la Seine; mais c'est la seule réponse qu'elle puisse y faire.
Le rapport ajoutait : « En dehors des termes de cette réponse officielle, — a dit le citoyen Paschal Grousset, — je vous ferai remarquer que votre désir fort honorable de conciliation se trouve entravé, dès le début, par cette déclaration de M. Thiers : « qu'on n'aperçoit pas de « moyens de conciliation possibles entre lui et les coupa- « blés. »
< Versailles se refuse donc à toute transacalion. La Commune de Paris est prête, au contraire, à là conciliation; mais elle ne peut avoir lieu que par la reconnaissance des droits que nous défendons et que nous avons reçu mission de défendre par les armes, si nous ne pouvons en obtenir la consécration par un arrangement.
« La Commune de Paris n'a pas la prétention d'imposer sa loi à la France; elle entend se borner à lui servir d'exemple. Nous n'aspirons qu'à faire cesser reOusion du sang; mais Paris veut que la révolution communale s'achève, et la Commune la fera triompher au nom du droit; car la Commune de Paris se regarde comme un pouvoir plus régulier que celui de Versailles, qui ne représente qu'un pays foulé par rétranger, ayant voté sous l'empire de sentiments difficiles h apprécier.»
Enfin la délégation concluait : « Après les réponses qui précèdent, recueillies à Versailles et à Paris, il est constant que le terrain de conciliation que la Commission des municipalités de la Seine avait pour mission de rechercher, échappe, quant à présent, à ses efforts.
Les membres de la Commission:
CouRTiN, Deiiais, Genevoix, Jacquet, Lecosnier, Présidoit; Leplanquais, Letellier, Minot, fiecrétaire; Prudon, Rouget de l'Isle.
Le journal le Temps lança à son tour son projet de concilialioD, qui consistait en : P une trôve de vingt-cinq jours; 2"* l'élection d'une Commune nouvelle, dans les formes de la loi votée par l'Assemblée, avec mandat de traiter avec Versailles sur les bases du maintien de la république, des libertés municipales et d'une amnistie complète et générale.
Dans le but d'opérer une pression sur le chef du Gouvernement, VUnion républicaine adressa alors aux Conseils municipaux de France la circulaire suivante:
« La Ligue d'Union républicaine des droits de Paris, malgré la persistance de ses efforts, n'a pu mettre fln à la lutte fra* Iricide qui ensanglante Paris et désole la France. Ses demandes réitérées, celles des différents gi'oupes de citoyens qui ont spontanément adopté son programme comme base de réorganisation entre Versailles et la Commune, les adresses et délégations , envoyées par les conseils municipaux de plusieurs départements , n'ont pas eu les résultats que nous étions en droit d'en attendre.
«La Ligue maintient résolument son progranlmc, et continue son œuvre de médiation et d'humanité ; mais elle pense qu'à son action directe la province doit joindre, plus que jamais, l'autorité de son intervention, et elle est convaincue que, pour que cette intervention* devienne efficace, toutes les grandes communes deïrance, au lieu de procéder par des démarches isolées*, doivent s'unir dans un effort commun et s'entendre pour une démarche collective. Paris et la province ont les mômes aspirations ; leurs revendications sont identiques, elles doivent être unies pour en obtenir la réalisation. La province sait bien d'ailleurs qu'en arrêtant à Paris le fléau de la guerre civile, avant qu'une victoire sanglante fasse des vainqueurs et des vaincus, elle se préserve peutêtre de semblables malheurs.
«Nous faisons donc appel & tous les conseils municipaux des communes de France, qui vont être nommés aux prochaines élections. Qu'un grand congrès où chaque ville déléguera un ou plusieurs de ses membres se réunisse, soit à Lyon, soit dans toute autre ville qu'il lui conviendra de désigner, et que cette imposante réunion d'hommes que le
suffrage universel a jugés dignes d'être aussi ses mandataires, cherche le meilleur moyen de mettre un terme au déchirement de la» patrie, et présente ses résolutions à Versailles et à la Commune. »
En même temps, avaient lieu des manifestations auxquelles la Commune n'était pas étrangère. Nous voulons parler des réunions qui se tinrent au cirque national, dans le but d'intéresser au succès de la révolution communale les provinciaux de passage à Paris. Des délégués y furent nommés qui devaient aller exciter les départements à intervenir en faveur du gouvernement du 18 mars.
Sous leur impulsion, il se forma en province ce qu'on a appelé la Ligue patriotique des villes républicaines. Un congrès devait s'ouvrir à Bordeaux, composé de délégués envoyés par tous les conseils municipaux récemment élus.
C'était donc une nouvelle assemblée, un troisième pouvoir qui surgissait en face de Versailles et de Paris, une sorte d'aréopage qui eût prononcé entre Paris et l'Assemblée, et qui, n'ayant mandat ni de l'un ni de l'autre, expose par conséquent à se voir désavouer, était dépourvu en toul cas des moyens de faire exécuter la sentence. Quelque ridicule que fût ridée, sa réalisation pouvait être un nouvel élément de désordre dans le pays ; aussi M. thiers se hâtat-il de mettre obstacle à la réunion 8u congés.
Voici en quels termes il faisait connaître la résolution du Gouvernement :
« Un comité provisoire , formé à Bordeaux, convoque à bref délai un Congrès de la Ligue patriotique des villes républicaines. Le comité décide, dans son programme, que chaque ville républicaine aura un délégué sur vingt mille habitants, et que ces délégués seront pris parmi les conseillers municipaux nommés aux élections du 31 avril 1871, en suivant l'ordre du tableau. Ce congrès est donc une réunion de divers conseils municipaux délibérant entre eux sur les affaires de l'État, et il tombe sous l'application de l'article 25 de la loi du 4 mai 1855, qui est ainsi conçu : « Tout concc seil municipal qui se mettrait en correspondance avec te un ou plusieurs conseils, ou qui publierait des proclama-
<c lions OU adresses^ sera immédiatement suspendu par le a préfet. »
«En outre, les déclarations publiées en même temps que leur programme par les membres du comité d'organisation, établissant que le but de l'association est de décider entre rinsurrection d'une part, et le Gouvernement et l'Assemblée de l'autre; et substituant ainsi Fautorité de la ligue & celle de TAssemblée nationale, le devoir du Gouvernement est d^user des pouvoirs que lui confère la loi du 10 avril 1834.
<c C'est un devoir auquel on peut être assuré qu'il ne fail* lira pas. 11 trahirait l'Assemblée, la France et la civilisation, s'il laissait se constituer à côté du pouvoir régulier, issu du suffrage universel, les assises du communisme et de la rébellion. »
Et, en effet, le congrès ne se réunit pas. M. Paschal Grousset avait bien offert, dans une proclamation pompeuse, le palais du Luxembourg pour tenir les séances de Idi Ligne patriotique, personne n'eut le désir ou la possibilité d'y venir siéger.
Privée de cette ingénieuse diversion, la Commune, à bout de ressources, s'adressa à la franc-maçonnerie, qui ne craignit pas de se compromettre dans la politique de l'Hôtel de ville. Beaucoup de ses membres, déposant leur masque, se jetèrent dans l'arène des partis, et s'y montrèrent à visage découvert. Ils avaient commencé par adresser un manifeste aux membres de la Commune, comme au Gouvernement de Versailles, qu'ils adjuraient, au nom de l'humanité et de la fraternité, d'arrêter l'effusion du sang : « Nous ne venons pas vous dicter un programme, disaient-ils en terminant; nous nous en rapportons à votre sagesse; nous vous disons simplement : Arrêtez l'effusion de ce sang précieux qui coule des deux côtés, et posez les bases d'une paix définitive qui soit l'aurore d'un avenir nouveau. Voilà ce que nous vous demandons énergiquement; et si notre voix n'était pas entendue, nous disons ici que l'humanité et la patrie l'exigent et l'imposent. »
Ce manifeste n'ayant pas produit l'effet qu'ils en attendaient, les francs maçons décidèrent qu'ils feraient une démonstration publique, sorte d'exhibition théâtrale sur le
résultat de laquelle ils se croyaient ca droit de beaucoup compter.
A dix heures et demie, les loges des trois rites, le Grand- Orient, le rite Écossais et le Mesraîme, se réunirent dans la cour du Louvre et sur la place du Carroussel. Des gardes nationaux occupaient la rue de Rivoli et la place du Palais- Royal, contenant avec peine la curiosité de la population parisienne, pour qui tout est spectacle. Ah! qu'ils étaient donc ridicules, ces Trancs-maçons, avec leurs ceintures, labUei*s, sautoirs, bannières et autres oripeaux, bons peutêtre pour le huis clos, mais qui n'auraient jamais dû s'exposer ainsi au grand jour des railleries populaires.
Dès neuf heures du matin, une députation des membres de la Commune, également parés de leurs écharpes rouges à Tranges d'or, était sortie de l'Hôtel de ville, musique en tête, se dirigeant vers le Louvre, à la rencontre de la manifestation. A onze heures, la députation était de retour, et les francs-maçons faisaient leur entrée dans la cour d'honneur du palais municipal, disposée à l'avance pour les recevoir. La garde nationale formait la haie. La Commune tout entière s'était placée sur le balcon, du haut de l'escalier d'honneur, devant la statue de la République, ceinte d'une écharpe rouge, entourée de trophées et des drapeaux de l'insurrection. Soixante bannières maçonniques vinrent se placer successivement sur les marches de l'escalier, étalant aux yeux de tous les maximes humanitaires qui sont les bases de la franc-maçonnerie, et que la Commune s'est donnée à tâche de mettre en pratique. Une bannière blanche, entre toutes les autres, frappait vivement l'attention. Elle était portée par un artilleur, et on y lisait en lettres rouges - « Aimons-nous les uns les autres! » Une députation de toutes les loges pénétra dans la cour de rHôtel de ville, et y fui reçue- par tous les membres de la Commune, au son des clairons et des tambours. Il y eut échange de discours : Félix Pyat, Charles Beslay et Léo Meillet prirent successivement la parole. Un membre de la Commune, Jules Vallès, orna même une des bannières de son écharpe écarlate, aux grands applaudissements des assistants.
Du Châtelct à Neuilly, où les francs-maçoDS devaient s'aboucher avec Tarmée de Versailles, le chemin le plus direct était de descendre la Seine : mais la Commune tenait à ce qu'une telle manifeslalion ne fût pas perdue pour le peuple de Paris. On fit donc remonter le cortège vers la Bastille, pour suivre ensuite toute la ligne des boulevards. Les francsmaçons allaient planter leurs bannières sur les remparts ; nul doute qu*à la vue de ces enseignes redoutables, les Versaillais n'oseraient continuer le feul Cependant, l'audacieux Mont Yalérien, sans respect pour un si ridicule clinquant, salua les vénérables frères d'un envoi de boites à mitrailles, qui les fit détaler à toutes jambes.
«c Quel bonheur! disait un fuyard, nous avons un des nôtres blessé.... Sans cette heureuse chance, nous aurions été ridicules ! »
Trois francs-macons avaient obtenu delrc conduits à M. Thicrs; mais ce dernier persistant toujours « à ne pas se rendre à la Commune », ils revinrent déplanter leurs inutiles bannières qui flottaient au vent des obus.
Les Parisiens se bornèrent à rire de ce dénoûment; mais quelque plaisant qu'il paraisse on ne peut s'empêcher de reconnaître que derrière les devises mensongères de la paix, les francs-maçons se sont ralliés à la Commune, dont tous les actes furent une insulte & la civilisation et à la liberté ; ils ont quitté leur rôle d'apaisement pour pactiser avec les hommes du pillage et de la terreur!
Des diverses tentatives de conciliation, il n'était en somme résulté qu'une suspension d'armes, pendant laquelle les habitants de Ncuilly, pris entre deux feux, avaient pu évacuer les caves dans lesquelles ils vivaient enfermés depuis près d'un mois. Le seul résultat de toutes ces démarches, fut qu'elles aidèrent la Commune à tromper la population sur le véritable état des choses et sur les véritables causes de la guerre civile ; elles contribuèrent aussi à ébranler l'autorité légitime du suffrage universel, régulièrement représenté par l'Assemblée nationale. 11 ne pouvait sortir rien autre chose de tous les pourparlers : M. Thiers et l'Assemblée étaient placés eu face d'une situation telle, qu'il leur était
interdit d'accepter une base quelconque d'une négociation en règle, sous peine d'anéantir à tout jamais en France non* seulement le principe d'autorité, tnais le principe de la loi elle-même. Pour eux, il y avait fatalement, à l'Hôtel-de-Ville et sur les remparts de Paris, des coupables que Ton pouvait amnistier, mais avec lesquels on ne pouvait traiter.
On aurait droit de s'étonner que les hommes d'ordre n'eussent tenté aucun effort pour se retrouver, se compter et s'organiser, en apercevant l'abîme où les avaient jetés les maires et les députés signataires des appels au vote du 26 mars. Ce reproche serait injuste; et si les honnêtes gens ne Tirent pas autant de bruit et de démonstrations que la Ligue républicaine, il faut se rappeler que la Ligue était l'alliée au moins indirecte, sinon la complice de l'Hôtel de ville, tandis que le parti de l'ordre était l'objectif de ses fureurs et de ses violences.
Cependant, dès les premiers jours d'avril, un groupe de citoyens dévoués se mettait en rapport avec Versailles; il était prêt à tout affronter, à tout entreprendre pour faire cesser le triste état de choses dans lequel gémissait Paris, et pour préparer à l'intérieur les moyens de seconder et d'assurer les mesures militaires prises au dehors.
A la tôte de ce mouvement, se trouvaient le colonel Domalaîn, de la légion bretonne, et le colonel A. Charpentier, de la garde nationale de Paris. Munis de pleins pouvoirs par M. Thîers et M. Ernest Picard, et d'accord avec M. le ministre de la. marine et la commission des quinze, ces deux officiers s'occupèrent surtout de paralyser dans Paris l'action communaliste sur la garde nationale. Des chefs de groupes, désignés par eux, eurent bientôt conquis & la bonne cause une armée de vingt mille gardes nationaux environ.
En même temps, ils s'entendaient avec le commandant en second des Tuileries, avec l'inspecteur général des barricades, et même avec un certain nombre de chefs de Tinsur-
rection. Nous avons eu entre les mains la preuve certaine que Félix Pyal, Dombrowski et Cluseret, prévoyant la chute aussi prochaine qu'inévitable de la Commune, prirent une part plus ou moins connue à cette conspiration : Félix Pyat, comme toujours, pour sauver sa personne*; Dombrowski, dans l'intérêt des hommes qu'il commandait ; et Cluseret, pour un motif de spéculation. Ce dernier avait cherché non à se rallier, mais & se vendre, et tellement cher, que cela dépassait toute vraisemblance (10 millions pour livrer les portes). C'est le refus de ses offres et le rejet de ses propositions extravagantes, qui le poussèrent lui-même, irrité, à Taire des révélations.
Cluseret fut dénoncé par Eudes qui avait en main les preuves de la défection du délégué à la guerre et d'un payement important qu'on devait effectuer le 5 mai. Eudes crut voir, dans l'abandon du fort d'Issy par trois bataillons de fédérés, une première mise à exécution du complot; et dans l'accident arrivé à Okolowicz, qui fut blessé par un coup de pistolet au ministère de la guerre, une tentative d'assassinat préméditée par Cluseret. Celui-ci avait intérêt à se débarrasser d'Okolowicz pour mettre ses projets à exécution. Au crime d'avoir voulu livrer le fort d'Issy, on ajoutait son intervention — qui n'est pas problématique pour nous — en faveur de l'Archevêque. Afin de préparer les esprits à la délivrance de Mgr Darboy, Cluseret imagina, de concert avec Dombrowski, la prétendue démarche de l'archevêque de Posnanie auprès de M. de Bismark, et l'intervention du gouvernement prussien auprès de la Commune, en faveur de l'infortuné prélat. Mais jamais cette Puissance^ ni aucun de ses représentants militaires à Saint-Denis n'a donné à lArchevôque la moindre marque d'intérêt*
On parlait aussi des visées du général à la dictature. Mais comme il nous a été donné de découvrir quelques-unes des intrigues qui furent nouées alors au sein de la Commune, nous pouvons affirmer qu'il ne s'agissait pas d'une pure question d'influence. La. vive altercation qui s'éleva entre
1. Le Père Duchesne eut vent de la défection de Félix Pyat^ comme lè prouve un violent article qu'il écrivit alors.
Cluseret et Delescluze, peu de temps' avant rarreslation du délégué à la guerre, eut pour motif principal des indices de la défection de celui-ci et, en particulier, son projet de cléli'vrrr le lendemain P Archevêque de Paris*.
L'incarcération du général amena la découverte d'une réaction intérieure armée. Ce fut ce que la Commune appela le complot des brassards. Qui ne connaît l'existence de cette conspiration célèbre? Elle a été, un mois durant, le sujet de toutes les conversations; la presse s'en est emparée; quelques journaux, soulevant un coin du voile mystérieux qui l'enveloppait, ont fait les révélations les plus piquantes; des brochures de nuances diverses ont revendiqué en faveur de différentes individualités le mérite de cette patriotique pensée.
L'idée d'emprunter un brassard tricolore, comme signe de ralliement, était venue à plusieurs depuis la tentative de l'amiral Saisset. Les conciliabules du Grand-Hôtel l'avaient vue éclore, et lorsque l'état-mojor de l'amiral s'était dispersé, la grande préoccupation des partisans de l'ordre qui effectuaient leur retraite sur Versailles et de ceux qui continuaient leur séjour à Paris, avait été de savoir comment ils reconnaîtraient leurs amis; c'est pour cela que le département de la guerre se mit à faire confectionner des brassards. Ces bandelettes à trois couleurs, estampillées au cachet du ministère, devaient être distribuées aux gardes nationaux restés fidèles, le jour où l'armée pénétrerait dans Paris. Le ministre de l'intérieur, qui s'attendait constamment à la prochaine réoccupation de la capitale au moyen d'une surprise, fabriquait aussi des modèles de brassards. Des auxiliaires de la police les introduisaient au fur et k mesure dans Paris, et les remettaient à des chefs de groupes. Mais le comité central ayant découvert quelques-uns de ces signes de ralliement, les délégués de la Commune, guidés par des limiers de la Préfecture, faisaient chaque jour des perquisitions. Les recherches pourtant n'étaient pas invariablement heureuses.
1. Il a été fait sur cette affaire un travail intéressant, mais encore inédit, par M.**% qui servit, d'intermédiaire auprès de Ciuseret. Nous devons encore taire le nom de Fauteur.
ir. RÈGNE DE LA COMMUNE. . 389
Des modèles de brassards, venus de Versailles, avaient été un mutin apportés chez M. L..., par un envoyé du commissaire de police Bérillon. L... avait mission de faire confeclionner chez lui rapidement, par des mains sûres, assez de brassards pour en munir toute sa compagnie. Sa femme aussitôt s'était mise à l'œuvre, achetant, pour détourner les soupçons, du calicot dans un magasin, de la percale bleue dans un autre, ailleurs enfin de la percale rouge ; en moins
de quarante-huit heures, tout cela était taillé, rassemblé, cousu. On n'attendait plus que l'ordre de répartition, lorsqu'un peloton de fédérés se présenta chez l'horticulteurgrainetier avec un ordre de perquisition. Le maître de la maison était absent. Les fédérés n'en voulaient rien croire : a Nous saurons bien les trouver, disaient-ils, lui et ses fameux brassards. »
Au mot de brassards. M"* L... pâlit. Mais elle comprenait trop combien la situation exigeait de sang-froid, pour que son trouble fût de longue durée. Ce fut donc avec une courageuse apparence de calme qu'elle guida les visiteurs dans leurs recherche?. Après avoir minutieusement inspecté chaque pièce, ouvert tous les tiroirs, soulevé les housses des meubles et visité les moindres coins : « Maintenant, citoyenne, allons examiner la cave, » ordonna celui qui paraissait être le chef.
Un factionnaire fut laissé à la porte de l'appartement restée ouverte. Le reste de la troupe descendit, mais à peine arrivait-on au sous-sol, qu'un coup de feu retentit en haut: « Le misérable » exclama le chef, « il a assassine notre sentinelle! »
Déjà les autres, hors d'eux-mêmes, dirigeaient contre M"* L... les canons de leurs fusils, et Tofficier allait commander le feu, lorsque se ravisant : « Allons voir, » fit-il.
On remonta. Heureusement pour rinfortuncé, le factionnaire était toujours à son poste. C'était la porte qui, brusquement fermée par le vent, avait, en poussant la main du garde, appuyé sur la délente du fusil et déterminé l'explosion de l'arme. La bande s'éloigna sans avoir rien trouvé. Elle n'avait, dans ses investigations, oublié que le piano, à rintérieur duquel les brassards étaient cachés.
Vers le mùmc Icmps oii fut découvert le complot des brassards, un partisan isolé, dont le nom est resté inconnu, s'occupait avec un zèle louable de la délivrance de Baris, d'accord avec Tétat-major de la guerre ; mais eomme il était sans rapport avec Tétat-major de la garde nationale, dont les services à Versailles étaient contrôlés par le colonel Corbin, il se faisait bientôt arrêter. A la même époque, un autre fait analogue se produisait aussi. Le commandant de la caserne du Prince-Eugène, un nommé Picard, s'était rencontré avec un de ses créanciers, officier de la légion bretonne, et lui avait proposé de livrer à un moment donné, la caserne aux troupes de Tordre, moyennant une somme de 10000 fr. L'officier demanda à réfléchir, à consulter ses chefs, et accepta un rendez-vous donné par Picard pour traiter définitivement, au grand café Parisien, place du Château-d'Eau. Quand il se présenta. Picard, qui, la veille, avait pris la précaution de lui emprunter 200 fr., le fit incarcérer. L'ofiicier breton fut d'abord conduit à Mazas, puis, devant le Comité central, puis à l'Hôtel de ville, puis encore à Mazas. Il parvint à s'évader le 25 mai, et ce fut lui qui fit arrêter et fusiller Picard.
Cependant, malgré la vigilance de la Commune et le zèle de ses agents, la garde nationale restée fidèle ne cessa pas de communiquer avec le Gouvernement de Versailles et de prendre ses ordres. Dans les derniers jours de l'insurrection, alors qu'une attaque était imminente, le colonel Domalain envoyait à M. Thiers la lettre suivante :
« Monsieur le Président,
« Il est absolument nécessaire que nous soyons avertis vingt-quatre heures à l'avance, attendu que nous ne pouvons tenir constamment nos hommes sur le qui-vive. Il est déjà difficile de garder sous la main des personnes campées dans un même endroit; à plus forte raison est-ce difficile pour des hommes que l'on ne peut prévenir qu'avec les plus grandes précautions.
« J'ai aussi l'honneur de vous informer que, de concert
avec X ..., je prendrai énergiquement rinitiativc pour ce qu'il y aurait à faire à Tinlérieur de Paris, en ce qui regarde les positions à prendre ou à occuper, car, au moment do Taclion, il ne nous faudra ni indécision, ni hésitation, et Daignez agréer, etc. « A. Domalain. »
En môme temps, on faisait imprimer hors de Paris, et on tenait prête à être placardée une proclamation faisant appel aux bons citoyens.
Voici quel était le plan du colonel Domalain : avec le concours de inspecteur des barricades, le sieur T..., on prenait l'avenue Victoria, la place de THôtel de ville; on établissait autour de la place des Victoires une redoute terrible, armée de mitrailleuses et d'artillerie ; on désarmait les principales barricades de Paris. Grâce au commandant en second des Tuileries, le sieur Y...., on arrêtait tous les commandants du château dont on se rendait maître sans coup férir. Les groupes de gardes nationaux se formaient dans Paris, au premier signal ] mais ce signal ne fut pas donné, l'attaque ayant été faite à l'improviste.
Il ne fut tenté que quelques mouvements isolés, doublement périlleux, car, sans ordre, sans mot de ralliement, on avait tout à craindre de la défiance des s'oldats comme de la fureur des fédérés. Les hommes de cœur qui ont payé de leur vie ces actes d'audace, les commandants Durouchoux et Poulizac, le capitaine Verdier, n'en font que plus d'honneur à la garde nationale fidèle.
Des circonstances fortuites empêchèrent la formation et la réunion des groupes au moment de l'assaut, comme ce fut uniquement le défaut de prudence de Cluserct qui empêcha son complot de réussir. Ne faut-il pas reconnaître dans ces différents insuccès l'intervention d'une volonté supérieure à la sagesse humaine? Paris, qui le premier avait tiré l'épée, devait être châtié par l'épée !