‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 280 sur 457 · III. Archives de la Province de Lyon · texte numérisé non relu

III. Archives de la Province de Lyon

Sources imprimées : Archives curieuses de l'Histoire de France. — Du Boulay, Hist. Univ. Parisiens. — Carvajal, De restituta theologia. — D’Espence, Praefat. in Commentar. in Ep. I ad Timoth. — Jean Major, Disputa . in lib. Sententiar. praefat. — Manare, De rebus S. J. commentarius. — De Mouchi, Praefat. in Petr. Lombardi IV Libr. Sententiar. — Petri Joan. Perpiniani orationes. — Pièces fugilives pour servir à lhistoire de France. — Prat, Maldonat et l'Université de Paris. — MONUMENTA HisTORICA SOC. JESu. Epistolae P. Nadal.

1. En 1565, Le collège de Clermont, malgré sa rapide prospérité, offrait encore une lacune que ses adversaires ne manquaient pas d'exploiter perfidement. Ils s’étonnaient que des religieux, qui avaient des professeurs pour les sciences profanes, n'en eussent point pour les sciences sacrées. Critiques imprudentes, car les Jésuites avaient des théologiens qui allaient donner à l’enseignement supérieur un intérêt et un éclat inaccoutumés. Après les lettres patentes de Charles IX, datées du 1” juillet 1565, le P. Olivier Manare s’empressa, dès le début de l’année scolaire, d'établir les cours de théologie impatiemment attendus par les élèves et les amis des Jésuites.

À ce moment, le P. Edmond Hay était toujours à la tête du collège ; ses lettres nous en apprennent la situation. La communauté comptait trente-cinq religieux dont douze prêtres, onze scolas-

tiques et douze frères coadjuteurs. Seize novices se préparaient à faire leurs vœux, et dix d’entre eux se livraient à l'étude des lettres. Ce nombre, assez restreint, de candidats à la Compagnie s’expliquait par la récente campagne de calomnies : « Autrefois, écrit le P. Recteur au P. Général, on se demandait si nous étions un Ordre approuvé; mais ceux qui ne nous regardaient pas comme religieux, nous estimaient au moins comme chrétiens et gens de bien; aujourd’hui on nous fait l’injure de mettre en doute notre foi même et notre honnêteté. Ces préjugés détournent de nous beaucoup de jeunes gens, ou les rendent très hésitants!. »

Le pensionnat comprenait cinquante élèves parmi lesquels six religieux Bénédictins, l’un de Metz en Lorraine, les autres appartenant à divers monastères de Flandre. Il y avait aussi des Écossais et des Anglais de grande famille, que la Providence destinait à soutenir le catholicisme dans leur pays. Le reste se composait de Flamands ou de Francais, possédant presque tous un canonicat ou quelque autre bénéfice ecclésiastique. « On leur fit revêtir un costume conforme à leur condition, et ce simple changement suffit pour modifier leurs dispositions intérieures. » Eux, qui ne songeaient d'abord qu’à dépenser leurs revenus, commencèrent à vivre en gens d’Église. Les pensionnaires avaient une chapelle séparée, où chaque matin ils entendaient la messe, et le soir récitaient les litanies ou chantaient une hymne en l'honneur de la Très Sainte Vierge. Les dimanches et les jours de fête, beaucoup d’écoliers externes se joignaient à eux pour l'office des vêpres; un grand nombre se confessait et communiait tous les huit jours.

Le collège jouissait déjà d’une grande réputation, non seulement en France et en Flandre, mais jusqu’en Angleterre et en Écosse où, estimé des catholiques, il était fort redouté des protestants. Ces derniers avouaient qu'ils ne craignaient rien tant que l’érudition des Jésuites. « J'ai lu, dit le P. Hay, une lettre d’un Anglais, homme très considéré dans son pays : il félicitait le précepteur chargé de ses petits-fils des soins qu’il leur donnait, mais surtout de les conduire aux lecons de nos maitres, car, écrivait-il, je n'entends parler que très avantageusement de leur science et de leur piété*. »

Les études, en effet, devenaient de plus en plus florissantes, Outre les quatre classes d’humanités, que suivaient un très grand nombre d’écoliers, les deux cours de philosophie étaient les plus

1. Lettre du P. Ed, Hay, 29 avril 1566 (Galliae Epist., t, II, fol, 22, 24), 2. Ibidem.

fréquentés de tous les collèges de la capitale. Le P. Provincial avait ajouté deux cours d'instruction religieuse, l’un en francais pour les jeunes élèves, l’autre en latin pour les plus avancés.

Les dimanches et les jours de fêtes, le P. Maldonat interprétait publiquement l'Écriture Sainte d’une manière à la fois si aisée,

si solide et si digne de la parole de Dieu, que ses auditeurs, loin de se lasser, avaient toujours plus envie de l'entendre

Aux fêtes de Noël 1565, les élèves du pensionnat récitèrent une églogue composée par le P. Préfet des Études. Elle n’était pas destinée à l'honneur d’une séance publique; mais, sur Les instances des amis du collège, on dut transformer le réfectoire en grande salle où se pressèrent plusieurs membres du Parlement et d’autres personnages de distinction, avides de belle littérature. Le succès dépassa toute attente : on admira et la composition de la pièce et la diction des acteurs. Les Pères furent même obligés de distribuer des copies de l’élégante églogue, qui avait conquis les suffrages d’un auditoire d'élite.

Pour les œuvres extérieures d’apostolat, les prêtres du collège rencontraient alors beaucoup de difficultés. Is ne purent continuer à entendre Les confessions dans la chapelle de Saint-Germain, et la prédication dans les églises de la ville leur fut quelque temps interdite. Un grand dignitaire ecclésiastique voulut même persuader à l’un des Pères, spécialement chargé des instructions dans les communautés et de la visite des pauvres et des malades dans les hôpitaux, de s'abstenir de ces ministères de miséricorde « Vous me ferez d'autant plus de plaisir, disait-il, que vous vous occuperez moins des œuvres de charité au dedans et au dehors de votre collège, » Les Pères trouvèrent pourtant plus d’une occasion d'employer utilement leur zèle au service du prochain. Les habitués de la chapelle de Saint-Germain se transportèrent à la chapelle du collège. Le prince de Mantoue, duc de Nevers, appela auprès de lui, comme missionnaire, un des Pères de Paris. A l’approche de Pâques, un principal de collège, en même temps curé d'une paroisse, eut recours au dévouement des Jésuites, envers lesquels il s'était jusque-là montré très hostile. Pendant qu'un Père prêchait à l’église Saint-Marcel, le P. Manare avait entrepris d'expliquer le catéchisme de Canisius à des orphelins dans l’église de la Trinité; il eut d’abord peu d'auditeurs, mais bientôt le peuple accourut en telle foule que le local devint insuffisant?.

1, 1bidem.

EP EE NN 7 V7 7 4 Dee

La lettre du P. Hay, à laquelle nous empruntons tous ces détails, renferme peu de renseignements sur le cours de théologie inauguré au mois d'octobre 1565. Il se contente de dire que les auditeurs y étaient plus nombreux que nulle part ailleurs dans l’Université. Cependant, comme ce cours eut un immense retentissement et commença la rénovation des études théologiques en France, 1l mérite d'arrêter spécialement notre attention.

2. Depuis nombre d'années, l'enseignement de la théologie laissait beaucoup à désirer dans l’Université de Paris. Ce n'était plus cette forte et lumineuse méthode des saint Thomas et des Duns Scot, qui avait jeté tant d'éclat au treizième siècle. Les querelles des rois de France avec les Papes, les discussions du grand schisme d'Occident, en introduisant certaines opinions qui brisaient l’unité de la doctrine, avaient faussé la direction de l’enseisgnement. La claire simplicité de la langue stolastique avait elle-même fait place au langage barbare des questionnaires, hérissés des formules les plus étranges. Quand les hérésies de Luther et de Calvin ébranlèrent l'autorité de l'Église et bouleversèrent la société, on affecta de con‘ondre les intérêts du catholicisme avec ceux de ces méthodes surannées. La cause même de la religion réclamait donc impérieusement une réforme.

Beaucoup de bons esprits firent entendre de justes plaintes et d’'énergiques protestations. Personne, parmi eux, ne dénonca les abus en termes plus acerbes qu'Antoine de Mouchi, célèbre alors sous le nom de Démocharès : il s'était livré, déclarait-il, avec ardeur à la philosophie, espérant qu’elle lui ouvrirait les voies à la théologie, et, au bout de trois ans, il n'avait acquis que la connaissance de quelques sophismes et de vaines subtilités! ; il n'était pas plus satisfait de la façon de procéder dans l'étude de la science sacrée, mais, comme le docteur Jean Major, il s’avouait incapable de maitriser les préjugés du temps?. En 1545 Louis de Carvajal, publiant sous le titre de Restituta theologia un premier essai de la méthode qu'il voulait substituer à l’ancienne, le présentait ainsi au lecteur : « Vous voyez dans quels labyrinthes sont tombés quelques théologiens, soit qu'ils s'amusent à des questions subtiles, curieuses ou inutiles, soit que, soumettant la théologie à des règles barbares, ils souillent cette divine science par d’impertinents et insipides sophismes. D'un autre côté des hommes

1. Praefatio in Pelri Lombardi IV Libr. Sententiar. 2. Disput. in I libr. Sententiar., Praefatio.

qui ont à peine effleuré la dialectique, la physique et la métaphysique, sont néanmoins d’un goût si délicat qu'ils ne daignent lire que ce qui sent Le style de Cicéron, en sorte qu'ils méprisent même des leçons utiles à leur salut. Nous donc, pour ramener les uns et les autres à Jésus-Christ, nous nous attacherons à traiter des questions graves et salutaires, à purger la théologie du sophisme et de la barbarie!. » Le pieux et savant auteur devait rédiger, d’après ce plan, un cours complet de théologie; mais après avoir donné le traité de Deo, il laissa à d’autres le soin d'achever l’œuvre commencée.

Devant la nécessité toujours plus pressante de défendre la religion contre les erreurs nouvelles, les théologiens de l’école de Paris négligèrent les définitions des Sentences et la dialectique d’Aristote et se livrèrent à l'étude des divines Écritures et des Saints Pères. Plusieurs y acquirent une instruction assez solide pour lutter avec succès contre l’hérésie: mais leur style, obscur et peu correct, n'était pas de nature à flatter le goût délicat des humanistes. C'était le défaut commun aux plus habiles controversistes de cette époque : « Peu m'importe, disait Claude d’Espence, le plus renommé d’entre eux, que je sois obscur et que j'écrive sans élégance, pourvu que je ne sois pas inexpérimenté et inhabile dans les questions que je traite?. »

Irrités des contradictions qu'ils essuyaient de la part de l’ancienne École, les humanistes du collège royal dédaignèrent non seulement les maitres de la science sacrée mais encore l’enseignement de la philosophie et de la théologie, désignées sous le nom général de scolastique. Maîtres et enseignement, ils traitèrent tout de barbare, et, pour ne pas être eux-mêmes barbares, ils se montrèrent à peine chrétiens. En gagnant la faveur publique par leurs innovations dans le système des études, ils outragèrent les choses saintes et affichèrent des hardiesses que répudiaient quelquefois les apôtres mêmes de la religion nouvelle”. Personne ne combattit la scolastique du temps avec plus de véhémence que Pierre Ramus. Homme d'esprit, mais d'un esprit libre à l’excès, portant l’estime de son siècle jusqu'au mépris outré de tout ce qui se faisait avant lui, Ramus aurait voulu qu'on réduisit l’enseignement théologique à l’interprétation arbitraire de la Sainte Écriture. Ayant osé soutenir

1. Carvajal, De reslituta theologia (Cologne, 1545), préface. 2. Praefal. in Commentar. in Epist. I ad Timoth. 3. Théry, Histoire de l'éducation en France, t. II, p. 42, 43. COMPAGNIE DE JÉSUS. — T. L 27

HN I = TS TE À R\\ ‘AR N = APPEL LUE) D cm, 7

dans une première thèse que « tout est faux dans la philosophie d'Aristote », il fut poursuivi, jugé et condamné à.un silence qu'il ne garda pas!. Plus tard, dans ses Advertissements sur la réformation de l'Université de Paris, adressés au roi Charles IX, il attaqua toutes les Facultés, principalement celle de théologie, qui n'avait point alors de professeurs ordinaires. Tous les docteurs étaient bien astreints, par état, à enseigner; mais depuis longtemps ils s’en dispensaient, et les leçons n'étaient faites que par les bacheliers pour obtenir la licence *.

3. Tel était l'état des études scolastiques, à l'Université de Paris, lorsque le P. Maldonat inaugura ses cours de théologie au collège de Clermont. Formé à l’école de Salamanque, lecteur assidu de la Bible, des Pères et des Conciles, il joignait à une vaste érudition l'usage familier des langues orientales; esprit souple et sagace, il entrait profondément dans les questions les plus ardues, en distinguait nettement toutes les faces, s’avancait avec une sûreté magistrale vers la plus lumineuse solution; sa pensée, claire et vive, s'exprimait dans une langue dont les humanistes pouvaient envier la pureté. Il possédait donc toutes les qualités requises pour relever la science sacrée, la faire respecter de ses détracteurs et la ramener à son but : la connaissance de la vérité. Néanmoins l’entreprise n’était pas facile; car d’un côté l’hérésie menaçait de disputer pied à pied les positions conquises; de l'autre, la Faculté de théologie devait S'Opposer à toute innovation dans l’enseignement. Mais le P. Maldonat avec son talent et sa vertu, sa prudence et sa modération, sut combattre l'erreur et exprimer la vérité sous une forme nouvelle, sans blesser les susceptibilités.

Dès la première leçon, il indique ses vues, précise sa méthode. Après avoir prié ses auditeurs de lui continuer la bienveillante attention qu'ils lui avaient prêtée sur des matières moins importan!es, il entre dans son sujet en expliquant les motifs pour lesquels le collège de Clermont ouvrait des cours de théologie. 11 développe alors diverses considérations sur l'excellence et les avantages de cette science, sur les difficultés qu'elle présente et la manière de l’enseigner. Il rappelle, en peu de mots, les phases de combat que cet enseignement avait glorieusement traversées depuis Le temps des apôtres jusqu'au xu° siècle, pour

1. Waddington, Ramus, sa vie, ses écrits, ses opinions, p. 53, 54. 2. Archives cur. de l'Hist. de France, 1° série, {. V,-p. 115.

arriver aux fâcheux abus qui se glissèrent dans les siècles suivants. « La plupart des théologiens de ces temps paisibles étaient, dit-il, des hommes de savoir et de talent; mais, comme ils n'avaient point de guerre à soutenir contre les hérétiques, ils déposèrent leurs armes, c’est-à-dire qu'ils négligèrent les livres sacrés, les écrits des Saints Pères et les procédés de l’ancienne école. Ils concentrèrent leurs pensées sur la philosophie d’Aristote; ils employèrent leur vie et leurs facultés intellectuelles à inventer, à proposer ou à résoudre une infinité de questions compliquées où brillait la subtilité de leur esprit. La vraie et pure théologie fut alors tellement mêlée à cette manie de pointiller que les écoles retentissaient de suppositions, d’appellations exponibles!, contradictoires, insolubles, de syllogismes, de disputes sans fin, de cris puérils, de bruyantes argumentations, qui au jour d’une guerre sérieuse contre l'ennemi étaient plus capables de nuire que d'aider au triomphe de la vérité.

« Ne trouverions-nous pas ridicule, continue-t-il, un homme qui, défié à un combat à l'épée pour un jour indiqué, s’exercerait en attendant à manier l'arc ou la lance? Or voilà ce que font tous ceux qui confinent leur enseignement dans des questions oiseuses, étrangères à l'Écriture Sainte et surtout aux besoins de l’époque. Lorsque je les vois perdre ainsi un temps précieux je me sens pressé de les interpeller et de leur dire : que faitesvous donc, lâches soldats? Que votre théologie sorte de l’obscurité, dans laquelle elle s’est jusqu’à présent renfermée; qu’elle se dégage enfin de la rouille qu’elle a contractée dans l’inaclion, qu'elle abandonne, oui, qu’elle abandonne les agréables ombrages de la philosophie, qu’elle se produise au grand jour et descende dans l’arène. »

Maldonat, quand il signale ainsi les abus de l’enseignement supérieur et en indique le remède, se garde bien d'attaquer La scolastique; même, pour écarter tout soupçon à cet égard, répondant à une objection qu'il s'adresse à lui-même, il affirme que loin de la repousser il la regarde comme nécessaire à toute argumentation solide :

« Mais, me dira-t-on, voulez-vous done que nous renoncions tout à fait aux disputes scolastiques et aux subtilités théologiques, et que, livrés uniquement aux Saintes Écritures, nous leur

Page 1