‹ Histoire de la Commune de Paris en 1871Chapitre 141 sur 178 · III. CHUTE DE LA COMMUNJE · texte numérisé non relu

III. CHUTE DE LA COMMUNJE

Le 9 juin, au soir, des agents pénétrèrent dans une maison de la rue Saint-Gilles où ils trouvèrent un homme à demi vêtu et fumant sa pipe qui, prévenant les questions du commissaire de police, s'écria : « Je ne suis pas Courbet, examinez-moi bien et vous reconnaîtrez votre erreur. »

Rossel s'était caché au fond d'une mansarde du pays latin, après s'être teint lés cheveux en blanc. Lorsqu'il fut découvert, l'ancien ministre de la guerre avoua aux agents de police qu'il avait fait, lui-môme, insérer dans les journaux le bruit de son passage en Suisse, pour donner le change & ceux qui le cherchaient.

Régère, également déguisé et teint, espérait bien se sauver à l'aide d'un passe-port, quand les hommes de la sûreté le saisirent dans son lit, boulevard des Italiens.

Paschal Grouss^t, déguisé en femme, se croyait aussi à l'abri des fureteurs, grâce à son chignon et à la poudre de riz qui lui couvrait le visage'; et il fut très-surpris de se voir arrêter chez sa maltresse.

Le plus habile, le plus prompt à s'enfuir, le plus ingénieux à se grimer fut Félix Pyat. Tandis que le dramaturge s'échappait par les doubles-fonds du théâtre, il prenait aussi divers déguisements, et, en même temps, il faisait publier par la presse les inventions les plus saugrenues sur ses artifices de sauvetage.

Et cependant, tous ces hommes, pour abuser les masses et conserver l'influence qu'ils avaient criminellement usurpée sur elles, n'avaient cessé de dire, durant deux mois, .dans leurs emphatiques proclamations, qu'ils combattraient comme les Titans de 92. Le 17 mai, dans une séance mémorable de la Commune, Grousset avait prononcé ces paroles : <c Je resterai jusqu'à la victoire ou à la mort au poste de combat que le peuple nous a confié. » Et quelques mois

talla pieusement dans une maison meublée de la rue Jacob, où il se fit inscrire sous le nom de François-Marie Hortus, évoque des Thermopyles. Lors de la perquisition effectuée dans cette maison, comme partout ailleurs, les agents, frappés de respect pour le caractère sacré de ce personnage, n'avaient fait qu'entrer, saluer et sortir; mais quelques jours après, les allures du faux évéque ayant inspiré des soupçons, il fut arrêté et écroué au dépôt de la Préfecture de police, où il avoua son véritable nom.

après, pendant que leurs soldats, obscures victimes, encombraient les pontons, Yermesch, Laccord, Boursier, Ranvier, Dupont, Longuet, Vaillant, Ledru, Clément, Gaillard père, etc., savouraient à l'étranger les douceurs de la célébrité et se livraient & de fructueuses industries.

Nous ne savons si ces tristes personnages ont une conscience. Dans le cas de Taffirmative, l'accord entre elle et eux ne doit pas être parfait, non qu'elle ait le pouvoir de les faire repentir des crimes qu'ils ont commis, mais parce qu'elle doit essayer de les faire rougir de leur couardise. H est impossible qu'ils n'en éprouvent pas quelque honte, sinon maintenant, du moins plus tard, quand le bruit, qui se fait autour de leur nom, sera tombé en même temps que leur exaltation actuelle. Oui, quand la solitude sera devenue forcément leur lot, leur sommeil sera plus d'une fois troublé par des rêves sanglants : ils verront Paris en feu, les otages massacrés, leurs anciens soldats fusillés. Us reconnaîtront toutes les victimes : celles-<;i les yeux éteints par les larmes; celles-là, pâles, amaigries par la misère j d'autres, devenues cadavres, couchées dans la tombe, montreront leur suaire t&ché de sang. Toutes les poursuivront de leurs plaintes, de leurs gémissements, de leur râle d'agonie.... Haletants, épouvantés, les chairs frissonnantes, en vain ils voudront fuir les horribles visions I en vain, ils fermeront les yeux et se boucheront les oreilles, leurs victimes seront pour eux ce qu'ils ont été pour elles : impitoyables ! Et cela durera jusqu'au jour où écrasés, fous de terreur et de repentir, ils tomberont à genoux, la face dans la poussière, et demande^ ront pardon à Dieu !

11 nous reste à parler des jugements rendus par les conseils de guerre. Plus de trente mille insurgés se trouvaient, au lendemain de la lutte, entre les mains de l'armée française, et l'on peut se figurer la confusion lamentable, les

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douleurs et les désordres qu'entraînait avec elle une pareille accumulation de prisonniers. Leur transportation en masse, après une vérification administrative sommaire, semblait le seul moyen d'en finir avec cet embarras et ce danger. D'un autre côté, les conservateurs, surexcités par une résistance acharnée et par tant de crimes sans précédents dans l'histoire, réclamaient un châtiment exemplaire. Us paraissaient favorables & une mesure de sûreté générale, analogue à celle qui avait suivi les événements de juin 1848. A cette époque, aussitôt après le rétablissement de l'ordre, le Gouvernement présentait un projet de décret jelatif à la transportation des insurgés; et le 27 juin 1848, l'Assemblée nationale décrétait le transfèrement dans les colonies françaises d'outre-mer, de tous les individus arrêtés qui auraient pris part à l'insurrection des 23, 24 et 25 juin. En exécution de ce décret, le Chef du pouvoir faisait procéder sans délai, par des juges instructeurs, à l'interrogatoire des prisonniers, et nommait quatre commissions militaires chargées de déterminer les catégories indiquées par le décret du 27 juin *.

Les hautes raisons de justice et d'humanité qui avaient fait adopter ces mesures exceptionnelles étaient les mêmes : car en 1871, dans les jours qui suivirent la chute de la Commune, le nombre des prisonniers atteignait trente-huit mille Mais le Gouvernement et l'Assemblée nationale, se plaçant au-dessus des embarras et des passions du moment, voulurent punir sans h&te et sans faiblesse, et imprimer à la répression ce caractère inattaquable que la justice et la loi pouvaient seules lui donner.

Les difficultés étaient grandes et nombreuses.

Les arrestations opérées & la suite de l'insurrection finirent par dépasser le chiffre de trente-huit mille individus environ, dont cinq mille militaires, huit cent cinquante femmes et six cent , cinquante enfants de 16 ans et audessous.

1. Renseignements extraits du registre déposé aux archives du ministère de la guerre, relatifs à l'insurrection de 1848.

Eotre le 3 ami et le 20 mai, 3 500 insurgés foreot bits prisonniers les armes à la main dans les divers combats lifTés par les troupes autour de Paris.

Do 21 au 28 mai, la lutte dans Paris et les perquisitions opérées dans les maisons amenèrent l'arrestation de plus de vingt-six mille individus, aussitôt envoyés à YersaiUes.

Du 1" juin à la fin de juillet, des arrestations furent opérées encore à Paris par les soins de l'autorité militaire, qui avait divisé la ville en quartiers, dans lesquels des officiers étaient chargés de faire exécuter la police. U y eut pendant deux mois près de cinq mille arrestations.

Enfin, à partir du mois d'août 1871 et jusqu'au mois de mai 1872, les autorités civiles, soit à Paris, soit dans les départements, firent procéder à des arrestations d'individus qu'on mit plusieurs jours à transférer à Versailles, à cause de Tencombrement des prisons.

On s'occupa ensuite de la répartition générale des prisonniers. Pendant la première période, du 2 avril au 20 mai, ils avaient été logés et nourris assez facilement; ils n'avaient fait que traverser Versailles. Presque immédiatement, ils avaient été dirigés sur les lieux de détention provisoires installés dans le fort de Quélem, la citadelle de Fort-Louis, la maison centrale de Belle-Isle et les établissements militaires des tles d'Aix et d'Oléron.

II n'en fut plus de même lorsque, du 21 au 28 mai, chaque jour amena à Versailles des convois de quatre à six cents prisonniers. Trente mille honmies se trouvèrent réunis dans cette ville, où rien n'était prêt pour les recevoir. Logement, nourriture, surveillance, il fallut tout improviser. Les caves des grandes écuries, les docks de Satory, les manèges de l'école de Saint-Cyr, l'orangerie du chêteau, reçurent d*atK)rd les prisonniers ; mais ces locaux eussent été bien vite insuffisants^ si les administrations de la guerre et de la marine ne s'étaient préoccupées de créer, dès le mois d avril, sur les côtes de l'Océan, depuis Cherbourg ju$qu*i Rochefort, de nombreux et vastes dépôts, ou purent <>tre reçus vingt-huit mille individus, partie dans les forts ot les établissements militaires, partie sur vingts-cinq pon-

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tons divisés en quatre groupes dans les ports de Cherbourg, Brest, Lorient et Rochéfort.

La Compagnie du chemin de fer de l'Ouest assura le transfèrement sur ces lieux de détention. Les prisonniers, par convois de six cents individus environ, étaient conduits de neuf à onze heures du soir, à la gare de la rive gauche, où ils recevaient deux rations de pain et de Teau, à raison d'un bidon par dix hommes. Enfermés ensuite par groupes de trente dans des wagons à marchandises, ils étaient conduits & destination, sous l'escorte des gardiens de la paix ou de troupes choisies de préférence parmi les marins de l'armée de Versailles.

Le tableau ci-contre présente le nombre et l'effectif des convois qui, du 6 avril au 10 septembre, emportèrent vingtsept mille huit cent- trente-sept prisonniers et se succédé* rent jusqu'au nombre de trois par jour, à une heure d'intervalle :

6 avril 187P : 1516 transférés, 600 à Brest, 916 à Lorient.

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