‹ Histoire de la Compagnie de J©♭sus en FranceChapitre 57 sur 457 · FONDATION ET APPROBATION DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

FONDATION ET APPROBATION DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Sommaire : I. Départ des compagnons d’Ignace pour Venise. — 2. Voyage et arrivée. — 3. Ignace reste à Venise pendant que ses compagnons vont à Rome. — 4, Ordination sacerdotale à Venise; impossibilité du voyage en Palestine; règles de vie commune. — 5. Départ d’Ignace, de Le Fèvre et de Lainez pour Rome; vision de la Storta. — 6. Arrivée des autres compagnons; épreuves; la commission de réforme. — 7. Conférences sur le genre de vie à adopter. — 8. Formule de l’Institut et bulle d'approbation. — 9. Ignace élu premier général.

Sources .: Acta Beatificalionis Ignatii. —'Acla Sanctorum, t. VII Julii. — Memoriale B. P. Fabri, t. I. — Rodriguez, De origine et progressu societatis Jesu. — Ribadeneira, Vida del B. P. Ignacio. — MONUMENTA HISTORICA SOCIET. JEsSu. Monumenta Ignatiana, ser. 1, t. I : Epistolae S. Ignatii; ser. 4, t. I : Scripta de S. Ignatio. Acta P. Ignatii. — Polanco, De vita. P. Ignatii. Chronicon S. J. — Monumenta Xaveriana.

1. L'année 1536 n'était pas encore écoulée quand éclata la guerre entre François 1°" et Charles-Quint, qui se disputaient l'héritage de François Sforza, duc de Milan. Déjà l’empereur, à la tète d'une puissante armée, avait envahi la Provence! et Les hostilités menacçaient d’embraser toute l’Europe. Les compagnons d’'Ignace, qui ne devaient quitter Paris que le 25 janvier 1537, résolurent d'avancer cette date, dans la crainte de se voir fermer tous les passages entre la France et l'Italie. En prévision de ce départ, Pierre Le Fèvre, Nicolas Bobadilla et Simon Rodriguez, qui n'avaient pas encore reçu le bonnet de maitre ès arts, jugèrent utile d'accomplir cette formalité et de se munir de leur diplôme à la fin de l’année scolaire 1536 *. Quand vint l'automne, la route d'Allemagne seule restait libre ; encore était-elle semée de toutes sortes de périls. Il fut décidé qu'on se diviserait en deux bandes; pendant queles uns demeureraient encore quelques jours à Paris, afin de régler les affaires communes et de distribuer aux

1. Après avoir pris plusieurs forteresses du Piémont, Charles-Quint passa le Var à Saint-Laurent le 25 juillet 1536.

2. Registre des recteurs de l’Univ. de Paris (Bibl. nat., ms. lat. 9953, fol. 48). On voit par ce registre que Bobadilla avait eu François Xavier pour maître de philosophie,

pauvres le peu qu'ils possédaient, les autres s’achemineraient vers la ville de Meaux!, où tous devaient se réunir, puis de là continuer ensemble leur voyage. Vers les derniers mois de 1536, Ignace, dans sa maternelle prévoyance pour les siens, avait recommandé les futurs voyageurs au confesseur d’Éléonore d’Autriche, reine de France? : « Par suite de la guerre, lui écrivait-il, et des grands troubles qui affligent la chrétienté, ils se verront réduits à un extrême besoin. Je vous prie donc... de les aider et favoriser dans la mesure que Dieu vous inspirera. Tout ce que vous ferez... je le regarderai comme fait à moi-même®?. »

Le premier départ, qui eut lieu le 11 novembre”, fut signalé par deux incidents. Au moment même où l’on allait quitter Paris, Xavier reçut les lettres d'expédition d’un canonicat de Pampelune qui lui était gracieusement proposé. Mais ce noble cœur avait renoncé à tout ce qui n'était pas Jésus-Christ; il rejeta cette offre sans lui accorder un instant de réflexion Un peu plus tard, durant la première nuit du voyage, Simon Rodriguez fut in à l'épaule d’une douloureuse tumeur accompagnée d'une fièvre brülante. Comme cet accident pouvait occasionner un retard funeste, tous se mirent à supplier le ciel avec ferveur. Leurs prières obtinrent un merveilleux secours : dès le lendemain matin, le malade complètement guéri avait la force de continuer la route avec ses compagnons”. :

À l’arrivée de la seconde caravane à Meaux, l'hiver commencait déjà à faire sentir ses rigueurs. Sans plus tarder, ils se dirigèrent tous ensemble vers la Lorraine qu'ils devaient traverser pour entrer en Suisse et descendre, par le Tyrol, dans les États de la Seigneurie de Venise. Deux jours après leur départ, ils furent rejoints par deux jeunes gens courant en poste sur leurs traces. C'était le frère de Simon Rodriguez et un espagnol de ses amis qui voulaient le détourner de son projet. Ils employèrent tous les moyens que la tendresse pouvait leur suggérer; mais tout fut inutile : ni larmes, ni raisons ne purent ébranler sa constance. Il leur répondit de manière à les convaincre qu'il lui serait plus facile de les entrainer à sa suite qu’à eux de le ramener en arrière. Et ils reprirent, confus et attristés, le chemin de Paris 6.

1. Il s’agit bien de Meaux et non de Melun. Simon Rodriguez dit : « Meldis, qui zu vulgo Meaux, ni fallor, nomen est ». Voir De or igine Sa De t9.

. La suscription de cette lettre porte seulement : « A mi in Domino maior y padre ne el confessor de la Reyna de Franzia ». C'était Gabriel Guzman O. P. Cf. Mon. Ignat., s. 1, t. I, p. 109-121. — 3. Acta P. Ignatii, n. 86. Polanco, p. 54.

4. Rodriguez, De orig. et progr., p. 18. — 5. Ibid., p. 19.1 6. De origine..…., p. 22,23. Memoriale, p. 13.

9. Loin de retarder les voyageurs, toutes ces tentations ne firent qu’exciter leur courage. Ils marchaïent vêtus d’un habit long et couverts d’un chapeau à larges bords, suivant la coutume des étudiants, un bourdon à la main et le rosaïre pendu au cou, sans autres bagages que leurs manuscrits qu'ils portaient dans un sac sur leurs épaules!. Les passants surpris de leur pauvre accoutrement, de leur air grave et recueilli, faisaient sur leur compte bien des conjectures : « Un jour, comme un paysan s'était arrêté à les regarder fixement, certains bourgeoïs étonnés de ce qu'il contemplait cette petite troupe, lui demandèrent quels géns c’étaient et où ils allaient. — De vrai je ne les connais point, fit-il; mais à les voir, ils me portent bien la mine de quelques grands personnages, et si jene me trompe, ils s’en vont travailler à la conversion de quelque province. » Le P. Lainez, dans sa déposition au procès de béatification, a noté jusqu’à La prononciation du villageois : « I vont à réformer quaque pays” ».

Le P. Polanco nous rapporte quelle fut la distribution des heures de la journée durant tout le voyage. Le matin, avant de se mettre en route, Le Fèvre, Le Jay et Broet, qui étaient prêtres, célébraient le saint sacrifice et les autres faisaient la sainte communion. Afin de tromper la longueur du chemin, ils récitaient et chantaient des psaumes, ou bien ils échangeaient en des entretiens spirituels les sentiments et les lumières qu'ils avaient puisés dans la méditation. Deux fois ils s’arrêtaient, au moment de prendre leur repas, mais repas si simple et si frugal que chaque jour ressemblait à un jour d'abstinence et de jeûne. Le soir, en arrivant à une mauvaise auberge, ils se mettaient en oraison pour remercier Dieu de ses bienfaits et le prier de leur continuer sa protection. |

La protection divine, en effet, accompagna d'une manière sensible les intrépides pèlerins, au milieu des intempéries de la saison et des périls qui menacèrent plus d’une fois leur vie en des pays troublés par la guerre et les dissensions religieuses. C'étaient tantôt des pluies torrentielles et tantôt des neiges accumulées qui rendaient Les chemins presque impraticables *. En ÉVItant la Provence, ils s'étaient soustraits à la rencontre des troupes impériales; mais ils ne purent échapper aux armées françaises

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