CHAPITRE XI
Sommaire : 1. Dettes de M. de Césy et débuts malheureux de son successeur,
M. de Marcheville. — 2. Menaces contre les Jésuites. — 3. Suite d'incidents fâcheux. — 4, M. de Marcheville chassé par le Sultan. Le comte de Césy est
chargé des affaires de l'ambassade. — 5. Situation religieuse durant l'intérim de M. de Césy. — 6. Instructions données au nouvel ambassadeur, M. de La Haye- Vantelec. — 7. La question des Lieux Saints. — 8. Quelques années tranquilles pour les Jésuites. L’apostolat des esclaves et des prisonniers.
Sources manuscrites : 1, Recuëils de Documents conservés dans la Compagnie : a)
Missio Constantinopolitana, t. VIII. — b) Gallia, Epistolae Generalium ad externos.
IT. Roma, Arechivio Vaticano, Nunziatura di Francia, n. 81, 87.
HT. Venezia, Archivio di Stato, Dispacci di ConsStantinopoli, n. 110 à 119; — Senato,
Deliberazioni.
IV. Paris, Bibliothèque nationale, français 16152, 1654, 1673, 20983.
Sources imprimées : Mémoires de Richelieu. — Avenel, Lettres du cardinal de Richetieuw. — Le Mercure François. — Schefer, Mémoire historique Sur l'ambassade de France à Constantinople, par le marquis de Bonnac. — De Saint-Priest, Mémoire sur l'ambassade de France en Turquie. — Mignot, Histoire de l'empire ottoman. — Lavallée, Histoire de l'empire ottoman. — De Hammer, Histoire de l'empire ottoman. — Masson, Histoire du commerce français dans le Levant. — Belin, Histoire de la latinité de Constantinople. — Fleuriau, Estat des missions de Grèce. — p. Flament, Philippe de Harlay, comte de Césy,'dans Revue d'Histoire diplomatique, 1901.
1, Nous avons vu comment M. de Harlay de Césy, pendant son ambassade à Constantinople, avait employé tout son pouvoir à protéger les religieux et à soutenir l'influence française dans le Levant{. Soit par goût, soit par politique, il avait en même temps géré sa charge avec plus d’éclat que n'avaient fait ses prédécesseurs; de là des prodigalités, des dépenses auxquelles ne purent suffire ni ses appointements ni sa fortune personnelle. Il vivait déjà d’expédients et d’emprunts, quand un douanier d’Alep, qu'il avait cautionné d'accord avec plusieurs marchands de
Marseille, vint à faire banqueroute et se trouva redevable d’une
1. Sur son zèle pour la religion voir les intéressants articles de M. Flament dans la Revue d'Hist. diplomatique, année 1901, p. 374-378, 379-380.
forte somme au Grand Seigneur. Les négociants Marseillais n'ayant point alors rempli leurs engagements, M. de Césy se vit | du coup chargé d’une dette de deux cent quarante mille piastres ; encore fut-elle bientôt considérablement augmentée par les intérêts des sommes empruntées aux Turcs et aux marchands chrétiens!. Sur les entrefaites, un agent de Richelieu, le baron des Hayes de Courmenin, qui était passé par Constantinople au cours d’une mission diplomatique, « rendit compte à la cour des insultes journalières que les dettes de l'ambassadeur lui attiraient de la part des gens du pays, des exactions qu'il exerçait sur les effets des sujets du roi pour se procurer de l'argent, et de la misère où étaient réduits ses interprètes, privés de leur traitement ». Ce tableau, peut-être poussé au noir ?, émut Louis XIII. Sa Majesté commanda aux marchands de Marseille de satisfaire à la dette provenant des emprunts, et dépêcha le sieur de La Picardière à Constantinople pour le règlement de toute l'affaire. En même temps le rappel de M. de Césy fut décidé. Mais les Turcs ne voulurent point le laisser partir avant qu'il ne se fût acquitté de toutes ses obligations. Le premier soin de son successeur, Henry de Gournay comte de Marcheville, sera de l'y aider, « pour lebien du commerce”® ».
Ces détails étaient nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre. Relevons maintenant, dans les intructions données au nouveau représentant de Louis XIIT, ce qui regarde les intérêts de la religion et spécialement les Jésuites.
« La principale fin de l’establissement de l’ambassadeur de Sa Majesté à la Porte est en premier lieu pour protéger, par l'entremise du nom et autorité de Sa Majesté, Les couvents et maisons des religieux de toutes nations qui sont établis sous son adveu à divers endroicts du Levant, ensemble tous les chrestiens qui y vont et viennent par dévotion pour visiter les lieux saints de la Terre Sainte; et en second lieu, l’assistance et protection de tous les marchands françois ou qui trafiquent sous la bannière de la France.
1. Cf. Schefer, Mémoire historique sur l'ambassade de France à Constantinople, ‘ par le marquis de Bonnac, p. 11-12. — C‘t° de Saint-Priest, Mémoire sur l’ambassade de France en Turquie, p. 207, 208. — Mignot, Histoire de l'Empire Olloman, p. 346. — Mémoires de Richelieu, t. IT, p. 273. — De Flassan, op. cit., t. IIT, p. 19. — Flament, op. cût., p. 247-271; 382-384; 389-391.
2. M. de Saint-Priest croit que Césy « reçut de très mauvais offices du sieur Deshayes » (L. c.). S
3. Lavallée, Histoire de l'Empire Otloman, p. 298. — Masson, Histoire du commerce français dans le Levant, p. 5.
« [Parmi les religieux] il n’y en a point qui ayent souffert plus [de] peines et traverses que les Pères Jésuites, qui ont encore depuis un an esté menacés d’être bannis de Constantinople et de tous les Estats du Grand Seigneur. Ce coup a esté évité. par la dextérité et dilligence du sieur comte de Césy…., [mais] il est tous les jours à craindre que l’on ne vienne par quelque nouvelle entreprise à troubler [leur] repos. C’est pourquoy ledit sieur de Marcheville aura l'œil qu’il ne se passe rien au préjudice desdits Pères Jésuites, non plus que de tous les autres. Et s’il arrivait qu'il fût formé ou exécuté quelque entreprise allencontre d’eux, il en portera incontinent plainte au Grand Seigneur ou à ses ministres, ofin de faire réparer sans délay tout ce qui pourroit contrevenir aux articles convenus en leur faveur avec Sa Hautessel. » |
Le comte de Marcheville, parti de Marseille le 18 juillet 1631, parvint à Constantinople Le 26 septembre. « C'était, dit M. Lavallée, un gentilhomme présomptueux, ignorant, spadassin? », aussi eut-1l une ambassade fort désagréable et pleine d'incidents fächeux. Comme il entrait dans l'archipel, monté sur un vaisseau de guerre, il rencontra à la hauteur de l'ile de Chio, la flotte turque sous Les ordres du capitan-pacha. Celui-ci, dès qu'il apercut le vaisseau français, envoya une chaloupe pour lui faire baisser pavillon. Le commandant refusa, en disant pour excuse qu'il portait l'ambassadeur de France. Mais le capitain-pacha ne voulut rien entendre; il enjoignit à l'ambassadeur de venir à son bord pour lui rendre hommage et lui offrir des présents. M. de Marcheville, justement indigné de cette prétention, fit saluer la capitane turque de cinq coups de canon à boulets, criant de toutes ses forces aux matelots de viser le pacha, qu'il distinguait sur le pont à la richesse de ses habits. Les choses auraient mal tourné si quelques Turcs et quelques Français « plus sensés que n'étoient ni le capitan-pacha ni l'ambassadeur », n'avaient empêché ce combat inégal’. Le vaisseau français fut bientôt enveloppé par les galères ottomanes. Le comte de Marcheville, amené malgré lui devant l’amiral ture, lui dit pour tout compliment « qu'il demanderait sa tête au sultan Amurat, et ques’il ne
1. Instructions données à M. de Marcheville (Bibl. nat. ms., franc., 16173, fol. 24).
2. Lavallée, op. cil., p. 298. — M. Flament dit du même personnage : « Homme aux allures bizarres et changeantes; violent le plus souvent... Il semblait s'enorgueillir de la qualité de fou qu'on lui donnait publiquement » (op. cüit., p. 386).