‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 370 sur 457 · LIMITE À · texte numérisé non relu

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reuse distribution de vos compagnons dans les endroits où vous avez jugé que leur ministère serait le plus utile, le zèle avec lequel ils remplissent toutes leurs fonctions et surtout l’assurance que tout n’est pas désespéré dans un pays où vous trouvez encore tant d'hommes sages et si bons catholiques, m'ont causé une joie que j'essaierais vainement de vous exprimer. Je suis tout à fait de votre avis, et j'approuve le moyen que vous proposez; s'il était employé, la religion catholique ne tarderait pas à unir tous les habitants et à recouvrer son pouvoir !. »

Pendant plusieurs mois, les Pères missionnaires parcoururent la province du Poitou, prèchant tantôt dans un endroit et tantôt dans un autre, et l’on vit en peu de temps les mœurs réformées, les autels relevés, les temples réparés, les saints mystères honorés et fréquentés comme ils l’étaient autrefois.

5. Témoins de ce consolant spectacle et voulant perpétuer le bien qui s'était fait, dans la province comme à Poitiers, les habitants de cette ville songèrent à y établir un collège de Ia Compagnie. Ils firent au P. Maldonat les offres les plus avantageuses en le priant de les communiquer au P. Général. Tout d'abord, Maldonat ne prêta pas beaucoup d'attention à leur demande; il savait que, vu le petit nombre des sujets en France, elle ne serait pas accueillie par ses supérieurs. Puis les Poitevins redoublant leurs instances, il leur fit connaître par écrit à quelles conditions la Compagnie recevait des collèges, et combien il lui était difficile d’en ouvrir de nouveaux, au moment où elle en avait tant d’autres à soutenir. Ils persévérèrent néanmoins et le Père dut écrire à Rome : « Les habitants, dit-il, désirent un collège où seraient toutes les classes, même celle de théologie, et ils ont offert de nous donner la Faculté des arts et celle de théologie, que nous enseignerions, et dans lesquelles nous pourrions conférer les grades, comme nous le faisons à Rome et dans quelques collèges d'Allemagne ; or, ces deux Facultés jouissent à Poitiers des mêmes privilèges que celles de Paris. Quoique je n’eusse ni accepté ni refusé, le clergé et les magistrats se réunirent en conseil pour délibérer sur la fondation. Les ecclésiastiques proposèrent un revenu de deux mille francs à prélever sur les biens des cinq églises collégiales de la ville. Pour m'assurer de la légitimité de cette rente, je leur dis que la Compagnie n’accepterait pas les biens de l’Église; mais ils me répondirent

1, Lettre du cardinal de Lorraine à Maldonat, 3 mai 1570 (1bid., p. 587).

que cette rente recevait sa destination naturelle [puisqu'elle tiendrait lieu de la prébende préceptoriale prescripte| par les ordonnances d'Orléans. De leur côté les magistrats offrirent le plus beau des cinq collèges que possède la ville, mille franes de rente el les premiers frais d'installation! » Le P. Maldonat exposait ensuite brièvement les raisons qui, à son sens, militaient en leur faveur, et il montrait le bel avenir de ce collège devenant le rempart du catholicisme dans un pays où le protestantisme avait laissé des germes vivaces de sa domination?. En même temps il écrivit au cardinal de Lorraine, protecteur de la Compagnie, afin de lui signaler les démarches commencées”:; mais, faisant abstraction de son propre jugement, il ne se prononcça ni pour ni contre : « Je vous prie, lui disait-il, de n’avoir égard ni au patronage que vous daignez nous accorder, ni à la demande que nous nous permettons de vous faire, mais de ne considérer que l'intérêt de Dieu et du royaume, vers lequel doivent tendre tous les efforts des gens de bien... Quelque détermination que vous preniez, nous la regarderons comme un insigne bienfait de votre parti. »

Le cardinal de Lorraine, heureux de l'initiative prise par les habitants de Poitiers, s'empressa de seconder leur dessein auprès de Charles IX, car il considérait l'établissement d’un collège de Jésuites comme le moyen le plus efficace de régénérer toute la contrée. Aussi, dès le 3 mai, annoncait-il avec joie au P. Maldonat que le roi s'était montré très satisfait de la proposition, y avait souscrit sans réserve et se disait résolu « de ne rien épargner pour faire de ce collège le plus considérable et le mieux pourvu de tous ceux que [la Compagnie avait) en France ». Déjà même, Sa Majesté avait envoyé à M. de la Haye « l’ordre de

rassembler tous les habitants dont le concours serait nécessaire,

de leur recommander de s'occuper promptement de ce projet, et de prendre tous les moyens d’en assurer l'exécution »; fallütil pour cela « appliquer au nouvel établissement les bâtiments et les revenus des autres collèges de la ville ° ».

Toute cette bonne volonté et toutes ces avances allaient cepen-

1. Lettre au P. Général, 29 mars 1570 (Prat, op. cit., p. 577).

2. Leltre du P. Général au P. Maldonat, 8 mai 1570; au P. Manare, 24 juillet 1570 (Gall., Epist. General., t. V).

3. Déjà les magistrats de Poitiers avaient porté l'affaire devant la Cour.

4. Lettre au cardinal de Lorraine, 18 avril 1570 (Prat, op. cit., pièces justificatives, n° xI, p. 86).

>. Lettre du cardinal de Lorraine, 3 mai 1570 ({bid., p. 587).

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dant échouer devant un obstacle insurmontable : l'impossibilité où se trouvait la Compagnie de Jésus, encore peu nombreuse en France, de suffire à toutes les demandes qui lui étaient adressées. Elle avait déjà refusé celles des ducs de Montpensier, de Guise, de Nevers, et des cardinaux de Bourbon et de Lorraine. L'offre des habitants de Poitiers ne fut donc pas acceptée, et, par le fait des circonstances, la fondation de leur collège fut retardée jusqu'au commencement du siècle suivant!.

6. Après ces quelques mois d’apostolat dans le Poitou, Maldonat avait repris son cours de théologie au collège de Clermont; 1l l'mterrompit de nouveau, en 1572, afin d'accomplir une mission de confiance dont lavait chargé le duc de Montpensier*?. Ce prince, très catholique, avait eu la douleur de voir sa fille, mariée au duc de Bouillon, embrasser le protestantisme comme son mari, et depuis lors il n’avait rien négligé pour la reconquérir à l’Église. En 1566, il avait engagé les docteurs Simon Vigor et Claude de Sainctes à conférer sur la religion avec deux ministres réformés, en présence du duc et de la duchesse, espérant les amener par la force de la vérité à se convertir. Contrairement à son attente, cette fameuse conférence ne servit qu’à rendre sa fille et son gendre plus obstinés dans leurs erreurs®. Il arriva néanmoins qu'un des prédicants qui y avait pris part, Hugues Sureau, surnommé du Rosier t, renia le protestantisme, en 1572, mais plutôt par crainte que par conviclion, comme le démontra dans la suite son apostasie. Quand elle connut sa conversion, la duchesse de Bouillon, qui était à Sedan, exprima le désir de le voir et d'apprendre de lui pourquoi il avait renoncé au calvinisme. Le duc de Montpensier, toujours préoccupé du salut de sa fille, espéra qu'elle serait ébranlée par l'exemple d’un homme qui avait contribué à l’affermir dans l’hérésie; il invita donc du Rosier à se rendre auprès d'elle; mais, comme il se méfiait de la constance de l’ex-ministre, il voulut que celui-ci fût accompagné

1. Lettre du P. Mercurian au P. Général, 19 août 1570; du P. Manare au même, 20 septembre 1570 (Gall. Epist., t. V, fol. 20, 35).

2. Fils de Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon, et de Louise de Bourbon, sœur du connétable, il était né le 20 juin 1513.

3. Voir Les actes de la conférence tenue à Paris ès moys de juillet et aoust 1566. Cf. de Thou., Hist. Univ, t. V, p. 185.

4. Né à Rosoy, en Picardie, Hugues Sureau prenait de là le surnom de Rosarius qu'on traduisit par Rosier ou du Rosier. Accusé d’avoir publié un livre, où l'on préchaïit la révolte à main armée contre les princes qui s'opposeraient au protestantisme, il de enfermé dans les prisons d'Orléans, puis mis en liberté à la sollicitation de Coligny.

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du P. Maldonat, à qui il confia le soin et la direction de cette délicate affaire. Tous deux partirent vers la fin de l’année 15721.

«Autant du Rosier entreprenait volontiers un voyage qui le rapprochait de l'Allemagne, autant il était mécontent de le faire avec » le célèbre jésuite; aussi lui représenta-t-il, mais en vain, toutes sortes de raisons pour lui persuader d’y renoncer. Le Jésuite de son côté conçut tout de suite à l'égard de son compagnon de graves soupçons, que les faits devaient malheureusement justifier : « Tout, dit-il, m'était suspect dans cet homme: il s’exprimait avec ambiguïté sur la religion, avec vanité sur tout le reste; il avait une contenance embarrassée, l’air rêveur, triste et taciturne, les traits un peu altérés, la démarche d'un furieux ou de quelqu'un qui est environné de terreurs: en un mot, je ne voyais rien en lui de rassurant, rien qui n’accusât an esprit chagrin ou une conscience criminelle. Néanmoins je pensais qu'il fallait attribuer ces signes sinistres à ces combats qui s'élèvent dans l’âme d’un nouveau eonverti, à la lutte de ses nouvelles croyances contre ses añeiennes habitudes de ministre calviniste *, et aux efforts qu’il faisait pour ne pas les laisser paraitre. »

Le duc de Montpensier avait recommandé aux deux voyageurs de s'arrêter à Mézières, où la duchesse de Bouillon viendrait les rejoindre. « Dans cette ville constamment attachée à la vraie religion, loin de la présence des ministres qui depuis leurs derniers désastres s'étaient retirés en grand nombre à Sedan, la princesse ne devait entendre que les docteurs de la vérité au lieu de ces docteurs du mensonge dont elle était entourée depuis si longtemps. » Mais le duc de Bouillon prétexta l'absence du gouverneur de Mézières et voulut que la rencontre se fit à Chemervy, où se trouvait « le magnifique château du seigneur de Coucy, chevalier de l'Ordre de Saint-Michel, aussi distingué par son attachement à la religion que par sa noblesse ». Du Rosier

1. Tous les détails qui vont suivre sont tirés de la longue lettre par laquelle Maldonat rendit compte au duc de Montpensier de l’insuccès de sa mission. Elle a été traduite du latin et publiée par Prat, Maldonat.…, p. 295-325.

2. Du Rosier était diacre quand il embrassa la réforme, et depuis lors il avait eu femme et enfants. La crainte de se séparer de sa femme fut, au dire de Maldonat, une des raisons qui l'empêchèrent de rester attaché au catholicisme.

3. Sur la demande du cardinal de Bourbon, le P. Maldonat passa par Condé « pour y voir la princesse, veuve du feu prince de Condé, et l'instruire dans la religion catholique ». Celle-ci, « d’un jugement solide et pénétrant », écouta le Père « avidement » et elle « reconnut en les déplorant les erreurs où elle avait été nourrie dès son enfance » (Lettre de Maldonat au duc de Montpensier). Quelque temps après, la princesse de Condé se convertit au catholicisme où elle persévéra jusqu’à sa mort.

et son compagnon s’y rendirent aussitôt; la duchesse arriva à son tour. «Elle nous fit l’accueil le plus bienveillant, raconte Maldonat, et nous remercia d’avoir entrepris pour elle un voyage si long et si pénible. Ensuite se tournant vers du Rosier, elle lui reprocha avec douceur d’avoir abandonné sa religion et lui dit qu'il devait d’abord réfuter ce qu'il avait enseigné, soit de vive voix, soit par écrit. Loin de répondre avec cette résolution et cette générosité que j'aurais souhaitées, du Rosier s'exprima d'une manière timide, embarrassée, ambiguë, plutôt pour excuser sa conversion que pour condamner ses anciennes erreurs. Il ne donna pas le moindre signe de repentir, pas la moindre marque d’un cœur bien disposé ; il n'eut qu'un ton affecté, une parole trompeuse. » Quand il eut fini de parler, la duchesse de Bouillon « déploya une feuille de papier où étaient écrits les points de religion qu’on a coutume, dans le diocèse de Reims, de présenter à la croyance de ceux qui veulent embrasser la foi catholique »; puis elle invita le P. Maldonat à démontrer la vérité de ces articles et à parler d’abord sur les 2mages. Le Père « discuta donc sur ce point, mais en tâchant d’être fort court et de proportionner son langage à la portée d'une femme ». Et, comme elle avoua qu'elle n'avait rien à répondre à ses arguments, 1l la pria de confier sa cause à l’un des assistants, parmi lesquels il supposait la présence de quelques min'stres : « Non, dit la duchesse, il n’y a ici personne d’assez instruit. — Alors, reprit Maldonat, que M. du Rosier réponde pour vous. » Mais du Rosier lui-même «en était réduit au point de ne savoir que dire pour la défense de cette cause ». Alors on invita le jésuite à parler sur l'Eucharistie. Il s’y prêta volontiers et parla d’abord de la présence réelle, avec la concision qu'il s'était imposée, {tout en s'efforçant, « par des questions ménagées à propos, d'amener insensiblement la duchesse à disputer avec lui ». Mais elle n'osa pas s'engager, s’excusant sur sa qualité de femme et sur son ignorance : « Eh! quoi, madame, lui dit Maldonat, quand vous avez quitté notre religion n'étiez-vous pas femme? Étiez-vous plus savante? Pourquoi donc, après vous être laissé entrainer hors de l’ancienne religion par les arguments des ministres, n’y rentrezvous pas aujourd'hui que vous vous voyez vaincue par des raisonnements contraires? Il serait Juste cependant que, de même qu'alors vous vites des ministres sans l'assistance d’un docteur catholique et vous crütes à leur parole parce que vous ne pouviez pas leur répondre, de même aujourd’hui que vous enten-

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dez des docteurs catholiques, sans l'assistance d'un ministre, vous vous rendissiez à leurs raiæns, puisque vous ne pouvez pas non plus leur répondre. Mais je n'exige pas autant; afin que vous d'ayez aucun reproche à vous faire, veuillez charger un ministre de répondre à votre place. — I] n'y à point de ministre ici, me dit-elle. — Eh bien! répliquai-je, faites-en venir quelquesuns, où permetlez-moi de me transporter là où ils sont. » Elle agréa cette proposition et aussitôt elle chargea un des assistants d'aller promptement chercher deux ministres à Sedan. Cette résolution donna autant de joie à Maldonat qu'elle causa de déplaisir à du Rosier qui lui exprima ses appréhensions

€ N'ayez pas peur, dit le Père, je crains si peu la présence des ministres que j'espère les amener à notre sentiment avec la duchesse de Bouillon. — A la vérité, reprit du Rosier, s’ils avaient assisté aujourd'hui à la dispute sur les images, je ne doute pas qu'ils n’eussent été réduits au silence. »

7. Le lendemain, le messager envoyé à Sedan revint sans les ministres. Tout le monde s’en étonna. Du Rosier seul s’en réjouit. IL alla en cachette s’entretenir avec la duchesse pendant

que le P. Maldonat disait sa messe, et celui-ci, en déjeunant, fut fort surpris de remarquer des préparatifs de départ. C'était pour la duchesse qui retournait à Sedan : « M. de Bouillon, dit-elle à Maldonat, me mande qu'il ne veut pas que les ministres viennent ici contre l’édit du roi, ce qui m'oblige à partir; mais je yous avoue que j emporte de vos entretiens un grand plaisir et une grande utilité. Puisque nous ne pouvons pas terminer en ce iieu, vous mobligeriez si vous répondiez à cet écrit. » En même temps, elle lui présenta une lettre des ministres à Hugues du Rosier. Maldonat s'excusa de ne pouvoir entreprendre maintenant une réfutation écrite aussi longue, et il exprima à M"° de Bouillon le désir de l'accompagner à Sedan; autrement, il ne croirait pas avoir accompli toutes les intentions du duc de Montpensier. La duchesse s’y refusa : son mari, disait-elle, ne voulait pas que le Père eût la moindre discussion avec les ministres. Maldonat n'insista point; mais, au lieu de quitter Chemery, il écrivit au duc de Bouillon, lui exposa son regret de cette brusque inter- : ruption des entretiens à peine entamés avec la duchesse, et lui demanda là permission d’aller les poursuivre à Sedan. Le duc l’y autorisa sans difficulté et à son arrivée lui fit très bon accueil.

Maldonat avait laissé du Rosier à Chemery: outre qu'il le re- COMPAGNIE DE JÉSUS, — T. I. : 36

gardait comme inutile, il ne voulait pas l’exposer aux insultes et aux embüches des ministres de Sedan, autrefois ses collègues et ses amis. Ce fut donc seul qu'il dut soutenir les assauts des plus doctes prédicants, convoqués pour la circonstance. Il avait été entendu que les conférences auraient lieu, chaque soir, chez la duchesse.

« Dès le lendemain de mon arrivée, raconte Maldonat, elle me fit venir, après. midi. Elle me fit asseoir auprès d'elle ; vis-à-vis de nous prirent place cinq messieurs, plus graves que les autres, qu’à leur air on pouvait prendre pour des savants de profession ; le reste de l'assistance siégea sans ordre dans la salle. Je soupconnais bien qu'il y avait quelques ministres dans l'assemblée. et je pensais qu'ils recueilleraient tout ce que je dirais, pour le réfuter ensuite, en particulier, en présence de la duchesse. Sur son ordre, je commencai la question de l'Eucharistie et montrai les raisons que les catholiques ont de croire que le corps de Jésus-Christ est dans le Saint Sacrement, raisons auxquelles il fallait qu’elle répondit ou qu'elle se rendit. Alors elle fit signe à ceux qui étaient vis-à-vis de nous! de répondre à mes arguments. Celui qui siégeait le premier à droite * prit alors la parole. Son discours, long et soigné, se réduisait à dire qu'il ne fallait pas discuter en premier lieu si le corps de Jésus-Christ est réellement dans l'Eucharistie, comme j'avais dit, mais si la messe est un sacrifice. Je crus voir dans cette proposition que l'intention de ces messieurs était de combattre la messe par leurs armes ordinaires, c'est-à-dire par des injures et des outrages,.… et avertis mon interlocuteur de ne pas détourner la dispute de son cours naturel, de ne pas perdre le temps en chicanes, d’avoir moins égard à lui-même qu’à la duchesse pour qui cette conférence avait lieu. J’ajoutai que la raison, la coutume générale et mon droit voulaient que nous commencassions par discuter si le corps de Jésus-Christ est dans l'Eucharistie; que l’on ne saurait comprendre que l'Eucharistie est un sacrifice, si l’on ne sait d’abord si Jésus-Christ est dans l’Eucharistie, et qu'aucun auteur, soit catholique, soit calviniste, n’a traité du sacrifice de la messe avant d’avoir traité du corps de Jésus-Christ.

« Mon adversaire tergiversait, sans apporter aucune raison en faveur de son avis, et consumait tout le temps en paroles inutiles. Pendant plus d’une heure je l'exhortai, je le priai, je l’agacçai

1. Les uns étaient ministres, d'autres jurisconsultes, tous calvinistes. 2. C'était Cappel, de Paris, « d’une naissance distinguée », dit Maldonat.

mème pour le forcer à la dispute, mais ce fut toujours sans résultat. Voyant que le temps se passait et que nous ne faisions rien, j'aimai mieux me désister de mon droit que de priver plus, longtemps la duchesse de Bouillon, à cause de la perversité et de l’entêtement d’un autre, du fruit si désiré de cette conférence. C'est pourquoi, m’adressant à elle-même : « Vous voyez, Madame, lui dis-je, que les ministres cherchent des faux-fuyants pour éviter la discussion; mais, afin de vous montrer que les difficultés ne viennent pas de moi, et que je n’ai rien de plus cher que votre avantage, veuillez bien faire en sorte que ces messieurs commencent eux-mêmes la dispute comme il leur plaira. Deux ministres! répondirent alors qu'ils entendaient que la dispute commençât par la question du sacrifice de la messe, ef me demandèrent si je croyais que la messe fût un vrai sacrifice par lequel les péchés des vivants et des morts sont explés. — Oui, leur dis-je. — Eh bien! reprirent-ils, formulez votre opinion en syllogisme. — Je fus assez surpris que des hommes qui font si peu de cas de la dialectique et de la scolastique, voulussent se poser en Chrysippes devant une réunion de dames : Ce n’est pas ici le lieu de faire une pareille demande, leur dis-je; mais, puisque vous le voulez, voici mon syllogisme : Tout ce qui ayant le pouvoir de remettre les péchés est offert à Dieu par un vrai prêtre, est un véritable sacrifice propitiatoire : or le corps du Christ, qui a le pouvoir de remettre les péchés, est offert à Dieu dans la messe par un vrai prêtre; done la messe est un véritable sacrifice propitiatoire *.

« Les ministres répètent le syllogisme : ils Le mesurent, le tournent et le retournent pour l’attaquer du côté qui leur paraïtra le plus faible. Mais ils sentent de prime abord qu'il faut commencer la dispute par la question du corps de Jésus-Christ, ce qu'ils avaient nié auparavant; et ils y sont forcément amenés par le syllogisme même qu’ils avaient demandé. J'eus beau leur faire des instances et leur reprocher leurs hésitations, ils ne voulurent Jamais entrer dans cette dispute. Leurs batteries n’étaient pas encore prêtes. Enfin, après avoir longtemps pesé chaque mot de mon syllogisme, ils dirent que dans ma définition du sacrifice il

1. Parmi les ministres qui argumentèrent avec lui, Maldonat ne nomme avec Cappel que de Loques, ministre particulier de la duchesse.

2. Quidquid per verum sacerdotem Deo offertur quod vim habeat remittendi peccala, Verum sacrificium propitiatorium est; corpus Christi, quod vim habet remittendi peccata, in missa per verum sacerdotem Deo offertur; verum igitur est sacrificium propitiatorium.

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manquait une chose essentielle, à savoir que la victime y est tuée. __ Cela, leur répondis-je, n'est point nécessaire; car c'est dans l'action d'offrir et non dans l’action de tuer, que consistent la vertu et la nature du sacrifice. J'ai donné la définition propre du sacrifice propitiatoire dont il s’agit ici: c’est à vous maintenant à la réfuter si vous la trouvez défectueuse. — Ils eurent l'air de se repentir d’avoir affiché tant d'estime pour la dialectique; car jamais ils ne purent prouver qu’il fallait définir- le sacrifice par la mort de la victime: ils crurent néanmoins avoir trouvé un argument très fort en disant que chez les Hébreux, le mot zabahh, d'ou vient celui de zébahh (sacrifice), signifie lamême chose que Oberv en grec, occidere en latin, et éwer en français. Ils ajoutaient que nous, catholiques, quand nous parlons de la messe, abusant du mot de sacrifice et d’immolation, nous induisons le vulgaire ignorant à croire que Jésus-Christ est tué dans la messe.

__ « Avez-vous vu, leur dis-je, dans l'Église catholique, un enfant, avez-vous vu une vieille femme qui eût cette opinion ? Que si quelques-uns l'avaient, ïl faudrait les détromper et non les pousser dans l'hérésie.

« Cependant la fin du jour approchait; car ce que je raconte ici en peu de mots et sommairement, fut longuement et vivement débattu. J'adressai donc la parole à la duchesse de Bouillon et lui dis : — Vous voyez, au point où en est la dispute, que si je prouve que zabahh en hébreu, 6%:1v en grec, et sacrificare en latin, ne signifient pas toujours dans les divines Écritures la mort

de la victime, il ne vous restera plus aucun motif pour ne pas

croire avec nous que la messe, si le corps de Jésus-Christ s'y trouve réellement, est un vrai sacrifice. Je promets de vous le démontrer demain. »

Les conférences continuèrent, très longues, plusieurs jours de suite. Maldonat apporta un exemplaire de l'Ancien Testament en hébreu, et un exemplaire du Nouveau en grec; il montra aux ministres un grand nombre de passages où les mots zabahh et Oÿerv signifient non fuer, mais offrir ; il leur fit remarquer que sacrificare n'était autre chose que 767 sacram facere. Par conséquent, coneluait-il, quand nous appelons l'Eucharistie un vrai sacrifice, nous n’induisons pas le peuple en erreur, « nous lui parlons en hébreu comme David, en grec comme saint Paul et saint Jean Chrysostome, en latin comme saint Augustin et tant

d’autres ».

Mais que pouvait l'évidence sur des contradicteurs de mauvaise

fo1? Ils se dérobaient, faisaient mille détours, se perdaient en phrases, refusaient la dispute sur, le point précis de la question, et, au lieu de défendre leur opinion sur la présence réelle, se fatiguaient à attaquer et à blâmer les cérémonies de la sainte messe. Maldonat, toujours calme et patient, devait parfois les aider à mettre sur pied les syllogismes dont ces pauvres dialecticiens pensaient l’embarrasser: il les laissait s'enferrer, les suivait dans le dédale de leur phraséologie, les écoutait sans les interrompre; il n’en avait que plus de force pour les accabler ensuite d’une réplique qui mettait à jour leurs contradictions et leur présomptueuse ignorance. Tel était leur désarroi, que l’on songea une fois à brusquer la fin de ces vaines discussions sans laisser à Maldonat le temps de dire le dernier mot: mais on s’aperçut que ce serait faire « subir aux ministres la honte de la défaite », et l’on préféra renoncer à cet expédient. Les conférences trainèrent encore quelques jours; puis Maldonat, jugeant que la duchesse elle-même n'était pas de bonne foi, regarda sa mission comme terminée : « Madame, lui dit-il, je n’ai rien voulu épargner pour remplir mon devoir, accomplir dans toute leur étendue les ordres de M*' le duc de Montpensier, votre père, et satisfaire à ma conscience. Je n'ai pas réussi comme je l'aurais désiré; mais j ose me rendre ce témoignage que j'ai mis à votre service tout ce que je puis avoir de forces, de science et d'habileté. Je retournerai vers Monsieur votre père, quand vous le voudrez, et je me présenterai devant lui sans honte comme sans remords. Je prie Dieu, qui seul peut donner la foi et la sagesse, de répandre dans votre esprit la véritable religion... Pour vous, Madame, vous devez lui demander la même grâce avec persévérance. La foi est un don de Dieu qui échappe aux investigations de la raison humaine, et ne s'accorde qu’à une prière ardente et continuelle !. »

Le Père Maldonat, désolé de l’obstination vaniteuse de la duchesse, eut du moins la joie de « rappeler dans Sedan l’évangile de Jésus-Christ qui en était depuis si longtemps exilé? ». Ayant obtenu la permission de prècher dans l’église de la ville, il vit réunie au pied de sa chaire une foule de calvinistes dont un grand nombre, et entre autres deux de leurs ministres, se rendirent à la conviction de sa parole et aux sollicitations de la grâce divine *. De Sedan il se rendit à Metz, où l'avait appelé le nouveau gouverneur, Albert de Gondi, comte de Retz, maréchal de

1. Lettre de Maldonat au duc de Montpensier. — 2, Zbidem. 3. Of. Sothwel, Bibl. script. S. J., p. 474.

France !. Pendant trois semaines, il y fit, tous les jours, devant le palais, des conférences sur la religion, auxquelles les dissidents étaient tenus d'assister. Il exposa spécialement la doctrine de l’Église sur le purgatoire et le sacrifice de la messe. Là encore ses instructions, lucides et savantes, produisirent de nombreuses conversions. |

8. De retour à Paris, il fit connaissance avec le savant jurisconsulte François Baudouin, esprit indécis en matière de reli- gion, mais qui cherchait sincèrement la vérité. Dans Îles fréquents entretiens qu'ils eurent ensemble, le docte théologien dissipa tous les doutes de cet érudit simple et loyal; il lui fit adopter tous les dogmes de la religion catholique et embrasser avec amour la pratique de ses moindres observances. Baudouin expira, le 11 novembre 1573, en déclarant qu'il mourait dans le sein de l'Église catholique ?.

L'estime universelle dont jouissait le nom de Maldonat ne pouvait qu'envenimer la jalousie de ses adversaires. Ils essayèrent, par la calomnie, de lui faire expier une réputation qui lui donnait tant d'influence sur tous les gens de bien. Avant son départ pour Sedan, le Père avait été mandé auprès du président de Saint-André, ami et protecteur des Jésuites. Ce magistrat, se sentant près de mourir, lui avait dit qu’en témoignage d’affection, il voulait léguer au collège de Clermont une somme de douze mille livres, à la condition qu’elle serait employée à bâtir l’église. Maldonat, qui connaissait les besoins pressants de la maison, pria cet homme généreux de vouloir bien, comme véritable marque d'intérêt pour la Compagnie, lui laisser à ellemême le libre usage de ce don. Ainsi fut-1l convenu, et, peu après, le testament de M. de Saint-André confirmait, en les exprimant d’une facon très précise, ses dernières volontés?. Mais quelques-uns des intéressés se montrèrent peu disposés à les respecter. [ls invectivèrent contre le P. Maldonat, et le menacèrent d'un procès pour l’innocent conseil qu’il avait donné au président. L'affaire fut, en effet, portée devant les tribunaux, et

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