Polanco, Chronicon, 11, 90. Epist. mixl., Il
d’apostolat, à l'ombre de la protection royale que lui avait ménagée le cardinal de Lorraine. Malgré les bénédictions dont le ciel récompensait sa ferveur persévérante, son supérieur n'était pas sans inquiétude sur l’avenir. Elle se trouvait en effet soumise à de pénibles privations, que tous supportaient avec joie pour l’amour de Jésus-Christ. Elle se composait, en 1551, de quatorze membres, sans compter les serviteurs. Le P. Viola fut obligé par les difficultés matérielles de diminuer successivement ce nombre. Quand il s'était ouvert confidentiellement au P. Ignace de son extrême pauvreté, Le fondateur-lui avait répondu, dans le sens de l'Institut, que c'était Le cas de demander publiquement l'aumône; mais un édit défendait la mendicité sous peine de prison, et l'on pouvait craindre de froisser la susceptibilité de l’évêque de Clermont, qui était censé veiller à la subsistance de ses hôtes. Pendant que le Père Viola, d'accord avec le P. Général, envoyait encore à Rome deux des siens, M‘ du Prat, prévenu de la pénurie de la communauté, la gratifia d'un secours qui retarda d'autres départs!.
Au commencement de l’automne de 1551, des complications extérieures vinrent aggraver cette triste situation pécuniaire. Un conflit paraissait imminent entre le roi de France et l'empereur. Henri IL, avant de monter sur le trône, avait déjà fait preuve de bravoure dans plusieurs campagnes. On savait qu’il profiterait de toutes les occasions pour satisfaire son ardeur belliqueuse. Une première entreprise en Écosse, au début du règne, avait eu l’heureux résultat de faire élever en France la jeune Marie Stuart, destinée à devenir l’épouse du Dauphin. L'intervention dans les affaires d'Italie n’avait pas été moins heureuse, et les Anglais venaient de rendre la ville de Boulogne. Henri II n’attendait plus qu'une circonstance favorable pour se mesurer avec Charles- Quint. Maurice, électeur de Saxe, la lui offrit, en négociant secrètement avec l’envoyé du roi, Jean de Froissac, évèque de Bayonne, le traité de Friedwald. Au mois d'octobre commencèrent les préparatifs de guerre.
Le P. Viola, redoutant des difficultés pour les étudiants étrangers s'ils restaient à Paris, se décida à les faire partir pour Rome. Ce furent d'abord le P. Éverard Mercurian, chargé de la conduite du voyage, maitre Adrien de Witte, maitre Éleuthère du Pont,
1. Polanco, Chronicon, IL, 291, 297, 298. Lit. quadr., I, 301. Epist. mitt., Il, 686. Manare, De Rebus S. J., p. 65.
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François Gordon!, Léonard Masserus et le frère coadjuteur Artemius. Ils se rendirent à Lyon, et de là se dirigèrent sur Genève où ils eurent à supporter mille insultes de la part des Calvinistes ; mais ils en furent dédommagés par les sympathies des catholiques, qu'ils rencontrèrent ensuite sur leur route jusqu'à Rome?.
Malgré le petit nombre d'étudiants restés à Paris, l’état précaire de la communauté était loin de s'améliorer : « Nous sommes depuis un mois sans aumônes, écrivait le P. Supérieur au P. Général, le 17 février 1552, n'ayant recu en tout qu’un écu et un teston*. J'ai déjà fait vendre, pour nous procurer de quoi vivre, les vêtements fourrés de ceux qui sont partis. Tout est très cher et chacun se trouve dans l'embarras, à cause de la disette, et parce qu’il faut aider le roi. Les rues sont encombrées de pauvres qui affluent des villages environnants... Ce qui me désole encore plus, c'est que, retenu par la maladie, je ne puis sortir et pourvoir à l'entretien de la maison. Je ne sais ce qu’il en adviendra. Puisse Notre-Seigneur venir à notre secours#! »
Au printemps de 1552, quatre autres étudiants, parmi lesquels le P. Olivier Manare, partirent encore pour Rome. Ils suivirent la même route que les précédents et, comme eux, ils eurent à subir les injures des réformés. « Un jour, raconte dans son style naïf le P. d’Oultreman, comme ces Pères eussent été conduits dans une taverne hérétique, en laquelle on rôtissoit de la viande pour leur souper, quoyque ce fust jour de jeusne, ils s’offensèrent de cela, et le P. Olivier trouva bon de sortir de là et de chercher logis ailleurs. Ils sortent donc, et bien qu'il fust noire nuict, ils s’en vont rôdant par ceste ville huguenote, bien en peine de trouver un logis catholique, quand tout à coup un jeune garcon leur vient au-devant et leur dit : Vous cherchez un logis, n’est-il pas vrai? Suivez-moi, s’il vous plaist. — Et de ce pas les mène chez un homme de bien, qui ne recevoit pas d’hostes d'ordinaire, et qui presque seul en toute la ville estoit catholique en son âme, comme il descouvrit puis après aux Pères qui avec lui tinrent ce cas pour miraculeux °. »
La pauvreté, qui éprouvait la maison de Paris comme celles
1. Ce religieux est souvent appelé Francois Bordon ou encore François Scipion. Le P. Polanco le désigne sous ces deux derniers noms à La fois : « opera magistri Francisci Scipionis vel Bordonis » (Chronicon, t. V, p. 120).
2. Chronicon, 1, 292. Manare, De Rebus S. J., p. 65. De vita Mercuriani, p. 6, 9. Lilt. quadr., I, 541. Epist. mixt., 11, 686. Carayon, Doc. inéd., I, 9.
3. Monnaie d'argent représentant la tête du roi. Le teston valait dix sous tournois,
et le sou douze deniers. — 4. Litir. quadr., I, 544 5. Tableaux, p. 339. Cf. Chronicon, IT, 593. Manare, De Rebus S. J., p. 63.
de Louvain et de Cologne, ne fut pas sans profiter au bien général de la Compagnie : tous ces jeunes ouvriers apostoliques, accueillis à Rome par le fondateur, purent pendant plusieurs mois s'initier près de lui aux choses de l’Institut, et lui prêter ensuite un utile concours pour l’établissement de nouveaux collèges. Adrien de Witte et François Gordon occupèrent à Modène les chaires que leur avait réservées le cardinal Morone*. Olivier Manare, professeur de belles-lettres au collège de Gubio, reviendra gouverner la province de France avant d'être Vicaire général de l'Ordre. Éverard Mercurian, après avoir exercé la charge de vice-préposé à la maison professe de Rome, sera nommé Recteur du collège de Pérouse, Visiteur en France, et deviendra Général de la Compagnie de Jésus.
9. A la fin du mois d’avril, la communauté de Paris ne comptait plus que quatre membres : le P. Viola seul prêtre, deux scolastiques, Robert Claysson et Jacques Morel, et un frère coadjuteur. Ils avaient perdu peu auparavant un religieux d’une tendre piété, André Commelin, qui s'était endormi doucement dans le Seigneur, après avoir supporté avec patience et courage, « comme un véritable athlète de Jésus-Christ », de longues et cruelles souffrances ?. Le P. Supérieur, souvent malade, ne pouvait plus suffire à sa tâche. Dans les lettres qu'il adressait à Rome, il demandait avec insistance d’être déchargé d’un fardeau trop lourd, et il indiquait le P. Paschase Broet comme très capable de le remplacer. Il ajoutait que celui qui viendrait à Paris, quel qu’il fût, devait arriver au plus tôt.
Malgré les difficultés de l'heure présente) Ignace de Loyola ne perdait pas l’espoir de donner à la petite colonie de l'hôtel de Clermont un large développement; toutefois, pour gouverner la Province dont elle devait être le centre, il ne pouvait plus compter sur le P. Viola. Sans doute celui-ci avait fait la profession solennelle et se trouvait muni de pleins pouvoirs; mais, sans parler du mauvais état de sa santé, un titre important lui manquerait toujours, quand il faudrait réclamer pour son Ordre le droit de cité dans le royaume : il n’était point ci/oyen français ni /rançais naturalisé. Le P. Général pensa donc à le remplacer par un français d’origine, et choisit celui qui lui avait été proposé. Un de ses premiers compagnons, le P. Paschase Broet,
1. Polanco, C'hronicon, II, 597. — 2. Ibidem, p. 454. 3. Lilt. quad., 1, 623, 710.