AU SERVICE DES PESTIFÉRÉS
Le Frère Jacques Vasserot, coadjuteur du collège de Carpentras, eut le même bonheur, le 26 décembre 1628. Dès l'apparition de la peste, il avait sollicité la grâce d’exposer sa vie au service des mourants. Après avoir fait une confession générale, il s’enferma dans l'hôpital, où, durant plusieurs semaines, il dut remplacer les médecins, tous emportés par la violence du mal, et prodiguer presque seul aux malades les consolations de l'âme et les soulagements du corps. Atteint une première fois de contagion, il échappa comme par miracle et reprit avec une nouvelle ardeur son œuvre de dévouement. Une rechute l’emporta le lendemain de Noël, quand l'épidémie était déjà sur son déclin!. Sept autres a à du même collège tombèrent victimes de leur charité
L’historien du collège d’Aurillac nous rapporte comment, en cette mème année, les Cordeliers et les Jésuites, secondant le premier magistrat de [a ville, relevaient les courages abattus, soignaient les malades, enterraient Les morts?. Le P. Jean-François Martincourt avait. été au premier rang de ces braves. On nous saura gré de reproduire ici la lettre par laquelle il demandait au P. Provincial la permission de se sacrifier. :
Dieu, provoqué par les péchés spécialement du misérable pécheur qui escrit ce mot, a affligé notre Aurillac, deux personnes estans mortes en deux diverses maisons, cette première nuit et matin de la Visitation de la Vierge (2 juillet). Et bien que j'estime qu’il y a plus d’appréhension que de réel, toutesfois tout est en effroy, et on croit et craint que le mal sera plus grand. Estant inutile en la Compagnie et homme de néant, et d’ailleurs par mes péchés cause du mal, je prie et demande à Votre Révérence que de justice je m'expose. Si Votre Révérence l’accorde à d’autres, ce sera charité, mais pour moi ce sera suivant le démérite de mes péchés et comme la vengeance divine le requiert. Et si Dieu se sert de ce moyen pour me donner le ciel, ce sera un excès de sa miséricorde. J'en prie Votre Révérence parle sang de Celui qui, comme je l’ espère, lui suggérera de me l’octroyer. Certainement, s’il faut avoir peu d’appréhension, en ce cas j’assure Votre Révérence, soit don de Dieu, soit mon estourdissement, que je n’en ay point du tout. Et de bonne volonté à servir en ceste extrémité,
. Cordara, 0p. cié., 5 a n. 123. — Alegambe, p. 276. — Ménologe, t. II, p: 648. : Ménologe, t. I p.
3. Bouquier, Notice sur re collège d'Aurillac, p. 23. Cf. Archives comm. d’Aurillac, BB. registres des délibérations (1617-1640), f. 130, 135.
j'en sens plus que je n’en: mérite. Plaise à Dieu me l’augmenter et. quejeipuisse vivre etmourir pour Celuy quiest mort pour nous. Parlequel, au saint sacrifice, comme j'offre à 5son Père ma vie et ma mort, d’unissant à-son offrande, ainsi ès mains de Votre Révérence, je luy:résigne la mort de ce tronc inutile; mais sec et -propre à bruslerès feux-de sa justice éternelle. Je conjure Votre Révérence par luy-mesme m’ayder:à changer ces peines èssservices d'une expiation, etje la prie y:joindre sa bénédiction-pater- “nelle 1.» /
Une supplique-si humble-méritait d’être exaucée. Ce fut avec -une joie toute surnaturelle que le P. Martincourt se jeta au milieu de da fournaise qui consumait'tant de malheureux. Il y dépensa sans réserve durant quelques semaines les trésors de son ardente charité, puis dévoré lui-même par le mal impitoyable, il accueillit courageusement, les yeux sur le crucifix, la mort qu'il avait ambitionnée?.
À Tournon, dans des ‘circonstances ‘analogues, dix Pères du collège avaïent offert leurs services au consulat. L'un d’ eux, ile P. Pierre Fournel, succomba bientôt à la peine.
L'année 1629 ne fut pas moins féconde :que la précédente en actions héroïques. L’épidémie ayant reparu en Dauphiné, les Jésuites allèrent comme de coutume au-devant de la mort. Le P. Pierre Brun ne craignit pas de s’aventurer au -milieu des villes et des bourgs les plus éprouvés. Il était dans la:petite ville de Thoin quand il se sentit frappé mortellement:en rece vant la confession-d'un: malade abandonné. Il succomba quelques jours après, ‘heureux de donner sa vie pour le :prochain.
Au mois d'avril la pesteéclata ‘dans Béziers. Le P. :Claude de Sainte-Colombe, qui y prêchait le carême, s’offrit aussitôt ‘pour porter secours aux victimes du fléau. Les :échevins, :loin d'accéder à son désir, l’obligèrent à seréfugier dans un-village éloigné de quelques: milles. Bientôt la contagion s’étendit jusqu'au lieu de sa retraite, et le ‘Père, heureux de se sacrifier, prodigua jour -et nuit‘aux malades tous les soins de l'âme «et du corps. IL:mourut lui-même du mal.qu'il avait affronté par
dévouement?.
1. Lettre du P. Martincourt au P. Général (Tolosanae prov. necrologium). 2. Alegambe, p. 272.-—‘Cordara, 1. XNI,-n. 112. 3. Nadasi, Annus dier. memorab., 1 nov. — Ménologe, II, 457. 4. Cordara, LXIV ;:n.122.
5. Nadasi, p. 256. — Cordara, L. XIV, n. 124. — Ménologe IT, 457.
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