D'AURELLE
" Le ministre de l'intérieur,
"Ernest Picard.
" Parie, le 18 mars 1871.'
La personnalité de Monsieur d'Aurelle de Paladines était bien faite, aussi, pour justifier toutes les craintes, toutes les antipathies, et toutes les défiances du peuple.
Voici le portrait qu'un de ses biographes fait de lui :
"D'Aurelle de Paladines avait perdu son commandement à Marseille à cause de ses opinions royalistes bien connues.
"Brutal jusqu'à la cruauté, il s'est toujours fait détester de ses soldats.
" Général, il laisse à Orléans ses divers corps dans l'isolement, sans ordres. H abandonna ceux qui s'avançaient livrés à leur héroïsme, et il laissa les marins seuls à la défense de leurs pièces. Il fit couper les ponts chargés de soldats, dont on retrouvait ensuite les cadavres ensevelis dans la glace, et il se retirait
au moment où, du haut du plateau d'Avron, les défenseurs de Paris lui tendaient la main.
" Député, il s'est déjà signalé en se permettant de rappeler 'aux convenances' dans les bureaux de l'assemblée un député républicain de l'Alsace, qui revendiquait pour son pays l'appui de la France.
" Voilà l'homme que nous envoient d'un commun accord les réactions légitimiste, orléaniste, et surtout cléricale.
"Ce général se fait suivre de quarante mille hommes de l'armée de la Loire, pour dompter la garde nationale républicaine de Paris.
" Heureusement que ces hommes, de l'armée de la Loire perdue par lui, sont plus près de donner la main à leurs frères de Paris que de servir de prétoriens à ce général, qui n'a remporté de victoires qu'au conseil de guerre."
Tel était l'homme que dans sa haute sagesse M. Thiers avait revêtu du commandement en chef de la garde nationale.
Voici le compte-rendu d'une réunion des chefs de bataillons et des maires de Paris qui a eu lieu, le 8 mars, chez le même commandant en chef de la garde nationale, qui peint parfaitement la situation des esprits à cette époque, les craintes et les défiances de la garde nationale, les anxiétés de l'opinion publique, et les griefs de la population parisienne :
" Hier, huit mars, à une heure, le général
d'Aurelle de Paladînes avait convoqué Tétat-major de la garde nationale, les chefs de bataiUon des quatre arrondissements composant le quatrième secteur, et les maires de ces arrondissements.
"Le maire du premier arrondissement, celui du Louvre, le plus aristocratique de Paris, fit ressortir en termes très-chaleureux que les défiances de l'assemblée nationale, qui persiste à ne pas vouloir siéger dans la capitale, sont une injure pour la ' population de Paris et notamment pour la garde nationale.
" Il engage le général à user de son influence pour faire cesser cet état de choses.
"Après lui le maire du 9°^® arrondissement, encore un quartier réactionnaire, dit qu'il craint que la suppression trop brusque de l'allocation de If. 50c. par jour, accordée aux citoyens gardes nationaux, en grande partie sans travail et sans ressources, amène des désordres .graves dans la capitale.
" Il parle aussi à propos delà question des loyers, et il voit dans la solution de cette dernière des difficultés de premier ordre qu'il est indispensable de trancher le plus vite possible.
" Le général d'Aurelle répond que ces questions sont à l'étude, et qu'on s'occupe activement de réorganiser la garde nationale par bataiUon et par quartier.
" H ajoute que le ministre de l'intérieur a déjà choisi une commission d'hommes compétents, et que dans trois ou quatre jours le travail sera terminé.
" Quant aux loyers, le général r^e peut que conseiller aux propriétaires d'être très-himiains avec leurs locataires.
" La municipalité du dix-huitième arrondissement ayant été attaquée par un chef de bataillon, le citoyen Clemenceau, maire, répond que les nouvelles officielles de Paris reçues à Bordeaux lui faisaient craindre en effet des troubles graves dans son arrondissement, et qu'il a été très-agréablement surpris quand il est arrivé à Paris, de voir que tout était calme, même autour des fameux canons de Montmartre, qui effraient tous les quartiers du centre.
'^ A propos de ces canons, le commandant Barberet signale à ses collègues, ainsi qu'au général, les articles coupables de la presse réactionnaire, qui, depuis huit jours, poussent ouvertement à la guerre civile.
" Aux bataillons du centre, fait observer le citoyen Barberet, on dit que ceux des quartiers excentriques doivent descendre poifc* les piUer, et aux bataillons des quartiers excentriques on fait croire que ceux du centre doivent enlever leurs canons pour les livrer à l'autorité militaire.
*' On bat le rappel partout ; tous les citoyens sont debout jour et nuit pour attendre un ennemi qui n'existe pas.
" Une telle situation ne peut durer plus longtemps. Le commandant Barberet déclare qu'il faut qu'on sache que si la garde nationale s'est emparée des canons qui sont sur les Buttes Montmartre, c'était d'abord pour ne pas les laisser tomber entre les mains des Prussiens, et ensuite pour qu'ils ne servent pas d'instrument à une armée prétorienne quelconque, instrument elle-même des visées ambitieuses d'un tyran qui voudrait faire un nouveau Deux-Décembre.
" H affirme que ces canons ne sont nullement dirigés contre des concitoyens de la cité parisienne ; qu'à Montmartre, pas plus qu'ailleurs, on ne veut la guerre civile, et que si on confiait ces pièces à la garde nationale, les citoyens qui les gardent actuellement seraient tout prêts'à les laisser répartir entre les divers bataillons de la garde nationale de Paris.
"Puis terminant ses observations, le citoyen Barberet prie le général d'Aurelle de démentir officiellement les projets que des journaux indignes lui prêtent à l'égard des Parisiens."
Le général d'Aurelle répond par toutes les banalités qu'on est habitué de débiter en pareille circonstance. H déclare qu'il est un honnête homme, qu'il a trente ans de bons et loyaux services, etc., etc.
" Enfin, un maire dit que si la tranquillité n'est pas parfaite, c'est parce que le peuple n'a confiance ni dsuis le gouvernement, ni dans l'assemblée nationale, et que pour faire cesser ce malaise des esprits, il faut
que les représentants du peuple viennent siéger à Paris et que les fonctionnaires et le gouvernement déclarent en outre que la République ne peut être mise en question/'
Toutes ces doléances, ces observations si sensées, ces réclamations si justes et ces conclusions si rationelles n'obtinrent aucune satisfaction et n'eurent aucim
succès.
La situation, au contraire, ne fit que s'empirer chaque jour d'avantage.