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d’inconvénient à désigner un Ordre religieux par le nom de Jésus que par les noms de la Sainte Trinité et du Saint-Esprit, pratique déjà reçue depuis longtemps.
Dans le choix des sujets, il n’est pas possible d'apporter plus de soin et de circonspection que la Compagnie. Elle a des Consüitutions expresses qui défendent la réception de toutes personnes d'une réputation suspecte. Si les Papes ont accordé au Général le pouvoir d’absoudre ses sujets de toutes sortes de crimes, c'est une grâce toute semblable à celle qui est contenue dans le Mare magnum! des Frères Mineurs, et l’on ne peut rien en conclure au désavantage du nouvel Institut.
L'uniformité d’habit entre les Jésuites et les prêtres séculiers est un des points qui ont eu, de préférence, l'approbation des gens sages, parce que rien ne convient mieux aux ministères propres de l'Ordre, par exemple aux fonctions de zèle auprès des ecclésiastiques dont le fondateur souhaite particulièrement la réformation.
En fait de privilèges, la Compagnie a désiré simplement ceux qui lui sont nécessaires pour ses fonctions; plusieurs autres Ordres religieux en ont de semblables ou même de plus grands encore; et il est singulier que dans la Faculté de théologie, où les Réguliers sont admis, personne n’ait songé à justifier les Jésuites sur un point qui leur est commun avec tant d’Ordres plus anciens. On dit que ces privilèges blessent les droits des Ordinaires ; mais assurément les docteurs n'ont entendu cette plainte d’aueun évêque à qui le plan de la Société soit quelque peu connu, car elle se fait gloire d’être toujours dépendante, d’être toujours aux ordres du Souverain Pontife d'abord, et ensuite de tous les évêques. Aussi, le feu pape Marcel II ne se lassait point de lui donner des éloges?; il la regardait comme la ressource des évêques pour les fonctions du saint ministère. Et il est aisé de juger, par la multitude des collèges que les prélats répandus dans les divers États de la chrétienté lui fondent tous les jours, qu'ils sont bien éloignés de la croire opposée à leur dignité et à leurs droits. On peut s'étonner également qu’on la dise incommode et à charge aux peuples; car il est notoire qu'elle exerce tous ses emplois sans intérêt, sans rétribution, sans espoir de récompense.
Les docteurs de Paris prétendent que l’Institut des Jésuites donne occasion aux religieux des autres Ordres d’apostasier. Ce
1. On appelle ainsi deux Bulles de Sixte IV, 1474, commençant l’une et l'autre par Regimini, — 2. Cf. Cartas de S. Ign., NV, 152-159.
reproche n’est pas fondé, puisque la Compagnie s’est fait une loi de ne recevoir personne qui ait porté, mème un seul jour, l'habit d'un autre Ordre!. Qu'on appelle donc en témoignage les Réguliers, — Dominicains, Franciscains, Chartreux ou autres, — qui ont des maisons dans les villes où se trouvent des Jésuites : ils avoueront qu'ils reçoivent plus de religieux dans ces villes-là que
dans d’autres et, qu'après Dieu, ils se croient redevables de cet
avantage au bon exemple et aux exhortations de la Compagnie.
On a objecté que cet Ordre donnait atteinte aux droits des seigneurs tant ecclésiastiques que temporels. La preuve du contraire est manifeste, car elle se trouve dans les bienfaits que la Société reçoit partout des princes, des seigneurs, des villes, des peuples. Jusqu'ici elle n’a éprouvé de contradictions que de la part des hérétiques, des libertins, et aussi de quelques professeurs, de quelques prêtres ou religieux avides, qui souffraient impatiemment de voir les Jésuites exercer les mêmes ministères qu'eux de la manière la plus gratuite et la plus désintéressée.
Le décret a conclu que la Compagnie était « dangereuse en matière de Foi ». — Mais comment accorder ce jugement avec les éloges que les papes Paul If, Marcel I et Paul IV lui ont décernés, à cause des services qu’ils ont tirés d'elle, dans des occasions très intéressantes pour l'Église? Cette contradiction seule aurait pu engager le P. Général à déférer le décret au Saint-Siège; cependant il n’a pas voulu user de ce moyen de défense : il s’est contenté de rassembler une multitude de certificats de tous pays et de toutes nations, dans l'espérance que ces témoignages feraient connaître la véritable conduite des siens, leur innocence et l'utilité de leurs travaux pour le bien de la religion.
10. Ce mémoire lumineux, parvenu aux destinataires, mit en émoi toute la Faculté de théologie. Parmi les docteurs, beaucoup refusèrent de prendre sur eux la responsabilité de l'acte du 1°" décembre 1554; quelques-uns prétendirent, bien subtilement, que les explications du P. Olave, si elles « prouvaient l'intégrité des Jésuites, n'infirmaient pas Les motifs du décret? »; mais la plupart avouèrent qu'ils ne l’eussent jamais porté s'ils avaient été mieux informés ». Ils s’efforcèrent de le faire oublier, sans avoir
jamais le courage de l’annuler. Le docteur Dumont l'avait prédit
1. Voir ce que nous avons dit au IL. I, c. v, n° 3, p. 108, note. 2, Orlandini, L. €, n. 62 : « Neque tam probari decretum ipsorum falsum quam Societatis homines innocentes. »
au P. Broet, son ami : sans l'intervention du Pape, — à laquelle la Compagnie ne pouvait recourir qu’en froissant Eustache du Bellay, — on ne devait rien obtenir sur ce point !. Le P. Supérieur fit toutes les démarches possibles auprès des théologiens les plus influents et auprès du cardinal de Lorraine, protecteur des Jésuites, qui s'était engagé à les aider dans cette affaire : tout fut inmutile?. La Faculté de théologie ne put se résigner à une rétractation humiliante, qui sans doute aurait déplu au Parlement et à l’évêque de Paris. Plus tard elle eut l’occasion de manifester son repentir : lorsque dans des circonstances fort critiques, on délibéra si les religieux de la Compagnie seraient chassés du royaume, « la sacrée Faculté déclara qu'il était à propos de les conserver »,.
La prudence, la douceur et le tact d’Ignace de Loyola avaient singulièrement servi la cause de ses disciples en France. Dieu ne lui permit pas d’en voir le triomphe. Il mourut à Rome cinq ans avant la fin de cette longue lutte, le 31 juillet 1556. Il y avait huit ans, jour pour jour, que le Pape Paul IT avait approuvé par une bulle particulière les Exercices spirituels; il y en avait seize que la Compagnie de Jésus était fondée. À son lit de mort Ignace de Loyola pouvait se réjouir, et rendre grâces à Dieu de la prospérité de son œuvre. La milice qu’il avait donnée à l'Église, répandait déjà ses soldats dans les diverses parties du monde ; elle comptait près de mille cinq cents religieux et soixantehuit maisons réparties en douze provinces. Celles-ci étaient ainsi distribuées : neuf en Europe, les provinces de Portugal, d'Italie, de Sicile, de Germanie inférieure, de Germanie supérieure, de France, de Castille, d'Aragon et d’Andalousie; — trois en dehors de l’Europe, les provinces des Indes, du Brésil et d’Éthiopie, cette dernière en voie de formationt.
1. Lettre du P. Broet à Ignace de Loyola, 27 avril 1556 (Epist. PP. Broeti, etc, p. 107).
2. Lettre du même au P. Lainez, 7 décembre 1556 (/bid., p. 881).