Annal. decas 1°, 1. I, ©. x1v, p
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Jlandini. C'était trop tard; quand ils arrivèrent, Possevin se trouvait déjà hors d'atteinte. À son entrée sur les terres de Savoie, on lui procura des chevaux qui le portèrent rapidement au lieu de sa retraite !.
Les réformés, maitres de Lyon, y entassèrent les ruines, et se livrèrent à des ravages et des atrocités dont le temps n’a pas effacé les traces. Les douze conseillers protestants déclarèrent qu'il ne se célébrerait plus de messes, c’est-à-dire que désormais le culte catholique serait aboli; car, sous le nom de messe, ils comprenaient tous les offices. Ils ajoutèrent, par une dérision familière à leur secte, que chacun restait libre de suivre sa religion. Alors un morne silence régna dans ces magnifiques églises, où si longtemps un peuple pieux avait vu se dérouler avec éclat tant d’augustes cérémonies.
8. Le Père Auger ne devait venir que deux ans plus tard occuper à Lyon le poste de dévouement dont Possevin avait été chassé par les dissensions religieuses. Au moment où se passaient les événements que nous venons de raconter, il exerçait son zèle dans les principales villes de l'Auvergne. Réfugié à Billom, après la prise de Tournon par le baron des Adrets, il avait obtenu du grand vicaire, Étienne Mauguin?, la faculté de prècher et de confesser dans tout le diocèse, sérieusement menacé par l'invasion du calvinisme. Muni des pouvoirs les plus étendus, il commença son apostolat par une mission dans la ville épiscopale. L’empressement du peuple à suivre les instructions promettait les plus beaux résultats; mais bientôt on annonça l’approche de troupes considérables qui avaient traversé le Forez. Les préoccupations que suscita l’imminence du danger, interrompirent forcément les exercices de la mission. Ils furent repris peu après, à la grande satisfaction des habitants, lorsque le baron des Adrets, rappelé dans le Lyonnais par les intérêts de son parti, délivra l'Auvergne de la crainte de ses incursions. Le prédicateur eut alors la consolation de ramener à la foi un grand nombre d’égarés, que les artifices des novateurs avaient séduits”.
1. Annal. decas 1*, 1. I, c. xv-xvr. Lettre du P. Possevin à l'abbé du Salut à Rome, 24 mai 1562, dans Ghezzi : Vita del P. Possevino, t. II, p. 26. — Possevin se rendit à Turin, de là à Fossano, puis à Chieri où il resta dix mois « religioni propagandae dans operam » (Annal. dec. 1°, 1. LI, c. 1).
2. Étienne Mauguin administrait le diocèse en l’absence du cardinal Salviali, successeur de Guillaume du Prat (Gallia Christiana, t. 11, p. 297).
3. Lettre du P. Annibal du Coudret au P. Lainez, 5 oct. 1562 (Gall. Epist., t. I, fol. 29). Cf. Epist. P, Nadal, t. I, p. 750, t, II, p. 293. ,
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De retour à Billom, le P. Auger invita la population à s'unir à lui et au clergé, afin de fléchir le ciel par des supplications publiques : tous les soirs, au son de la cloche, on accourait en foule et on priait pour le salut de l'Église et la paix du royaume. Touché de la piété de ce peuple si recueilli, il eut la pensée d’établir les prières des Quarante-Heures, telles qu'il les avait vues pratiquées en Italie. Cette belle dévotion fut accueillie avec ferveur par tous les fidèles : c'était à qui ferait paraître plus de foi, de respect et d'amour pour réparer les outrages des nouveaux hérétiques contre Notre-Seigneur dans l'adorable Sacrement de l’autel : « Je fus alors témoin, dit le P. Annibal du Coudret, d’un spectacle que je n'aurais pu m'imaginer, si je ne l'avais pas contemplé de mes yeux. C'était la première fois que la population assistait à de semblables cérémonies; elle les suivit avec des sentiments de foi admirables. Le dernier jour, quand on reporta le Très Saint Sacrement du reposoir à l'autel, la foule, au souvenir des sacrilèges commis par les calvinistes dans une partie de la province et dans les environs, exprimait sa douleur par les soupirs et les sanglots qu'elle mêlait aux hymnes de l'Église !. »
En apprenant les merveilles opérées à Clermont et à Billom, plusieurs villes sollicitèrent la faveur de missions semblables. Le P. Auger, accédant à leurs vœux, se rendit successivement à Riom, à Aigueperse, à Courpière, à Montferrand et dans d’autres localités. Partout, Les fidèles répondirent à son zèle par leur empressement; partout, il eut la joie de remporter de belles victoires sur les réformés. À Maringue, un pasteur protestant ne fut pas plutôt informé de son arrivée qu'il sortit de la ville, tant le nom du P. Émond était déjà formidable aux chefs du parti.
C’est qu’en plus de sa vertu et de son savoir, Émond Auger était un orateur dans toute l’acception du terme. Il avait une conception aisée, une imagination vive et brillante; il savait donner à sa pensée un tour propre à la faire pénétrer dans l’esprit et dans le cœur; sa voix, sympathique et puissante, arrivait sans peine jusqu'aux derniers rangs des plus vastes auditoires; et tout cela était soutenu d’une capacité profonde, d’une expression nette et facile, mais surtout d’une action que l'œil, le geste, un certain air d'autorité rendaient admirable.
Nulle part l’infatigable missionnaire n’eut plus de succès et
1, Lettre au P, Laïnez, 5 oct. 1562 (Gall, Epist., t. LI, n. 29). .
w’éprouva plus de consolations qu’à Issoire. Depuis que le marquis de Chavagnac s'était emparé du gouvernement de la cité, elle était devenue comme une autre Genève, servant impunément de retraite à tous les sectaires du pays. Heureusement, par son énergie, le comte de Saint-Hérem, gouverneur de la province, fit bientôt rentrer cette ville sous l’obéissance du roi; puis, ne séparant point les intérêts de la religion de ceux de l’État, il pria les Jésuites de Billom de venir le seconder. Le P. Émond Auger accourut à Issoire. Pendant les cinq semaines qu’il y demeura, Notre-Seigneur donna tant de force et d'efficacité à sa parole, que plus de quinze cents personnes reconnurent et abjurèrent leurs erreurs. « Dans ce lieu, le plus infecté par l’hérésie, raconte le P. du Coudret, la grâce de Jésus-Christ a triomphé avec plus d’éclat que nulle part ailleurs. Tout le monde s’étonnait du prodigieux changement qui s’y était fait en si peu de temps. Pour moi, je ne puis comprendre comment un homme seul pouvait suffire à un pareil travail. Le P. Émond en était si accablé, qu'à peine avait-il le temps de respirer, de prendre un peu de nourriture et de repos !. » La mission se termina par d’imposantes cérémonies. Il y eut, à la messe, une communion générale à laquelle les fidèles s'étaient disposés par les exercices de la pénitence. Afin de célébrer publiquement le triomphe de la vérité sur l'erreur, le Saint Sacrement fut porté en procession dans les principales rues de la ville, accompagné d’une foule nombreuse, qui témoignait ainsi les sentiments de foi et de dévotion dont elle était pénétrée. Enfin les nouveaux convertis, comme gage de leur persévérance, amoncelèrent sur la place publique tous les livres calvinistes et en firent un immense feu de joie.
La mission d'Issoire fit grand bruit en Auvergne; les échos en parvinrent jusqu’à la cour où Le maréchal de Saint-André faisait connaître les détails que lui en rapportaient Les dépêches du comte de Saint-Hérem. Elle acquit au P. Auger une renommée de bon aloi qui rejaillit sur tout l'Ordre, et particulièrement sur le collège de Billom, sa résidence ordinaire. Le prédicateur jouissait dans le pays d’une haute considération auprès de toutes les autorités; maïs rien ne touchait plus son cœur que l'affection respectueuse dont il était l’objet de la part du peuple : les habitants d'Issoire ne se consolèrent de son départ que dans l'espérance qu'il y reviendrait prêcher l’avent et le carême?.
1. Lettre au P. Lainez, 5 oct, 1562 (Gall. Epist., t. II, n. 29). 2, Ibidem. Cf, Sacchini, Hist. S. J., P. IT, L. VI, n. 90.
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9. Les affaires de la Compagnie et les nécessités pressantes de la religion obligeaient le P. Auger à ne point borner les efforts de son zèle à une seule province. Quand il apprit que, par suite de l'édit de pacification, l'ordre était rétabli à Valence et à Vienne, il se rendit en Dauphiné, dans le dessein de préparer la rentrée des Pères au collège de Tournon. Peu de temps après, ce fut à Lyon qu'on l’appela. Cette ville n’avait pas mis beaucoup d'empressement à accepter l’édit; elle n’y adhéra que dans une assemblée du 9 juin 1563. Le 15 du même mois, jour où le maréchal de Vieilleville fit son entrée à la tête des troupes royales, fut le terme de la domination protestante. Aussitôt un grand nombre de catholiques, qui s'étaient enfuis, revinrent à la faveur de la paix; ils trouvèrent leurs églises dévastées, sans statues, sans banes, sans autels. Les chanoines comtes de Saint-Jean, impatients de renouveler l'exercice public du catholicisme, voulurent avoir auprès d’eux le P. Auger, comme l'homme le plus capable de lui rendre son ancienne splendeur.
Le dimanche # juillet, jour fixé pour le rétablissement solennel du culte, au son des cloches qu'on n’avait point entendu depuis un an, tout parut s'ébranler dans la ville : les pieux fidèles accoururent en foule à la cathédrale. « Il y eut, écrit le P. Auger, quelque difficulté au sujet du sermon. On craignaït que le prédicateur ne se laissät entraîner à prononcer des paroles imprudentes. Je dis au maréchal et au gouverneur qu'ils n'avaient rien à craindre de ma part. J'ajoutai que, pour une siimposante cérémonie et pour la consolation du peuple, il ne convenait pas de célébrer une messe basse sans prédication, d'autant plus que le concile de Trente voulait qu'on exhortât Les fidèles à la messe après l'Évangile, et telle était aussi la coutume dans la chapelle du roif. » Le Père, suivant son désir, fut autorisé à prendre la parole. Il sut soutenir l'honneur de la religion sans manquer aux ménagements imposés par les circonstances. Empruntant son texte à l’évangile du jour, « estote misericordes, soyez miséricordieux », il développa, devant un auditoire de douze à quinze mille personnes, les mystères de la bonté de Dieu qui semblait, dans les événements actuels, vouloir faire goûter à tous les fruits de sa miséricorde : « Un tel exemple, ajouta-t-il, les devait tous porter à se pardonner mutuellement, et du fond de l'âme, les sujets de chagrin que le malheur des temps avait causés, et à les ensevelir
1. Lettres du P. Auger au P. Lainez, 15 juillet, 12 et 17 oct. 1563 (Gall. Epist., t. 11, p. 42, 64, 75). Lettre du P. Faber au même, 30 janvier 1564 (Ibid., fol. 229).
dans un éternel oubli. » Puis il expliqua « que l’on ne faisait point entrer par force la foi dans les cœurs : il fallait donc laisser l'emploi des armes aux puissances établies pour les porter. Quant à la religion, il était permis de parler des articles qui n'étaient pas controversés; sur les autres on devait garder le silence, en attendant les décisions du concile ». Ce discours, d’une si grande modération et d’une si tendre charité, remplit de joie et de reconnaissance tous les auditeurs. Les principales autorités de la ville, après avoir redouté que, dans l’ardeur de son zèle, le prédicateur ne rouvrit des plaies encore mal fermées, furent enchantées d’un succès au-dessus de leur attente, et louèrent à l'envi sa délicate prudence. Le maréchal ayant demandé à quelques calvinistes, attirés à la cathédrale par la curiosité, ce qu’ils pensaient du sermon : « S'il continue à parler de la sorte, répondirent-ils, nous pourrons facilement le supporter. — Eh bien! messieurs, repartit Vieilleville, voilà un bel exemple à imiter et à proposer à ceux de votre communion !. »
La semaine suivante, il y eut, chaque jour, à la cathédrale, la sainte Messe et une prédication du P. Auger. Plus il préchait et plus son auditoire grossissait. On compta parfois près de vingt mille personnes, qui venaient dans le dessein de l'entendre; il n'y avait point d'église assez vaste, pas même ce grand vaisseau de l’église Saint-Jean, qui püt contenir une si prodigieuse multitude?. Les autres paroisses de Lyon voulurent aussi inaugurer solennellement, comme à l’église métropolitaine, le rétablissement du culte. On vit alors se manifester au dehors, d’une manière extraordinaire, les sentiments de dévotion que les fidèles avaient été forcés de contenir longtemps dans leurs cœurs. Ils se prosternaient au pied des autels, les baisaient, s’approchaient des prêtres pour toucher leurs vêtements sacerdotaux*. Invité partout
à prêter le concours de sa parole, le P. Auger ne laissa jamais échapper contre les calvinistes un mot de haine ou de mépris. Cette réserve porta son fruit, et la restauration du catholicisme s’opéra sans le moindre trouble, dans une ville encore pleine de protestants énergiques et exaltés.