‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 136 sur 178 · Les martyrs du calvaire de la rue Haxo · texte numérisé non relu

Les martyrs du calvaire de la rue Haxo

m. CHUTE DE LA COMMUNE. 529

du 173* et du 172« bataillon. Deux coups de fusil, tirés sur les otages, partirent de leurs rangs, mais sans blesser personne; les deux assassins avaient visé trop haut, ils furent arrêtés comme imprudents. Les bataillons crièrent : «Vive la France, vive la République ! » Les victimes levèrent leurs chapeaux.

La foule était très-compacte. Ceux qui venaient de loin pour assister à l'exécution, et c'était la majeure partie, ne cessaient de vociférer la mort des otages. Ils trouvaient bien quelques échos parmi les habitants du quartier; mais tous n'étaient pas du même avis. « Ça ne portera pas chance à Belleville. — Mauvaise noie aux gardes nationaux par ici, » disaient quelques-uns.

Les martyrs n'étaient pas émus des menaces, ni des cris de mort. La seule plainte qu'on ait pu recueillir est celle d'un gendarme; apercevant la porte de Romainville, il se prit à dire : « 0 ma pauvre femme et mes trois enfants ! » Tous marchaient bravement à la mort. Un religieux de la congrégation de Picpus, le P. Tuffier, qui avait eu jusque-là beaucoup de peine à suivre ses compagnons, animé tout à coup en face du martyre, les étonnait par sa noble démarche. II devait à ses derniers moments honorer le sacerdoce par un trait de sublime dévouement.

Il était cinq heures et demie, le cortège venait d'arriver à la grille du deuxième secteur, c'est-à-dire au siège de l'étatmajor général des légions de Belleville et de Ménilmontant. Cet établissement militaire avait été commandé par le général Callier, sous le siège, et avait été occupé par la garde nationale et l'armée; au 18 mars 1871, les chefs de l'insurrection s'en étaient emparés, et depuis la veille il était au pouvoir d'un nommé Parent, délégué à la guerre, en remplacement de Delescluze, blessé mortellement. Au lieu de se tenir à portée des insurgés qui luttaient encore sur quelques points, Parent s'était établi au secteur de la rue Haxo. C'est là que les membres de la Commune s'étaient donné rendezvous avec la caisse^ avant de s'enfuir à travers les lignes prussiennes.

Indépendamment des soixante-dix ou quatre-vingts ofQ-

ciers de toute arme qui avaient suivi le nouveau délégué, celui ci était encore environné des délégués aux finances et à l'intérieur, d'une foule de membres ou de délégués du Comité central. L'influence occulte et chicanière de l'élément ouvrier devait peser jusqu'au dernier moment sur l'autorité civile et militaire de la Commune.

Lorsque les otages apparurent, les officiers fédérés qui se trouvaient au secteur allèrent au-devant d'eux. Arrivés au n? 85, ils se firent ouvrir la grille de l'entrée principale, et quelques membres du fameux Comité central s'avancèrent dans la rue Haxo. Le n* 88 faisant face au secteur était littéralement rempli de fédérés. Une charrette attelée fut amenée au milieu de la rue ; un orateur de circonstance monta dessus, un drapeau rouge à la main, et harangua ainsi la foule : « Citoyens, le dévouement de la population mérite une récompense. Yoici des otages que nous vous amenons pour vous payer de vos longs sacrifices!... » Et il termina par ces mots : « A mort! à mort ! » qui furent couverts d'applaudissements et répétés par la foule.

Le délégué de la Commune Parent avait, dît-on, l'intention de sauver les otages ; il commanda à ses hommes de garder la grille par oii ils devaient entrer; mais se voyant débordé, il s'adressa ironiquement aux délégués du Comité central et leur dit : « Citoyens ! c'est le moment de montrer votre influence ; voyons, empêchez ces gens de déshonorer la Commune si vous le pouvez. »

Mais la multitude, dont la fureur croissait à mesure qu'elle pressentait la fin de son règne, se précipita en avant et poussa le cortège dans l'allée du secteur.

Un colonel fédéré ouvrait la marche ; elle était fermée par un officier qui portait la pointe de son épée dans les reins des malheureux prisonniers. Les femmes échelonnées le long de l'avenue insultaient et maltraitaient les victimes; l'une d'elles prit le chapeau d'un prêtre et s'en servit pour le souffleter. Un brigadier d'artillerie, d'une force herculéenne, alla se poster à la porte même du secteur, et à mesure qu'un otage se présentait, il lui dssenait un coup de poing formidable, en l'accablant d'injures. M. Seigneret donnait alors

le bras au P. Tuffier* que le coup de poing jeta par terre; ayant regardé avec indignation le misérable artilleur, il fut lancé à deux mètres de là, et sa tête alla heurter violemment Tangle d'appui de la fenêtre du concierge. En même temps on l'entendit s'écrier : « Ah! ma pauvre famille! »

Cependant les otages pénétrèrent tous dans l'arène du martyre, dont nous avons donné le plan (page 531), qui permet au lecteur de suivre tous les incidents du drame.

Ils arrivèrent, en suivant le chemin AB, et en longeant le pavillon de l'horloge, jusque dans un terrain vague qui élait enclos par un petit mur à hauteur d'appui. Alors se produisit une scène qu'on ne peut se rappeler sans une vive émotion. Se voyant perdus, des gendarmes implorèrent quelques-uns de leurs bourreaux pour qu'ils voulussent bien remettre à leurs femmes et à leurs enfants quelques petits objets en guise de souvenir. Les bourreaux devenaient des exécuteurs testamentaires. Celui-ci reçut un petit sac pour remettre à la femme d'un condamné; un autre se chargea d'une montre et d'un billet pour la lamille d'un de ces infortunés. Pauvres soldats! Jls vont mourir silencieusement pour le devoir et pour le droit; et après des années de service et d'honneur, ils tombent en disant de ces paroles si simples et si belles qu'on les entend toujours!

« Du courage, ma bien-aimée, nous vivons dans

a l'espérance d'un jour où nous serons réunis pour ne plus « nous séparer!...

« Tu es ma seule inquiétude; tranquillise-toi, je serai

« toujours au-dessus de tout événement... Sois sûre quçces « fleurs seront conservées en souvenir du jour et du triste « lieu où je les reçois, et encore mieux en souvenir de toi!

« Après la peine viendra le bonheur; nous irons à ton

« i>ays et nous ne nous quitterons plus!... La campagne ce devient si belle!... »

1. Arrivé au bout de la côte de BelleviUe, le P. Tuffier ne pouvait plus avancer; il était particulièrement Tobjet des injures et des mauvais traitements. C'est alors que M. Seigneret lui offrit son bras, et le vénérable religieux s'y appuya juiqu'à l'entrée du secteur.

Ils pensaient que, la volonté d'un mourant étant sacrée, leur dernier vœu serait accompli. Hélas! ils n'eurent même pas celte dernière consolation du condamné à mort, et que les plus cruels et les plus barbares n'ont jamais refusée; loul ce qui leur appartenait leur fut pris, et plusieurs gendarmes furent accablés d'outrages et des paroles les plus cyniques.

Cinq à six minutes s'étaient écoulées depuis l'entrée des otages au secteur. Les chefs de la Commune, montés sur le balcon du pavillon de l'horloge, parodiaient un conseil de guerre; mais ils ne savaient de quoi accuser les prisonniers. Ils ne voulaient pas commander l'exécution, et ils n'osaient pas les absoudre; il y eut un moment d'incertitude très -prononcée. L'attitude douce et sérieuse des otages, l'aspect touchant de leurs regards, sans haine et sans peur, firent hésiter les assassins; ils restèrent là quelques instants sans oser les toucher, malgré les excitations et les cris de mort qui partaient des rangs les plus éloignés de la foule. Un officier fédéré, monté sur un pilastre qui existait au point C du plan, se mit à lire un papier qui, paraît-il, tendait à disculper les victimes, lorsqu'une jeune fille de dix-neuf ans, cantinière d'un régiment de fédérés, plus impatiente que les autres, s'avança, le revolver au poing, vers le conseil, et en interpella insolemment les membres : « Ils n'en finiront donc pas, ces tas de fainéantslà? tas de lâches, vous n'allez donc pas commencer? »

Puis, revenant sur ses pas, elle se mit à ajuster M. l'abbé Planchât, avec son arnie. Mais ce généreux confesseur, sans se laisser émouvoir par la menace, implora les assassins en faveur des pères de famille ; il les supplia d'épargner les gendarmes et les otages civils, et il s'offrit pour eux en holocauste avec les prêtres, ses frères. La jeune cantinière exaspérée de tant de résignation et d'héroïsme, se précipita sur M. Planchaf, le poussa contre le mur, en

lui criant : « J'm'en vais t'en f des pères de famille ! »

puis elle lui brûla la cervelle à bout portant.

Ce fut le signal du massacre ; les prêtres furent les premiers immolés. Un seul fait de révolte, mais de révolte sublime, se produisit parmi eux. Le maréchal des logis

fioaiily, jeune homme dans toute la force de Fâge, présenlail sa poitrine au fusil d'un marin fédéré, qui le visait, lorsque le P. Tuffier, ne pouvant contenir son indignation, repoussa l'assassin et se plaça devant la victime. Cet héroïque dévouement ne produisit à Tégard du religieux qu'un redoublement de violences et d'injures. Les femmes — il y en avait environ une dizaine — étaient là aussi les plus exaltées; leur furie ne connaissait plus de bornes, elles vociféraient : « trois coups pour celui-là ». Le P. TufQer tomba au troisième coup, et on le crut mort ; mais après le massacre, il se releva par un mouvement convulsif, et courut vers le petit mur d'appui comme pour chercher une issue.

La plume se refuse à décrire toutes les horreurs qui se déroulèrent alors : les exécuteurs se précipitèrent sur le P. Tuffier ; l'un d'eux lui fit sauter le crâne. C'était un jeune homme, presque un enfant : « As-tu vu, disait-il, au sortir de là, comtne la cervelle du vieux prêtre m'a sauté après? » Ce coup de feu jeta le martyr la face contre terre ; un des bourreaux, avec son pied, le remit sur le dos, et s'apercevant qu'il râlait encore, il l'acheva. Une cantinière cherchait de ses mains crispées à lui arracher la langue ; ne pouvant y parvenir, elle ne rougit pas de souiller de ses ordures la figure du glorieux martyr.

Nous ne savons presque rien des derniers moments des autres otages ecclésiastiques et civils. Après les quelques coups isolés qu'on tira d'abord sur les prêtres, on entendit les clairons résonner et un feu de peloton, puis une autre sonnerie et un autre feu de peloton. Toutes les victimes tombèrent, sauf une seule qui n'était blessée qu'à la main, et qui demanda aux assassins de ne pas prolonger son agonie ; elle fut aussitôt fusillée.

Un ou deux gendarmes, dans leur désespoir, se jetèrent, mais trop tard, sur les assassins. Sans armes, ils luttèrent corps à corps avec eux, mais que pouvaient-ils contre cette légion de misérables sortis des bagnes et des prisons, écume de tous les pays de l'Europe ?

Quand tous les corps furent à terre, un officier fédéré, le

sabre i\ la main, monta sur le mur d'appui et cria de cesser le feu, que tout était fini. Mais les victimes respiraient encore : on entendait parfois sorlir de leurs poitrines des gémissements sourds et déchirants. On plaça alors les cadavres en monceau; puis, pour faire cesser les cris, on fouilla les chairs encore palpitantes à coups de baïonnette, et quand les bras furent las, la meute de tigres, au milieu de laquelle on apercevait des hommes en costumes d'offîciers, monta sur cette masse sanguinolente et la foula aux pieds.

Le sacrifice était achevé ; les héros étaient là étendus par terre et baignés dans leur sang. Leurs ennemis contemplaient ce spectacle et semblaient ne pouvoir s'en rassasier. Cependant, il était environ sept heures du soir; la nuit commençait à tomber, et Tincendie qui dévorait les somptueux édifices de la capitale projetait ses lueurs blafardes sur cette scène d'horreur. Il était temps de se retirer. Les cannibales voulurent ajouter l'ivresse du vin à celle du sang ; le reste (le la nuit ne fut qu'une dégoûtante orgie, accompagnée des propos les plus révoltants.

Un enfant de quatorze à quinze ans se vantait d'avoir tiré le premier sur le vieux prêtre, le P. Tuffier. Une mégère disait du môme religieux : « Ce carcan de prêtre a voulu se relever; s'il l'avait pu, je sautais par-dessus le mur et je l'achevais. » Et sa fille, Agée de vingt et un ans, criait & une personne logée près du secteur : « Eh bien ! femme aux prêtres, descendez-vous? » Une épicière du quartier, voyant un garde national entrer chez elle, les mains ruisselantes de sang, lui dit en souriant : « Comment, nion cher, vous vous êtes sali les mains après ces ! » Le surlendemain, lorsque la cantinière, qui se glorifiait d'avoir achevé le vieux prêtre, fut arrêtée par l'armée régulière, elle se vanta hautement de son action : « Fusillez-moi, dit-elle, je sais que je l'ai mérité, mais, je suis fière de ce que j'ai fait! » Rien ne peut faire comprendre une pareille fureur.

Comme la victime du Calvaire, les martyrs de la rue Haxo ont été saturés d'opprobres et de douleurs. Pour que la ressemblance fût plus complète, Dieu permit que leurs

Vêlements fussent partagés. On vit l'un des fédérés porter une soutane au bout de sa baïonnette, un autre s'était coiffe d'une calotte, et ils marchaient en chantant : « La calotte et la soutane du curé. II y en avait des prêtres, en voilà! en voilà ! » Un canonnier s'était emparé des lunettes et de la montre d'un ecclésiastique et avait, disaient les autres, brisé le restant de son avoir. (C'étaient probablement des objets de piété.) Un soldat mit la main sur un beau chapelet en ivoire; un autre prit pour lui la montre du vieux prêtre, mais il ne put en avoir la chaîne, elle se trouvait déjà dans la poche d'un gamin.

Pendant la nuit, on laissa les corps sous la garde de quelques fédérés; et le lendemain, lorsque ces derniers furent un peu revenus de leur ivresse, ils songèrent à les enfouir. Il était près de onze heures du matin, quand, le samedi 27 mai, ils procédèrent A cette opération. Il n'y avait pas de temps à perdre; le soleil, qui dardait ses rayons brûlants sur les cadavres, accélérait la putréfaction. D'ailleurs, rheure de la justice vengeresse avait sonné; les soldats de la France avançaient et resserraient de plus en plus les assassins dans le dernier repaire qui les abritait. Ceux-ci devaient donc se hâter d'effacer les traces de leurs crimes et de se dépouiller de leurs vêtements encore ensanglantés. On essaya de creuser un trou, mais il fallut y renoncer, la terre était trop dure et le temps pressait. Quelqu'un 'qui connaissait la propriété se rappela qu'il y avait une fosse d'aisance dans le terrain vague où s'était accompli le massacre. On sonda; et, sous le monceau de cadavres, on découvrit en effet un grand trou, qui avait été recouvert à l'époque du siège pour établir une écurie destinée aux chevaux du général et de son état-major. On enleva les pavés et les lattes qui recouvraient l'ouverture de la fosse au point P : deux fédérés y descendirent, deux autres prenaient les cadavres par la tête et les pieds et les leur jetaient. Un capitaine de fédérés chercha dans tout le quartier à se procurer de la chaux, mais telle était la terreur inspirée par les hommes de la Commune que toutes les portes se fermèrent à son approche. 11 en prit d'autorité

in. CHUTE DE lA COMMUNE. 537

quelques pelletées chez un maçon de la rue du Télégraphe, et les fil jeter sur les morts.

Il ne restait plus qu'à chercher son salut dans la fuite; les assassins se dirigèrent vers la porte de Romainville; et les femmes complices de leur forfait les suivirent en foule. Là se trouvaient des amis : les francs-maçons y avaient une- loge, ils donnèrent des vivres et des secours aux réfugiés. Les Prussiens en arrêtèrent un certain nombre, en gardèrent quelques-uns et en laissèrent échapper l)eaucoup. ,

•Quelle longueur Dieu donne au combat des choses humaines ! Quelles épreuves à la patience et à la foi du juste, quels détails à l'horreur et au crime, quelle latitude à la liberté î

Après les crimes commis, le 22 mai, contre M. Koch et ses compagnons; le 23, contre Chaudey; le 24, contre l'Archevêque de Paris ; le 25, contre les Dominicains d'Arcueil, et le 26, contre le banquier Jecker et les victimes de la rue Haxo, la journée du 27 fut marquée par un nouveau forfait, le plus horrible, si l'on songe que les assassins étaient presque tous des enfants de seize à dix-sept ans, jeunes détenus échappés de la petite Roquette.

Ce jour-là, il restait encore, à la Grande-Roquette, cent soixante-sept prisonniers criminels et trente-cinq otages, qui devaient être fusillés ou écrasés sous les murs de la prison par le feu d'une batterie de dix pièces, munie de projectiles incendiaires et installée tout exprès au Père- Lachaise.

Le matin. Ferré, Tridon, Avrial, 6. Ranvier, Vaillant et quelques autres scélérats annonçaient que le gouvernement de la Commune allait se transporter à la Roquette, et, de là, dicter des lois aux Versaillais, en les menaçant du massacre des otages. Us partirent entourés de gardes nationaux, suivis de plusieurs chevaux de selle et d'un

camion do la Compagnie (lo Lyon chargé d'une seule petite caisse, précieuse sans doute, à en juger par les soins dont elle était entourée. Ferré et Ranvier parcouraient les barricades dont le quartier était couvert, exhortant les fédérés. Sans avoir le texte de leurs paroles, Tinstruction a recueilli des affirmations constatant qu'après leur passage, les insurgés avaient pour consigne de ne laisser passer aucun individu suspect, aucun otage fugitif.

Vers trois heures. Ferré et ses compagnons arrivèrent à la prison; François les reçut à cheval, en uniforme galonné, et fit pénétrer un bataillon de fédérés dans la cour. Aussitôt Ferré remit au gardien-chef Ramain Tordre écrit de livrer les otages, et harangua son bataillon. Les cris de : Vive la Commune! lui répondirent, pendant que le sous-brigadier se dirigeait vers les bâtiments de TEst pour en faire sortir les prisonniers. C'en était fait de leur vie, lorsque deux incidents inattendus vinrent changer la face des choses.

Depuis le matin, on manquait de vivres; les otages n'avaient reçu qu'un peu de soupe et de lard, les condamnés criminels, presque rien. Ceux-ci poussés, sans doute par la faim et excités par deux condamnés à mort, se révoltèrent, pillèrent les ateliers, s'armèrent de couteaux, de tranchets, de barres de fer et descendirent dans la cour, prêts à se précipiter sur le bataillon de fédérés, dont la présence insolite leur semblait une menace. Ferré, prévenant le danger, courut à eux, leur promit la liberté pleine et entière s'ils se joignaient à ses hommes, et, d'ennemis qu'ils étaient, s'en fit des complices. Tout à coup, au milieu des vivats, quelqu'un cria : Les Versaillaisf Ce cri, répété aussitôt, fut le signal d'une panique générale; fédérés et condamnés se précipitèrent vers la porte et disparurent en jetant leurs armes, malgré les efforts de Ferré et de François. Celui-ci s'écria alors: « Ah! c'est ainsi; eh bien, les canons du Père-Lachaise vont raser la prison !» et il partit à cheval vers le cimetière. Les canons n'ont pas tiré, on l'a su depuis, parce que leurs munitions n'étaient pas de calibre.

La prison se trouva ainsi ouverte et sans aucune direction. C'est alors que le plus jeune des domestiques de la 4'

lit. CHUTE DE LA COMMUNE. 539

division ouvrit les cellules avec une grande célérité, en criant i\ tue-lète aux otages : « Sauvez -vous, messieurs ! sauvezvous ! Parlez vile, vite; sortez ! allons, au plus vile! »

Il restait au quatrième élage, au moment où les portes leur ont élé ouvertes : Mgr Sural, MM. Bayle, promoteur du diocèse de Paris ; Petit, secrétaire général de Tarchevêché ; Lartigue, curé de Saint-Leu; Perny, Houillon et Guérin, missionnaires; Moléon, curé de Saint-Séverin ; Bécourt, curé de Bonne-Nouvelle ; de Marsy, vicaire à Saint-Vincentde-Paul, et deux séminaristes; les PP. Dumonteil, Besquent, Caschon, Tauvel, Duval, et Lemarchand, de Picpus; MM. Chevriaux, proviseur du lycée de Vanves, Chaulieu, ancien employé à la préfecture de police, Evrard, sergentmajor au 106* bataillon, et Rabut, commissaire de police de la Bourse.

Tous ces otages s'empressèrent de sortir de la prison; c'étail un parti dangereux, car tous les environs de la Roquette étaient encore entre les mains des fédérés sur la pitié d^quels il n'y avait pas à compter. Les prêtres de la 3^ section, qui étaient barricadés el trouvaient avec raison plus dangereux de s'enfuir que d'attendre l'arrivée prochaine des troupes, essayèrent de retenir leurs confrères ; mais ceux-ci ne les entendirent pas ou ne les comprirent pas. Du reste, dans -l'ignorance où ces derniers étaient de la situation de la troisième section, ils ne pouvaient guère rester à la Roquette.

« De mon guichet, écrit M. l'abbé de Marsy à M. l'abbé Amodru, j'apercevais, à travers le guichet et la cellule en face de la mienne, la fumée qui commençait à sortir du pavillon de l'Est.... Nous n'avions plus en perspective que l'incendie de nos cellules, ou le piège qui nous attendait à la porte, sous prétexte de mise ea liberté. J'optai pour ce dernier parti*. »

Là est l'explication du départ des otages de la 4« division. Le mot de « piège » employé par M. de Marsy et répété dans certains récits, a fait croire que l'ouverture des portes des

Page 1