Annal. decas 1», liv. ET, c. 1x, p. 143. — 7, 1bidem
Les magistrats jetèrent alors les yeux sur une maison appelée l'hôpital du rot, et Charles IX par lettres patentes, du mois de février 1566, la leur donna, à condition d'y installer un collège dont le principal et les régents seraient institués par l'archevêque. Lorsque la ville entreprit d'entrer en possession de la maison, l'hospitalité y était encore exercée par huit chapelains, quatre clercs et deux servantes. Les chapelains firent opposition, et ils avaient sans doute de puissants amis, car ils restèrent longtemps tranquilles possesseurs de l'hôtpral du rot.
Les choses en étaient là, quand le P. Possevin par ses talents d'homme apostolique sut gagner à la Compagnie de Jésus l'estime et la sympathie des habitants. Le cardinal de Bourbon, à ce moment près du roi sous les murs de Saint-Jean-d’Angély, se hâta de profiter de ces bonnes dispositions. Il fit rédiger un acte par lequel il donnait aux Pères de la Compagnie de Jésus deux mille livres tournois à prendre sur la terre et seigneurie de Graville près du Havre?. En même temps, il pria messieurs du Parlement, ses grands vicaires, Les échevins et les Ordres mendiants de consentir à cet établissement. Le roi lui-même, à sa prière, écrivit aussi : en faveur de l’entreprise aux conseillers et échevins de Rouen; il
leur ordonnait de s’assembler en l'hôtel de ville, de prendre des conclusions favorables et de choisir un emplacement commode.
Malgré ce puissant appui, Le projet rencontra de sérieux obstacles du côté d’où l’on devait les attendre le moins. Les chanoines prétendirent que l'archevêque empiétait sur leurs droits, parce que depuis un temps immémorial ils avaient, de fondation, le privilège d'entretenir les grandes écoles. Trop faibles pour s'opposer par eux-mêmes à la volonté du cardinal de Bourbon, ils eurent l'adresse d’intéresser à leur cause les quatre Ordres mendiants en possession du monopole de l'instruction publique. Le Parlement, à son tour, se laissa gagner, Les chanoines éerivirent alors au cardinal en le remerciant de ce qu’il avait l'intention de faire dans l'intérêt de la jeunesse du diocèse; mais, quant à la concesion dont le P. Possevin demandait l’homologation à la cour, ils prièrent Le prélat de surseoir en lui annonçant des remontrances de la part du Parlement, qui regardait cette affaire comme très grave et avait résolu de s'abstenir, tant qu’il n'aurait pas l'avis du clergé. Le cardinal feignit de ne pas voir d’où le coup était
1. Fondé en 1278 par Guillaume de Saône, trésorier de l'église cathédrale, pour y
recueillir des pèlerins pauvres; il fut d'abord nommé l'hôpital du trésorier. ». Lettres du P. Possevin au P. Général, 6 et 7 novembre 1569 (ACLa a Possevino),
parti; il adressa à son chapitre une lettre où il le pressait « de favoriser cette œuvre de Dieu », comme la chose « qu'il désirait le plus au monde », et se disait « résolu » d'employer à la faire
réussir tout son « crédit auprès du roi! »; enfin, il envoya son homme d’affaires à Rouen poursuivre lu avec toute la diligence possible : « Je veux, lui écrivait-il, que Sa Sainteté sache que j'ai autant de soin du service de Dieu que les huguenots en ont de corrompre mes brebis?, » Différentes causes vinrent à cette époque paralyser ses efforts; mais il ne renonça pas à son projet?. Quant au P. Possevin, ne pouvant attendre la fin des négociations, il partit pour Lyon où il venait d’être nommé Recteur du collège de la Trinité.
10.11 s'y retrouvait au milieu d’une population qui avait déjà su apprécier son zèle et ses talents. On ne se lassait pas de l'entendre. Souvent il préchait deux fois le jour, en français pour les citoyens de la ville et en italien pour les marchands de sa nation. Ces derniers, reconnaissants du bien qu'il faisait à leurs âmes, se montraient justement jaloux de sa présence parmi eux; ils le regardaient comme leur apôtre spécial et étaient peu disposés à se priver de ses instructions. Quand ils apprirent que le maréchal de Damville l’appelaïit à évangéliser le Languedoc, ils en écrivirent leurs plaintes au Souverain Pontife. Peu après, le Vicaire Général de la Compagnie fit savoir au P. Possevin que les Italiens avaient obtenu un ordre du Pape pour qu'il préchât à Lyon et non à Toulouse. ;
Toutefois, l'exigence de ses compatriotes ne prenait point ombrage de quelques courtes absences, ce qui lui permit de répondre au désir de l'archevêque de Besancon. Claude de la Baume, élevé plus tard par Grégoire XIII à la dignité de cardinal, était persuadé que rien ne serait plus favorable à la réforme de son diocèse que la publication du concile de Trente. Il résolut de l’entreprendre, et fit appel au P. Possevin, dont il connaissait le mérite et les vertus, comme à l’homme le plus capable de l’aider dans son dessein. Puis, afin d'accomplir ce grand acte
1. Leltre du cardinal de Bourbon datée de Gaillon, 15 juillet 1570, dans Farin, Hist. de la ville de Rouen, t. VI, p. 294, 295. — 2. Ibid.
3. Le cardinal de Bourbon ne cessa jusqu’à sa mort de prendre des mesures effectives pour l'établissement d’un collège de Jésuites à Rouen, mais il ne vit point la réalisation de ses désirs : le collège n’ouvrit qu'en 16064 après le bannissement et le rétablissement de la Compagnie par Henri IV.
4. Lettre du P. Vicaire général, 8 octobre 1571 (Gall., Epist. General., t. V).
avec toute l'autorité possible, il assembla un concile particulier qui s'ouvrit le 24 octobre 1571. Les évêques et Les abbés de la province, presque tous les docteurs de l’Université de Dôle et treize cents ecclésiastiques y assistèrent; on y compta même plus d'une centaine de gentilshommes que l’archevêque avait invités pour honorer de leur présence cette solennelle cérémonie.
Ce fut devant une si auguste assemblée que le P. Possévin dut prendre la parole conformément aux instructions de l'illustre prélat. Pendant les sept jours que durèrent les sessions de ce synode, il parla régulièrement matin et soir. Le matin, dans une conférence où le peuple était admis et venait en grand nombre, il expliquait les décrets du concile de Trente concernant la doctrine ; le soir, il exposait au clergé ce qui regarde la réformation des mœurs *?. Beaucoup de personnes, dans toutes les classes de la population, profitèrent de son séjour pour l’entretenir et le consulter; plusieurs ecclésiastiques, plusieurs gentilshommes voulurent lui faire leur confession générale. Après avoir édifié toute la ville par l'étendue de son savoir et l'humilité de sa vertu, il retourna à Lyon auprès de ses fidèles Italiens ?.
Dans une vie si bien remplie par l'administration d’un collège et l’'évangélisation des âmes, le P. Antoine Possevin trouvait encore le moyen de composer des ouvrages de doctrine et de piété dont plusieurs ont été insérés dans sa Bibliothèque choisie". IL fit aussi paraitre, vers cette époque, sous le pseudonyme de Philippus Tosa, une Épitre à MM. de Genève sur les Actes des Apôtres®. Enfin, il entretenait un commerce de lettres assidu avec les plus importants personnages du royaume.
1. Papiers et mss. de Sacchini. Roma; Bibl. Vitt. Emman., mss. Gesuilici, n. 1584 (3713).