‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 134 sur 178 · CABINET · texte numérisé non relu

CABINET

DU

CHEF. • Sûreté générale. — Police municifiale.

Le cachet est à Tencre bleue, et il ne se trouve aucune signature au bas du procès-verbal. Le greffier a-t-il reculé devant l'horreur ou devant le châtiment possible du forfait ?

1. On raconte qu'un des assassins s'étant blessé, en voulant s'emparer des boucles d'argent de Mgr Darboy, frappa la victime du pied et l'insulta en blasphémant.

Pendant que ce drame lugubre se passait à la prison de la Roquette, il régnait au fort de Bicêtre un mouvement inaccoutumé : on enlevait et on enclouait les pièces d'artillerie ; les clairons sonnaient longuement la retraite ; les fédérés évacuaient le fort. A huit heures et demie, les sentinelles s'étaient retirées laissant enfermés dans les casemates ^es Dominicains, dont nous avons raconté plus haut Tarrestation. A un certain moment, ces religieux purent croire que tout le fort était abandonné, et que les troupes de Versailles ne tarderaient pas à venir les délivrer. Leur espoir fut de courte durée ; un peloton du 185* bataillon accourut à la dernière minute, enfonça les portes du cachot à coups de crosse de fusil et fit sortir précipitamment les prisonniers. Leur nombre s'était réduit à vingt et un, par suite de l'élargissement de deux enfants et de la fuite de deux domestiques, qui avaient été mis à part en qualité de sujets étrangers. Le P. Rousselin eut le temps d'échanger rapidement soil costume religieux contre des vêtements civils, et le triste cortège se mit en marche vers Paris. Pour empêcher sans doute les tentatives d'évasion, Léo Meillet cherchait à rassurer les Pères en leur promettant la liberté, dès qu'ils ne seraient plus en mesure de renseigner* les Versaillaîs. Sur tout le parcours, les infortunés religieux ne cessèrent d'être outragés et maltraités par la population; les femmes surtout se montraient furieuses et avides de voir mourir ces hommes revêtus de l'habit monastique. On descendit vers la porte d'Ivry; tout à coup, une vive fusillade, venant de Bicêtre, occasionna une panique dont le P. Rousselin profita pour se perdre dans la foule, oii grâce à son costume civil il ne fut pas reconnu.

Après avoir dépassé la barrière de Fontainebleau, l'escorte pénétra dans la ville par la porte de Choisy, prit la

me du Château-des-Rentiers et remonta le boulevard de la Gare jusqu'à la mairie du XIII' arrondissement, suivie par une foule ignoble qui proférait des blasphèmes et des cris de mort. On fit asseoir les prisonniers dans la cour de la mairie, sous prétexte de les abriter contre les projectiles nombreux qui commençaient à rendre cet endroit dangereux.

Un homme, accusé du meurtre d'un officier fédéré, fut amené et fusillé dans le voisinage de la mairie, et son corps placé' devant les Dominicains comme une prédiction lugubre du sort qui les attendait.

Les obus pleuvaient, la position n'était pas lenable. Les bourreaux furent obligés de la quitter entraînant leurs victimes à la prison disciplinaire du 9* secteur, boulevard d'Italie, 38. Cette prison devenait ainsi le centre, le quartier général d'une résistance à outrance, organisée par Cerisier, le farouche commandant du 101^ Il était alors dix heures du matin ; vers une heure, on vint en son nom demander les prisonniers pour les conduire à la barricade. En Tabsence d'un nommé Boin, gardien du secteur, le sieur Bertrand crut devoir envoyer à la place des religieux quatorze gardes nationaux détenus pour infraction à la discipline. Une heure après, il était vertement réprimandé par Boin, qui lui signifiait l'ordre de faire sortir les « calotins » et de les livrer à un peloton du 101* qu'il avait amené avec lui. Bertrand s'y opposait, et, voulant dégager sa responsabilité, il exigeait un ordre écrit. Boin lui enjoignit de rédiger cet ordre et le signa en présence de témoins. S'approchant' ensuite des prisonniers, il leur dit : « Allons, soutanes, levez-vous! à la barricade! » Les religieux obéirent et suivirent Boin jusque sous la porte d'entrée. A ce moment, M. l'abbé Grandcolas aperçut, sur la chaussée de l'avenue. Cerisier qui attendait avec une troupe d'insurgés. Une discussion s'éleva entre Boin et le Supérienr des Dominicains ; celui-ci rerusait de prendre les armes en disant : « Il nous est défendu de nous battre. Nous sommes infirmiers et disposés à aller chercher vos morts et vos blessés sous les balles. » Le chef fédéré répliqua; « Vous le promettez? » Et, sur sa réponse affir-

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malive, on les Gt touB rentrer dans la prison. Il était deux heures et demie.

Les Dominicains sentaient que c'en était fait de leur vie. Pendant l'heure qui suivit, ils se mirent en prière, se confessèrent entre eux et attendirent leur sort avec une courageuse résignatioù. A quatre heures, on vint de nouveau les cher* cher par ordre de Cerisier. Us saluèrent alors pour la dernière fois leurs compagnons de captivité par ces mots : « Priez pour nous, » et répondirent successivement à rappel qui était fait avec le livre d'écrou. Ils traversèrent sur deux rangs le long couloir qui mène à la cour d'entrée et se trouvèrent en présence d'une double haie de gardes du lOP, au milieu desquels ils remarquèrent deux jeunes femmes vêtues en fédérés. Les. armes furent chargées en leur présence, après quoi on se dirigea vers la porte. A peine le premier Dominicain en avait-il franchi le seuil, que les cris : ce Sortez un à un!.... sauvez-vous! » furent poussés par le commandant de l'escorte ; en même temps on tirait sur les prisonniers, et, au fur et à mesure qu'ils débouchaient dans l'avenue, d'autres groupes d'assassin^ poursuivaient les fuyards d'une grêle de balles.

Le P. Cotherauld tomba le premier en s'écriant : « Est-il possible! » Après lui le P. Gaptîer fut atteint et dit : « Mes enfants.... pour le bon Dieu! » En un instant douze cadavres restèrent étendus sur la chaussée , exposés aux profanations de la populace accourue de toutes parts pour se repaître du carnage.

Un témoin a raconté devant le conseil de guerre que, regardant dans la rue quelques instants après, il vit un Dominicain dont la tête était légèrement soulevée et qui paraissait respirer encore. Un garde national s'était approché à quelques mètres et l'avait mis en joue ; un capitaine adjudant-major du 84* bataillon lui arracha le fusil des mains pour tirer lui-même sur le blessé. D'autres gardes se joignirent à lui, et une trentaine de coups de fusil furen tirés sur le cadavre.

Chassées comme des bêtes fauves, huit des victimes étaient parvenues à s'échapper, fuyant par toutes les rues voisines.

demandant asile à toutes les portes. Parmi eux un jeune homme de vingt ans, le sieur Germain Petit, employé à Té* conomat, avait été recueilli dans une maison de la rue Toussaint-Féron. On eut beaucoup de peine à calmer son émotion; des voisins trop complaisants vinrent lui apporter des habits de garde national sous prétexte deVaider dans sa fuite. Mais à peine avait-il échangé ses vêtements, qu'un groupe d'assassins vint l'arracher de son refuge, pour l'en* traîner avec eux à la barricade qui fermait l'entrée de la rue Baudricourt, au coin de l'avenue d'Ivry. Pascal^ un lieutenant du 177* régiment fédéré mit aux voix la CQndamnation du malheureux jeune homme. La mort ayant été unanime* ment votée, on prenait des dispositions pour le fusiller.... Tout à coup les troupes de ligne, venant de l'avenue d'Italie, débouchèrent derrière la barricade ; les insurgés se sauvèrent du côté du rempart, entraînant avec eux ,leur prisonnier, et dans leur fuite se trouvèrent en face de nouvelles colonnes qui les cernèrent de toutes parts. Le lendemain le cadavre du jeune Petit, la treizième victime, fut trouvé et reconnu dans la direction des remparts.

Voici les noms des treize martyrs :

1* Le P. Captier, prieur.

2* Le P. CoTHERAULD, dominicain.

3* Le P. Chateigneret, dominicain.

4° Le P. BouRARD, dominicain- 5*> Le P. Delorme, dominicain.

6« M. Cauquelin, professeur auxiliaire, 7*» Aimé Gros, domestique.

8° Volant, surveillant.

9° Catala, surveillant.

10<> Dehtroz, infirmier.

11** Joseph Cheminal, domestique.

12° Marcel, domestique.

13° Germain Petit, commis à l'économat.

Les soldats du 113® régiment, qui entraient en vainqueurs après avoir franchi les barricades, reconnurent ces morts glorieux; ils se penchèrent sur leurs cadavres, s'empa-

rërent des rosaires qui pendaient ù leur ceinture et se les partagèrent grains & grains, comme de saintes reliques. Hélas! lorsqu'ils furent passés, les profanations recommencèrent; et pendant plus de quinze heures encore lès martyrs furent exposés à tous les outrages imagina*blés.

Le lendemain matin, un prêtre du quartier, M. l'abbé. Guillemette, trouva sur sa route ces saintes dépouilles et les fit transporter dans la maison des Frères de la rue du Mou-linKies-Prés. Là, un professeur d'Arcueil, M. d'Arsac, vint reconnaître les corps et les marquer chacun de leur nom. En même temps, M. Durand, curé d'Arci|eil, et M. Eugène Lavenant, avertis^ du massacre des Dominicains leurs amis et leurs compagnons à l'heure du danger, s'empressèrent de les réclamer et de les rapporter à Arcueil. Le char qui les transportait, suivi d'une foule frémissante de douleur et de colère, fut conduit au cimetière de la paroisse. Là, on déposa provisoirement les martyrs dans Une fosse commune, l'un près de l'autre, ayant pour tout linceul leurs vêtements ensanglantés; ils ont été exhumés depuis et transportés dans une chapelle construite au milieu du parc.

Après Mgr Darboy et les victimes de la Roquette, après les Dominicains d'Albert-le-Grand, apparaît le nom d'une victime ignorée du grand nombre, un nom de saint qui se détache doucement illuminé du martyrologe de 1871, Philippe Saguet, en religion, frère Néomède Justin.

Dans la matinée du 25 mai, les obus éclataient avec fracas au milieu des vastes bâtiments de Mazas. Le directeur de la prison, Garreau, était en ce nffoment au Comité de salut public, où il recevait l'ordre de faire fusiller les otages et d'incendier les bâtiments. En son absence, les gardiens délibérèrent, et le brigadier-chef donna l'ordre de faire ouvrir toutes les cellules. Les prisonniers, réunis au rez-dechaussée, restèrent là une heure environ, dans la crainte et

dans rattente. Vers dix heures, on les fil sortir par groupes successifs pour les conduire à la barricade de la rue de Lyon. Le frère Néomède réussit d'abord à se cacher pendant deux heures chez un marchand de vins, avec un de ses confrères, membre comme lui de la^ communauté d'Issy ; mais des perquisitions furent faites dans cette maison : un capitaine délégué de la Commune, ayant découvert les deux fugitib les traita de lâches et les contraignit, le revolver au poing, de marcher devant lui.

Le frère Néomède et son confrère refusèrent de prendre le fusil qu'on leur présentait; mais ils furent contraints de porter successivement des pierres, des vivres aux barricades, puis de traîner, affublés d'une capote de garde national, un chariot de munitions.

Cependant le bruit de la bataille se rapprochait; le sifflement des balles et le crépitement des mitrailleuses donnaient à la lutte un caractère effrayant. Vers trois heures, un obus éclata près de la barricade du pont d'Austerlitz où

se trouvaient les deux religieux. Sept à huit gardes nationaux ' furent horriblement mutilés; le frère Néomède Justin, atteint par un éclat, mourut instantanément. Son confrère, blessé lui-même, put se traîner jusqu'à lui et constater sa mort. Providentiellement recueilli par des gardes nationaux, le compagnon du frère Néomède fut porté à l'hôpital Sainte- Eugénie où pendant quatre jours les bonnes Sœurs lui prodiguèrent leurs soins charitables. C'est de lui que nous tenons ces détails si pleins d'intérêt sur le généreux martyr. Le frère Néomède a été conduit en prison, puis à la mort, en haine de la foi. Soldat de l'Évangile, il est tombé au champ d'honneur après avoir dépensé ses sueurs au service de l'enfance. Son sang a coulé en expiation de nos fautes ; c'est un martyr de l'Église et de la patrie.

Le lendemain 26 mai, dans la matinée, la Commune voyant le découragement s'emparer de ses soldats voulut ranimer

leur 3^èle, en leur donnant en spectacle la lente agonie des hommes contre lesquels leur haine faroucheétaitplusvivace.

Elle avait déjà préludé à Tépouvantable boucherie qu'elle * méditait par l'assassinat de M. Jecker, le trop fameux banquier du Mexique. Une circonstance aussi fortuite que fatale avait perdu H. Jecker : il allait chercher un passe-port à la Préfecture de police ; remployé ayant incorrectement ortho^graphie son nom, le banquier s'empressa de le rectifier. « Quoi ! lui dit son interlocuteur, seriez-vous le Jecker dont il a été si souvent question pendant la guerre du Mexique? » Le malheureux balbutia, voulut sortir, il fut retenu. Voici comment sa mort est racontée par M. Ferdinand Evrard, l'un de ses compagnons de captivité : « Vers sept heures du matin, on vint appeler M. Jecker, qui fut invité & descendre au greffe; je me mis à la fenêtre pour le voir passer; quand il arriva dans la cour, il attendit quelques minutes devant la grille du préau qu'on vint lui ouvrir; il tourna les yeux vers nos cellules^ il était fort pâle; je lui fis un signe amical de la main, il me salua et franchit la grille qui venait de s'ouvrir. Un moment après, le surveillant Langevin étant remonté, je lui demandai ce qui était arrivé à notre compagnon.

« Je n'augure rien de bon, me dit-il; on m'a renvoyé du greffe pour que je n'entendisse pas ce qui 9e disait, et j'ai vu là six gardes nationaux qui n'avaient pas bonne figure, j'ai peur pour M. Jecker. » Dix pfiinutes après cet entretien, nous entendîmes le bruit d'une fusillade; le crime venait de se consommer, sans doute au même endroit où s'était déjà accomplie la première exécution.

Durant toute cette journée, une morne stupeur, que la plume ne saurait décrire, régna dans toute la prison. Du fond de leurs cachots, les prisonniers apercevaient la sombre lueur des incendies; ils entendaient le canon tonner sans trêve ; le feu de la mousqueterie ne se ralentissait pas davantage. L'intérieur de la prison était un chaos. L'agitation fiévreuse des gardiens, les perpétuelles allées et venues des personnages du dehors, les cris tumultueux, les ordres et contre-ordres, tout faisait présager d'affreuses et suprêmes convulsions.

5i^ mSTOiRE DE LA GOMMCNB.

Le <oir« vers quatre heures, on fil descendre dans la rrande cour de U Roquette qualpe groupes de victimes. Il y avait des prrtne^, des gendarmes, des sergents de ville et quelques civils, en tout, de quatre-vingts, à quatre-vingt-dix * personnes environ ; mais, dans la crainte que, vu leur nombre, les a>ndamDés n*qpposassent de la résistance, on fit remonter les sergents de ville.

Lliistoîre, qui enregistre les noms des criminels pour les vouer à r^vêcration des siècles, doit aussi perpétuer la glorieuse mémoire des martvrs.

Les rapports officiels citent :

Trutis Pères jéswtes :

Le ?. OUTADIT, supérieur de la maison de la rue de Sè\Tes, Le P. CiEBERT, économe.

Le P. SB BDI6T.

Qvnîrt religiniT de Picpus:

Le P. LiDISLAS RADIGUB.

Le P. ¥AKCKÎ.m ROUCHOnSB.

Le P. POLTCARPB TCFFIBR.

Le P. FRÉZAL TARUEU.

Deux prêtres séctiUers :

L'atitiê SARiTIBR, vicaire de Notre-Dame-de-Lorette. L abtiê PLANCEAT, directeur du patronage de Cbaroone.

Un sétninariste :

PAUL SBI6IIBRBT.

Quatre otages civils:

DBREST, ancien officier de paix.

LAR6ILIÈRB, sergent-fourrier du 74« Imtaillon de la garde nationale.

6RBFF, garde national.

MORBAD, garde national.

m. CHUTE DE LA COMMUNE. 525

Trente-Quatre mUitairea :

BALANUT.

BIANGHEBOINI.

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