‹ Histoire de la Compagnie de JesusChapitre 3 sur 22 · IV · texte numérisé non relu

IV

M BISTOIRE

possibles les Jésuites, qui avaient essayé de réaliser une transaction entre la perfection infinie et les vices de rhumanité. Les Jésuites , profondément versés dans la connaissance du cœur de l'homme, pensaient qne Tex* trême sévérité enfantait Textrême relâchement , et qu'un sage tempérament relevait les défaillances* Ils re^ectaient la mystérieuse majesté du dogme , et ne cherchaient qu'à populariser la religion en combinant qaei* ques pratiques de morale avec les sentiments du monde.

Entre ces deux prescriptions, le monde n'hésita pas. Les frivolités de boudoir, les élégances de cour, les pa»> sions qui ne s'étaient jamais cachées, même sous la transparence d'un voile, les tiédeurs chrétiennes, les corruptions de sal<m, les dérèglements de l'esprit, jetèrent avec Pascal l'anathème sur les accommodements proposés par quelques casuistes de la Compagnie. I^ monde s'était plaint, depuis l'origine du Christianisme, de l'austérité de certains préceptes; les Jésuites venaient au secours de ces doléances, et le monde, par un revirement dont les Pr(kinciales avaient seules l'honneur, se prenait à accuser les Jésuites. « On tâchait dans ces lettres, dit Voltaire ', de prouver qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les mœurs. des hommes, dessein qu'aucune secte , qu'aucune société n'a jamais eu ni pu avoir. Mais il ne s'agissait pas- d'avoir raison , il s'agissait de divertir le public. »

L'explication des Provinciales est tout entière dana ces derniers mots, dont Voltaire lui-même posséda si bien le prestige. Le public , que Pascal avait diverti, se révolta à l'idée que les Jésuites, condescendant à des besoins mille fois proclamés, tentaient de lui faire moins âpre le chemin du ciel. Il se rangea du côté des caœistea

« Siècle de Lotus XIF, t. m, c. uxth.

qui hérissaient la morale d'obstacles insurmontables; puis, les Solitaires de Port-Royal aidant, il fîit avéré par la coquetterie, par l'adultère, par la mauvaise foi dans les affaires , par Fégoïsme ou par Pindîfférence , que les rigueurs d'un Dieu créé à l'image du Jansénisme souriaient bien phis à nos faiblesses que les trésors d'indulgence dont les Jésuites mettaient le dépôt entre ses mains célestes. Le monde fut encore une fois inconséquent; les disciples de Jansénius ne consentirent pas à le laisser jouir seul de cette prérogative. Pascal et Arnauld, les deux colonnes de Port-Royal, attaquaient avec toute espèce d'armes. L'insulte s'appuyait sur la calomnie, la colère servait de guide à la dialectique. Le Père Garasse était dépassé, et, afin d'autoriser ces débauches de Fintelligence, Arnauld publia une dissertation « pour la justification de ceux qui emploient en écrivant, dans de certaines circonstances, des termes que le monde estime durs. » Dans une autre œuvre sortie de. sa plume, il prouva « qu'on avait le droit d'injurier et de railler cruellement ses adversaires \ »

En présence de ces hostilités, qui tendaient au renversement de la Compagnie de Jésus, hostilités dont les chefs de Port-Royal ne cachaient pas les espérances , les Jésuites se plongèrent dans une inexplicable quiétude* Pascal leur disait : « Votre ruine sera semblable à celle d'une haute muraille qui tombe d'une chute imprévue, et à celle d'un vaisseau de terre qu'on brise, qu'on écrase en toutes ses parties , par un effort si puissant et si universel, qu'il n'en restera pas un test avec lequel on puisse puiser un peu d'eau ou porter un peu de feu, parce que vous avez affligé le cœur du juste. » Ces menaces éloquentes, cette artillerie de pamphlets, sapant

» OEuvres de Pascal, seizième Provinciale.

à la longue le rempart derrière lequel les Jésuites s'abritaient , l'empressement général qui accueillit une pareille polémique, car la mobilité française se la^ sait du bonheur des Pères, rien ne les fit sortir -de leur silence. Ils avaient poussé lé cri de guerre , et maintenant que les combattants étaient dans l'ardeur de la mêlée, ils semblaient vouloir laisser passer au-dessus de leurs têtes le dard qui les atteignait au cœur.

Ce ne fut point par crainte d'envenimer ces débats, ou par une confiance trop grande dans la bonté de leur . cause, que les Jésuites se tinrent sur la réserve. Ils s'étaient jusqu'alors montrés théologiens trop belliqueux pour qu'on puisse attribuer leur mutisme à un pareil motif. Us savaient qu il n'y a jamais d'ennemis à dédaigner, et , lorsque ces ennemis se présentaient avec la vigueur de Pascal, de Sacy et d'Arnauld, le dédain eût été une faute impardonnable : les Pères ne la commirent point. Dans cette passe d'armes scolastique, à laquelle le génie convoquait l'Europe, ils n'ignoraient pas que le jeune roi Louis XIV, que le Saint-Siège, que l'autorité des deux puissances enfin serait de leur côté; mais il y avait intérêt de religion, intérêt de corps, à répondre. Cependant les Jésuites se .turent. C'est que, depuis long-temps déjà, ils n'avaient plus eu besoin de former à la controverse des esprits hardis; c'est que surtout, écrasés sous l'amertume des Provinciales y ils ne furent nL assez audacieux pour évoquer un vengeur, ni assez, habiles pour retourner contre les Jansénistes les sarcasmes qu'on aiguisait à leur détriment. Les Jésuites, qu'on a si souvent accusés , n'ont jamais su , n'ont jamais peut-être voulu se défendre avec d'autre glaive que celui dont la raison armait leur bras. A quelques exceptions près, ils furent froids et discrets comme la pru-

dence , lorsque leur Ordre a été mis en cause. L^éloquence delà parole, celle du fait surtout, leur a manqué rarement; ils faisaient l'apologie de leur Institut avec cette sobriété qui n'exclut pas Tenthousiasme intime, mais qui ne le communique pas toujours. Dispersés sur le globe, ils éparpillaient leurs talents plutôt selon les nécessités de l'Eglise , que d'après les calculs de la prévoyance humaine. Lorsque le jour des luttes arrivait, ils ne mettaient en ligne que des intelligences convaincues, que des cœurs dévoués, mais peu d'hommes dignes de se mesurer avec un athlète aussi exceptionnel que Pascal. Ils avaient, en i654, publié l'œuvre du Père de Champs, De' hœresi Jansejiianâ ^ livre clair et substantiel, écrit en latin, et que, par conséquent, les savants seuls étaient appelés à consulter. Le Père Pirot entreprenait l'apologie de leurs casuistes, apologie maladroite, qui donnait gain de cause à Pascal, et que la Compagnie désavoua en même temps qu'elle était condamnée par un grand nombre d'Évêques. Le Père Ânnat se prit corps à corps avec Pascal : il eut pour lui la logique et la vérité; ce n'était pas assez pour triompher d'un homme irrésistible, parce qu'il se faisait insaisissable , et qu'avec une épigramme il évitait de répondre k la question précise qu'on lui posait.

Les Jésuites se rendirent compte de la situation qui leur était faite; ils essayèrent d'amortir le coup en intimidant Louis de Montalte , Fauteur encore anonyme des Provinciales. Le Père Frétât fit des démarches auprès de Perrier, conseiller à la Cour des aides de Clermont, à qui les premières lettres étaient adressées. Ces démarches furent sans effet. Le Père Annat voulut interposer l'autorité de son nom, de sa vertu et de sa science; Pascal lui adressa la dix-septième Provinciale. Il était étroi-

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tement uni à Port-Royal ; il comptait même au nombre des Solitaires, et, tout en démasquant la prétendue du^ j^Iicité des Jésuites, le sublime écrivain ne craignait pas de l'imiter. « Le crédit que vous pouvez aroir, di«sait-il au ccHifesseur du Boi, est inutile à mon égard ; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien ni de Tau* torité de personne : ainsi, mon père, j 'échappe à toutes vos prises. Vous pouvez bien toucher Port-Royal , mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Soiiionne ; mais cela ne me déloge pas de chez moi. Vous pouvez; bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas contre moi qui n'ai pas ces qualités. Et ainsi peut-être n'aurez-vous jamais affaire à une personne q^i iùt si hors de vos atteintes , et si propre à combattre vos erreurs, étant libre , sans engagement, sans relation, sansaffaires, assez instruit de vos maximes, et résolu de les pousser autant que je croirai que Dieu m'y engagera. «

Dans la seizième Provinciale Pascal porte encore plus loin la colère. Ce n'est plus cette ironie des pre^ mières lettres, cette délicatesse dans la raillerie qui assura son éternel succès. Il se sentait attaqué par la rai*son, et ce génie si audacieux , tout en sachant très4iien que le public n'accepterait pas les raisons concluantes opposées par les Jésuites à ses sarcasmes , s'avouait cependant à part lui qu'il était battu, moins par Fesprit que par la raison. Tout le monde le proclamait vain-* queur; mais en face de sa conscience il ne se déguisait point sa défaite. Cette pensée désenchantait le triomphe ; elle donnait de l'amertume à son esprit ; souvent elle lui arrachait de ces paroles qui sont un mensonge et une honte : ainsi il s'écriait* : « Qui le croira? le croi-

* Seiticmel^routttcta/e.

DE LA GOMPAGNIfi DE JÉSUS. S5

rez-vons Toas^mémes, misérables que tous êtes? » Et ces paroles tombaient sur le Père Annat, dont les Jansénistes eux-mêmes ont loué la modération ; sur le Père Denis PËtau , le plus savant homme de son temps , et dont la seule récréation consistait à former à la vertu les enftints les plus pauvres et les plus g^rossiers ; sur Vincent de Paul et sur tous ceux qui , à leur exemple, répudiaient la doctrine de Jansénius. Ces misérables , ainsi interpellés par Pascal, et' cpii se faisaient, disait-iU les corrupteurs publics de la morale, étaient depuis cent ans la lumière et les colonnes de l'Ëglise universelle. Les Papes, les Bois , les Évoques , les Saints , comme Charles Borromée, François de Sales et Vincent de Paul , se laissaient diiig^er par eux dans les voies du salut , ou marchaient avec eux dansles œuvres de la charité. Ils devaient sacrifier à leur ambition et à leur politique rÉvangile , la morale ,. l'honneur du Saint*^iëge , la paix de l'Europe et celle des consciences. Néanmoins la même estime leur était témoignée; Pascal les démasquait, et les ponti£es et les rois et les peuples n'ouvraient point les yeux à la vérité. Sans connaître autrement que par prescience la tactique des partis, le Solitaire se posa en victime ; d'une main il saisit la plume qui tuait les Jésuites, de l'antre il montra la palme du martyre qu'il ne subissait qu'en imagination. On le crut sur parole. Comme il avait pris à tâche, de tout dénigrer, de tout confondre; comme son art de présenter les choses était irrésistible, l'opinion publique se laissa dominer par cet homme qui, d'un jeu d'esprit , faisait une révolution dans les idées. Pascal incriminait le passé et l'avenir des Jésuites; il mettait sur la sellette leurs docteurs et leurs principes. Afia de leur faire la partie plus belle , on altérait les textes de Vasques, de Sa, de Tolet, de Sanchez et d'Ës«

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cobar; on exhumait les ouvrages inconnus destinés- à la même torture. Pascal crut aux citations que ses amis lui arrangeaient. Il frappa sur la Compagnie de Jésus avec une massue dont il n'avait pas éprouvé la trempe. Cette massue porta de rudes coups; elle rendit odieuses ou ridicules des opinions oubliées ; mais il en est une qui surnage encore. C'est à celle-là que Thistorien doit s'arrêter, car d'elle découlent, selon les Promncicdesy tous les relâchements et tous les désordres dont la morale et l'Église ont été affligées. Cette doctrine fut flétrie par Pascal, par Arnauld, par Nicole et par les adversaires de rinstitut, sous le nom deprobabilisme. Étudions donc un système , qui , par ses conséquences , a été , au dire des Jansénistes, et pourrait être encore si funeste. Tout homme de quelque expérience sait que, mal-» gré la précision et la clarté des lois divines et humaines, il s'offre néanmoins une multitude de cas où leur application est difficile à déterminer : ici c'est une collision de devoirs dont on ne peut établir la préférence; là c'est un concours de circonstances imprévues qui empêche d'apprécier à fond la volonté du législateur. Les traités de morale et de jurisprudence, anciens ou modernes, offrent à chacune de nos obligations une infinité de cas sur lesquels les opinions des plus savants sont partagées. Ces opinions s'entourent de motifs tdllemedt graves que, depuis plusieurs siècles, çUes se maintiennent au même degré de vraisemblance. Si l'on juge de l'avenir par le passé , cette divergence durera jusqu'à la fin du monde, à moins que TÉghse n'intervienne, et que , par une solution décisive, elle ne termine des controvei^es s'assoupissant parfois sous la lassitude, et se réveillant tout à coup, selon les passions ou les besoins du moment. On ne peut pas toujours s'abstenir, et il est dé-

fendu d'agpr avec un doute pratique de la moraKté de son acte. Qne faire donc lorsqu'il n'y a pas de loi certaine, lorsque les avis sont plus ou moins favorables, soit à la liberté, soit à une loi pi^umée existante ?

Les uns soutiennent qu'on peut en sûreté de conscience adopter une opinion qui n'a contre elle aucun devoir certain et de graves motifs en sa faveur. On appelle jr>ro6aét7w^e* ces théologiens, parce que le caractère essentiel d une opinion probable consiste à n'avoir rien de certain contre elle et de puissantes raisons pour elle.

Les autres prétendent qu'il n'est pas permis de suivre une opinion probable ; ils n'accordent d'extension à la liberté que dans le cas où les motifs sur lesquels elle s'appuie paraissent beaucoup plus fondés en raison que ceux du système favorable à la loi. On les désigne comme probabUiorùtes , parce qu'ils sont censés approuver après avoir comparé.

Il fallait réprimer les abus qui pouvaient se glisser dans ces manières différentes de penser, et se prémunir contre l'excès de deux extrêmes. La sagesse de l'Église obvia à ce double danger. Elle interdit de se prévaloir d'opinions probables à ceux qui par état doivent procurer un effet par des moyens sûrs : aux prêtres , dans la forme et dans la matière des sacrements ; aux médecins , dans le choix des remèdes; aux magistrats, dans le jugement des causes civiles ; à tous les hommes , quand il s'agit d'éviter quelque dommage au prochain. li'Église condamne ceux qui affirment qu'on n'est jamais autorisé à embrasser une opinion favorisant la liberté, fût-elle la plus probable parmi toutes les probables; et elle flétrit ceux qui enseignent qu'il suffit d'une probabilité quelconque , même légère.

S8 HffiDOIftB

Si on s'eii lient à lailetti^e du sysième, le iMrobdnIio* mme réclame une étude et un discernement que l'on ne peut exiger de la majorité des confesseurs ordtuaires^ Us doivent examiner tous les sentimails^ approfidndir les moli£s sur lescpiels ils s'appuient, se constituer juges^ et adopter Tavifr qui leur parait Le plus probable. Us déci^ dent ainsi par euxr-mêmes, ou ils placent leur conseienoe sous la sauvegarde du maître dont ils auront suivi les leçons. De simples magistrats ecclé^astîques qu'ils étaient Y ik s érigent en législateurs^ rendant le jeptig facile ou pesant, selon les caprices de leur pensée. Le probabilisme,. au coiUraire, se moutre inexorable siur les e^ûgpnces de la loi; il se renferme dans les« limites du conseil pour tout ce qui est plus utile, maïs <l'une obligation- non reconmie..

Quand la Compagnie de Jésus fut créée, son fondateur lui enjoignit de s attacher toujours et partout à la doctrine la plus commune, la plus approuvée, la. plus saine, la plus sûre, la plus solide, la meilleure et la plus convenable* I^ probabilisme n'était pas'ué avee les- Jésuites, il est destiné à leur survivre; il ne se lie à leur existence que parce que le plus grand nombre des théo- Ioniens de l'Institut l'adopla, et que ses rivaux en firent une arme contre les Pères , arme que tout le monde a voulu manier. Au moment où les Jésuites naissaient, en i54o^ le probabilisme régnait dans Técole. Le Dominicain Barthélémy Médina, dans son ouvrage intitulé : Des Expositions doréeSy avait déjà coordonné en système les éternelles maximes, d'équité régissant les codes du monde civilisé. Il parut tout naturel de n'être pas plus sévère dans la répartition des miséricordes célestes que dans rinlerprétation des lois civiles, ou dans l'administration de la justice criminelle. CetaiC le siècle de la

DE LA GOMeMSUrn DE JÉSUS. »

théologie ; les* plus câèbres oasuistes y enseignaient les principes, du probabilîsme. Nider, Prieras, Hacqnet, Mercado, Lopez, Victoria, Udefonae, Alvarez, Du val, Gamaches ,. feambert , Bonacina , Mald^*e , Bail et Du Metsie professaient,. soit avant les pères de la Gompa^ gnie, soit en même temps qu'eux.

U trouva, des antagonistes , et un Jésuite italien , Paul Comitolo,. passe pour être le premier qui le combattit; maisr la quevelle engagée ne sortait pas de l'enceinte des Univenntés oatholiques. Ce furent Pascal iei Nicole , après lui, sous le pseudonyme de Wendrok, qui s'emparèrent des afgnments de Comitolo. Us les tournèrent contre la Société religieuse dont il fut l'un des membres. Les enfants de saint Ignace avaient embrassé la doctrine du probabilisme: Pascal la flagellait avec des sarcasmes si étineelanls de malice et d'originalité, Ni-* cole l'amaquait avec une si savante confusion de textes altérés et de dilemmes menteurs , que toute réfutation , d avance réduite à la vérité la plus sèche , ne devait jam^ contrebalancer les effets dune aussi terrible agrèssien. De l'École la dispute était transportée dans les salon» et danfr le» boodoire. Selon la parole de Voltaire , Pascal divertissait le public.

Une partie du Clergé ne tarda point à regarder comme peixlue la cause du probabilisme. Un rigoureux probabilicHÔsme, mi&en opposition par les sectateurs de Jansénias, s'infiltra, partout; il devint le système à peu près eitclasif des* écoles françaises. Cet enseignement prit le nom de morale exacte ; son triomphe pourtant ne fut point universel. Les Jésuites ne renoncèrent pas à leur manière de penser; la plupart des autres instituts et des universités marchèrent sur leurs traces.

Nous n'avons point à rechercher les invectives et les

eô HISTOIRE

raisons que jetaient à la foule les deux cennps , essayant de faire prévaloir leurs idées. Ce n'est pas à nous à demander si , depuis que le probabilisme fut regardé en France comme la base de tout désordre, les moeurs ont été plus pures et si les hommes sont devenus, meilleurs. Nous ne voulons même pas savoir si les Solitaires de Port-Royal, mécontents de Pascal qui les avait vengés, ne lui ont point reproché les variations de son esprit, et s'ils n'ont pas publié contre lui des accusations qui les accusent eux-mêmes. Peu importe, en effet, que les Jansénistes, dévorés intérieurement par la guerre civile ou par les envieuses colères qui la provoquent, aient mis en doute la solidité de son jugement , et qu'ils aient écrit de cet immortel polémiste * : « On ne peut guère compter sur son témoignage , soit au regard des faits qu'il rapporte , parce qu'il en était peu instruit, soit au regard des conséquences qu il en tire et des intentions qu'il attribue à ses adversaires, parce que sur des fondements faux ou incertains il faisait des systèmes qui ne subsistaient que dans son esprit. » La question pour nous n'est ni avec Pascal ni avec les Jésuites; c'est une thèse que ne peuvent juger les épigrammes des uns et les syllogismes des autres. Elle importe à la morale chi^tienne; l'Église seule a le droit de prononcer. Quand elle eut pour pontife l'un des hommes les plus éminents de son siècle , quand l'ordre de Jésus allait disparaître sons les incessantes hostilités des Jansénistes et des philosophes réunis par une communauté de haines , la plus grande gloire à laquelle puisse prétendre une idée fut ménagée au probabilisme.

En 1 74o, mourut dans la Toscane le Père Théophile

« Lettres tfttn ecclésiastique à un de ses amis.

de Carte , religieux de l'Étroite-Observance de Saint* François. Le renom de ses veitus , les grâces obtenues par son intercession portèrent les supérieui's de son ordre et plusieurs Ëvêqoes à solliciter du Saint-Siège sa béatification. Un des premiers soins de TÉgUse en de telles circonstances est l'examen des doctrines' professées dans les ouvrages imprimés ou dans les manuscrits. Le Père Théophile avait enseigné le probabilisme ; il avait poussé si loin ce système qu'on lisait dans sa théologie inédite : u Les confesseurs doivent connaître toutes les opinions pour s'en servir avec prudence , et , quand cela se peut, avec probabilité, afin de ne pas imposer aux fidèles des charges qu'ils ne veulent ou ne peuvent pas porter. » A cet axiome aussi clairement formulé, le Promoteur de la Foi refuse d'introduire la cause de béatification. Théophile ne se contentait pas d'appuyer ses démonstrations sur les casuistes de la Compagnie de Jésus ; il .invoquait dans ses manuscrits l'autorité de Diana, l'un des plus célèbres docteurs de l'ordre des Théatins. Dans le même temps toute l'Italie retentissait des clameurs que Concina et Patrizzi élevaient contre Alphonse de Liguori, Evêque de Sainte-Agathe, qui, déjà saint aux yeux du monde avant d'être offert par l'Église à la vénération des fidèles, soutenait le probabilisme par l'éloquence de ses vertus et par la pureté de sa morale. Le refus du Promoteur de la Foi n'arrêta point la marche des événements, et, dans les actes du procès , déposés aux archives de la Congrégation des Rites, on lit que, le probabilisme n'ayant jamais été censuré, ne saurait nuire au succès d'une béatification. T^ cour.de Rome le décidait ainsi en 1766; le procès suivit son cours , et les vertus de Théophile furent plus tard approuvées au degré héroïque. De semblables diffi-

ei HI8TQIIUS

cultes s'élevèrent après la mort d'Alphonse de liguori : elles s'évanouirent devant les mêmes motifs.

De cette exposition des faits il résulte qn'nn système mis en pratique par des saints dont le talent ne fait pas plus doute que l'expérienee en théologie , et jugé exempt de tout reproche par le Siège apostolique , dans des circonstances où il déploie la plus minutieuse , la plus sévère circonspection , ne saurait jamais être le principe d'une morale relâchée. Ce n'est plus la réputation scolastique des Jésuites qui se trouve en jeu , c'est l'honneur, c'est l'autorité de Rome. Malgré l'anathème dont Pascal et Nicole frappèrent le probabilisme, il faut bien convenir que des plaisanteries plus ou moins acérées ne doivent jamais prévaloir sur la sagesse de l'Église.

Par l'organe de Pascal, les Jansénistes blâmaient les prêtres de la Compagnie de Jésus de leur condescendance, et, au même moment, Singlin, le chef des Solitaires de Port-Royal , couvrant de leur silencieuse approbation les déporteraents du cardinal de Retz, Singlin disait à la galante duchesse de Ix)ngueviIIe ' : u Les personnes de votre condition doivent se contenter d'être sobres daitô leur vivre , sans se porter à des abstinences ou à des austérités qui seraient aussi dangereuses à Fesprit qu'au corps. « Pascal , Âmauld et Nicole accusaient les Jésuites d'avoir toujoui^ à leur disposition les arguments les plus étranges pour légitimer un attentat; et dans une lettre que l'abbé de Saint-Germain, aumônier de la reine Marie de Médicis, adressait à Chamontel, on lit* : « Ce qui est a ma connoissance, c'est que par l'avis et permission de Jansénius un nommé Alpheston entreprit de massacrer le cardinal de Richelieu, et

' Mémoires de Fontaine, t. m.

' Histoire àe Oncbesiie.

aussi le coup de mousqueton fut tiré dans le palais de Bn»elles contre feu M. de Puy^-Laurens , duquel coup on pouvoit tuer plusieurs personnes, si Toutil duqnd on se serroit n'eût perdu dix-sept balles de iFÎngt , les trois restantes ayant blessé trois hommes à la tète, n

Sînglin conseillait la coquetterie, Jansénius TassassinatySaint-Cyran la direction dmtention, avec le moyen d'appliquer les maximes évangéliqnes de telle sorte que, selon le reproche adressé par Pascal aux Jésuites , elles pussent satisfaire tout le monde, m J'ai ouï dire à M. de Saint-Cyran , écrivait Vincent de Paul * à d'Origny, le I o septembre 1 648 , qne s'il avoit dit des vérhés dans une chambre à des personnes qui en seroient capables, que , passant dans une autre , où il en trouveroit d'autres qui ne le seroient pas, il leur diroit le contraire.»

De pareils aveux , sortis de la bouche des fondateurs de la secte, méritent d'être enregistrés. Pascal, Arnauld, Sacy et Nicole, contempteurs de la morale relâchée, des équivoques et des restricticms mentales , étaient battus avec leurs propres armes. Ces armes , les Jésuites ne surent pas les tourner contre le Jansénisme. Ils négligèrent leur défense, et quand, plusieurs années après la mort de Pascal , le Père Daniel l'entreprit dans ses Entretiens d'Evdoxe et de Cléanthe, il eut pour lui la froide raison , mais jamais les rieurs. Le talent inimitable, la verve comique de Fauteur des Provinciales y manquèrent aux écrivains qui s'efforçaient de le réfuter. H était facile de prouver les eiTeurs dans lesquelles il tombait, le Père Daniel les démontra victorieusement '; mais

' Journal de Trévoux, mars 1726.

' Le saccès de ce livre fut grand cependant, s*il faut s*en rapporter à Bayle. Dans ses ŒêÊvres timerêes, t. iv, p. 711, il écrivait, à la dale da 9S août 1694 : « La ré«l)onse du P. Daniel aux Pix>vincimles a disparu quasi a^aat de parottre. Klle ne coAloit que 50 sols, et l'on dit ({tt*an s éSkti d'en mdre «■ lom d*«r de ^ firancs h

6& HiSTOIflE

l'homme qui, dans une vie de trente-neuf années, toujours frêle, toujours maladive , a pu tout à la fois être le rival d'Arcbimède et de Galilée , le précurseur de Molière et de Boileau, l'égal de Démosthène et de Bossuet, l'émule de TertuUien dans l'apologie de la Religion Chrétienne, et qui, selon une judicieuse remarque de Nicole , semble plutôt être né pour inventer que pour apprendre , cet homme devait difficilement trouver des antagonistes à sa taille. Le Père Daniel succomba dans cette lutte inégale. L'impression produite par Pascal était ineffaçable.

Le Parlement d'Aix fit brûler ces Lettres , les Évêques les censurèrent , le Pape les condamna le 1 4 mars i658; le i4 octobre 1660, elles furent encore brûlées sur la place de Grève, par arrêt du Conseil. Les Jansénistes devenaient redoutables; la persécution les grandissait, comme elle a toujours vivifié les minorités. Pierre de ' Marca, l'un des plus savants jurisconsultes de son temps, rédigea un formulaire qui , adopté par l'assemblée générale du Clergé, dut être proposé à la signature des dissidents. Les Jansénistes, résistèrent avec quatre Prélats : Henri Arnauld , évêque d'Angers ; Pavillon , évêque d'Aleth; Bnzanval, évêque de Beauvais; et Caulet, évêque de Pamiers. Louis XIV gouvernait enfin par luimême. « Un des premiers soins du Roi, dit Schœll ', fut d'établir, sous le nom de Conseil de conscience , un comité chargé d'examiner les sujets présentés pour les grands bénéfices ecclésiastiques qui seraient vacants. Ce Conseil se composa de Pierre de Marca , archevêque de Toulouse : d'Hardouin de Péréfixe , évêque de Rhodez ,

ceux qui Tavoient achetée, s'ils vouloient la rendre. On croit qu^on n*a pas voulu la laisser paroilre choquante comme pour M. Kicole. » ^

' Cours d'histoire des Etats européens, t. xXTiii, p. 22.

qui avait élé le précepteur du Roi, et du Père Annat, Jésuite, son confesseur, un des membres les }lus illustres de l'Ordre. On ne pouvait pas , ajoute l'historien protestant, réunir trois hommes plus vertueux, plus désintéressés, plus exempts de prévention. »

C'était tuer le Jansénisme dans l'avenir, que d'exclure «es adeptes de toutes les dignités cléricales; mais il fallait encore pourvoir aux besoins du présent. Le monarque ordonna de fermer les écoles de Port-Royal. L'opposition des Solitaires envahissait la politique par les affaires religieuses. Le surintendant Fouquet, grâce à l'entremise de Simon die Pomponne, fils d' Arnauld d'Andilly, entretenait de mystérieuses relations avec les chefs des Jansénistes ; Fouquet est arrêté à Nantes , le 5 septembre 1661. Le cardinal de Retz, qui, dans Louis XIV à vingt ans, pressent le grand roi, ne juge pas opportun de continuer la lutte qu'il a si long-temps soutenue : il se démet de l'archevêché de Paris, et Hardouin de Péréfixe , après la mort de Marca , lui est choisi pour successeur. Péréfixe résolut d'apaiser les troubles que Paul de Gondi avait entretenus dans le diocèse, et il chargea Bossuet de vaincre l'obstination des religieuses de Port- Royal. La logique du futur Évêque de Meaux échoua devant ces femmes de vertu, que la vanité aveuglait. Elles se crurent plus savantes théologiennes que lui , et se réfugiant dans leur ambition du martyre, elles repoussèrent la main que le génie leur tendait. Le Prélat ne fut pas plus heureux que Bossuet, et , pour les caractériser, il s'écria en leur présence : « Vous êtes, il est vrai , pures comme des auges, mais orgueilleuses comme des démons. »

Taudis que l'archevêque de Paris et Bossuet , d'un côté, essayaient, à force d'indulgence, de ramener au IV. 5

6b HtàtOtAB

bercail dé l^Église ceS religieuses ^ dottt Ifes Jansébisteâ avaient fôritié Ifetit* avâttt-garde , de Tautre, le Père Attnat, qiiè Radnë, dans son Hist&ilre de Port-Royal, a pleîtit sbtis les traité d'un persécuteur acharné des Solitaires, cherchait t|iiel(jufe expédient J)bur mettre uil tèi^mé 3 tant de ditision^. Gilbert de Cdoiseul , évêque db Comingés , et partisan de Jsinsénius, reçut, au mois d'août i66:i, ordrfe dii Roi de travailler à cet accothniodéhieht, de confcert âvfeb Annat fet le Jésuite Ferrier. Le 20 mars 1663, il 'écrivait à Henri Arnauld, évéque d'Angers ' :

ii Le iPèrè terrier, qui est tin dés plus habiles théologiens de la Coihpagnie , et qui a enseigné douze ans la théologie à Toulouse, a eu plusieurs conférences aveô cfeà Messieurs , et, parla grâce de Dieu, elles ont ftnt hieurëusemeht réussi. Car MM. de la Lane et Girard^ dbht vous cbnhaîssfez, sahs doute, le mérite, ayant parié pbiirtbus, ont si nettement exposé leur doctrine sur les cinq propositions condamnées, qui se réduisent non seulement aux sentiments de§ Thomistes, mais à se servir riièmè des termes de leur école, il he peut rester le moindre soupçon d'erreUt* entre eux. Mais le Pèt*c Fenrîér ii^ià pas cru que ce Rit assez qu'ils se purgeassent de ce soupçon d'hérésie touchant les cinq propositions, il à pensé qu'il était encore iiécessairé qu'ils donnassent des marques plus pal'ticulîèreà dfe leur attabhement et de leiir soumission au Saint-Siège. C'est pourquoi il leur a proposé de déclarer qu'ils reçoivent les décisions que les Papes Innocent X fet Alexandre VII but faites sut' ce sujet, dans leurs constitutions, et qu'ils s'y soumettent. »

Des Provinciales dfe Pascal, des Enluminures de

« lettres de M, Antoine jimauld, t, i, p. 432.

DE LA COMFAGNte DE JÉSUS. «7

Sacy, des hnaginaùres de Nicole, à ces conférences, racontées par un prélat janséniste à un frère du grand Arnauld, il ^ a loin. Les Solitaires de Port-Royal et leurs adhérents sentaient que l'heure de négocier avait sonné. Les Jésuites s'étaient montrés les plus faibles dans cette guerre de sarcasmes; ils recouvrèrent Tayantage sur le terrain d'une discussiou calme et approfondie. Us laissaient à leurs rivaux le droit d'adopter le Thomisme^ c'est-à-dire de suivre les doctrines des Dominicains, opposées au Moltnisme; ils faisaient toutes les concessions pos^bles/concessioiis d'amour*propré et d'école ; mais ils exigeaient que les novateurs se soumissent à l'autorité pontificale. lia Cotnpaghie dé Jésus avait de cruelles représailles à exercer coritrè une secte qui venait de prendre à partie ses statuts, ses {)rineipes , ses théologiens , et qui t&vait fàf t pà^sek* tout cëlÀ au crible de »es ingénieuses moqueries. Cëj[)endaht elle fut modérée^, pour conquérir la paix, islle se prêté à tbus les sacrifices. « Gomme cette affaire ^ aj otite Ghoiseul dans la même lettre à Tévéque d'Angei^, a été com-^ mencée de concert avec les Pères AhtKit et Fei+iei*, Jésuites, elle se continue avec eux, et je vous dois reiidt'e ce Cémoigoage de leur sincérité, que^ dans toute la suite, il m'a toujours paru qu'ite étaient véritablement amis de }a paix, qu'vis y travaillaiètit de la meilleure fot du monde, et que, s'ils Vivaient de la fermeté en quelque occasion contre les 'Sentittlents de ceux qu'on appelé Jansénistes, cela ne venait p»s d'stacTine aveiinon de leurs personnes , mats de rattachetnent qu'ils ont à l'autorité du Saint^ége et du désir d'établir ^oUd^méni; la IjranquftJlité que nou^ cherchons. î'

La position est nettement dessinée; les démarches conciliantes des Jésuites ont prodmt tm fappti^ertleiil ;

68 IIISTOIRB

et déjà même il est permis d'espérer qu'une paix prochaine étouffera jusqu'au dernier germe de ces discordes. Le Nain, maître des requêtes; l'abbé de Barcos, neveu et héritier de Saint-Cyrau ; Henri Arnauld et d'Andilly, frères du docteur, acceptent la transaction proposée par les Pères de l'Institut; néanmoins celui-ci n'est pas ébranlé. Le Nain lui écrit' : « Et, pour me servir des termes d'un des premiers magistrats du royaume', vous serez condamné, el devant Dieu, et devant les hommes, si vous ne voulez pas croire un Prélat aussi éclairé, aussi vertueux et aussi éloigné de tout soupçon que M. de Cominges. >' En face d une pareille adjuration, Antoine Arnauld reste inflexible; ses frères se joignent à Le Nain pour le presser d'accepter les conditions offertes. Elles étaient inspirées , dictées peut-être par les Jésuites; ce caractère de fer ne veut pas fléchir devant des ennemis qu'il a combattus avec tant d'acharnement. La paix a été ménagée par eux, Arnauld persiste dans ses idées belliqueuses ; il fait rompre les négociations, et, le 24 août 1664, l^s religieuses de Port- Royal se voient enlevées de leur couvent et transférées dans d'autres maisons par la force militaire.

lia mère Angélique n existait plus, mais sa sœur Agnès, mais ses trois nièces, filles de d'Andilly, Angélique de Saint-Jean , Marie-Thérèse et Marie de Sainte- Claire, avaient hérité de ses vertus et de son opiniâtreté. Elles voulurent se montrer dignes de leur famille. La dispersion des religieuses de Port-Royal retentissait par toute la France; le i5 février i665, une bulle d'Alexandre VII applaudit à la contrainte que le pouvoir s'est cru en droit d'exercer. Ces femmes, que

' Lettres de M, Arnauld, 1. 1, p. 414. * Le premier président de Lamoiguon.

la société, quel' étude des beaux modèles, avaient fa* çounées à la vigueur des pensées et à Télégance du style , ne se laissent pas abattre par ce coup d'état. Leur plume trace le récit de leurs souffrances, et, du couvent des Annonciades, où elle est reléguée, la mère Angélique de Saint-Jean fait entendre une voix aussi éloquente que persuasive. » C'était , dit un écrivain janséniste ', une fille qu on peut assurer n'avoir rien eu des faiblesses de son sexe : tout était grand et mâle en elle. Son esprit paraissait tellement supérieur à tous les autres, que les plus grands hommes l'admiraient comme un prodige. »

Cette communauté des Annonciades, dans laquelle vivait retirée la maréchale de Rantzaw, avait pour directeurs les Pères de la Compagnie de Jésus. « Je ne saurais exprimer, raconte Angélique de Saint-Jean *, quelle impression cela me fit tout d'un coup; j'en tremblai depuis les pieds jusqu'à la tête , autant de surprise que de crainte. » Cette terreur janséniste se calma cependant; elle écouta le Père Nouet; elle rendit même justice à ses principes et à son érudition. Ayant assisté à une conférence donnée par un autre prêtre de l'Institut, elle écrivait : « J'entendis un bonhomme qui parle encore son vieux gaulois, mais qui, dans le fond, fit un discours tout à fait solide et qui supposait de bonnes maximes sur la Grâce. J'eus une satisfaction particulière de voir la Grâce victorieuse dans la bouche de ses ennemis, quand même ce bonhomme ne le serait pas personnellement, car toujours il en porte l'habit. » Puis, après ces étranges éloges, arrachés par la conviction.

< Mémoires de Du Fossé, liv. m, c. x.

> Relation de la caotiuité de la Mère Angélique de Saint-Jean (sans nom d*imprt fneur).

reprenant ses préjugés de fomille, Angélique Arnanid $' écrie : ^ Voîlà ce qne j'avais à dire des Jésuites; car je nVn ai vu aucun de plus près, grâce à Dieu. »

Les Solitain^ de Port-Royal subirent la même destinée que le^ religieuses : la force les dispersa» T^es uns s'étaient réfugiés en province , les autres dans des asiles que l'amitié et Tadmiration leur ouvraient à Paris: les plus célèbres d'entre eux habitaient l'hôtel de la duchesse de Longueville, sœur du grand Condé. Douze Prélats venaient d'être nommés pour instruire le procès des Évéquesde Beau vais, d'Aleth, de Pamiers et d'Angers, oracles du Jansénisme. Une violente tempête menaçait cette secte; elle trouva dans Lyonne et [jC Tellier, dep^ secrétaii^es d'État de Louis XIV, un appui dont elle sut tirer profit. Le Tellier, le premier promo^ teur de la révocation de l'édit de Nantes, entra en pourparlers avec Nicole ; il l'instruisit des décisions du Copseil, il accepta de sa main les arguments à faire valoir contre les accusations dont le Jansénisme était l'objet \

Alexandre Vil venait de mourir. Le Cardinal Rospi-piglÎQsi, son successeur sous le nom de Clément IX, poursuivait l'oeuyre commencée. Les Jansénistes, Arnauld à leur tête , s'avouaieqt bien qu'il n'était plus possible de lutter enseignes déployées. Les Prélats qui les avaient ostensiblement soutenus, ceux qui prenaient une part moins aiptiye à cette opposition moitié religieuse , moitié politi^ que» se sentaient placés sur un terrain glissant. Le Saint- Siège et le Boi ne voulaient plus laisser fermenter tant de levains de discorde. Les Solitaires dispersés se prêtèrent à la médiation de Goudrin , archevêque de Sens, et de Félix Vialart , évêque de Ghàlons-sur-Marne. Ces

■ Histoire ecclésiastique de l'abbé Racine, t. xii.

DE LA C01||P4G.^I|^ DE JÉSUS. ti

(ieui( Fr^at§ ^dr^s^^ri^nt , avec di^f-peuf de leurs co]Jft7 gués , une supplique au Pape pour lui (|^R^nder 4*9^7 cuejUjf de§ pffffi^sit^pa^ p^pi^flups. Clément l^ cl^af-ge je I^onpe Çargelljf)} de trajtçr cptte affaire. B«irg^Uiui arrive ^ Paris , il e^t pircppyeim pap 1^^ ^«i^içépiste^. I4Ç gfafl4 Aï^^^Md pon^eat t)ifip ^ §e sQHpçttr^ ^ Ta^qf U^ d^ Poijfifç rofagin j w^js jl f^jiç que |p§ rïj^suijp^ ^m^9t taîips à J'éPVt dç tPUte pqqfqreflce. Il pt|igfe qu*Qp ie^r |4s$p uq mystère cje cçttfî pa» qu'il 9 rpfusée, pt qu'il ¥#

r^pgvQir 4 d^s cpaditipw phi^ rigflvireuses. 3a gloir?

qupa beaucoup à eu spiiffrir, w^h ^ h«ii)e $fira i^tï^ faite. 4rn!m)4 ?€i cpqjpnte de cetfp vçpgpapçp, J^a tiaijci, Uicolç et lui a^opièreiit 4oqc avec le ÎSwce , squs 1» yeu3^ de la princpççp 4^ Cguti çt 4e l^ dqçte^g 4P IfiRT gpeville, je ^\q^i ç^% daoaeg , 4it le Jau|én}ste Fqp^aifip ?, étaiept cqmme I9 lumière 4^^ Évêques, ^jles les çoud)4'<saient CQminq p§f la rpaiu , elles leur uioutr^ieat tqu^ Içy pi(S qu'4? ^ey^ient fairp, et leijr pji^ttaieqt lç§ par9)p$ dans la bppchp, 7

Antoine 4rii^ul4 9 heurpH^ de poqplure une paix fopr cj^e saus l'iptefYPQtiou dfî la §pciété de Jésu^, pr^îdigyait alors ^ Lqpi^ XIY 4p§ él.qges où J'ér|iditipq ifl,

fllêlç à la grâce 4^ Style- il acceptait tq^t 4es mqiiis 4i|

PJoqce apostqlique; ça^s P{|vi)lon, l'gn 4pf quatre Év^-

qjie^ dissident? , fé^î^^ W^f prifjes 4p P^rcp? Pi d'Af" nauld lui-même. Le Prélat est indomptable. Une lp(frç

de l'Arcbeyêquç 4^ Seo$, qui bataillait depuis longtemps contre les epfa«ts 4e i^oyoh , met un terpi§ à ^ ténacité'. « Quel triomphe pour les Jésuites , lui mapdet-il , de voir échouer une chose de cette con^équenep , qu'on avait voulu leur cacher, et de se trouver plus

' Mémoires de Fontaine^ t. ir.

élevés qu'ils ne 1 ont jamais été par ce qui devait les ruiner sans ressource! »

Cet argument de parti était décisif. Pavillon adhéra, en haine de l'Institut, aux actes qu'on lui proposait. Après mille chicanes de mots , faites par les disciples de Jansénius, chicanes qui roulaient tantôt sur l'adoption du formulaire, tantôt sur la distinction établie par eux entre la signature pure et simple et la signature sincère, Clément IX accepta leur soumission au mois de février 1669. lia paix était résolue; les Jansénistes reparurent dans Paris. Amauld y fut l'objet de la plus vive curiosité. Il s'y prêta beaucoup plus en chef de parti qu'en homme dont le talent devait le mettre au-dessus de cette banale admiration. Mais les anciens Solitaires de Port-Royal n^avaient pas renoncé à leurs intrigues. Afin de gagner du temps , ils s'étaient résignés à une obéissance conditionnelle. Cette obéissance leur permit de réunir leurs efforts contre la Société de Jésus. IjC Père Bourdaloue commençait en cette même année à remplir les chaires de la capitale du bruit de ses talents : ce fut sur lui qu'ils dirigèrent leurs coups. Bourdaloue devenait le rival de leur fameux Desmares, dontBoileau a fait l'éloge '. Ils essayèrent d'imnvoler l'orateur naissant au prédicateur vieilli dans l'art de la parole. A force de génie et de modération, le Jésuite sut les réduire à une respectueuse estime.

La paix conclue n'était qu'un armistice. Les Propmcialeg avaient porté un coup terrible aux Jésuites. On essaya de renouveler ce grand succès littéraire en défigurant l'histoire comme Pascal avait altéré les textes. T/abbé de Pontchâteau, ce marquis de Coislin si actif, si remuant , si prodigue de sa fortune et de sa liberté eu

* Desmares, dans Saiot-Rocb, u'aurait pas mieux prcclié. (x* Satire.^

DE Là compagnie DE JÉSUS. 73

faveur de son parti, avait eu la première idée d'un ouvrage que Saint-Martin et Gilles d'Asson préparèrent avec lui , et auquel Antoine Arnauld mit la dernière main. Il parut sous le titre de Morale pratique des Jésuites. C'était une compilation de forfaits indigne des Solitaires de Port-Royal. Le prétexte de la charité couvrit cette attaque , à laquelle huit volumes semblaient ne pas pouvoir suffire ; et les auteurs , alors anonymes , ne craignirent pas de dire, en débutant contre les Pères de la Société : « Ce n'est point dans le dessein de les décrier et de leur nuire. L'on prend Dieu à témoin que Ton n'y a été poussé que par la charité que l'on a pour eux et par la douleur sincère que l'on a de les voir dans de si malheureux engagements. On gémit de ce qu'ils sont la cause de la perte de tant d'âmes qu'ils séduisent et qu'ils entraînent avec eux dans le précipice. »

Ce subterfuge de langage, cachant la violence sous le manteau de la charité, ne trompa personne. La Morale pratique avait pour but de représenter les Jésuites comme une agrégation aussi funeste à l'Église qu'au pouvoir temporel. On les voyait tout à la fois pêcheurs de perles à Cochin , usuriers et marchands à Carthagène et aux Indes, faux-monnayeurs à Malaga, Juifs à Gênes, idolâtres dans l'empire chinois, hérétiques au Japon, généraux d'armée et souverains au Paraguay, négociants partout, banqueroutiers sur plusieurs points. Une pareille charité, dont saint Paul n'avait pas songé à définir le caractère , fut traduite au parlement , et le i o septembre 1^69 il rendît un arrêt ainsi conçu : « Sur ce qui nous a été représenté par le procureur du roi , qu'il est averti que depuis quelques jours certaines personnes mal affectionnées à la Compagnie de Jésus semaient en cette ville un libelle scandaleux intitulé : Morale prati-

2^, pçptpRflu lïT^primé à Çplqgqp, chez Qqryl»iis Quinte! , en i^^q, par leqjipl et p^r les fau^çet^? dqpj il ^çt rempli , par I^ vs^fOL^s qfti ^ étq (aa|icie^sement fait d'une infinité 4e ipéfUQire^ ioveqté^ 4 plaisir et 4^ pièpfis supposép^ , i| e&t aisé d^ juger, W3si J^Je» que par Jess termes 4'^IS''PPï' 4û»J J'autei^r s'est S^rvi, qij'il ^ eii d^ sein d^ d^^criçr \^ Spciét,^ e;t la cQuduite d^ 4^W)^9S. «

ï^ çpflteopp pqrtp q»e le livre ^eK^ l^péré et hn^lé en plaçp 4^ prève par la ij^in du bpijrrpqi». Trc^j^ jp^?s après ellq fut ^^écutépi

Arqavild s'aperçut enfin q^e de$ rivalités, que 4es cq- Jères rtépl^ifl^S? W devaient pas être pQpssé^ ^^jç^i vivemeqt. Popr les n^heter, cet hpajjnp §i acre daus ^es passioqs studieuses se mit 4 cpptiposer spn livre immprtpl de la Pçrp^i\^if4 cfe la J^oi. Nicole dans \ç rqênie temps écrivait ses E^a^ de ipfitçthr pù la sp]idité 4es peusées el la focpe 4es ipai^pnefiff^u^ s'unissent à |a péuétratioq ^t à la finesse. On ét^it Jaqsépiste par opposition. Les j^omo^çs graves açcueillifeat ces deux ouvrages avec boahepr ; mais les femmes ne se cpqtentèrent pas d'être justes ppvers 4rua)||4 et Çîicole; elles les mirent à la ipo4p> pt , ^lon le téoipigaage de nf a4s^me de Séyigué , elles dévorèrent |e$ JEisafg de mdscah. Ç^^^ pbarfuante §f31iée dp Port-|{oyal, tput en ne croyant parler qi*'à rprA^e fîp S9 fille, révélait au moq4? entier le secret du pftrti. « L'Esprit-Saipt , écrit-elle *, souffjp pu il lui pl^î^ , pt c'est lui-ipéme qui prépare le^ coeurs où il veut habiter. C'est lui qui prie eu nous par des gémissements ineffables. C'est saint Augustin qui m'a dit tout cela. Je le trpuvp bien Janséniste et'saint Paul aussi. Les Jésuites ont ^n fantôme , qu'ils appellent Jansénius , auquel ils

< Leltrça <U ma4amg <ff Sèvi^y U U, lettre pxxv.

ÙE LA COHrAGNlB i)£ JÉSUS. 15

dis^pt tnille injures, et ne fout pas semblant de voir où ceb ruinante, »

hç Jlpasénisme ét9f t la source ot l'occasion de plus d'un démêlé ^ntra les Bvêques et la Compagnie de Jésus; mais, lorsque cette secte n'existait pas encore, des contesta* lions s'étaient élevées entre le Clergé régulier et séculier, entre le Corps épiscopal et les Ordres religieux. Presque partout la prédication en fut couse. C'est ici le lieu de les expliquer.

Avant le Concile de Trente, les Moines, en vertu de leurs privil^es, étendaient fort loin Texeroice de leurju^ ridiction. Le Concile restreignit ce pouvoir, et il statua qu'aucun prêtre pe pourrait annonper la parole divine s^U^ l'aisenltmeiit de l'Evêque, nonobstant tout usa^ ou privilège contraire*. Il déclara en outre qu'aucun eedésiastîque , même régulier, n'entendrait les coufe^o<is, k moins qu'il ne remplit les fonctions cur rîalea ou qu'il £&t agréé psix l'Ordinaire !. Cette doublf d#qîsÎQn du saint Synode était claire. Dans la pratique elle' amena beaucoup de conflits : ^Ue divisa souvent rÉpiaœpat et les Religieux. A mesure que les uns et les autres s'éloignèrent de la lettrp et du sens véritable que les Pères de l'assemblée y avaient attachés, l'erreiir se glissa dans les esprits. Le Saint-Siège seul chercha toujours à établir l'équilibre ratre les prétentions exagérées des uns et des autres; et, si sa balance pencha en faveur de lun des deux partis, ce fut inyariable»ment aux droits légitimes de TÉpiscopat qu'il accqrda cette prérogative.

Bu Allemagne, les Évoques, qui, pour la plupart, étaiept eu même temps pcincï^s temporels, abandonp^

' C. Trîd,, ses*, xxiv. De Reform., c. |v. * C, Trid.y sess. JXijl> c. xy.

rent aux réguliers toute la liberté dont ces derniers jouissaient avant la tenue du Concile; mais en France, où les Évêques s'occupaient avec plus de vigilance des intérêts de leurs diocèses, mais dans les pays nouvellement conquis par le Christianisme, où les Prélats étaient tous missionnaires, les Réguliers, et les Jésuites spécialement, virent surgir plus dun obstacle autour d'eux. Mille différends naquirent de Tinterprétation même des décrets de Trente*. Le 19 février i638 le Cardinal de Richelieu voulut étouffer ce germe de divisions sans cesse renaissantes: il fit signer aux Cordeliers, aux Dominicains , aux Jésuites et à tous les Ordres résidants à Paris un acte par lequel ils déclaraient, tant en leur nom qu'en celui de leurs frères, ne pouvoir prêcher sans l'approbation de TOrdinaire. Cet acte reconnaissait aux Prélats le droit de révoquer quand bon leur semblait les prédicateurs pour incapacité notoire ou scandale public. Plus tard, en 1670, Clément X, de la famille Alfieri , afin de ne laisser* aucun prétexte aux abus , donna la bulle Superna, où il pose en principe les actes du Synode. Il ajoute que les Réguliers, une fois approuvés simplement, peuvent entendre les confessions à toutes les époques de Tannée, même au temps pascal. Selon cette bulle, qui fait loi, ces Réguliers ne sont privés de l'autorité d'absoudre que pour une causé déterminante et relative à l'administration du sacrement de pénitence.

Telle était la situation des deux partis. On discutait plutôt sur le droit que sur le fait ; mais ces discussions ne sortaient jamais de l'enceinte du cloître ou de l'officialité. Pour les Jésuites seuls on chercha à envenimer la question et à la présenter comme un empiétement de

' Voir les Propositions des réguliers mendiants d^An^rs, 1656.

DK LA CONPâGNIR DE JÉSUS. 77

leur part. Quelques Évêques essayèrent d'interdire aux Réguliers le pouvoir de confesser et de communier les Fidèles dans le temps pascal. Des brefs de Rome maintinrent ce privilège. Zamet, évéque de Langres ; Sourdis, archevêque de Bordeaux, et Caumartin, évéque d'Amiens, succombèrent à diverses époques dans cette lutte cléricale. Ces querelles sont effacées de la mémoire des hommes; celle que Louis-Henri de Gondrin suscita aux Jésuites a encore du retentissement.

Gondrin , élève des Pères et porté par eux à Tarchevèché de Sens, était lun des plus fervents appuis du Jansénisme. Â peine installé dans son diocèse , il s'occupa de mettre en pratique les leçons qu'il avait secrètement reçues. Port-Royal ne demandait qu'un peu d'air et de liberté pour faire triompher ses principes. La tolérance invoquée en faveur des Solitaires ne devait jamais s'étendre jusqu'aux Pères de la Compagnie. Le Jansénisme redoutait leur action sur le peuple et sur les enfants ; les Jésuites furent exclus du droit qu'Arnauld et Pascal réclamaient avec une si vigoureuse dialectique. Gondrin se crut tenu de suivre à la lettre les théories de Port-Royal sur l'égalité; et dans les Registres du con^ seil prité du Roi^ on trouve relatées toutes les circonstances du débat. <c Le différend qui est entre les parties, y lit-on, a commencé par des défenses que ledit Arche^ vêque leur voulut faire , quatre ou cinq joui'S avant le dimanche des Rameaux de Fan i65o, d'entendre les confessions pendant la semaine de Pâques, bien qu'ils fussent en possession de les entendre en tout. temps à Sens comme en toutes les autres villes du royaume où ils ont été établis suivant le droit et la liberté qui en a été octroyée à tous les Fidèles par les bulles des Papes;

* Arréc dn 4 mars 1S53.

98 HtSTOtRB

c« qui est reçu par la coutume univeisell^ de l'Église de temps immémorial ; et , pour parvenir à ce dessin , il s'avisa de (quereller le» Religieux sur leur approbation, sachant qu'ils ne la pourroient faire voir par écrit , ne l'ayant reçue de lui que verbalement; cfe qui ëtoît suffisant, et avoit été pratiqué jusque à ce temps de la sorte en tous les autres diocèses. A cette fin il donna ordre an sieur de Benjahiih , son officiai , de faire assigner pardevant lui le P^e Recteur du collège pour dit^ ea vertu de quoi lui et les autres Pères du collège entendoîent les confessions; et^ â faute de comparoir le troi* sième jour^ qui fnt le isanledi devant les Rameaux, contre toute forme de justice^ ledit officiai prononça une sentence , qui fut suivie de troii ou quatre autt^es et d'une ordonnancé dudit sieur Archevêque , portant défense aux Pères Jésuites^ sur peine d'excommunication , d'entendre les coilfessious par tout son diocèse ^ faute de montrer leur approbation. »

l<e I^^e Nieolas Oodet , recteur du coUëge de Sens , fit 4ippel àu Saînt^iége:; cet appel suspendiàt l'exëcution des setiteoces de l'Onikiaire. Les Jésuites, légitimement approuvés^ ne cessèrent point d'administrer le Sacrement de pénitence. L'Archevêque transportait dans le confessionoal les subtilités ée l'école; les Pères sie vengèrent de sou interdit en publiant un petit livre intitulé ThéoUme^ ou Dialogue inHruxstJif mer Vaffmrê prés&nJte des Jésuites de Sens. Gondrin était affibé à la secte; il n'aimait dooc pas la eostnadi^tâOii. U fit censurer le Dialogue instructif par son iSynode provincial ; mais le Souverain Pontife ini^venaît enfin ^ et accordait trois Prélats comme juges. La €k>înpagnië cboisit l'évêque de Sealis, et le pramotetir de la métropole fut assigné devant lui. Les Jésuites avaient i&berjèié ap-

DE LA COMPACmR bE JÉSUS. 1^

pe\ à Roliife, Gomlrîrt invoqua l'antoHlé dit Parlement. Ce conflit dé juridiction laissait àûx {parties le loisir de s'ae^cbmiiibdet' ou d'envenimer la querelle. Gondrin, ddnt les Solitaires de Port-Royaltenbotirageaient les excès de pouvoir; taè cessait dé lancer des lettres monitoires contre les Jésuiteé, qtîl, sQt*s de la justice de leur causîe , ne voulaient pas céder à bertaines inimitiés dont l'origine leur était connue. Ib résistâibhi: aux injonctions du Prélat, le Prélat Se décida à les excomhiunier. Le 26 janvier 1653, il parait dans la cbaire de sa cathédrale. S'il faut en croire une lettre du Père Godet', TAi-chevéque fit descendre la gravité sâcerdotiailc au niveau des passions île parti , et il s'écria : « La morale des Frères de VOi^dre surnomme de .tésuS est plus digne de TAlcorati que dfe l'Évatigile : pour théologie, ils n'ont qu\iAe philosophie hérissée de subtilités plus pàïeniies qti(e <ïhrétieuiies. » Puis \ s'adrbssant àui fidèles : « Ils von» tueti^eerantv aji(>Uta-t-il, de fermer leurs collèges, mais ils n'auront garde de le £iire, sini^n je tôus donnerai des maîtres bietk supérieurs h. ces rebelle^; ainsi, ex{)ùlsbus ces ordres hérétiques, schismati^ùes, pernicieux. Habitants du diocèse de Sens, je vous avertis que; dès piibiiques monitions faites contre eux, toutes cmifessiiHis cfue vous leur aurez faites ou leur ferez , sont nulles , t;acritégeS , et je me réserve à moi l^enl ta censure par vous encourue. »

M Alors, continue la relation tnàhuscrite du Père Godet, adressée au Géiiéral de la Société de 3ésus, alors, pi^enanten main une torche allumée^ l' Archevêque , re- \i&tu de «e4 OThements pontifibaûx , et entbûbé de sdtt clet^é, lit à haute voix la formute d^xcottiittui^katîori. A l'instant mêhre, les cierges s'éteigttetil. Il y ^voit tant

' Aixhives Uu Gésu.

de véhémence dans sa voix, tant de désordre dans son geste 9 que plusieurs hommes graves m'ont assuré qu'après une telle scène, leur attachement à la Foi catholique n'avoit pu se soutenir que par une grâce spéciale de Dieu. Voyez si Votre Paternité ne pourroit pas par ellemême ou par ses amis engager le Saint-Père à prendre des mesures pour ramener monseigneur notre Archevêque à une conduite plus équitable envers nous, plus conforme à sa haute dignité, et moins funeste à la religion. »

La sentence d'excommunication était évidemment arrachée par les Solitaires de Port-Royal. I^s Cours de Rome et de France en connaissaient la source aussi bien que les Jésuites; elles avaient intérêt à s'y opposer. Le Général de l'Ordre sentit qu'une nouvelle lutte aggraverait la position; il enjoignit aux Pères de Sens d'accepter l'interdit. Cet état de choses, que des négociations souvent entamées, encore plus souvent rompues , ne purent jamais améliorer, dura jusqu'à la mort de Gondrin ; mais, en 167$ , le premier acte de son successeur, Jean Carbon de Montpezat, fut de lever l'excommunication lancée. Il fit rouvrir aux Jésuites leurs églises, fermées depuis vingt-cinq ans', il leur rendit vi- • site; et, pour gage de réconciliation, il voulut que le Père Cbaurand prêchât l'Avent et le Carême dans sa cathédrale.

A peine la mort de Gondrin mettait-elle un terme à ces différends, qu'ils se renouvelaient sur un autre point. Ignace de Loyola avait, dans ses Constitutions, recommandé d'honorer les Ordinaires et de leur obéir. Néanmoins, un certain nombre de Prélats ne cessèrent, dans le dix-septième siècle , d'élever la voix contre les empiétements de la Société de Jésus. Le Parlement et

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS. Si

rUniversité ne Tattaquaient plus , elle trouvait des adversaires dans l'Épiscopat, dont elle devait être l'auxiliaire. Un de ceux qui, à cette époque, manifestèrent contre les Jésuites la plus vive animosité, fut Etienne Le Camus, évêque de Grenoble. Sa piété était aussi notoire que sa science ; on le citait pour son zèle et pour la régularité de ses mœurs. Mais ce Prélat, promu, en 1686, à la dignité de Cardinal, témoigna à l'Institut de Ijoyola une de ces aversions instinctives que rien ne semble justifier, et dont cependant chaque page de sa vie offre un exemple. Cette répulsion avait éclaté si souvent que les Jésuites en prenaient leur parti. Sur sa demande, et sans examen, ils retiraient des chaires ou de renseignement tous les Pères qui , dans le diocèse de Grenoble, avaient, par leur popularité, encouru sa disgrâce. Cet état de choses durait depuis long-temps, lorsque, fort des concessions obtenues. Le Camus en sollicite une nouvelle. Le Père Saint-Just, préfet du collège depuis quinze ans, lui porte ombrage. Il est aimé des familles et des enfants : il faut qu'il s'éloigne. Plusieurs membres du Parlement s'adressent à la duchesse de Savoie et au Général de l'Ordre des Jésuites pour se plaindre de cette persécution. L'Évêque apprend ces démarches 9 il frappe d'interdit le Jésuite, et il allègue une accusation grave, mais dont la preuve n'est pas administrée par lui. Saint-Just, fort de son innocence, s'irrite d'être condamné sans avoir été entendu, et de se trouver sous le poids d'imputations qu'il regarde comme calomnieuses. Avec l'autorisation de son chef, le recteur du collège de Grenoble, il dépose une plainte au Parlement. OU va était Général de l'Institut; Le Camus lui écrit, il exige que force reste à l'autorité. Oliva comprend qu'il vaut mieux donner un exemple de subordination, et IV. 6

sacrifier un Jésuite, que de laisser s'envenimer ces questions toujours difficiles. Il charge Louis de Camaret, provincial de Lyon, de signifier à Saint-Just et au recteur de Grenoble les peines qu'il leur inflige pour avoir offensé le prélat.

Voici en quels termes, le 21 septembre 1679, Camaret rend compte au Général de la Compagnie de l'exécution de ses volontés.

« Les ordres de votre paternité ont trouvé une parfaite et prompte soumission de la part du Père recteur du collège de Grenoble et du Père Saint-Just. Ils ont accepté l'un et l'autre, avec générosité et amour, le châtiment que vous leur annoncez. Cependant, je dois le dire, nos Pères ont été entraînés par un exemple que nous ne devons pas , sans doute , approuver, et encore moins suivre : ce sont les appels fréquents et presque journaliers que tous les autres Ecclésiastiques, soit séculiers, soit réguliers, font dans ce Royaume des sentences de rOrdiaaire aux cours de Parlement. J'ajouterai que si le Père Saint-Just s'est adressé à un tribunal laïc, ce n'était pas pour en appeler de la censure de l'évêque de Grenoble, qui est une peine spirituelle, mais de la calomnie publiée , et qui a été l'occasion de la censure. Ce n'est pas contre TÉvêque qu'il a demandé justice, mais contre des méchants qui attaquaient sa réputation. Eu égard à cette obéissance complète du recteur et aux embarras que lui suscite l'Évêque, j'ose donc prier votre paternité de le délivrer de l'interdit auquel elle l'a soumis pour le punir de sa faute. «

Dans Tintimité d'une correspondance qui ne fut jamais destinée à voir le jour, le provincial de Lyon, «'adressant au Général, faisait la part des torts. Il justifiait son subordonné , tout en T 'accusant d'avoir été trop

vif dans la défense de son borînenr attaqué; et, pour ne pas réveiller les susceptibilités du cardinal Tie Camus, il passait condamnation sur le Père Saint-Just , injustement puni, selon lui.

Un différend , dont la cause première tenait aussi à des rivalités de juridiction, occupait, à peu près dans le même temps, l'Église persécutée d'Angleterre. Il subsiste même encore, tout en se transformant. Les Jansénistes , en cette occasion , se liguèrent avec les Puritains et les Épiscopaux de la Grande-Bretagne ; il<i prirent parti en faveur de Richard Smith , évêque de Calcédoine et vicaire apostolique. Smith croyait que les privilèges des Ordres religieux étaient contraires à l'exercice de ses pouvoirs. Les Pères Floyd, Wilson et Cellot, de la Compagnie de Jésus, cherchèrent à expliquer la position des Réguliers. Une violente polémique s'engagea ; les livres des trois Pères furent condamnés à Paris, et Smith se vit privé de son titre par le Saint- Siège. Les Jansénistes entretenaient ces divisions ; ils les fomentaient même. Comme ils étaient parvenus à gagner à leur secte quelques Prélats , ces Prélats s'associèrent de gré ou de force à cette guerre de détail et d'arguties dont retentissaient les diocèses de Sens et de Grenoble. A Agen , les Pères Maria , Dupont et Masson luttaient contre Joly, évêque de cette ville; à Pamiers, Gauletj Ftin des apôtres de Jansénius, adoptait dans sa cathédrale la même marche que Gondrin : il frappait les Jésuites d'excommunication. Le 12 mai 1668, il publiait la relation de ces événements, et il la terminait ainsi : « Cette histoire sera très propre pour confirmer celle d'Angelopolis, et Ion n'aura plus de peine à croire les excès que les Jésuites du Mexique et du Paraguay ont commis dans l'Amérique , quand on verra ceux que

les Jésuites de Pamiers ent osé commettre à la vue de toute l'Église Gallicane. »

En racontant les démêlés survenus au Paraguay entre Bernardin de Cardenas et les Missionnaires de la Société de Jésus , nous avons déjà fait allusion aux faits invoqués par Tévêque de Pamiers. Le nom de Juao de Palafox a été prononcé dans cet ouvrage avec le respect que ses vertus et ses talents inspirent; mais l'histoire ne vit pas seulement de vénération pour les hommes illustres, elle est forcée de s'appuyer sur les documents, et de baser ses récits sur les témoignages que les archives mettent à sa disposition. Juan de Palafox, esprit lucide, cœur débordant de charité, homme plein de dons apostoliques, a vu son nom servir d'étendard contre ime société religieuse à laquelle, à différentes époques , il paya un tribut d admiration fraternelle. Ces sentiments d'équité, ces hommages rendus à un zèle dont il fut le témoin, s'effacent devant les hostilités qu'il ouvrit. T^es adversaires de l'Institut ont oublié ce que Palafox avait dit , avait écrit en faveur de la Compagnie, pour ne se souvenir que de ses attaques. Palafox a été un sainf à leurs yeux par le seul motif qu'il s'était déclaré l'ennemi des Jésuites. Ses vertus, que nous honorons, ne furent acceptées qu'à ce prix; des conditions aussi étranges ont été maintenues jusqu'à nos jours. Voyons ce qu'il y a de réel dans des événements dont chaque parli a si diversement essayé de tirer avantage.

Palafox était évêque d'Angelopolis ou de la Puebla de los Angelos, au Mexique; il avait long-temps vécu en bonne intelligence avec les Jésuites, quand tout à coup il exigea d'eux des dîmes et des redevances non autorisées par l'usage. De ce désaccord naquit un conflit de

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juridiction entre le Prélat et les Missionnaires. Les Jésuites firent résistance ; Palafox n'y était pas habitué ; il crut les vaincre en lançant sur eux un interdit généra). La cause fut portée en cour de Rome , et , le 1 4 mai 1 648, un bref dlnnocent X, résumant les deux sentences de la Congrégation des Cardinaux , distribuait le blâme et l'éloge avec une impartiale fermeté. L'Évéque avait eu tort de céder à un premier mouvement de colère, encore plus tort de retirer les pouvoirs ecclésiastiques à des Religieux déjà approuvés et qui , dans l'exercice du ministère, n'avaient encouru aucun reproche.

Mais si le bien des fidèles et l'intérêt de l'Église doivent l'emporter sur les rancunes personnelles d'un Evoque, l'obéissance cléricale ne peut jamais , dans le doute, accepter comme injuste l'ordre qui lui est intimé par l'autorité supérieure. Les Jésuites, selon l'appréciation du même bref, n'étaient pas restés dans cette position que la prudence leur a si souvent conseillée. Ils en avaient appelé à des juges conservateurs dans un cas où l'injure n'était pas plus évidente que la violence. Us auraient dû se soumettre à une décision , peut-être inique à leiirs yeux, et attendre le jugement du Saint-Siège.

Aux termes de la sentence pontificale, le droit de l*Évêque fut reconnu; mais la Congrégation des Cardinaux le blâma dans le fait. Elle s'exprime ainsi : « Il résulte de toutes les procédures que les crimes imputés aux Pères sont demeurés sans preuves, et il ne parait pas qu'aucun d'eux soit tombé dans le cas d'excommunication. Les censures prétendues par ledit Évêque ne sont donc pas justifiées. » Puis, en terminant, les Cardinaux ajoutent : u Au reste, la Sainte Congrégation exhorte sérieusement, au nom du Seigneur, et avertit ledit Evêque que, se souvenant de la douceur chrétienne, il

doit agU* avec affection paternelle envers la Compagnie de Jésus, qui, selon son louable Institut, a travaillé et travaille encore sans relâche et avec tant de succès dan^ rÉgUse de Dieu , et que, la reconnaissant pour un auxi-» lidire fort utile en la conduite de son Église , il la traite favorablement et reprenne pour elle sa première bienveillance. La Congrégation se le promet et s'assure qu il le fera, ne doutant ni de son zèle, ni de sa vigilance, ni de sa piété. »

Sauf quelques réserves de droit, \e% Jésuites obéi^ rent aussitôt; ils demandèrent des pouvoirs à dom Juan die Palafox. Tandis que la cour de Rome partageait les torts et distribuait la louange avec tant d'équité, le Prélat, cédant à. un inconcevable mouvement de terreur^ s'était éloigné d'Angelopolis. u Pour adoucir la rage de mes ennemis, écrit^l lui-même au Pape, je me vis obligé de m enfuir dans les montagnes, de chercher dans la compagnie des scorpions et des serpents, et autres ani-* maux venimeux, la sûreté et la paix que je n'avais pu me procurer au milieu de cette implacable Compagnie d<! religieux. Après avoir passé vingt jours avec grand péril de ma vie et dans un tel besoin de nourriture, que nous étions réduit^ à n'avoir pour tout mets et pour tout breuvage que le seul pain de l'affliction et l'eau de nos larmes, enfin nous découvrîmes une petite cabane où je fus caobé près de quatre mois. Cependant les Jésuites n'oublièrent rien pour me faire chercher de tous côtés ; ils employèrent pour cela beaucoup d'argent, dans Tespérance, si on me trouvait, de me contraindre d'abandonner ma dignité ou de me faire mourir. » L'accusation est aussi formelle que possible; mais , en i8i5 , elle évoqua au conseil du roi d^Espagne un réfut^teur désintéressé , qui présenta les faits sous un autre point de vue, Don Guttiefeu 4e U

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Huej'ta, traitant la question des Jésuites et du Prélat, disait dans son rapport ' : u Personne n'ignore que le départ de Palafox fut volontaire et par motif d'agrément ; qu'il se rendit à la maison de campagne du licencié dom Joseph Maria Mier, habitant de la Puebla, Cette de-^ meure était contigué à eelle d'Otumba, appartenant aux Jésuites. Le licencié Mier Taccompagna lui-même dans ce voyage avec sa famille et ses domestiques, et la grotte imaginaire fut transformée plus tard en chapelle sur la route royale qui descend de la Puebla à Salaya pour aller à Véra-Gruz. Il y aura un peu plus d'un demi-siècle qu'on voyait encore au même endroit le palmier à l'ombre duquel le révérend Palafox avait coutume de dire sQp bréviaire, suivant la tradition, pendant son séjour à cette campagne. >î

Don Guttierez de la Huert^ démontre, par le témoignage des ennemis de la Compagnie de Jésus, que ce lieu si horrible oà Palafox n'a vu que des scorpions et des serpents, que des rochers escarpés et des précipices, n'était alors comme aujourd'hui qu'une contrée opulente et célèbre par la beauté de son paysage; Les Jansénistes le savaient sans doute aussi bien que lui ; mais de telles exagérations étaient une bonne fortune pow leur cause, elles devaient enfanter des crédulités passionnées. Arnauld reproduisit, avec une habile pitié, toutes ces tortures inventées dans un accès de délire ; il se fit contre la Société de Jésus un bouclier de la vertu de dom Juan lui-même.

Dans sa lettre adressée au Pape le 8 janvier i649« lettre que , selon les besoîtis de sa cause , il a tour à tour avouée et niée, et dont les Jansénistes ont eu la cruauté de démontrer l'existence, — car en accusant Palafox elle

' Ce itapport est déposé aux Archives Je Madrid.

les justifiait, — ce dernier parle de ses fourments, de ses craintes, et il charge les Jésuites de forfaits impossibles à une société religieuse '. Les démentis que rÉvéque d'Angelopolis donnait à son œuvre, et que les Solitaires de Port-Royal réfutaient victorieusement % plaçaient ce Prélat dans une situation inextricable. Il fut rappelé^ en Espagne et transféré sur le siège d'Osma, petite ville de la Vieille-Castille. Les inquiétudes de son zèle et les ardeurs de son esprit lui suscitèrent de nouveaux embarras. Il n'avait plus les Jésuites à combattre; il 8*en prit au gouvernement de Philippe IV. " Par le mémoire que vous avez fait imprimer, lui mandait le monarque dans une lettre dont Toriginal est déposé aux archives des finances d'Espagne , vous avez mis en oubli vos obligations de ministre et d'Évêque : de ministre, parce que, sans avoir égard aux besoins pressants de nos sujets, vous êtes contraire à leur soulagement ; d'Evêque , parce que vous supposez ce qui n'est pas , en disant que j'ai ordonné qu'on ne s'embarrassât point des censures... Souvenez-vous que quand vous vîntes en Espagne vous trouvâtes l'état ecclésiastique tranquille et exempt de

' Dom Palafox, qui se savait appi^iy^d en Europe, ne s'arrêtait pas à des plaintes personnelles ; il disait dans le méme.ëcrit : • Quel autre ordre religieox , très-Saint- Père, a été aussi préjudiciable à l'Église universelle, et a rempli d'autant de troubles toutes les provinces chrétiennes? Mais il n'y a pas sujet de s*en étonner. La raison en est , si Votre Sainteté me permet de le dire , que la singularité si extriîdrdinaire de cette Compagnie la rend plutôt à charge à elle-même qu'utile et respectable aux autres, car elle n'est entièrement ni ecclésiastique séculière ni ecclésiastique régulière. » Et ailleurs : « Quel autre ordre s'est jamais si fort éloigné des véritables principes de la religion chrétienne et catholique? » Palafox ajoute encore à ces accusations. ■ Leur puissance, dit-il en parlant des Jésuites, est aujourd'hui si terrible dans l'Église universelle, si elle n'est réprimée, leurs richesses sont si grandes, leur crédit si extraordinaire, qu'ils s'élèvent au-dessus de toutes les dignités , de toutes les lois , de tous les conciles, de toutes les constitutions apostoliques, en sorte que les évéques (au moins en cette partie du monde) sont réduits ou à mourir et à succomber en combattant pour leur dignité, ou à se soumettre à ce qu'i's désirent, ou au moins à attendre l'issue douteuse d'une cause très-juste et très-sainte, en s*exposant à une infinité de hasards, d'incommodités et de dépenses, et en demeurant dans an continuel péril d'être accablés sous leurs fausses inculpations. »

' Journal de Saint- Amour, 3« partie, c. xiii.

tout ce qai troublait le vôtre dans les Indes. Modérez rimpétuosité de votre zèle, sinon j'y apporterai remède.

» Moi , le Roi. »

En dehors de ces exubérances de vertu, Palafox , au Mexique ainsi qu'en Espagne, avait laissé un grand renom de science et de piété. Après sa mort, les adversaires de la Compagnie de Jésus s'emparèrent de son illustration; ils se firent de la sainteté du Prélat une arme contre les Pères. Il importait à leur polémique de voir l'Evêque d'Osma placé sur les autels par le souverain Pontife; ils sollicitèrent sa canonisation comme un triomphe départi. Les Jésuites s'y opposèrent, et l'honneur leur en faisait un devoir. Dès 1694» Charles II, roi d'Espagne , fit auprès d'Innocent XII les premières démarches. Thyrse Gonzalès , alors général de l'Institut , adressa une requête à ce prince; elle suffit pour suspendre la première attaque; on se contenta d'informer. En 1726, Benoit XIII admit la cause du serviteur de Dieu. En 1741, Benoît XIV chargea le cardinal Passionei de faire le rapport sur la réputation de sainteté ainsi que sur les vertus de Palafox. Ce Cardinal, célèbre à plus d'un titre, était un ennemi déclaré de la Société de Jésus. Il ne trouva rien de contraire à la foi ou aux bonnes mœurs dans les écrits de dom Juan ; il ne rechercha pas ce qu'ils pouvaient renfermer d'hostile à la vérité ou à la charité chrétienne. En conséquence, le 10 décembre 1760, au moment où l'orage grondait sur les Jésuites, la Congrégation des rites, pressée par Charles IIl d'Espagne, pensa qu'on pouvait passer outre.

La Société de Jésus fut supprimée, et, comme dernière satisfaction, ce roi exigea la béatification de Palafox. Ijc 28 janvier 1 777 , le Pape Pie VI sollicita les suf-

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frages des Cardinaux. Christophe deMiirn lun des Protestants les plus instruits du dix «-huitième siècle, a conservé , dans son Journal pour l'histoire des arts et de la littérature \ le discours prononcé par le Cardinal Caliai en présence du Souv^erain Pontife et du Consistoire. Nous traduisons sur le texte latin ces paroles si pleines de graves accusations ;

u Je n'apporterai ici qu'un argument^ dit Torateur, un argumetit qui, dès le len^ps où la cause de Palafox fut introduite , a toujours été mis en avant comme un obs« tacle à sa béatification. Cet argument n'a pas cessé d'être l'objet de nos délibérations; jusqu'à présent il est resté dans toute sa force ; c*est la lettre écrite par dom Palafox à Innocent X. Dans cette lettre TÉvéque d'Osma^ parmi beaucoup d'injures contre les autres Ordres religieux, répand surtout des torrents de malice sur la Société de Jésus ; il affirme qu'elle est corrompue et nuisible à l'Église de Dieu. Il y a plus de cent ans que cette lettre a été écrite, et depuis ce temps où et quand a-t-pn trouvé parmi les Jésuites aucun signe de corruption ? Il vient de finir, Très-Saint-Père, ce long et déplorable procès qui a suivi la destruction de l'Ordre de Jésus , et qui aurait dû la précéder. Les pièces ont été remises entre vos mains; jugez si ou peut y trouver, je ne dis pas une faute de tout l'Institut, mais au moins l'ombre ou la moindre apparence de faute. Après tant de recherches, tant de moyens employés, tant de discussions, vous pouvez l'attester, Saint-Père, ainsi que je pviis le dire avec une entière connaissance de cause, rien, non, rien n'a pu être découvert qui soit à charge de la Compagnie,»

IVOrdre des Jésuites avait été supprimé trois ans au-

* Journal pour V histoire des arts et de la littérature , par Chrislophe de Murr , t. Xi p. 203.

paravaot. La béatification de Palafox était un dernier tnomphe accordé à leurs vainqueur8« Catholiques^ Janséni^tes, Protestante ou Philosophes; le roi d'Espagne Texigeait en menaçant d un schisme. Mais» ajoute Gbris^ tophe de Murr, après avoir enregistré ce discours^ dont le respect pour la mémoire de Palafox nous empêche de reproduire la conclusion , Pie YI écrivit à Charles III qu'il ne pouvait en conscience déclarer l'héroïcité des vertus de TEvêque d'Osma. Alors le roi renonça à cette affaire, quoique, dans l'origine, il l'eût poussée même avec plus de chaleur que la- destruction de la Compa* gnie '.

Ainsi, en maintenant, en démontrant l'authenticité de la lettre de dom Juan, authenticité qui servait leur colère, les Jansénistes ont plus fait contre Palafox que les Jésuites eux-mêmes. Ils ont fourni à la Congrégation générale des Rites, présidée par Pie VI, un document dont

' La béatification de Palafoi, venaot échouer à Rome lorsque la Société de Jésus nV&islait plus, est un fait (jrave, dont les annalistes n'ont pas manqué de s^emparer. Nous avons cité Christophe de Murr, un protestant consciencieux; il nous reste à produire la version d'un Catholique qui essaie de couvrir ces événements de sa spirituelle partialité. Le comte Alexis de Saint-Priest, pair de France, a publié en 1844 une Histoire de la Chute des Jésuites^ et à la page 196 on lit: « Au dix-huitième siècle, le nom de Palafox se reproduisait sans cesse dans les dépêches adressées à Rome. Le roi d'Kspagne se montrait infatig^able à poursuivre la canonisation , les autres cours catholiques l'appuyaient dans ses démarches. La résistance du parti jésuitique fut aussi tenace que les sollicitations de l'Espagne furent ardentes; rien ne put lasser les combattants. Ce débat dura cinquante-un ans, sous quatre pontificats, encore u' eut-il pas d'issue. Après une dernière séance tenue par Pie VI, sur la béatification (lu sii'n: i:ersonnage, le Pape recueillit les voix et ne décida rien. »

• Le roi d'Espagne, continue le comte de Saint-Priest, exigeait une canonisation, les Jésuites voulurent aussi un saint; ils le cherchèrent long-temps, ils le trouvèrent enfin!... C'était un Français... il se nommait Labre. »

Dans une note ajoutée au texte, l'écrivain ne s'vréte plus aux contes des ruelles diplomatiques qu'il a enchâssés dans son ouvrage comme des diamants, il articule un bit; ce fait n'est qu'une erreur manifeste. « Labre, dit>il à la page 199, ne fut déclaré bienheureux que sous le pontificat de Pie Vil. Ce fut une des conséquences du triom<* plie des Jésuites. »

Nous avions cru jusqu'à présent que les pairs de France jouissaient du droit de confectionner les lois, mais personne ne se doutait qu'ils eussent celui de foire des bienheureux. Le vénérable Labre ne l'est encore que de la main de M, de Saint- Priest.

il était impossible de ne pas arguer dans une canonisa— tion que les ennemis de la Compagnie ne cessaient de réclamer. Ce document, les Jésuites s'étaient toujours efforcés, sur la parole de Palafox, de le nier, d'en suspecter Torigine, ou tout au moins d'en atténuer les effets.

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