RÉPRESSION JUDICIAIRE
Derniers moments de Rigault, de MiUière, de Dombrowski, de Delescluze, etc.
— Rétractation de Vermorel mourant. — Cluseret, Vallès, Rossel, Régère, Paschal Grousset, Félii Pyat se déguisent et se cachent. — V-ermesCh, Laccord, Boursier, Ranvier, Dupont, Longuet, Vaillant, Ledru, Clément, Gaillard père, etc., passent à Tétranger et s'y livrent à des industries fructueuses.
— Caractère de la répression judiciaire. — Arrestation de plus de 38000 individus. — Répartition générale des prisonniers'. — L'autorité militaire est saisie des affaires relatives à l'insurrection. — Elle s'associe la justice civile. — Mise en jugement des membres de la Commune. — Leur attitude devant le 3* conseil de guerre. — Jurisprudence adoptée par les magistrats militaires. — Raison de cette jurisprudence.
Nous venons de voir ce que valent les religions de Témeute, les théories du combat social : la liberté n'y gagne ri6n, l'ouvrier y perd seulement, le ruisseau est rouge de sang. Toutefois, si les juges et les bourreaux étaient restés comme leurs victimes au poste qu'ils avaient usurpé, imperturbables devant les représailles qui les menaçaient, fermes en face de la mort même, nous les absoudrions de tous leurs crimes et nous croirions à leurs bonnes intentions. Mais, ainsi qu'il arrive dans l'histoire de toute insurrection vaincue, les dominateurs de la veille furent les plus empressés à fuir quand la force se retourna contre eux, ou a se renier lAchement quand elle les saisit.
Dès le 22 mai, c'est-à-dire le lendemain de rentrée des troupes, la plupart des membres de la Commune disparurent : sur les quatre-vingts citoyens qui composaient celte assemblée, quelques-uns seulement sont morts avec courage.
Raoul Rigault, le plus exécrable de tous, fut arrêté le 29 mai, dans une maison de la rue Gay-Lussac, par des éclaireurs volontaires qui l'y avaient vu entrer. On l'amena au commandant Poussargues. Le procureur de la Commune était sans armes, vêtu d'une vareuse noire à grand collet rouge rabattu, avec grenades d'argent, coiffé d'un képi aux quatre galons, et chaussé de bottes à l'écuyère vernies et neuves. Immédiatement, il fut fouillé; on remit au commandant tout ce qu'il avait sur lui : mouchoir fin de batiste, des clefs, de la menue monnaie et, dans un porteH^arte en cuir de Russie, douze cartes de visite ainsi gravées :
Raoul Rigault Membre de la Commune de Paris.
Une des cartes fut envoyée sur-le-champ au maréchal de Mac-Mahon, les officiers se partagèrent les autres. « Qui êtes-vous? dit alors le commandant au prisonnier.
— Raoul Rigault, membre de la Commune, au nom de la République et de la France.
— La cause est entendue, » interrompt le commandant, qui tire son épée pendant que ses hommes font feu. Toutes les balles portent dans la tête de Tex-procureur, dont un defe côtés est entièrement fracassé. Un soldat s'empare tranquillement des belles bottes de son prisonnier fusillé, pendant que les habitants du quartier viennent hurler près du cadavre de Ténergumène. Il resta vingt-quatre heures rue Gay-Lussac, exposé aux malédictions de la foule.
Minière fut arrêté le même jour, après avoir opposé une résistance des plus vives, car il déchargea six coups de revolver sur les soldats qui voulurent le saisir. Il était tête nue, pâle, effaré. Deux hommes le soutenaient par les bras; on le conduisit au Luxembourg chez le général de Cissey, au- (|uel il répondit avec assez de fermeté. Après l'interrogatoire,
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il futdirigé vers le Panthéon, entouré d'un peloton de chasseurs à pieds. En gravissant les marches du péristyle, rofQcier qui commandait le détachement lui fit remarquer des traces de balles ; c'était là que Tayant-veille Hilliëreavail, disait-on, fait fusiller trente gardes nationaux qui refusaient de défendre les barricades. Gomme il se tenait debout, faisant face aux soldats, on lui dit de se tourner vers la porte de Téglise, mais un officier supérieur lui permit de reprendre sa position première; seulement, en raison de la disposition des lieux, on le força à se mettre à genoux. Milliére découvrit alors sa poitrine et, levant le bras droit, il cria : « Vive la République!... Vive le peuple!... Vive.... » Une décharge lui coupa la parole, et il tomba, inclinant sur le côté gauche.
Le docteur Tony Moilin, arrêté aux alentours du Luxembourg, avait été, après un interrogatoire sommaire, condamné & mort. Avant de mourir, il demanda avec instance la faveur de pouvoir contracter mariage avec une femme avec laquelle il vivait maritalement; cela lui fut accordé. M. Hérisson, maire du sixième arrondissement, reçut l'acte, et après la célébration du mariage, Tony Hoilin fut fusillé.
Reconnu par la foule et arrêté place Cadet, Varlin fut livré à trois soldats qui l'entraînèrent aussitôt rue des Rosiers, à Montmartre. 11 fut exécuté & l'endroit même où étaient tombés les généraux Lecomte et Clément Thomas.
Treilhard, directeur de l'Assistance publique, fut fusillé sur la place du Panthéon. Avant de sortir de chez lui, il avait dit à sa femme : « Si j.e suis tué, tu remettras à qui de droit une somme de 40 000 francs que j'ai cachée dans la cave : cet argent appartient aux indigents. » Mme Treilhard suivit rigoureusement ces instructions.
Dombrowski, après avoir été grièvement blessé d'une balle au bas-ventre à la barricade de la rue Myrrha, avait été transporté à l'hôpital de Lariboissière. Là, le docteur Cusco, chirurgien en chef, lui prodigua des soins empressés. Mais Dombrowski, une heure après, expirait au milieu des plus horribles souffrances. Le 23, vers huit heures et demie du soir, les troupes régulières avançant toujours, le chef d'étal-major de Dombrowski, le commandant Brioncel, ar-
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riva à rhôpiialy suivi de Tescorte du général. « Le général est-il mort? » demanda-t il, « Oui, répondit Tinterne de service. — Alors donnez-moi son corps! » Le cadavre de Dombrowski fut livré à Brioncel, qui le plaça dans un fiacre. A ce moment, le directeur de Lariboissière arrivait : «c Pourquoi enlevez-vous ce mort? » dît-il. « C'est notre général; nous ne voulons pas que les Yersaillais aient son corps ! » et ils donnèrent au cocher cette adresse: « A THôtel de ville ». Le cortège partit alors au galop. Dans la grande cour de l'Hôtel, oii s^arréta la voiture, des commandants descendirent les dépouilles mortelles et les déposèrent dans une des salles. Jusqu'à minuit le corps y resta exposé, et le dessinateur Pilotell put en prendre un croquis. A minuit des ambulanciers du quatrième arrondissement transportèrent Dombrowski au Père-Lachaise.
Le 26 mai, à neuf heures, on apporta à Delescluze les nouvelles suivantes : « Rigault et Dombrowski sont tués, Chaudey est fusillé, les otages vont périr. — Quelle guerre! » s'écria Delescluze, la gorge serrée.... Vers onze heures, deux officiers survinrent. « Les calotins sont morts. »
Delescluze écrivait; il continua sans sourciller...; mais il pâlit affreusement au récit détaillé de l'exécution des otages. Quand les officiers furent partis, il cacha sa tète dans ses mains :
« Nous aussi, nous saurons mourir, » s'écria-t-il brusquement.
Pendant toute la nuit, les dépêches se succédèrent désespérantes pour le dictateur. Le 26 mai, à six heures du matin, Delescluze et la Commune se replièrent à la mairie du onzième arrondissement. L'Hôtel de ville fut immédiatement livré aux flammes. Le désordre fut horrible et dura tout le jour. Dans ce désarroi, tous furieux et éperdus s'injuriaient les uns les autres.... « Je vois encore cctlc scène, dit un témoin oculaire, Victor Thomas, dans cette grande salle de la mairie, encombrée d'officiers, de blessés et de mourants.
« Frankel, le bras ensanglanté, injuriait Johannard, qui
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insultait Jourde.... la confusion était à son comble. Tous juraient et criaient.
« Adieu, MESSIEURS, leur dit froidement Delescluze, moi je vais me faire tuer. »
« II y avait dans ce messieurs, substitué* au mot citoyen, une sorte de solennité qui frappa tout le monde. Delescluze, d'un pas calme, se dirigea, une badine à la main, vers la barricade de la place du Chàteau-d'Eau. II gravit lentement les pavés disposés en échelons, et disparut foudroyé. Jourde, Johannard ne purent retrouver son corps, tant le feu était violent à cette place. » Il ne fut relevé que le lendemain et enterré avec beaucoup d'autres dans une fosse creusée à l'entrée de l'église de Saint-Ambroise.
On a dit qu'il avait donné des ordres pour qu'à l'approche des troupes de Versailles, les fédérés^ missent le feu- aux monuments publics et à certaines maisons particulières. La destruction de plusieurs habitations du quartier même où il a péri semblerait justifier cette accusation. Quoi qu'il en soit, ceux qui n'avaient connu Delescluze que par ses articles du Réveil, ne l'auraient pas cru capable de s'associer à d'aussi exécrables attentats. Avant de faire partie de la Commune, il jouissait de. l'estime, sinon de la sympathie des diverses fractions du parti répubhcain. On le savait partisan du système démocratique le plus radical, disciple des Jacobins et autoritaire farouche; mais on s'accordait à louer son honnêteté, son stoïcisme, son désintéressement.
Non loin de l'endroit où tombait Delescluze, Vermorel, également frappé à mort par un éclat d'obus, fut recueilli et soigné par une brave femme qui l'avait relevé. II est mort & Versailles, dans une prison militaire. Avant de recevoir l'absolution du Père jésuite qui l'a assisté dans ses derniers moments, il voulut faire la rétractation suivante devant les gendarmes et devant les sœurs :
« Je désavoue les erreurs détestables contenues dans mes ouvrages et dans les journaux que j'ai dirigés, et je demande à Dieu, qui voit mon repentir, de me pardonner. »
Rigault, Minière, Delescluze, Vermorel, ces Catilinas des clubs et des carrefours» ces Marats en casquette et à képi
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galooné, oot eu au moins le courage de mourir : luU pœnca comme disaient les anciens. Mais les autres ?
Après avoir, impudents Scapins, parié sans cesse de leur vaillance, de leur résolution de se faire tuer sur les ruines de Paris, ils n*ont eu d*énergie et de talent que pour se ménager des cachettes où ils pussent attendre sans trop d^nnui l'heure de la fuite. Jusqu'à présent, nous n'avons |Mirlé qu*avec modération de ces sinistres affamés d'honneurs, qui n*ont reculé devant aucun crime pour se faire une célébrité scélérate ; mais nous ne pouvons plus conte* nir le profond dégoût que nous inspirent ces hommes qui, après avoir été ineptes, ont presque tous été des lèches.
Cerné le dernier jour de la bataille, Cluseret, encore tout noir de poudre, se présenta chez un ecclésiastique du quartier des Halles, et lui demanda l'hospitalité. Le prêtre parut hésiter.
« Si vous me chassez, lui dit Cluseret, on me fusillera devant votre porte.
<< Entrez, lui dit alors l'abbé L.... Autrefois, les églises servaient de refuge aux criminels ; entrez-y et soyez sans crainte. »
Il demeura un mois dans cet asile ; puis, un soir, il revêtait une soutane, et le lendemain à midi, Vabbé Cluseret était à Genève.
Après avoir été infirmier, pendant, quatre mois, dans un hôpital, Vallès parvint à quitter Paris de la même manière. Ce personnage lugubre et misérable se sauva, déguisé en ecclésiastique! Sa haine pour les prêtres ne l'a pas empêché de revêtir leur costume, et il est parti guilleret, sans doute, jovial et tranquille, pendant que des milliers de malheureux, trompés par les mensonges et les fausses nouvelles de son Cri du Peuple, pleurent sur leur sort et se demandent quand cessera cette expiation qu'ils subissent à la place des grands coupables. Une soutane ! Il a eu cette impudence celui qui a signé Tordre de fusiller les otages ^
1 . Un certain Riboulard^ entrepreneur de démolitions patriotiques sous II Commune, et chargé de diriger les travaux de sciage de la colonne Vendôme, n*ayant pu réussir à quitter Paris, prit une soutane et des bas violets et s^ios-