‹ Histoire de la Compagnie de JesusChapitre 2 sur 22 · lU^TÛIRB · texte numérisé non relu

lU^TÛIRB

douÎD de Péréfixe, afcléevéqae de Paru, et Bostu«t veulent détourner les religieuses de Port-Royal de leurs idées. — Les Pères Annat et Ferrier négocient avec Gilbert de Choiseul, évéque de Cominges. — Lettres de ce dernier à Henri Amauld, évéque d'Angers.—- La paix, donnée par les Jésuites, est rompue par le grand Amauld. — Les religieuses et les solitaires de Port-Royal sont dispersés. — Relation de la Mère jtnffélùfH^ de $àmt'Jean. -^ Nicole et le cliancelier Letellier. ^^ L'ardievôqye de Se^ et Féiéque de Châlcnii, pacificateurs. -^ Antanld consulta Ja paix, ^arce qu^elle ne vient pas des Jésuites. — Paix de Clément IX. — X,a Morale pratique des Jésuites. — L*abbé de Pontchâteau et Arnauld. — La Perpétuité de la Foi et les Essais de Morale. — Arnauld et Nicole. — Causes de division entre les évéqiies et les Jésuites. —L'archevêque de Sens les excommunie. — Le cardinal Lecamus les poursuit à Grenoble. — L'évéque de Pamiers les accuse. — Leur différend avec dom Juan de Palafbx, évéque d'Angelopolis. — Les Jansénistes el Palafox. — La lettre de Palafo^Mi Pape.- — Pourquoi Pâlafbx ne fat-il pas canonisé? — Le cardinal Calini devant le Consistoire, en 1777.

La Société de Jésas vient d'avoir à combattre en £u«»p« coaire le Luthéranisme et le Calvinisme. Elle n'a pu qu'affaiblir cette formidable hérésie qui, partagée en miU^ sectes , qui marchant sous des drapeaux diffécenl.s, fait taire ses haines ou ses ambitions iorsquHl s'agit d'attaquer TÉglise. Les armes de Gustave-Adolpbe çljdç jas^^rdjdç.^eimar, secondées par la politique du Gti&îiasrl âe ]jtI^$llifiiÇ, lui ont conquis droit de cité en Alleiîîa|ne|.iJ>ti s^m de tant de passions mises en mouvemiîfitV ^î* JS^*. *™^ innovation religieuse. Luther, CalViç^*:ai\lâtt(S:iid^ptes ^'étaient séparés avec violence de la Communion romaine : ils avaient brisé le joug de la ¥m catholique pour inaugurer la liberté d'examen et le triomphe de la pensée individuelle. Tout avait été mis en jeu afin de développer cette crise. II n'était plus po^ible de provoquer un pareil éclat. Il se présenta d autres hommes qui , avec des maximes moins absolues^ essayèrent de se placer entre les deux camps et de vivifier par d'éternelles discussions les siystèmes théologiques étouffés par la guerre de Trente- Ans, sous la grande \oi\ des batailles. Ce» hommes furent appelés Jansénistes, du nom même de l'évéque flamand qui, par son livre de VAugustimig, donna naissance à la secte.

DE LA COaiFAGNiE DE JÉSUS. 3

Jau6éDiu8(, né à Ackoi en Holbnde, dons l'aùnée 1 585, étudiait au collège des Jésuites de IxmvaÎD. Il Mlkoîta son. admission dans leur Société; ses désirs ne furent pas exaucés». Les* chefs de l'Institut refusaient d'avoir Jansé^ nias pour frère : il se déclara leur ennemi* De VéaAe' des Jésuites il accourut à celle de Jacques Baïus , qui , dans sa. chaire à l'Université de Louvain, ressuscitait les doctrines de son oncle. Les idées sont comme les pats* sions : elles se modifient , elles se transforment , mais elles ne se voient condamnées au silence que lorsqu'elle» sont devenues impuissantes. Bellarmin et Tolet avaient amené Michel Baïus à une rétractation. Cette rétractation., obtenue par deux Jésuites , fut pour les disciples du chancelier universitaire un nouveau motif de défiance et d'aniiEK>fiîté contre Ilnstitut de Jésus. L'amour des discussions fit cause commune avec Forgueil froissé, et du Baïankme mort au berceau naquit une autre erreur. A Louvain , Janaénius avait pour condisciple , pour ami f Jean Duvergier de Hauranne , né à Bayonne en i58i, et plus connu dans l'histoire sous le nom de l'abbé de Saintr4]!ynan. Formés par Jacques Baïus et par le chancelier Janaon à l'interprétation des œuvres de saint Augustin , servant de champ-clos à tous les novateurs , ces deux jeunes gens se prirent d'enthousiasme pour le Docteur d'Hippone, qui semblait fournir des ap^ gumentsà leur haine contre les théories scolastiques de l'Ordre de Jésus. Les commencements de leur carrière furent difficiles. Us voyagèrent , ils étudièrent , ils vécu, rent tantôt séparés, tantôt réunis ; mais , dans leurs entretiens ou dans leurs correspondances, ils ne peixlirent amais de vue le but qu'ils se proposaient. Jansénius le suivait avec ce flegme germanique qui recèle souvent une opiniâtreté invincible. Duvergier de Hauranne., ar*

dent, toujours prêt au combat, ne laissait jamais reposer son esprit tracassier et les inquiétudes de son imaginalion. L'un fut la tête et l'autre le bras. Jansénius, dialecticien plus serré, se chargea d'élaborer la doctrine qu'ils allaient répandre. Saint-Cyran dut accepter le rôle qui convenait à son caractère remuant. La pensée de l'œuvre appartint à Jansénius , l'autre la développa : il lui chercha, il lui trouva des adeptes. UAtigustinus n'avait pas encore paru , et déjà Saint-Cyran en avait si bien su faire ressortir la beauté que, dans les cénacles d'intimes, on proclamait avec admiration et sur parole ce livre tout resplendissant de génie. Ce n'est qu'un commentaire aride de saint Augustin , une thèse sur la grâce et sur la prédestination ; thèse mille fois agitée , mille fois résolue. Mais Duvergier de Hauranue avait besoin de l'imposer comme un chef-d'œuvre. Il y réussit même avant sa publication. « Plusieurs personnes distinguées par leur piété et leur érudition , séculiers et réguliers, dit Libert Fromond dans la Fïe de Jernsénius^ son maître , l'animaient à ce travail , de peur que , si la mort abrégeait les joui^ de Fauteur, ce livre, qu'ils comparaient à la Vénus d'Apelles, ne demeurât imparfait, n

Ainsi que toutes les doctrines dont le dernier mot est un mystère, celle du futur évéque d'Ypres, exaltée par Saint- GyraOf évoqua des prosélytes. Il les choisit de préférence dans les hautes classes de la société, et, afin de triompher plus sûrement , il contraignit son visage sévère à grimacer des flatteries dont sa réputation d'austérité doublait le prix. Il se fit de ses louanges intéressées un appui auprès des grands et des prélats. Sans divulguer ses desseins, il eut lart de se préparer à la cour, dans le clergé et au fond des provinces plusieurs apologistes, auxquels il recom-

mandait la discrétion , comme s'il leur eût confié ses plans. Occulté f propter metum JudcBorum^ du secret; car nous avons les Juifs à redouter, fut son mot d'ordre*. Les Juifs auxquels il fait allusion, ce sont les Gatholi* ques , et surtout les Jésuites.

Un merveilleux travail s'opérait alors en France. I^e Calvinisme était vaincu : l'Église marchait rapidement à de glorieuses destinées. Saint-Cyran comprit que là seulement il rencontrerait, soit dans les Instituts religieux , soit parmi les prêtres de science et d'énergie, des hommes assez forts pour donner à ses systèmes une consécration publique. Jansénius et lui ne songeaient sans doute pas à rompre avec l'Unité. Ils n'avaient ni dans la tête ni dans le cœur la pensée arrêtée d'une hérésie ou d'un schisme. Us n'aspiraient qu a réveiller des disputes que la sagesse des Pontifes , que la prudence des Jésuites et celle des Dominicains avaient assoupies dans les Congrégations de Auœiliis. Mais , comme tous ceux qui se laissent emporter par une idée , Jansénius et Saint- Cyran devaient aller beaucoup plus loin que leurs prévisions. Ils cédaient d'abord à un entraînement scolastique, au désir de se poser en doctes adversaires des théologiens de la Compagnie de Jésus. Ce désir, que l'étude autorisait et que l'érudition jointe à la Foi pouvait renfermer dans de justes limites, devint peu à peu une passion. L'orgueil s'empara de ces vigoureuses natures , et la haine pour les disciples de saint Ignace de Loyola leur fit toucher le point auquel ils n'avaient jamais cru qu ils aboutiraient.

Le Cardinal de BéruUe et Vincent de Paul avaient fondé deux Congrégations où le talent, associé à de'

» Interrogatoire subi à Fincennespar Cabbé de Saint-Cfran , et publié en 1740 par im Janséniste,

pieox dévouements, \enfantait des miraoles. Saint-Cyran s'imagina qu'mi sentiment d'émulation, de jalousie peutêtre, devait germer au fond de ces cœurs de prêtres , et qu'en .sachant le faire vibrer il parviendrait à leur in* culquer ses doctrines. Duvergîer de Hauranne avait déjà des affinités scientifiques avec Bichelieu , évêque de Luçon, dont il pressentait la haute fortune. 11 tenta de s'en créer de plus étroites avec le fondateur de * l'Oratoire et le père des Lazaristes. Il sonda Pierre deBérulle. Quand il espéra que ses principes ne seraient pas repoussés, il consulta Jansénius pour savoir s'il fallait tenter un coup décisif. Le théologien = belge n'avait pas les exaltations du prêtre béarnais. Il ne s'enivrait pas de ses rêves et ne prenait point des chimères pour la réalité. Le s juin 1623 il répondit à son ami : « Telles gens sont étranges quand ils épousent quelque affaire. Je juge par là que ce ne seroit pas peu de chose si mon ouvrage étoit secondé par quelque Compagnie semblable; car, étant une foisembarqués , ils passent toutes les bornes , pro et contra» Je trouve bon que vous ne disiez rien au Général de FOratoire de VAuguêtin^ car je crois qu'il n'est pas encore temps, w

'La sagacité du docteur de Louvain épargnait une défaite à Saint-Cyran. Le caractère de Vincent de Paul , qui appelait la confiance , l'amitié qùMl témoignait à l'apôtre du Jansénisme encore en germe , ses idées de perfection,tout s'arrangeait pour lui persuader que le fondateur des' Sœurs de la Charité' ne serait pas aussi rebelle à ses insinuations que le Cardinal de BéruUe. Il essaya parla flatterie* d'entrer plus avant dans son cœur; mais, quand il se fut démasqué , Vincent de PaUl rompit avec lui. « Saint-Cyran, écrit-il*, me parla un jour ainsi : Dieu

■ Lettre de saint Vincent de Paul, du 25 juin 164S, à d*Origny, prêtre^ la Mistion. Cette lettre se trouve dans sa vie, par Abelly, évéque de Bliodez.

m'a donné et me donne de grandes lunûèpes : il m'a fait connaître que depuis cinq ou six cents ans il n y a plus d'Église. Avant, cette Église était comme un granë fleuve qui avait des eaux claires ; mais maintenant ce qui semble l'Église n'est pins que de la bonri^e. Le lit de cette rivière est encore le même , mais ce ne sont pl« les mêmes eaux. — Je lui reppésentai que tous les Héi^ «iarques avaient pris ce préteoite pour établir ieups erw reurs, et je lui citai 'Calvin. — Galvin , me répendit-*il , n'a pas mal fait tout ce qu'il a entrepris, -mais il a'est mal défendu. »

Ces paroles ouvrirent les yeux de Vincent de Paul : 8aint^yran ne fut plus pour<lui qu-un ecclésiastique dangereux dont il se sépara avec éclat. Les premières rtenlati* vesderembaucbeur janséniste n'avaient pas>réasst lUen* tait les obstacles qu'il lui faudrait vaincre pour attirer à sa cause, des Congrégations d^hommes ; «et, regardant ces obstacles comme insurmontables , il essaya d'un novh* veau plan. Pour recruter des prosélytes à sa coalitiim théologique , Duvergier s'était vu contraint .d'étudier les faiblesses de l'humanité. Le Clergé résistait à ses -^é^ ductions: il s'adressa aux Instituts de femmes^LesiReli* gieuses, selon lui, avaient une imagination enthousiaste que la solitude disposait à recevoir toutes sortes. d!im^ pressions. Il les jugeait plus faciles à tromper et à exalter que des Prêtres vieillis dans le ministère ou au miliau des controverses. Il était donc possible de leur ii^pipor une certaine ardeur pour les* innovations. Elu .leur doBp^ nant de l'importanôe dans le monde, on avait tout lî«u d'espérer que ce spectacle frapperait .\ivement l'aspvit de la multitude.

Il existait près de Qherreuae, dans un vallmi à $iE lieues de Paris , un monastère de filles &Oumi& à.la règle

de saint Benoit. Ce monastère se nommait Port-Royal ^ parce que Philippe-Auguste, s'étant égaré à la chasse, avait été retrouvé dans ce lieu par les seigneurs de sa suite '. Au commencement du dix-septième siècle ^ Henri IV avait nommé à cette abbaye Angélique Arnauld, l'une des filles du fameux avocat. Angélique^ jeune, belle, instruite, faisait servir ces avantages à sa propre perfection et à celle des autres. Elle avait entror pris la réforme de sa communauté , où la discipline et la régularité souffraient beaucoup des discordes intestines.. La Mère Agnès , sa sœur puînée , se dévoua comme elle à cette vie d'humilité dont l'éclat de leurs vertus formait presque une gloire mondaine. En 1624, leur réputation; avait attiré un si grand concours de Néophytes qu'il fallut pourvoir à l'accroissement de la pieuse famille. Angélique se sentait appelée sur un plus vaste théâtre. Elle étouffait dans Port-Royal-des-Champs. Deux années après l'abbaye fut abandonnée, et Port-Royal de Paris les reçut au faubourg Saint-Jacques.

Zamet, évéque de Langres, professait pour cette femme extraordinaire une vénération dont saint François de Sales avait lui-même offert l'exemple. Il lui parla de créer un nouvel Institut dont la pensée-mère serait l'adoration perpétuelle du Saint - Sacrement. Angélique accueillit avidement cette idée : de concert avec Agnès, elle composa le Chapelet secret du Samt-Sacrement ^ dans lequel , soit erreur, soit calcul , elle laissa échap«^ per quelques opinions assez rapprochées des enseigne^ ments que Jansénius et Duvergier de Hauranne essayaient de ressusciter. Les Jésuites, pour qui le nom d'Arnauld n'était pas une recommandation , attaquèrent cet écrite Us le censurèrent avec amertume. La guerre était dé-

" • Mémoires de Dufossé^ liv. i«.

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clarée. Un auxiliaire inattendu se jeta dans la mêlée pour défendre les Religieuses de Port-Royal; cet auxiliaire fut Saint-Cyran. Les filles d'Arnauld ne le connaissaient pas. 11 n'avait eu avec elles aucun rapport spirituel ; mais elles jouissaient d'une incontestable réputation de vertu, elles étaient célèbres dans le monde ainsi que dans le cloître: on les admirait; et , sans le savoir, elles entraient à pleines voiles dans ses théories. Duvergier de Hauranne se persuada qu'il y avait au fond de cet événement tout un avenir de lutte contre la Compagnie de Jésus et peut-être le triomphe de sa pensée augustinienne. Il défendit l'œuvre de Port-Royal avec la vivacité que tant d'espérances à peine conçues lui inspiraient. Saint-Cyran s'était porté l'avocat officieux des Religieuses de Port- Royal • 11 en devint le directeur et l'oracle. La Mère Angélique exerçait sur sa famille et sur une partie de la cour un ascendant qu'elle devait autant à la supériorité de sa vertu qu'à celle de son esprit. Elle gouvernait Arnauld d'Andilly, son frère , l'un des hommes les plus * aimables de Paris. Elle imposait sa volonté aux protecteurs qu'elle donnait à son monastère. Saint-Cyran, maître de la confiance d'Angélique , l'initia à ses projets de réforme. Afin d'entretenir' dans ces cœurs dévots le feu qu'il y avait soufflé , il leur recommanda le secret : il s'entoura de mystères, il ordonna même que ses lettres fussent brûlées pour ne laisser aucune trace des moyens par lui employés*. L'influence dont il jouissait auprès de l'Abbesse de Port-Royal ,• celle que sa physionomie pleine de componction et ses paroles brûlantes lui avaient conquise décidèrent le Père Joseph à le charger de la direction des Filles du Calvaire*. Saint-Cyran mit en

* Interrogatoire de tabbé de Saint-Cyran.

' Histoire de Fori^Royai, par Racine, ir* partie.

10 BfiSirOIMS

œuvre les mêmes ressorts qu'à Port-Royal : il obtint les mêmes résultats; mais le fameux Gapuoin n'eut pas de peine à s'apercevoir du (Changement opéré dans Tàme des Religieuses. Ce fut le premier indice qui révéla am cardinal de Richelieu la naissance et les dangers d'une nouvelle secte.

Cependant le Chapelet secrety que les Jésuites avaient attaqué , était supprimé par la cour de Rome. Il fallait se soumettre à la décision du Siège apostolique ou soirtir d'une douce <^curité pour résister par la cootroverae au jugement de TÉgUse. Saint-Cyran les encouragea dans leur obstination. Lui-même, marchant plus franchement à la réalisation de ses desseins , commença à -répandis le germe de son erreur. Il voulait se venger des Jésuites : il lui importait donc de se créer des appuis dans-l'épiscopat. Les Pères de l'Institut avaient eu des démêlés de juridiction avec TEvéque de Calcédoine , Vicaire apiw» tolique dans la Grande-Bretagne. Saint-Cyran prit ce pré- * texte pour s'improviser le champion de l'autorité épiscopale au détriment des Ordres religieux. Son ouvrage intitulé P^rus Aureliu8 parut en i636, imprimé nxtx frais du Clergé de France. Moins d'une année après» le i3 septembre 1687, ce même Clergé voyait se dissiper son illusion , et il revenait de son premier jugement. *Ea ce temps-là Jansénius, qui sentait le besoin de s'attacher des partisans en Belgique , prêcha qu'il était sage <et utile de secouer le joug de l'Espagne , de se cantonner à la manière des Suisses ou de s unir dans uife fédération avec les États générauft de Hollande. 6011 plan de république aristocratique n'était pas fait pour' lui gagner les faveurs de Philippe d'Espagne. Afin de «rentrer en grâce auprès de ce prince, il publia une satire virulente contre les rois de France sous le titre de Mars

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. îl

Gallican. Ce pamphlet, en quatre-vingt-huit chapitres, est un manifeste dans lequel l'auteur prend à partie la mémoire de chaque Mcmarque, depuis CIotîs jusqu'à Louis XIII ;^ et, selon l'expression de Bayle *, Jansénit» (<- y crie de la manière la plus maligne et la plus odieuse.» Le prêtre flamand prodiguait l'insulte au peuple qui loi avait accordé une longue hospitalité. A la prière* du Président Rose, le Cardinal-Infant, gouvernenr des Pays- Bas, récompensa cette ingratitude eu le nommant Évêque d'Ypres. Trois ans après, le 6 mai ]638,-Jansénius mourut victime de la peste. Il mourut «dans des sentiments chrétiens et en soumettant l'œuvre de sa vie à l'approbation ou à la censure du Saint-Siège. XjAunffuêtinus , soit pressentiment, soit crainte de fomenter une hérésie, avait été condamné par son auteur à une obscurité viagère. Par une lettre adressée au Pape, par son testament, par une déclaration contenue dans le texte de l'ouvrage, TÉvêque d'Ypres proclamait qu'il était enfant d'obéissance et que les décrets émanés de la. Chaire apostolique seraient toujours les guides de sa foi. « Je suis résolu , écrivait-îl ", de suivre jusqu'à la mort, comme j'ai fait depuis mon enfance ^ et de prendre pour arbitres de mes opinions l'Eglise romaine et le successeur de Pierre. Je sais que l'Église est bâtie sur cette pierre, que quiconque n-e bâtit pas avec Pierre est un destructeur, et qu'il est le dépositaire fidèle de la Foi des Pères. Je veux donc vivre et mourir dans la Foi et dans la Communion de ce successeur du Prince des Apôtres, de ce Vicaire de Jésus^Christ, de ce chef des P&ste«rs,de ce Pontife de l'Église universelle. J'adopte 'tout ce qu'il prescrit; je rejette, je condamne, j'anathé-

' Bayle, Dictionnaire historique et critiqua, article Jansénius. ■'

a Augustinus, }^rctm,yC. xxix. Epllog., tn t.tn/p. -Itôt^Kt.-ilc'RoHei'tlanDL).

i7 HISTOIRE

mathise tout ce qu'il rejette, condamne et anatbématise. Je ne me flatte pas d'avoir bien saisi partout le sens de saint Augustin. Je suis homme , sujet à Terreur comme les autres hommes, et j'abandonne mon ouvrage au jugement du Saint-Siège et de l'Église romaine, ma mère. Dès ce moment j'accepte , je rétracte , je condamne et anatbématise tout ce qu'elle décidera que je dois accepter, rétracter, condamner et anathématiser. »

Ces paroles si explicites n'ont rien des réticences de l'hérésiarque ; elles sont dignes d'un Evêque qui désire garder dans son cœur la foi qu'il a transmise à son troupeau. Nous les acceptons comme l'expfession de la pensée intime de Jansénius. Sans trop nous occuper des mystérieuses correspondances entre Saint- Cyran et lui, par lesquelles il cherche des faux-fuyants, des moyens dilatoires pour résister au Siège apostolique, nous pensons que si Jansénius eût survécu à la publication de son ouvrage , il n'aurait pas hésité à le désavouer. Cet homme n'avait ni dans le cœur ni dans la tête la coupable opiniâtreté qui produit les sectaires; mais à côté de lui , et le dominant par l'intrigue ou par la colère, il se trouvait un autre homme qui ne pardonnait jamais. L'évêque d'Ypres, en composant V Jlugustinia , ne voyait qu'une guerre de théologiens à susciter aux Jésuites; les représailles du Baïanisme avaient été poussées si loin que Jansénius reculait devant son œuvre. Duvergier en avait médité la portée; son esprit malfaisant s'y attacha avec d'autant plus de force qu'il en pressentit les résultats. « Saint-Cyran est Basque, disait le cardinal de Richelieu au père Joseph, il a les entrailles ardentes , et , des vapeurs qu'elles portent à sa tête, il se forme des imaginations extravagantes, qu'il érige en dogmes et en oracles. »

Jansénius avait mis la dernière main à son livre , puis il était mort, le déférant offîcieUement à la censure de rÉglise. Son disciple , son maître plutôt , avait, par de secrètes manœuvres, si bien disposé quelques intelligences d'élite à saluer VAngustinus comme un chefd'œuvre de morale et de science spirituelle ; il avait su , avec tant d'art, flatter les passions hostiles à la Compagnie de Jésus, que ce n était déjà plus seulement une conspiration théologique qui allait éclater, mais un complot politique dont Saint-Cyran se faisait le chef mystérieux. Les Jésuites régnaient par l'éducation ; Duvergier de Hauranne osa disputer cette prééminence, que l'Université leur laissait. Il fonda des écoles à Port-Royal et, par une habileté incontestable, il y réunit comme dans un faisceau toutes les gloires que les Pères n'avaient pu enrôler sous leur bannière. On s'emparait ainsi de la génération naissante, on la façonnait aux doctrines dont pei'sonne n'appréciait les conséquences. L'avenir était ouvert aux projets du réformateur, il songea à s'assurer le présent.

A cette époque d'austérité et de galanterie, d'intrigues politiques et de dévouement,, de passions littéraires et de querelles scolastiques , les, femmes et les écrivains exerçaient sur la société française une influence prodigieuse. Les adeptes de Saint-Cyran crurent qu'il fallait à tout prix les attirer dans leur camp. Pour réussir, ils apprirent à se conformer à chaque caractère; ils utilisèrent le mécontentement des uns, le dégoût des autres, les affections et'la prévention de tous. Us s'improvisèrent rigides avec ceux qui professaient des principes sévères, souples avec les hommes qui n'avaient pas de but déterminé. Ils prièrent avec les dévots ; ils cachèrent dans l'ombre les vices de ceux dont ils pré-

iU fl£9T0IRE<

voyaient qu'un jour ils auraient besoin ; ik s'attaobèrent à rendrie aux femmes trop compromises par de volages, amours une splendeur de y-ertu. dont quelque» démonstrations publiques effaçaient, à leurs yeux, les^ remords inconstants. Ils glorifièrent lesr écrivain» que Ricbelieu rassemblait en Académie ; ils se concilièrent leur amitié y et on les vit.grandir Cbapelain,JScudery et Gomberville. Us prirent même sous le patronage de leur austérité le roman de Clélie, qui, dans un de ses épisodes^ laissait, tomber sur eux. quelques louanges emphatiques..

Un semblable plan était la contre*partie de TOrdre de JésQSé Destiné à le battre en brèche et à vaincre son crédit ostensible par des moyens occultes, il ne s'arré-tait pas là. Les filles d'Aroauld offraient à Saânt-Cyran une communauté de femmes aptes à propager ses opinioi^s; il jugea utile de fonder une congrégation de solitaires qui n'auraient pour mission que Fétude , et qui devaient en peu de temps jeter sur leur retraite une belle auréole littéraire. Religieux dans le monde, publicistes dans le cloître, ils s'isolaient de leurs . familles, ils renonçaient au mariage et aux emplois civils, afin de se consacrer tout entiers à la science et aux lettres. Ou offrait comme, appât, à des O/oeurs^iue l'érudition et l'innocence de leur vie rendaient candides,, une perfection chimérique. On. alliait la sévérité des règles du couvent aux délicatesses d!un goîit épuré ; on leur apprenait à confondre les innovations Les plus ingénieuses avec l'amour des anciens. Persuadés que.le çi^me delà solitude, que les images de paix ex*> térieure dont ils seraie9t entourés ramèneraient souvient ces profonds esprits du bien qu'ils rêvaient au mal relatif qui frapperait leurs regards dans l'organisaticm de la société humaine, on espéra que cette opposition

DE LiV COmPNGSa DE JÉSUS. iS

Ae pensées- en produirait inévitablement une autre sur les écrits. Ainsi façonnés^ ils pouvaient devenir de formidables leviers, croire coname des enfants aux songesr cpi'on dicterait à leur foi, et se battre, la plume à la main, pour faire triompher au dehors l'idée si pieuse^^ ment caressée dans leur solitude. Cette idée exagérait la servitlide de l'homme par rapport à Dieu et sa liberté par rapport aux princes de la terre.

Une telle connaissance du cœur des gens de lettres a ^elque chose de merveilleux. Duvergier de Hauranne et ses premiers adeptes avaient scruté jusque dans leurs abimesces caractères indépendants que l'enthousiasme* entraîne beaucoup plus loin que leur volonté. Saint- GyraA savait qu'en donnant un mobile' religieux ou politique à defr génies fervents, à des imaginations que le contact du monde n'a pas dépouillées de leur roideur pftîmîtiiirev ces génie» portent si loin la vérité en triomphe , qu'ils anrivent jusqu'aux dernières limites de Terreur. Il savait encore qu'une studieuse retraite enveaime leà haines littéraires, et qu'elle transforme en poignard! aeéré ki plume que les aveuglements de la Foi am les néoessités- de la polémique confient à des mains ji»qu'd[ocs^ cbétienmement- charitableSi Mais ce sectaire, daas le sein.* duquel férmientaient tant de passions contlsâtesy eft qui le» faisait toutes servir à* une ^ule fin,. ne fut pas nstlsnu par le spectacle des vertus dont il allait tncmblér le ealme; Il ne respecta point cesiintelli- ^nets catfaohqiids qu'il détournait de leur source poni^ les associef! à de mesquines préventions ou à des rêves d'fcérésie dont ils ptH>claraaient 1-idée, tout en confessant eomme Janséuius qnf'ils étaient des^ enfants soumis. Saint- Gyitan,. doué d'une incroyable persistance, eût été dangereux avec un autre génie que celui de l'intrigue ; mais

16 HISTOIRB

il ne fut que la goutte d'eau qui tombe sur le rocher, et qui ne creuse jamais, parce qu'elle n'a pas en elle un principe dissolvant.

Par la rigidité, on séduisait les hommes faits; on captivait lesprit des jeunes filles par un excès d'indulgence. Les femmes étaient réservées à devenir les instruments et les victimes de parti. Saint-Gyran traça à Port-Royal des constitutions où l'austérité du fondateur se cache sous les formes les plus bénignes, u On leur enseignera, dit -il en parlant des novices % qu'elles ne doivent pas trop s'inquiéter si elles tombent dans quelques fautes; que ce n'est pas seulement par les fautes que commettent les novices qu'on porte jugement d'elles , mais aussi par la manière dont elles se relèvent, et que toutes les âmes qui aiment Dieu peuvent dire comme l'épouse : M Je suis noire, mais je suis belle. »

La puissance de Saint-Gyran se concentrait dans quelques maisons où les vertus ainsi que les talents se trouvaient héréditaires: par esprit de famille, elles étaient opposées à la Gompagnie de Jésus. Ge fut là qu'il choisit les fondateurs de Port-Royal-des-Champs. Il avait pris Angélique Arnauld comme son porte-voix à Toreille des femmes ; il désigna Antoine Ijc Mailre , le plus célèbre avocat de Paris , et conseiller d'État à vingt-huit ans , pour servir de drapeau à sa nouvelle institution. Le Maître fut vaincu par sa tante Angélique. Bientôt api'ès trois jeunes prêtres, distingués par leur talent, Antoine de Singlin , Glaude I^ncelot et Toussaint Desmares , accoururent partager la retraite dans laquelle Le Maître agitait son humilité. Ges solitaires rompaient avec le monde; ils sacrifiaient leurs rêves d'ambition, de grandeur et de fortune à de pieuses chimères; mais l'esprit turbu-

« Constitutions de PoH-Bojal (ëdit. de 1665).

lent de Duvergier de Hauranne leur avait inspiré une pensée tour à tour superbe ou revêche; ne s' accordant en aucun point avec les mortifications qu'ils s'imposaient. Il y a loin, et bien loin, des lettres d'Antoine Le Maître à la correspondance et aux discours si éloquents d'abnégation des premiers Jésuites. Nous avons cité les paroles, les écrits de François de Borgia, de Louis de Gonzague, d'Aquaviva et de Xavier. Mettons en parallèle une œuvre sortie des entrailles du premier néophyte de Port-Royal. « On n'a point ouï dire peut-être depuis un siècle , mandait Le Maître à Singlin ', qu'un homme, au lieu et en l'état où j'étais, dans la corruption du palais, dans la fleur de mon âge, dans les avantages de la naissance et dans la vanité de Téloquence, lorsque sa réputation était la plus établie, ses biens plus grands, sa profession plus honorable , sa fortune plus avancée, et ses espérances plus légitimes, ait laissé tout d'un coup tous ces biens, ait brisé toutes ces chaînes, se soit rendu pauvre au lieu qu'il travaillait à acquérir des richesses , qu'il soit entré dans les austérités au lieu qu'il était dans les délices, qu'il ait embrassé la solitude au lieu qu'il était assiégé de personnes et d'affaires, qu'il se soit condamné à un silence éternel au lieu qu'il parlait avec assez d'applaudissements. Cependant, quoique ce miracle soit plus grand et plus rare que celui de rendre la vue aux aveugles et la parole aux muets, notre siècle est si peu spirituel, que l'on a seulement considéré comme une chose extraordinaire ce qu'on devait révérer comme une chose sainte. »

Cet hommage rendu par Le Maître à sa modestie, ce bilan d'humilité déposé au pied de la Croix , avec une candeur si gonflée d'orgueil, ne se rencontrent dans au-

' Mémoires de Fontaine, t. i.

iv. 2

cun Jésuite. Us ne se prennent pas à s'admirer euxmêmes pour imposer aux autres l'admiration de leurs personnes. Ce sentiment trace à l'instant même la ligne de démarcation qui va les séparer. Les Solitaires de Port-Royal, quelque chose qu'ils fassent, seront toujours pleins d'eux-mêmes ; ils rapporteront tout à leur individualité. Les Jésuites, au contraire, s'effaceront devant la gloire personnelle pour affronter le mépris public et s'exposer au danger; ils ne se condamneront à être grands qu'afin de glorifier l'Église ou leur Compagnie. Les uns partaient du principe de l'isolement, les autres de celui de l'association. Aucune communauté d'opinions n'était possible entre eux; la guerre seule devait surgir, la guerre éclata avant même rétablissement des ermites de Port-Royal. Le Jansénisme , dont ils s'improvisaient les Missionnaires , n'était encore qu'en germe ; pourtant les Jésuites avaient appris qu'un nouvel ennemi naissait pour le Saint-Siège et pour eux ; ils s'apprêtèrent à le combattre.

Le 5 juin i638, un mois après la mort de Jansénius, Duvergier de Hauranne fut , par ordre du cardinal de Richelieu , enfermé au donjon de Vincennes. La captivité d'un homme n'a jamais entravé le progrès d'une idée. Richelieu s'était rendu compte des plans de l'abbé de Saint-Cyran. Il l'éloignait de son cénacle, espérant ainsi paralyser le malaise intellectuel dont le développement se révélait à sa perspicacité si plein de dangers encore inconnus. Saint-Cyran, prisonnier, resplendit de l'éclat que la persécution attache à un nom. Comme tous les ministres long-lemps à la tête des affaires, et qui gouvernent en brisant autour d'eux les obstacles , Richelieu était craint et abhorré. L'opposition a inévitablement Ip» chances do Fiiccrs cv. m fnvmr; or^ rc

venge du pouvoir en exaltant ses victimes. Saint-Cyran se posa en martyr du cardinal et des Jésuites ; ses disciples Faccueillirent , ils le présentèrent ainsi.

Du fond de son cachot il les dominait d'une façon absolue. C'est dans cet espace de teinps que sa nouvelle secte vit accroître son empire et qu'elle put compter avec orgueil ses conquêtes. Séricourt et Sacy, frères de Le Maître, Antoine Arnauld, leur oncle, et presqu'aussi jeune qu eux ; de Bascle , gentilhomme du Quercy ; le docteur Guillebert ; Thomas du Fossé , et plusieurs autres sollicitèrent leur admission à Port- Royal. Les familles les plus illustres, et le secrétaire d'état Ghavigny, prirent parti pour le captif. La commisération ou la bienveillance les inspiraient; on eut l'a^ dresse de leur persuader que ce n'était pas seulement de la pitié, mais un effet de la grâce et un acte d'adhésion. Dans le même moment, les partisans de Jansénius agissaient à Louvain. Le docteur était mort en abandonnant son AugiisUnus à la décision de l'Église ; ses disciples, sans attendre que le Saint-Siège eût parlé, livrèrent l'ouvrage à l'impression.

C'était une œuvre dont depuis vingt ans tous les docteurs s'entretenaient; la curiosité était excitée au plus haut degré; chacun s'efforçait de pénétrer le mystère dont s'entourait le commentateur du grand évêque d'Hippone. Les Jésuites de Belgique furent plus habiles que le gouvernement : par des moyens que la probité littéraire n'autorise jamais,' et que la politique conseillera toujours, ils surent, en s'étayant de ce texte de saint Jérôme \ M on ne doit point tolérer l'accusation d'hérésie, et à cet égard l'indifférence est déjà un scandale » , ils surent trouver le secret d'obtenir les bonnes feuilles de

* Sanctus Hieronymus, ad Ptanmach.

YAugustinus. Ce fut le père Guillaume Wiskerk qui , à l'aide d'un ouvrier de l'imprimeur Zeghers, donna cet exemple d'indiscrétion.

Les Jésuites étudièrent le livre ; et , après en avoir mesuré la portée, ils communiquèrent à Tinternonce pontifical, Paul Stravius, l'œuvre inédite qu'ils s'étaient procurée d'une manière subreptice. Le venin du Jansénisme était à découvert; afin de prévenir les troubles , ils demandèrent la suppression de l'écrit avant qu'il fût mis en vente. Leur activité dans une cause où ils opposaient depuis long-temps école à école, système à système, parut aux indifférents plutôt une satisfaction accordée au Père Lessius qu'une affaire intéressant l'Église. On vit percer l'homme sous ce 'zèle qui, pour servir la Catholicité , employait des armes perfides ; on soupçonna Tamour-propre des Jésuites d'avoir grossi l'erreur, afin de se débarrasser sans combat d'un ennemi importun. Les partisans de Jansénius s'emparèrent de l'opinion. L'Université de Louvain , qui avait à sa tête Gérard Van-Vern et Libert Fromond, se coalisa avec eux, et, malgré les injonctions de la cour de Rome, YAugustinus fut publié en i64o.

L'argument principal du novateur est que toute grâce intérieure est irrésistible. C'était la négation du libre arbitre, et, selon La Motte, un des esprits les plus judicieux du dix-septième siècle', u une pureté purement passive qui signifie seulement l'usage différent que le Créateur peut faire de nos volontés, et non pas l'usage que nous en pouvons faire nous-mêmes avec son secours. » On y enseignait que, d'après saint Augustin, le plaisir est le seul ressort qui nous fait agir. Quand le plaisir procède de la grâce , il nous porte à la vertu ;

> Lettre de La Motte à Fénelon, du V janvier 1714.

s'il naît de la cupidité , il nous pousse au vice. I^a volonté de l'homme est toujours nécessairement déterminée à suivre celui de ces deux plaisirs qui triomphe dans son âme. » Le point capital du livre de Jansénius, ' dit Ijaffiteau % et le fond de son système , était donc que , depuis la chute d'Adam , nous sommes toujours invinciblement nécessités à faire le bien et le mal : le bien y lorsque c'est la grâce qui prédomine en nous ; le mal, lorsque c'est la cupidité qui y prévaut. »

Cet ouvrage renversait les fondements de la liberté humaine ; sous une affectation de piété , il s'érigeait en comtempteur superbe de la foi et de la tradition. La prévoyance de la Société de Jésus n'avait point été en défaut ; les Pères ne reculèrent pas devant des ennemis qui, afin de combattre plus sûrement l'Église, proclamaient à haute voix qu'ils la respectaient du fond de leurs entrailles 9 et que rien ne pourrait jamais les séparer de la Communion romaine. Luther et Calvin , les maîtres de Jansénius, avaient été moins habiles dans leurs violences que Tévêque d'Ypres dans sa vénération conditionnelle. Ils attaquaient de front le dogme et la morale ; Jansénius se montrait plus circonspect : il se plaçait au cœur même de la citadelle qu'il aspirait à démanteler ; il s'y plaçait en sollicitant peut-être de bonne foi une décision solennelle à laquelle un trépas imprévu ne lui permit point de souscrire. Il y avait de l'audace et de la ruse dans le pamphlet in-folio. Saint-Cyran ne cessait de le prôner en France , ses adeptes en Belgique rélevaient jusques aux nues ; il obtint en peu de mois les honneurs de la persécution , la persécution le propa- * gea. TiCS Jésuites avaient essayé de l'étouffer en germe. On s'était opposé à leur dessein ; le scandale venait avec

* Histoire de la Constitution Untgenitus, 1. 1, p. 4«

le schisme, les Jésuites acceptèrent la bataille* qa'ils avaient voulu éviter.

Les sectateurs du Jansénisme furent attaqués avec vigueur par les Pères Jean de Jonghe , et Ignace Derkennil, à Louvain; par les Pères de Champs et Petau, à ' Paris. Les docteurs de Sorbonne Hallier, Habert et Cornet s'associèrent à leurs efforts ; les Jansénistes répondirent avec amertume^ A Paris ainsi qu'à Bruxelles, dans les écoles comme dans la magistrature, on n'entendit plus argumenter que de grâce efficace et de grâce suffisante; mais Saint-Cyran qui^ de Vincennes, dirigeait cette levée de boucliers théologique , ne voulut pas rester en arrière du mouvement que la Cour de Borne imprimait. Les partisans de YAtegustmua étaient déjà nommés Jansénistes par le Souverain Pontife. Afin de limiter le nombre de leurs adversaires, ils se prirent à répandre le bruit qu'il n'y avait dans ce démêlé qu'une nouvelle phase do la guerre entre les Thonûstes^et les Molinistes. Pour mieux faire saisir leur pensée , ils signalèrent leufô détracteurs .sous le nom de disciples de Molina. On donnait ainsi à l'Église un air de cabale ; le système auquel on rattachait ses enseignements et ses censures, c'était le système des Jésuites. Les amis de VAuffustmia pouvaient donc dire qu'ils ne se trouvaient en désaccord qu'avec les enfants de saint Ignace de Loyola; ils fiffirmèrent que les sentences portées par le Saint^ége dans cette épineuse discussion étaient suggérées par ces derniers, partie au procès. Une idée aussi audacieuse qu'habile servit aux Jansénistes pour mettre en doute L'indépendance de la Cour de Borne. Elle devint le point de départ de leur polémique ; ils n'y renoncèrent jamais, car elle offrait une thèse toujours nouvelle à leurs interminables débats. L'historien anglais Gibbon

ne s'est point laissé prendre à cette ruse de guerre, et, dans le aceptieisrae de sa pensée, il a pu résumer ainsi la discussion : « Les Molinistes» dit-il', sont écrasés par l'autorité de saint Paul ; et les Jansénistes sont déshonorés par leur ressemblance avec Calvin. » Les Augustiniens de Belgique étaient, comme ceux de France, bien décidés à n'accepter que sous condition le jugement du successeur des Apôtres. Us ne niaient pas son autorité; ils la discutaient. Us promettaient de s^ rendre lorsqu'elle aurait élevé la voix, et tous les ordres, toutes les admonitions paternelles, toutes les prières du Saint-Siège arrivaient à leurs oreilles entachés, de quelque violence jésuitique. Us se faisaient une gloire d^obéir; mais Rome n'avait parlé que par la bouche des Jésuites; pour eux la sentence offrait quelque chose de suspect. Baïus et ses adhérents avaient mis en* ques»tion les bulles de Pie V et de Grégoire XIII. Les Janséenistes inventèrent des sopbismes de chiffres,, de dates et de doctrine pour annuler celle qu'Urbain VIll lança contre eux le^6 mars 1642.

Nous avons dit la situation que la politique de Biche^ lieu faisait alors à la Chaire romaine et à l'Église gaULcane. Le Cardinal aspirait au patriarcat. Ses projets ambitieux se modifièrent pourtant en face du schisme., dont il avait apprécié la portée. A sa mort, qui précéda celle de Louis XIII de quelques mois , la bulle In emiv nenti fut présentée au conseil des affaires ecclésiastiques, où siégeaient le Cardinal Mazarin, le Chancelier Séguier, Vincent de Paul et quelques Docteurs. Le conseil, fidèle aux traditions de Bichelieu , accepta la bulle qui condamnait le Jansénisme ; et le héros de la charité chrétienne révèle sur quels motifs Mazarin, Séguier et lui

* Histoire de la Décadence, t. viii, ch. xxxiti.

basèrent leur opinion. " Dans une lettre à Tabbé d'Origny, raconte Collet, historien de sa Ftè^y Vincent de Paul décfera que la doctrkie de Baïus , déjà flétrie par plusieurs Papes, est renouvelée par l'Évêque d'Ypres, que les desseins de Jansénius et de Saint-Cyran doivent naturellement rendre leur doctrine suspecte , que le dernier avait avoué à M. de Chavigni , secrétaire d'Etat , qu'ils s'étaient proposé de décréditer les Jésuites sur le dogme et sur Fadministration des Sacrements , et que , dans l'affaire présente, il ne s'agit ni de Molina ni de la science moyenne. »

Saint-Cyran, que la reine régente avait tiré du donjon de Vincennes , et les solitaires de Port-Royal , qui fêtaient sa "mise en liberté comme l'aurore d'un jour plus beau, ne s'effrayèrent pas d'une semblable démonstration. Le Pape et les hommes les plus prudents de France se prononçaient contre eux. Ils jugèrent que les troubles inséparables d'une minorité seraient un coup de parti pour leurs opinions, ils persistèrent donc. L'enseignement de Jansénius était condamné. Saint- Cyran lui évoqua un vengeur, et Antoine Amauld se jeta dans la lice. Athlète armé de toutes pièces, violent à l'attaque , impétueux à la défense , le jeune docteur, qui avait subi sa licence de Sorbonne ad stuporem des examinateurs, possédait tous les secrets tlu polémiste. Il en avait la vigueur et 'les colères éloquentes. Irascible dans la lutte , il foudroyait ses adversaires ; sans pitié pour eux, il ne les abandonnait qu'après avoir épuisé tous les traits de sa mordante logique ou de son implacable hyperbole. Et cependant le Judas Machabée du Jansénisme avait , comme le Père Garasse , comme presque tous les hommes habitués au pugilat de l'esprit , de

* Fie de saint rincent de Paul, t. lî, liv. v, p. 583.

grandes qualités du cœur. Sa vie privée ne fut qu'un acte de bonté continu. Elle s'accordait si peu avec ses écrits que du Fossé, un de ses admirateurs, essaya de résoudre ce problème. Afin de le faire comprendre , il dit*: «L'exemple de Moïse, que Dieu appelle le plus doux des hommes, quoiqu'il eût tué un Égyptien pour défendre un de ses frères , brisé avec une juste colère les Tables de la Loi et fait passer au fil de l'épée vingt-trois mille hommes pour punir l'idolâtrie de son peuple, fait bien voir qu'o.n peut allier ensemble la douceur d'une charité sincère envers le prochain avec un zèle plein d'ardeur pour les intérêts de Dieu. »

Arnauld , désigné par Saint-Gyran , se disposait à entrer dans l'arène, lorsqu'une lettre de Pierre de Sesmaisons, de la Compagnie de Jésus, vint lui fournir le texte de son premier ouvrage. Sesmaisons écrivait à Anne de Rohan , princesse de Guémené; il la détournait de confier la direction de sou âme aux Jansénistes; mais la princesse, encore belle et toujours avide de plaisirs, avait plus à espérer de l'austérité de Saint- Cyran que des accommodements de conscience des Pères de l'Institut. Elle était l'hôte de Port-Royal-des- Champs , l'amante de Paul de Gondi , coadjuteur de l'archevêché, et elle plaçait ses élégantes coquetteries sous la sauvegarde du vieux Arnauld d'Andilly. « D'Andilly, ainsi parle le Cardinal de Re(z dans ses Mémoires % était encore plus amoureux d'elle que moi, mais en Dieu, purement et spirituellement.» La lettre du Père de Sesmaisons fit naître l'idée aux Jansénistes d'initier toutes les classes de lecteurs à la doctrine nouvelle ; et , dit le Protestant Schœll *, « Antoine Arnauld , âgé de

• Mémoires de Dufijssé, liv. iv, ch. H. s Mémoires du cardinal de Helz, t. i . > Cours dhisioire des Etats européens, t. xxviii, p. 72.

trente-un ans, publia en i643 un livre qui fait époque dans l'histoire ecclésiastique de France. Il était dirigé contre les Jésuites , et portait le titre : De (c'est-à-dire contre) la fréquente Communion. »

Cette substitution de préposition, œuvre de Tannaliste prussien, est moins un trait d'esprit qu'un jugement profond sur cet ouvrage. Le style nerveux d'Antoine , sa phrase tranchante comme un glaive, révélaient un nouveau langage aux Français. On le lut avec avidité; ^ar il avait su, pour éblouir les masses, offrir un adroit mélange de la vérité et de Terreur. Les Jansénistes exaltèrent le docteur Arnauld, les Jésuites le rabaissèrent trop. C'est toujours la condition de ceux qui se précipitent télé baissée dans les partis. Le Père Petau , l'un de ces hommes que l'érudition n'empêche point d'être éloquents, prit parti pour sa Compagnie, et il démontra avec chaleur le péril auquel Arnauld exposait les âmes chrétiennes. La question était controversée. Arnauld ^ avait eu l'art de la présenter sous des formes si caprlieuses qu'elle séduisit les uns et qu'elle amena les autres à des distinctions tellement subtiles que , dans ces débats , dont la chaire retentissait aussi bien que la presse, il provoqua une savante confusion. Quinze Pré^ lats de l'Eglise gallicane approuvèrent l'œuvre du docteur de.Sorbonne, que les réfutations du Père Petau et les louanges intéressées du Jansénisme avaient popularisée. On se passionnait pour ou contre la fréquente Comm^unùm avec cette vivacité qui n'accorde jamais à la réflexion que le droit de déplorer le mal accompli. On s échauffait à chercher le vrai sens de Tauteur,. on le commentait, on l'approuvait, on le censurait. Dans cette querelle de mots, dont la France sera toujours le théâtre, chactin prenait feu. Le Père Nouet ne se contenta pas

d'attaquer Arnauld ; dans la chaire de l'église de Saint- Louis des Jésuites, il incrimina avec plus de zèle que de prudence les quinze Archevêques ou Évêques adhérents aux doctrines professées par le Janséniste. Louis XIII venait de mourir; la reine régente et Mazarin voyaient leur autorité encore mal affermie , et comme le Clergé était réuni en assemblée générale, ils n'osèrent pas déplaire à une opposition qui, quoiqu'en évidente minorité, ne laissait pas que d'inquiéter le pou* voir. Ces prélats demandaient satisfaction; les Jésuites ne la refusèrent pas , dit le procès-verbal de l'assemblée ; le père Nouet la donna par écrit, en présence et du consentement de ses supérieurs. En voici le texte : « Je, soussigné, Jacques Nouet, Prêtre de la Compagnie de Jésus, ayant été averti que Messeigneurs les Prélats s'estimoient offensés sur le rapport qui leur a été fait de quelques sermons que j'ai prêches en l'église de Saint-Louis, pendant les mois d'août, septembre et octobre, dans lesquels on m'accusoit d'avoir soutenu que la doctrine contenue dans le livre Z>e la fréquente Communiœiy composé par M. Arnauld, Docteur deSorbonne, et approuvé par plusieurs de nosdits Seigneurs, étoit pire que celle de Luther et de Calvin, et que la plus saine partie de nosdits Seigneurs les Prélats condamnoit ladite doctrine , qu'il fallait fuir comme des lépreux ceux qui l'avoient approuvée ;

u Déclare n'avoir rien dit en mesdits sermons de tout ce que dessus; protestant en outre que s'il m'étoit échappé dans la chaleur du discours de dire quelques-unes des choses ci-dessus, je serois prêt de monter en chaire pour le désavouer et pour demander pardon à nosdits Sei^ gneurs. Paris, le 29 novembre i643. >«

Cette rétractation négative devint sous la plume des

Jansénistes un triomphe pour eux , un échec pour FOrdre de Jésus. Le peuple n'en pouvait comprendre la portée, on la traduisit en fait plus saisissant à ses yeux; on affirma que Nouet avait été contraint dlmplorer pardon à deux genoux, au milieu même de l'assemblée du Clergé. Les Sectaires n'étaient pas en majorité ; la plupart des Évêques et des Docteurs de Sorbonne censuraient leurs principes; mais avec toutes les oppositions habilement dirigées, ils savaient que, pour émouvoir les masses, il fallait toujours leur offrir l'impossible comme une réalité, et grossir les succès afin de corroborer la Foi de leurs adeptes. Le Père Nouet se retirait du combat, il désertait la chaire; les Jansénistes espérèrent qu'il serait aussi facile de vaincre tous leurs détracteurs; on les vit alors abuser de leur triomphe pour consacrer l'opinion émise par Arnauld.

Le mal était invétéré; Anne d'Autriche crut qu'il n'y / avait d'autre remède possible que de soumettre l'affaire

à la décision du Saint Siège. Dans le Conseil des Ministres, le Chancelier Séguier jugea, dit Omer Talon', qu'elle ne pouvait être discutée et jugée en France , à cause des approbations qui avaient été données à ce livre par plusieurs Évêques , lesquels par ce moyen s'étaient engagés.

Ce n'étaient pas les Jésuites seulement qui critiquaient le livre De la fréquente Communion. Malgré l'approbation de quelques Évêques, le Clergé de France, et Vincent de Paul à sa tête , ne faillirent point à leur devoir. Arnauld et ses adeptes ne cessaient de se glorifier de l'assentiment de ces Prélats; ils le portaient jusqu'au pied du trône , comme un paratonnerre. Vincent de Paul ne leur permit pas ce dernier subterfuge. « J'ai r^ppondu à

» Mémoires d'Orr Talon (colleclion Petitot), t. lx, p. 280.

la Reine, mande-t-il dans une lettre du 29 mai i653, adressée à un grand-vicaire de Chartres , qu'il était vrai que nionseigneur de N... avait signé les livres de Jansénius et De la fréquente Communion^ mais c'était sans les lire, n'en ayant pas eu le loisir; mais qu'il était dans de bons sentiments. A quoi Sa Majesté a répliqué en demandant si l'on pouvait signer les livres sans les voir. Je lui ai dit que monseigneur de N... m'avait assuré qu'il avait signé le livre De la fréquente Communion sans l'avoir lu. »

La déclaration d'un homme tel que Vincent de Paul offrait à la polémique des Jésuites une autorité qui , aux yeux des Catholiques, devait les absoudre d'une certaine véhémence. I/œuvre d'Amauld, si vivement blâmée à Paris, fut enfin déférée à l'examen de la Cour Apostolique; par décret du 26 janvier 1647, Rome en condamna la préface. Mais la mort ne laissa pas à Duvergier de Hauranne le temps de savourer l'avantage qu'il avait obtenu. Le 1 1 octobre i643, cet homme fut frappé d'apoplexie : le travail, l'intrigue, le mouvement et les austérités avaient rempli sa vie ; les Solitaires de Port-Royal en firent leur martyr. Antoine Arnauld lui succéda dans les honneurs de la persécution, et Singlin dans la direction du parti.

Les Jansénistes , n'étant pas les plus nombreux , doublèrent leurs forces en exagérant leurs succès. Ils avaient besoin de protecteurs et d'enthousiastes pour semer dans le monde les principes qu'ils fomentaient ; ils accaparèrent les vertus chancelantes, qui les couvraient de l'éclat d'un grand nom , les Prélats dont les mœurs étaient un démenti formel jeté aux vœux du sacerdoce. Confondant en un même esprit la voluptueuse Marie de Gonzague et les rigidités de la Mère Angélique , la pieuse roideur du médecin Hamon et la

licence du cardinal de Retz, ils arrivèrent en peu de temps à se créer une position inexpugnable. Ils se glorifiaient de leur humilité , ils s'admiraient dans leur abnégation , ils appelaient l'Europe entière à saluer leur génie. Tout cela s'opérait avec tant de candeur; ils parlaient, ils faisaient parler d'eux avec une telle conviction de supériorité, que la France fut séduite par cet orgueil collectif. On crut à leur conscience , parce qu'ils avaient de l'éloquence ou du talent; on se persuada que l'erreur ne devait jamais souiller leurs lèvres, parce qu'ils se prétendaient irréprochables. Le préjugé une fois établi , ils purent vivre long-temps sur cette réputation qu'ils se façonnaient de leurs propres mains.

Us grandissaient à la Cour, ils régnaient sur les Écoles. D'un côté , le duc de Luynes et Bernard de Sévigné, les Liancourt et Claude de Sainte-Marthe, la duchesse de Longueville et Camboutde Pont-Château, neveu du cardinal de Richelieu et marquis de Coislin; de l'autre, Pierre Nicole et Biaise Pascal, le duc de Roannez et Domat, n'oubliaient rien pour seconder les vues des premiers solitaires. La popularité leur arrivait avec la puissance; afin de conserver l'une en éternisant l'autre, ils se mirent à composer des ouvrages élémentaires dont leur amoui^ éclairé des lettres sentait si vivement le besoin. Lancelot, Arnauld et Nicole préparèrent les méthodes d'enseignement des langues mortes et vivantes , les principes de la grammaire générale , de la logique et de la géométrie. Sacy se chargea de ressusciter les racines grecques, Le Maître acheva son traité des règles de la traduction française. Dans le même temps, d'autres soUtaires appliquaient ce nouveau cours d'instruction ; ils formaient Racine et Pomponne , Boileau et* le duc de Chevreuse , les deux Bignon et de Harlay, du Fossé^

et Tillemont, laborieux annaliste, dont Gibbon a pu dire : « C'est le mnlet des Alpes, il pose le pied sûrement et ne bronche point. » Placés sur un terrain glissant , en butte aux hostilités des Jésuites et des Universitaires, toujours sous le coup des censures pontificales, ils se firent une loi de la tolérance envers les indifférents. Ce que Sacy recommandait avec tant de pénétration pour se concilier les bons offices des écrivains , les hommes politiques de Port-Royal le mettaient en pratique dans les occasions même les moins solennelles. M J'ai toujours pris garde, disait Sacy * à ceux dont il dirigeait les hautes études ou les plans religieux, déparier favorablement, autant que je le pouvais, des ouvrages de tout le monde, soit saints, soit profanes, soit en vers, soit en prose. J'ai toujours estimé, tout, jusqu'au poème de laPucelle, parce qu'il semble que, ayant quelque réputation d'éloquence , on mépriserait les autres, si on faisait adf rement. »

Cette tactique , que la supériorité de Tesprit pouvait aifssi bien inspirer que l'amour du prosélytisme et les calculs de secte, donna les résultats prévus; car « malheureusement, dît Voltaire*, les solitaires de Port- Royal furent encore plus jaloux de répandre leurs opinions que le bon goût et l'éloquence. » Ils n'étaient implacables que pour leurs ennemis avoués. La Compagnie de Jésus apparaissait au premier rang. Entre ces familles illustrées par le barreau, par des services rendus à l'Etat ou aux lettres, et l'Ordre de saint Ignace de Loyola , il y avait guerre pour ainsi dire de tradition. C'étaient les Guelphes et les Gibelins de la polémique; on se battit avec toutes sortes d'armes. Les Pères de llnslitut avaient

» Mémoires de Fontaine, t. iv.

» Siècle de Louis XIV, t. m, ch.ïxxvra.

pour eux le Saint-Siège , le gouvernement , et les esprits sages qui prennent effroi de toute innovation dans les matières religieuses. Les Jansénistes, avec leur ambitieuse devise : Ardet aman^ spe niœa fides^ réunissaient autour d'eux quelques évêques séduits par Téclat du talent , les hommes que tourmentait la prospérité des Jésuites , et cette masse flottante qui forme l'opinion publique , et qui penche tantôt d'un côté, tantôt de lautre, selon les impressions ou les caprices du moment. Vincent de Paul et Olier marchaient avec la Compagnie contre les nouveaux tliéplogiens, et la Mère Angélique ne craignait pas de résumer ainsi la position du père des orphelins : w M.Vincent, écrivait-elle le i2mars i655, décrie Port- Royal phis doucement à la vérité que les Jésuites; mais, par un zèle sans science, il désire autant sa ruine que les autres par une malice toute franche. »

Le rigorisme des uns se plaçait en face du relâchement des autres. Les disciples de Saint-Çyran accusaient rinstitut de liOyola d'user de trop d'indulgence en faveur dc$ grands et des petits. Us s'opposaient à un excès imaginaire par un excès réel qui , en théorie , rendait le ciel inaccessible aux fragilités de l'homme , et d'Alembert, avec son scepticisme philosophique, a caractérisé d'une manière plus spirituelle que vraie par son ensemble cette double position.

« Le Janséniste, dit-il dans la Destruction des Jésuites en France\ impitoyable de sa nature, l'est également et dans le dogme et dans la morale qu'il enseigne ; il s'embarrasse peu que l'une soit en contradiction avec l'autre ; la nature du Dieu qu'il prêche (et qui heureusement pour nous n'est que le sien) est d'être dur comme lui, et dans ce qu'il veut qu'on fasse et dans ce

• Destruction des Jésuites, par d'Alembert, p. 64w

qu'il veut qu'on croie. Que p^oiserait*-on d'un monarque qui dirait à un de ses sujets : Vous avez les fers aux pieds, et vous n'êtes pas le maître de les ôter; cependant je vous avertis que si vous ne marchez tout à l'heure, et Jong-temps , et fort droit, sur le bord de ce précipice où vous êtes, vous serez condamnée des supplices éternels ? Tel est le Dieu des Jansénistes ; telle est leur théologie dans sa pureté originelle et primitive. Pelage, dans son erreur, était plus raisonnable. 11 dit à l'homme : Vous pouvez tout; mais vous avez beaucoup à faire. Cette doctrine était moins révoltante, mais pourtant encore incommode et pénible. Les Jésuites ont été, si on peut parler de la sorte, au rabais du marché de Pelage; ils ont dit aux Chrétiens : Vous pouvez tout, et Dieu vous demande peu de chose. Voilà comme il faut parler aux hommes charnels, et surtout aux grands du siècle, quand on veut s'en faire écouter.

« Ce ne sont pas les seules précautions qu'ils aient prises; car ils ont pensé à tout. Ils ont eu (à la vérité en petit nombre ) des casuistes et des directeurs sévères , pour le petit nombre de ceux qui par caractère ou par scrupule voulaient porter dans toute sa rigueur le joug de l'Évangile. Par ce moyen, se faisant, pour ainsi dire, tout à tous, suivant une expression de l'Écriture (dont à la vérité ils détournaient tant soit peu le sens), d'un côté ils se préparaient des amis de toute espèce , et de l'autre ils réfutaient ou croyaient réfuter d'avance l'objection qu on pouvait leur faire , d'enseigner universellement la morale relâchée, et d'en avoir fait la doctrine uniforme de leur Compagnie. »

Jusqu'alors la guerre n'avait produit aucim résultat; mais, en i648, les 'Solitaires commencèrent ù espérer qu'il n'en serait plus ainsi désormais. Paul de Gondi IV. 3

s& nsnraïKB*

^noRRremail le diocèse ée Pwts avec le titre de coad^ps^ tenr de )' Arcfae'vécpie , 90ti Miek. il étaâÊ IVni d'cnfsHBUs d' AnCekie Arsauld ; 'û el^rcfcdvt dsow. ki rasB^vrceff de soQ g[énte uii^iet, plulÀt q«e dans une Tie r^u^re^, le pouvoir dont tt se moBtvak si: avide. Sft vmîtléBiOiimssait beaisconp de projets^ ain de les téatiser, U laHait s^appnyer smr use corporation. Les JésiriSes ne poesédaient pae , ï» ne br^aient pas sa coslraiiae. Pbinr le sou^nir dans* ks séditions et dans les iatrig«ie» ijn'il mé^ ditait, il fk alliance arec ks dîserpks de SamM>fvanL On lui pardonna k dépravalioai» de ses aMenrsr, u e» considération , dit le Janséniste FonAnne \ de ses tsèaexceilenies qwdités et de son fort grand désir dfa venr ponr amis k» gens de mérile. » Lc»rsq«e ee pacte entre le vice ambitieux et k vertu turbukote fut eonckt, ik levèrent le aiaaque. L'Université retentit de discMskias passionnées ; elk devbvt nne arène oùks jernscs candidats^ assurés de la protection du Coadjnteur, purent en toute Hberté développer les enseignements de l'évéqued^YpresL Le mol étak contagieux rNicofa» Cornet, k raaitre de Bossuet, exerçait alors ks foncfioa» de syndic die Sav^ bemne. Avec cette boute intelligence dont riwBiortsI évêque de Meaux a eélébré la modération^ Cornet étudia, il approfondit la doctrine de JanséuMS; pins il ré«* suma en sept propositions les- errewrs accumulées dans Yj4tigii9êmu9'. En 1649, il les dénoivça à bSorbomie, cpû les réduisit à cinq; et « c'est, dit Bos8uet% de cette es* périence, de eette connaissance exquise, et d» concert des meilleurs cerveaux de la Sori>onne, que non» est ne cet extrait des cinq propositions qui somt comme ks justes limites par lesquelles la vérité est sépaaée de

* Ménwres. de Fontmine, t. ii.

* Omison funèbre dit docteur Nicolas Cornet, par Bossnet.

DE LA COUrAGHII DE JÉSUS. SI

Terreiir, et qui, étant, pour ainii parkr, le caractère propre et singtiKer des nouvelles opiniom, ont donné le moyad à tontes les autres de courir unanimement eon« tre leurs nouveautés inouïes. »

Les Jésuites , par la force des choses, se trouvaient les alliés de l'Université de Paris; la Sorbonne et Cor* net avaient levé l'étendard. On accusa les Pères d'être les fauteurs mystérieux de la mesure prise. Une an* née après, l'assemblée générale du Clergé s'ouvre à Paris, et quatre-vingt-huit évêques transmettent au pape Innocent X les cinq proportions ; ils les défèrent à son jugement souverain. Les Jésuites ne furent plus seuls incriminés pour avoir dirigé le coup que les Pr^ lats de France portaient à VAuffmiinuë. Ils y avaient pris une large part ; mais d'autres revendiquèrent avec eux la portion de gloire qui leur revenait, et, dit Paillon, le biographe du fondateur de Saint«Sttlpice *, u M* Olier signala encore son xèle dans cette occasion. Les Jansé* nistes l'ont même accusé d'avoir été du nombre des solliciteurs qui employèrent jnsqu^anx menaces pour ob* tenir la signature de quatre-vingts ou quatre<»viugt«cinq Évêques. Il est inutile de le justifier sur ce point : de telles inculpations doivent être regardées comme dea éloges, quand on voit l'historien du Jansénisme appeler saint Vincent de Paul un dévot ignorant, demi-pélagien et Moliniste , à qui les Évêques cédèrent afin de se dé*» livrer de ses importunités. »

L'orgueil froissé poussait les Solitaires à des injustices que la postérité déplore; dans le même moment, les Jé^ suites, emportés par une colère que le bon droit ne légitime jamais, répondirent aux calomnies par d'autres calomnies. Le Jansëniême eofifofiduj ouvrage que le

» rie de M. Olier, t. n, p. 162.

Père Brisacier dirigeait contre Ârnauld , parut ; on l'accueillit à Port-Royal comme une bonne fortune. Les Jésuites avaient pour eux la vérité ; ils oublièrent que ceux qui la soutiennent ne doivent pas la présenter sous la forme du pamphlet. Arrivés à leur point culminant, ils se sentaient appuyés; mais, en face des controversistes qui s'élançaient sur^ eux, ils aimèrent mieux laisser au sarcasme qu'à la raison le soin de venger FÉglise et leur Institut. Le sarcasme dépassa toutes les bornes, et h Jansénisine confondu fut plutôt un triomphe pour cette cause qu'un succès pour les Jésuites. A peine ce livre eut-il été publié, que les Solitaires se plaignirent avec amertume des attaques dont les religieuses de Port-Royal étaient l'objet : le Coadjuteur fut appelé à se prononcer. A la même époque il briguait le chapeau de Cardinal; il crut être obligé à des ménagements en-* vers la vérité. Il n'ignorait pas que les cinq propositions seraient flétries à Rome ; il se garda bien de les approuver; mais Brisacier, dans l'excès de^on zèle, avait ouvert une voie aux censures. Paul de Gondi en profita , et, le 29 décembre i65i, il accorda aux Jansénistes la satisfaction suivante : u Naguère , dit le Prélat avec une réserve qui dut autant coûter à ses goûts belliqifeux qu'à la vengeance non assouvie de Port-Royal ; naguère certain livre a été mis au jour sous le titre : le Jaiiséiùnie confofiduy où l'auteur, sous prétexte de défendre la sainte doctrine de l'Évangile , a tellement exercé sa passion que, non content d'user d'un style très— piquant contre ceux qu'il tient pour adversaires , il s'est tant oublié que de charger une communauté de religieuses d'infinité de calomnies et d'opprobres, jusqu'à l'accuser d'hérésie quant à la doctrine, et quant aux mœurs d'impureté. Après avoir considéré ledit libelle et icelui fait voir et

examiner par personnes doctes et pieuses , nous Favoris -condamné et condamnons par ces présentes, comme in»jurieux , calomnieux , et qui contient plusieurs mensonges et impostures. »

La vengeance offerte aux Jansénistes par leur complice politique n'était pas absolue ; il fallait faire Jîre ce jugement pastoral dans toutes les églises de Paris. Les curés les plus renommés par leur science et par leur piété refusèrent de le publier au prône. « De ce nombre étaient MM. Chapelas , Olier et Abelly, raconte Paillon dans la Vie du curé de Saint-Sulpice ' ; on les accusa depuis , et la supposition est tout à fait vraisemblable, d'avoir, de concert avec le docteur Hallier et les Jésuites, voulu empêcher l'Archevêque de donner cette censure, ou au moins obtenir qu'elle ne fût pas publiée. Contraints néanmoins par les hauts commandements du Prélat, ils la publièrent, en ajoutant que l'Archevêque n'avait pas condamné par là les sentiments exposés dans le livre du Jansénisme confondu^ mais simplement pris la défense . des religieuses de Port-Royal, dont il était parlé en cet écrit. »

Avec des adversaires comme les premiers sectateurs de Jansénius , toujours prêts au combat , et ne voyant que dans des luttes incessantes le triomphe de leurs idées, un pareil acte offrait assez de surface, même à tra-

vers ses réticences, pour leur permettre de guerroyer contre les Jésuites. La forme, là comme partout, emportait le fond. On se dispensa de répondre aux démonstrations du Père Brisacier ; Ton ne voulut voir dans son livre que les passages où la véhémence théologique s'imprégnait à tort du fiel de la satire. La vérité empruntait l'accent de la colère; les Jansénistes, qui n'étaient pas

» Vie de M, Olter, t. li, p. 185 '(note 7 du 9« livre).

>S HISTOIRS

plus modérés que Bmacier , fireot de l'indignation de commande, et ils continuèrent leurs attaques. Ils triomphaient à Parts , ils essayèrent de se préparer à Rome une victoire moins facile , mais aussi plus décisive. L'assemblée générale du Clergé avait déféré an Saint-Siège les cinq propositions. Onze Évéques seulement refitaaient de s'associer à la censure préventive que TËglise gallicane prononçait ; ce fut au nom de ces Évéques que les Jansénistes députèrent à Rome Louis de Saint- Amour, Noël de la liane et Desmares> Vincent de Panl, le Père Dinet , confesseur du jeune roi , et CMîer ^ ne restèrent pas en arrière. Les docteurs Loisel , Hallier et Lagault furent chargés de représenter le Clergé de France ^ans les discussions qui allaient s'ouvrir auprès du Saint- Siège, et le Père Brisacier les accompagna comme mandataire des Jésuites de Paris,

Les sectaires «avaient qu'il y aurait toujours avan^ tage pour eux à éterniser les discussions et à changer du jour au lendemain le terrain de la polémique. Us «vaient à lutter contre Rome et contre l'Église de France. La Compagnie de Jésus et la Sorbonne , la presque unanimité de l'Épiscopat et les docteurs des Sociétés religieuses étaient ouvertement hostiles aux innovations qu'ils prêchaient ; mais la splendeur littéraire qui couvrait leur nom , mais ce sentiment de ténacité que l'orgueil en commun fait concevoir à des hommes isolés, que ie talent grandit encore moins qu une opiniâtre résistance au pouvoir établi, tout devait provoquer chez les Jansénistes une haute idée de leur fN>sition.Les mesures de douceur employées par le Saint- Siège, les vivacités théologiques des Jésuites persuadaient aux novateurs que leur prestige ne devait que s'accroître, et que ces réunions solennelles où ils étaient

DE LA GOBHPibGHa DE JÉSUS. 9»

afi^pelés à cKscaier lesrs prUiG^pes devîeBdrakst pour la casKe mm écho retentissant : le bnrit et rédat leur étaneot »éces6aire&. Louis de Saiat-Amour, à Roaae, se servit avec une perfide adresse des axwies 4pie rindal- Qemce de rÉgfise laissait à sa diapotkîoB. Dass son jourmi^ il eiopJ»«[ua à sa guise tontes les circcmstaflBoe& Il dé&atura les caradères^ il calonmia les personnes , en nvettaat de côté TinfierventMn de Vincent de Paul, d'O- Ifer«C-fe k pesq« aD»â»té d« €lergé fira»nç««. U ne s'en pnit iqa'aux Jésuites : les Jésuites furent poar lui, ansi «que pour clui(]ue disci^ de Jansénius, le ««jbpart i^'îl fallait d^attre, afin de pénétrer au cœnr de la Chaire ApasldkM|ue; ih usèreat de tCMis les artifices; mais rÉglise vit le piège qui lui était tendu. Ijcs conférences avaient commencé le 12 avril i65i ; le 3i mai iiS53^ Innocent X, après Ven être fait rendre compte, et avoir luî-mêHie examiné les cinq propositions, déclara par une bulle qu'elles étaient bien renferaiées dans VAtigustmus , et ^que le Saint-I^ge les tenait pour bérétii|ues.

A partir de >ce ^nr, le Jansénisme «qpi , dans ces âmes si fortement trempées , q«i dans ces génies si Ittrmrement audacieux, ne pouvait ^e qu'une erreur, devint un schisme. Ils avaient assez de candeur et de foi pour courber la tète sous la déci^on de Tautorité pontificale ; mais c'était beaucoup plus à la Compagnie de Jésus qu'à l'Église universelle qu'ils en voulaient L'Église les condamnait; leur orgueil froissé leur persuada que les Jésuites allaient se glorifier d'un pareil triomphe. Pour ne pas être écrasés sous cette ovation hypothétique, -qui hnmiliait des rêves de vanité si long-temps capessés, ils mirent leur intelligence révoltée au service d'one jalousie, passagère.

liO HISTOIRB

Les Pères de la Compagnie de Jésus ne prenaient aucune part aux troubles dont la Fronde remplissait le royaume. Adoptés, favorisés, estimés par la France entière, ils avaient des choses plus utiles à entreprendre, de plus heureuses conceptions à mener à bonne fin. La Fronde n'était qu'une émeute de femmes coquettement politiques et de princes qui aspiraient en même temps aux honneurs de la popularité et au bénéfice plus réel du pouvoir. Dans ces étranges conflits, les Jésuites se tinrent à Fécart; ils n'étaient ni pour Mazarin ni pour le Coadjuteur; ils n'abritaient pas la gravité de leur ministère sous les inconstances de la belle duchesse de Longueville ou sous les passions batailleuses de la grande Mademoiselle.

IjCS Jansénistes ne se résignèrent pas à cette discrétion; ils s'étaient mis en campagne avec le cardinal de Retz ; ils continuèrent la guerre pour son compte, même après l'arrestation et l'exil volontaire du Coadjuteur. Il portait à l'étranger son cynisme de mœurs , son luxe désordonné et ses bruyants plaisirs. A Paris, dans les chaires et au pied des autels , les Jansénistes, qu'il avait placés à la tête de l'administration diocésaine, représentaient Paul de Gondi comme le martyr de l'autorité épiscopale. Ils ordonnaient des prières publiques plutôt pour son retour que pour sa conversion ; ils versaient des larmes hypocrites sur les infortunes d'un Prélat dont par calcul ils avaient épousé les intérêts , et dont , par une triste condescendance, leur austérité encourageait les dépravations. Aux jours de sa puissance, le Coadjuteur s'était appuyé sur les Solitaires de Port-Royal ; lorsque, errant en Europe, il n'eut plus qu'à lutter contre des adversaires dont ses débauches ne cessaient de grossir le nombre , on vit la pureté de la Mère Angélique

DE Li COlViPÂGNlE DE JÉSUS. i^l

cautionner les scandales du Cardinal de Retz. Il prodi-* guait aussi facilement ses banales tendresses que sa fortune ; les religieuses de Port-Royal vinrent à son secours*, et, par esprit de parti, elles subventionnèrent des turpitudes dont le récit , même le plus chastement atténué , aurait fait rougir leur front. La pudeur de ces femmes se serait effarouchée à la seule pensée du vice, et, afin de jouer jusqu'au bout le rôle auquel les besoins de l'opposition janséniste les dévouaient, il leur fallut fermer les yeux sur des déportements dont retentissaient toutes les ruelles de Paris.

L'intrigue politique venait en aide à l'intrigue religieuse. Maîtres du diocèse de Paris , dont le Coadjuteur était, malgré le gouvernement, proclamé par eux arche* vêque après la mort de son oncle, les Jansétiistes cherchaient à ruiner la Compagnie de Jésus. A la faveur des divisions qui régnaient dans le Royaume, ils s'étaient adjugé un pouvoir illimité que Téclat de leurs talents semblait consacrer. Le Pape avait flétri les cinq propositions extraites de V Augustinus ^ il ne leur restait qu'à obéir ou qu'à se précipiter dans l'hérésie ; ils ne furent ni assez humbles pour se soumettre , ni assez audacieux pour rompre avec l'Église. Us condamnèrent à leur tour les cinq propositions; mais tout en déclarant qu'elles n'étaient point contenues dans le livre de l'Evêque d'Ypres, ils maintinrent avec plus de savante obstination que jamais l'innocence de ses doctrines et l'orthodoxie de ses partisans. Afin de combattre la Société de Jésus, ils se plaçaient dans son propre camp ; l'autorité pontificale elle-même était impuissante pour les en chasser.

Singlin, Arnauld, Le Maître, Nicole, Lancelot, Sacy, Domaft, et les autres chefs du Jansénisme, montaient à

» Hisloire ecclésiastique de Tabbé Racine, t. x. — Histoire de Pott-Royal, i" partie.

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l'aseoiit. Ils ^wmvmmewÊ. les Jésakes sum vdibebe «^ ave£ ^iite sopèe ^'amies. lia cause des <»Bq ^ropaaltîofiis grandissait à mesare qne se fabciquaîenl les pampklets tkéatogiqnes ; elle devenait une affaire d£tat; les Ancstde I^uyses ^et de liancourt secondaient le oaonve* ment des «qprits. Arnanld voukit ie dévelcipper .pkisrftpidemeo t,«et, dans (ime lettre adressée à ^un idnc -et ^prâ* de France , él jeta le gant de défi à ^es aotagefiistes. GTétait péclamer la pei^séciilîcHi ; les ilansénisles en sentaient le besoin : la lettre d' Arnavdd fut déférée à la Sorhaime. >Le docteur se cacha; Le Maître, Nicole et JFontaîne le suivirent id«is «on «nysiérienx asiie. La S^i^Hmae., agissant sims Tinspiration du chancelier Séguier^-dédara, le 29 jiniTier 16 56, impies, scandaleux et bérétiques, les principes posés pat* Arnauld.

Cet 'bomme si amant de la controverse «avadt fait défaut au procès. Ce 'n'était pas au pied d'na tribunal , même le plus éclairé du monde, qu'il prétendait vider ses querelles, mais devant lopinion publique, qm se laisse sî facilement séduire par des paradoxes cm entraîner par d'habiles mensonges. Les Jésuites étaient étrangers à la Sorbonne, l'Université n'avait pour eux qu'uu sentiment d'éternelle rivalité; cependant par un décret elle s'associait à leurs principes. Du fond de sa retraite^ Arnauld avait composé une apologie; mais, comme il arrive souvent aux polémistes les plus incisifs, l'écrivain, à la verve toujours abondante lorsqu'il attaquait , était resté dans sa défense au-dessous de son talent, au-dessous même de son courage. Ses amis qui écoutaient cette lecture étaient stupéfaits d'une pareille transformation. Arnauld s'aperçoit de leur accueil glacial, et, secouant d'un air de regret sa tête, dont l'ampleur extraordinaire semble écraser la ténuité de son corps, il s'écrie : « Vous

DE LA COWtkGHIE DE JÉSUS. W

n'approuvez pas mon ouvrage, et j'avo«e qu'il ne yMI rien. » A ces mots, il se tourne vers un Solitaire dont les traits amatgris, dont les yeux brillanfts de fiévreuse énergie, ef le large front couronné de beaux cheveux flottants, avaient plus dune fois trahi l'inspiration. Amauid fixe sur lui aon regard perçant ; puis , modeste au profit Jke SM cause, il Fint^Y^lle ainsi : « Mais vous , qui êtes plus jeune , voos devriez Ixen faire quelque chose. ^

La provocaidon était directe; Biaise Pascal y répondit pou* la preoMére Provmcmle.

VoltaiM, qui se connaissait en calomnie, a écrit ^ : « De bonne foi , est-oe par la satire des Lettres Prtwincmleê qu'on doit juger de la n^orale des Jésuites? »

Le comte de Maistre les a surnommées les menteuses, et, dans ses Soirée» «fe SaiM-PéèersfHmnj % il dit : « Pascal , paiémiqae supérieur, au point de rendre la calomnie divertissante, m

Le vicomte de GSiâtembriand , dans ses Études histù^ riques^^ porte le même jugement : « Et pourtant, s'écrie-t-il, Pascal n'est qu'un calomniateur de génie; il nous a laissé un mensonge immortel. »

Le génie peut se servir, à l'égard du génie, de ces expressions qui deviennent des jugements; l'histoire, qui ne doit avoir ni enthousiasme ni colère , ne se contente pas d'une parole poétique arrachée à un sentiment de justice ou de rivalité. Il n'appartient qu'à des esprits d'élite d'être cruels envers la mémoire de Pascal , comme 41 n'a appartenu qu'aux adversaires quand même de la Compagnie de Jésus d'accepter sans garantie les assertions dont l'auteur des Provinciales se constitua l'or-

* Lettrés au Père de Latour^ année 1746.

a Soirées de SainUPétershouvg, 1. 1, sixième entretien.

^ Études historiques ; Histoire de France.

gane. Il importe donc de se préserver de l'adiniratioii des uns et de l'acerbe censure des autres; il faut rester calme en parlant d'un livre qui, depuis près de deux cents ans , a toujours eu le secret de surexciter les passions.

Homme d'imagination vigoureuse et de science profonde, réunissant au plus haut degré l'intelligence qui conçoit et la faculté qui perfectionne, écrivain à qui la Foi inspirait la sublimité des pensées, Pascal avait déjà jeté sur le monde savant les plus vives lumières. Géomètre et philosophe , érudit et prosateur célèbre, il avait voué à la défense du Christianisme sa merveilleuse facilité à tout comprendre et à tout expliquer. Il s'était épris de cet amour de la solitude , de ces doctrines se- . vères que prêchaient des voix éloquentes. Son esprit maladif ne déployait de la force qu'en donnant un corps ' ^ à l'énergie de ses idées : Pascal , toujours vrai dans les sciences exactes , toujours admirable lorsque, descendant des hauteurs célestes, il jetait un regard sur le monde, se laissait entraîner à des colères indignes de son génie et à des rêves qui déparaient sa gloire. La première Provinciale fut un chef-d'œuvre d'atticisme moqueur et de naïve élégance. Les dix-sept autres , qui la suivirent à des époques indéterminées, poussèrent l'art de la plaisanterie à ses dernières limites. Ce fut de la bonne, de l'excellente comédie avant Molière; ce n'est pas de la vérité. « Eu attribuant à ses adversaires, dit M. Villemain \ le dessein formel et prémédité de corrompre la morale , il fait une supposition exagérée. » Mais qu'est-ce donc qu'un homme qui , en reprochant aux autres une morale relâchée , oublie assez les premiers

• Discours et Mélanges lUiéraircs, par M. Villeinaiii, pag. 302 (édit. 1823).

devoirs de la probité littéraire pour exagérer une hypothèse?

Chacune de ses Provinciales recèle une prodigieuse malice ; néanmoins cette malice , dont les contemporains de Pascal, plus habitués que les générations suivantes aux subtilités théologiques , ont célébré le mordant , a perdu pour nous beaucoup de sa saveur primitive. Quand il y avait encore des Jansénistes , quelques femmes, d'un goût plus mondain, professaient déjà cette opinion. Madame de Grignan , à qui la marquise de Sévigné trouvait tant d'esprit, s'écriait : C'est toujours la même chose! et, le 21 décembre 1689, sa mère l'en grondait *. La monotonie du plan était encore un défaut capital , que toutes les sottises prêtées au Jésuite interlocuteur ne rachetaient pas.

lje& Provinciales sont aujourd'hui, comme le Tartuffe, une œuvre qu'on applaudît de confiance , et qui pénètre d'un ennui plein d'admiration tous ceux qui croient devoir à leurs préjugés contre les Jésuites une lecture attentive de ces deux ouvrages. Leurs titres seront beaucoup plus long-temps populaires que leur texte. Pascal avait réussi au delà même des espérances du Jansénisme. Son ton railleur , son style qui s'assouplissait à toutes les exigences, son implacable causticité , révélèrent aux Pères de la Compagnie de Jésus uçi antagoniste comme ils n'en avaient pas encore rencontré, et aux Solitaires de Port- Royal un défenseur assez vertueux dans ses complaisances pour se prêter à toutes les supercheries que l'on imposerait à sa confiance. Afin de défendre Arnauld, qu'il saluait comme son maître , qu'il acceptait pour son ami, Pascal avait produit un glorieux pamphlet. On fourvoya ses sentiments de respect et d'affection. Del'ap-

» Lettres de madame de Sévigné (lettre dccchj).

g$ HISTOm

pai ^e aon génie accocdait à un liiMiime dont la répor tation était compromise , on le fit passer à Tattaqne de ceux ^\ répétait-€o sans cesse, s^étaîent &îta ses pkis kiplaeables efifiemiSL

Pascal, ceiiime tous les écrivakis ensevelis dans des études abstraites; n entendait rien aux passions humai- 0^; il les définissait par intnîtioD; il scrntail les anses sans avoir jasais été à même d'étudier kinrs. penchants. Enivré de louanges, il s'aveuglait sur son onvrs^e, paoree que, autour de lui, chacun s'empressait de ombrer, au nom du ciel, la satire que de perfides encoitragem€»t$ faisaient découler de sa plume. U apparaissait comme le vengeur de Port-Royal; Port4toyai abusa de Tentbottsîasme quMl avait soufflé au cœur du sublime $oiSh* taire pour faire servir les inépuisables ressources de son esprit à d'étroites combinaisons de parti. On l'égsra dans le dédale des subtilités sur la Grâce, on le fit l'exé* cutenr des haines jansénistes; on fourmt à son gémie^ devenu calomniateur par entraînement, des textes tronqués, des passages mutilés, sur lesqnek il devait jeter la sève de ses épîgrammes '. Alors Pascal écrivil nn livre

* Nous ne clierchoos point à mettre Pascal en contvacUclion avec les auteurs stur Tesquch il s'appnie ; mais , dans TinlGrét de l'histeire, bous avons dil remonter aux sources qu'il iadi^pie , et vérifier par DOWMnéiae y»ph|mt-— 4es textes câléa par Tauteur des Provinciales, Nous avons choisi ceux dont U tire les plus accablantes consëcpicaces caotre la Socicrt de J4s«s. ^IStMi» a'eo apparterans <paa Iraia <{•§ s«r> viront à déaiouirer la fidélité de la plupart des autrea»

Dans la sixième Provinciale, Pascal établît que les Jésuites professent des maximes reUchfàea pvopros paur laas les étals » et il ajoaic : • Ce ^msemksioDikb scImi sakK Thomas, ils l'ont rendu exempt de simonie « , comme ces paroles de Valenlia vous rapprcndvcMrt. C*«»t la couciaston d*an lonç discours oà îl en «ionne phiaieurs expédients dout voici le meilleur à mon avi». C'est à la page 3039 da Umut m : Si Ton. donne un bien temporel pour un bien spirituel, cest-à dire de l'argent pour un bénéfice, et f«'oM dommê Varient comme le prix du bén^wêf €*eki ane simoÊm visHtérj nvùg si on le donne comme le motif qui porte la volonté du collateur à le conférer., ce n*est point sùnome, encore ^ue ceim qui le confire considère et attende tardent conune èafin principaU* •

lia première édition des ProvitKiales \n-A'^, au lieu du verbe conférer, emploie celui de résigner, avec ces mots latins eu garaatie : Aoh («ut^uâ» /xnrlxaw ^ sed tmmfnèm

DE Ll GOXFiif»» DE JÉSUS. kl

^ai\ am dire de I^einoiite^i!: \ **- fit encMPe pkiA de mal à la religion que d'honneur à la langue française. » C'est,

VaicBti». On h» neirancha aux Mîtion» iimt— taa ^ paaoa qne rimpailuf ëtait imp pnlpablb ; neaaaKkNu le texte pnmiiiC fti* eommmé, Nooa wwmm da Mcoarir à Tour Tra^ même du Père Valenlia>:-mai» » 1» paya kidU«piéa pav Pascal,. ■»» avant comme aipaès» il naaa ftété impossible de reocdrirar UB.te3ile sa rappoctaot à celai des PfT>vtnâaABS^ C^aaoi des mat» pri» çà et là* daas ua loug okafiitr^ ei applicpiéa à des ma^ ti«Bs amrai f|Ha adk maitée par la Jésuila; PaMal oa s*oaeiipa tg» des Bénéfices, et Valentia parle en ee troisième point des miaislères ou actaa^ du mim'sière acclésiasti^ ({ne, comme dire la mesm^ véciter ^ofifee, etc. IL se- diannndu d*alMiid. si peur cet aeto» a» peut: Msaveiit de l'asgent sano sioMnie-, et il népetad : Oui ; ^^^uttnunent » ayontc^«^l à cette hmense pafjie âOSO'd» tome lu, iifimtbnaii.eaiiidamnartuêage um» vmtsel éam>. tÉ^se^ smènmt kquak Im êÊmkês spkiiueis ^fm Uth mvIéàmâH^uM rendent aux peuptes ,. se vendent à condition 'do œtttaine» mMIultoM itmporeUoi ^m^servnt à PentretieH «te mmwam^ Puis ,.»^appuyant sur 1» doetwaa da aaiat IhoauSj.ii ddclan que la mttiéMitiMK temporelle qu'on donme om t/u'on refoit ne dbst ptu, êiro le prix dm spintttel, mnâr ssM^ment le motif ffui porte à Ut coê^omt on à le n&oouoir.

Saint Thonma dit en eAa* (^. X M^ arts. ^' » donnav «« BMevoir cpialfMe chot* pour l'adoiimstratiott du spirituel cooame payement ^ cria eat simoniaqyie ; mais il est permis de le recevoir eomme ane cètiiliutHm' paur sarnémaNld ou pour son.entBe^

Pascal a été évidemment trompé ou il trompe «ait leeomplardii Père Valentia Left. textes sont pku cofwaincmit» que iur piaisan tarie b mieua aipusée^ e« los^teates» les imilà dans toute leur pureté.. Arrivera maintenant au Père Bauny^ dont le Lutrin, âm Boileau a îannortaKsé la Somme, Paaeal parlant du Pèrr Bauny ^ toojoum dans tn axiàme'P»«ojincKile , »*écne : «Il y a> d& plaisir à ynkv ce savant eaauisier pénétrer la pour et le contre d'une même question qui. vegarde encoar le» prêtres^ ee trouver vai^ son pour tout , tant il est ingénieux et subtil. 11 dit dans un endroit ( «'eat dana It Trailé x> pa^. 47^ : « On ne pemtpaefiaire une loi fui oUife les. eurék à dire la messe ions tes jomrs , parée qu-une' telêe loi les exposerait induk^ùkment ,. badD' bvbih ^ au péril de t» dtPFtfuelqùefbm en' péeké nmrtei. » Et néanmoinayrContiBuePaaeai, d4Mm le même Traité x , p. 441 , il dit que « te» prêtres qmiontreçui de Cargenùpenr dim ha messe tons le» jours, la deiomtdme tene l» jours, etnedoieenipmê^ s^excmersue cm tps'ils ne sont pas toujours assez, bi&n préparés pour la (Hre, pmsquon peut toujoum faire l'acte de contrifto» , et fuc s'dof numtptent eest de leurfimts , et non pas edte de celui qui leur ajaii dire la messe, ■

- La contradiction est flafpraate sans aucun doute ; mais, se taauv«»^«llc dan» le Père Bauny, ainm qoe TalfimK Pasealf? None ouviona le Traité ik de Bannyv tn^m» eounaat à- Ivpa^ 474, et nous- lisons : « Posaevm etautremthéologie$»o>onê ée$'ii fm*iknmpéne^ ndtx aooir de bi qui obUijeêt à eéUhrer tous lem jour» le saint sacrifiée ,. pâme que cette loi exposerait sans nul doute a» péril de commettre un péekàasortU eeuM.qiii ne eermient pas bien disposés^ »- A«k. paf;e 4l!l du ménm Tmilé , nous Uson» encove : • Je dis^ em troisième Aet^ ^ne hraqwmsk prêtre eemùentaeee wme personne dediee pou» etàs la messe ane fois tous les ans ow tous lesjoursy Âf />MAtt s'H ne s'acquitte pas, de ee. devoir oh par lui-même ou par un- autre, » ftsuny est pilw explicite; il>désUi>o que ii> \e préti^ ne* dit paa .ou ne fait pas dirr fai messe-,. il) est tenu de rendra la snmnag emière à qui eUe appartient. Puis enfin, s*adre9sant Tobiection. que ce serait mettrai ce prêtre dans nne occasion presque inévitable de pécher , le Jésuite répond deun dtoses : la première y que ee prêtre peut en tout temps faire uu acte decontrOion^ qu'il

* Histoire de la Régence, par Lemontay^ U. i, p, 156«

Us HISTOIRE

avoue le protestant Schœll, plus équitable ^ue beaucoup

peut à chaque instant revenir à Dieu par la charité et par la haine du péché ^ et que /il ne le fait pas, c'est sa faute et non celle d autrui; la seconde c»t que , n étant f>as obligé de s'acquitter de ce sacré ministère par lui-même, mais le pouvant faire par un autre, il dépend de lui, s'il ne se trouve pas prêt au saint sacrifice, défaire dire la mesae par un autre prêtre; en quoi il fCj a ni danger ni péché,

Pascal a oublié dans ses Provinciales ce texle de la page 441, qui explique loulc la pensée de Bauny, et s'il a éprouvé « du plaisir à voir ce savant casuiste pénétrer le pour e( le contre d'une même questiou ■•, il faut avouer que le» honnêtes gens doivent fongir pour l'honneur des lettres en signalant de pareilles fraudes.

Nous pourrions suivre ainsi à la piste toutes les altérations, toutes les falsifications de textes auxquelles Pascal a eu le malheur de prêter son nom. Une dernière, encore plus grave que les autres, suffira pour démontrer qu'avec un pareil système on peut dénaturer jusqu'à TÉvangile. — Dans la cinquième Provinciale , Pascal , voulant prouver que les Jésuites ont abandonné la morale des Saints Pères afin de lui substituer une morale nouvelle et opposée a la leur, fait ainsi parler son Jésuite : « Kcoiitez notre Père Celtot ( De Hier., lib. viii, cap. xvi, p. 714) , qui suit en cela noire fameux Père Reginaldus : « Vnns les questions de morale, les nouveaux casuistes sont préférables aux anciens Pères , quoiqu'ils fussent plus proches des jifiôtres. » Et c'est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte, p. 5, Tr. viii, reg. 31 : « Les bénéficiers sont-ils obligés dé restituer le revenu dont ils disposent mal? Les anciens disaient qu'oui , mais les nouveaux disent que non. Ne quittons donc pas cette opinion qui décharge de ^obligation de restituer.

Le savant Diana n'est pas Jésuite; il appartient à l'Institat des Théatins, il ne se toit donc en cause que par une habile confusion de Pascal , qui a pu aussi bien altérer ses textes qu'il a tronqué ceux de la Compagnie de Jésus. La cinquième Provinciale cite Cellot et Reginald. Écoutons ce que disent ces deux Pères : l'accusation est grave, elle importe à la morale. Voici les paroles de Reginald dont Pascal fait un si étrange abus :

« Dans le choix des auteurs, j*ai toujours eu devant les yeux le saUit des âmes pour la plut grande gloire de Dieu , persuadé que , pour définir les difficultés qui naissent dans les matières de la foi , plus les auteiu's sont anciens, plus leurs décisions acquièrent d'atttorité , parce qu'ils ont été eux-mêmes plus voisins des sources de la tradition et des doctrines apostoliques; mais pour la solution des cas embarrassants de morale , l'autorité des docteurs modernes connus par l'éœincnce de leur savoir est préférable, parce qu'ils ont -une pleine connaissance des mœurs et des usages de leur temps. »

Le Père Cellot se conforme à cette doctrine. Nous lisons à la page indiquée par Pascal : « On doit , dit Reginald , tirer des anciens la décision des difficultés qui regardent la foi ; mais pour les difficultés qui s'élèvent touchant les mœurs du Chrë- .tien , il faut en chercher la solution chez les auteurs nouveaux, qui ont une pl^ne connaissance des mœurs et des usages de leur temps. »

Dans ces deux textes copiés sur l'original il est question des auteurs anciens, jamais des Saints Pères; mais cela n'arrangeait pas aussi bien les Jansénistes. Pascal, de son autorité privée , a évoqué les Pères , ignorant peut-être que de leur temps la théologie sur les Bénéfices n'existait pas encore. En rapprochant ces textes formels et la citation des Provinciales , on est forcé de convenir qu'il y a erreur manifeste , erreur dans l'interprétation , erreur dans la conclusion , erreur de droit , erreur de fait surtout.

Nous n'avons pas cru devoir pousser plus loin dans cet ouvrage les recherches sur de pareilles matières ; nous l'avons entrepris pour la satisfaction de notre conscience, et souvent les mêmes abus d'altération se sont présentés.

de catholiques', un ouvrage de parti, où la mauvaise foi attribuait aux Jésuites des opinions suspectes que depuis long-temps ils avaient blâmées, et qui mit sur le compte de toute la Société certaines extravagances de quelques Pères espagnols et flamands. «

Les points dogmatiques traités par Pascal ont été décidés contre lui par TEglise universelle; mais, en jouteurs prévoyants, les Jansénistes s'occupaient beaucoup moins de justifier leur théologie que d'écraser leurs ennemis. Ils avaient sous la main un levier qui battait en brèche la Compagnie de Jésus; ils renoncèrent à la poursuivre sur le» hauteurs toujours ardues et souvent inaccessibles de la Grâce; ils l'attaquèrent dans les œuvres vives de la morale. En grossissant les rêves scolastiques des uns, en dénaturant les systèmes créés par d'autres, on poussa Pascal à mettre en suspicion tous les enfants de saint Ignace de Loyola. Le génie est indulgent comme la force : les Jansénistes le dépouillèrent de ce caractère pour le rendre l'interprète de leur animosité. Alors Pascal, oubliant le respect dû à sa gloire, cacha les virulences de Port-Royal sous une gaieté flexible et enjouée. Il prodigua, dans les questions les plus difficiles, le charme d'une vive satire et l'austérité des principes les plus absolus.

La cour, la ville et la France furent attentives avec l'Europe au cri d'alarme qui s'élançait de la solitude , et, par un prodige d'esprit, Pascal eut Fart de faire accepter aux hommes du monde une théorie qui n'allait ni à leur goût ni à. leurs mœurs. Pascal opposait la rigueur à l'indulgence ; il dénaturait la logique de l'Évangile pour contraindre les Chrétiens à se réfugier dans le désespoir. Il rendait Dieu inabordable, afin de rendre im- '

« Cours iVhistoire des États européens, t. xxvili, p. 70.

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